La Chute, Albert Camus

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Vous avez programmé de sortir ce soir pour boire un verre ? Terreaux ? Croix-Rousse ?… Pourquoi pas à Amsterdam, avec un personnage d’Albert Camus ?

Cela semble hautement improbable, pourtant c’est ce que vous ferez en ouvrant le livre La Chute, une de ses dernières œuvres. Vous plongerez tour à tour dans les nuits parisiennes et les nuits hollandaises.

La particularité de ce roman est qu’il est écrit à la première personne et qu’il s’adresse à un personnage tout juste rencontré. Ainsi, le lecteur est pris au piège dans une discussion qui commence avec lui. Ce personnage, nommé Jean-Baptiste Clamence, raconte sa vie de juge-pénitent à Paris, un homme qui a du succès, un homme satisfait de sa vie, plein d’indifférence et d’insouciance. Jusqu’au jour où, passant sur les quais de la Seine, il voit une femme, continue son pas, et entend une chute : la fille vient de tomber dans la Seine.

« Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. Je voulus courir et je ne bougeai pas. Je tremblais, je crois, de froid et de saisissement. Je me disais qu’il fallait faire vite et je sentais une faiblesse irrésistible envahir mon corps. J’ai oublié ce que j’ai pensé alors, « Trop tard, trop loin… » ou quelque chose de ce genre. J’écoutais toujours, immobile. Puis, à petits pas, sous la pluie, je m’éloignai. Je ne prévins personne. […] Quoi ? Cette femme ? Ah, je ne sais pas. Ni le lendemain, ni les jours qui suivirent, je n’ai lu les journaux. »

Cela démontre de la meilleure façon l’état d’esprit dans lequel Jean-Baptiste se trouve tout au long du livre ; son comportement pourrait rejoindre en cela celui de l’étranger. Or, dans ce livre on a deux dimensions : celle d’un personnage égoïste qui dénonce lui-même la société qui est la cause de son comportement ; les gens qui font des choix, s’engagent avec les autres sans passion juste pour ne pas s’ennuyer, la vie mensongère, les camps de concentration, la résistance, la bombe H. Le narrateur se décide à être le propre juge de l’humanité, et ce jusqu’à la transcendance. Même le choix du nom du narrateur n’est pas un hasard ; il renvoie  à la Bible, en homme seul prêchant dans le désert (clamans qui signifie d’ailleurs « crier » en latin, donc très littéralement « Jean-Baptiste criant »). D’où le juge regardant les traits communs de l’humanité, tout en se transformant en écrivant.

« J’exerce donc à Mexico-City, depuis quelque temps, mon utile profession. Elle consiste d’abord, vous en avez fait l’expérience, à pratiquer la confession publique aussi souvent que possible. Je m’accuse, en long et en large. Ce n’est pas difficile, j’ai maintenant de la mémoire. Mais attention, je ne m’accuse pas grossièrement, à grands coups sur la poitrine. Non, je navigue souplement, je multiplie les nuances, les digressions aussi, j’adapte enfin mon discours à l’auditeur, j’amène ce dernier à renchérir. Je mêle ce qui me concerne  et ce qui regarde les autres. Je prends les traits communs, les expériences que nous avons ensemble souffertes, les faiblesses que nous partageons, le bon ton, l’homme du jour enfin, tel qu’il sévit en moi et chez les autres. Avec cela, je fabrique un portrait qui est celui de tous et de personne. Un masque, en somme, assez semblable à ceux du carnaval, à la fois fidèles et simplifiés, et devant lesquels on se dit « Tiens, je l‘ai rencontré celui-là ! » Quand le portrait est terminé, comme ce soir, je le montre, plein de désolation : « Voilà, hélas ! ce que je suis. » Le réquisitoire est achevé. Mais, du même coup, le portrait que je tends à mes contemporains devient un miroir. ».

C’est ainsi qu’on observe philosophie et récit fictif se rejoindre, pour donner un humain avec toutes ses bassesses et toutes ses élévations.

Maria Chernenko

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La fin de la littérature est-elle proche ou l’a-t-on ratée ?

Lorsque l’on se promène dans de grandes librairies, ou lorsque que l’on se perd dans les couloirs de la FNAC ou Gibert-Joseph parmi les nouveautés exposées comme des panneaux publicitaires, lorsque l’on se perd entre quelques cartes postales de baisers sous la Tour-Effel ou qu’on parcourt du regard les noms des grands classiques disponibles en 5 exemplaires d’éditions différentes — dans une lassitude de retrouver la sortie et en continuant de réciter intérieurement tous les noms des ouvrages —, on finit par tomber sur une pile de livres n’excédant pas plus de 70 pages.  Des couvertures intrigantes qui mettent le titre en valeur se succèdent sous notre regard avec des titres qui demandent de les savourer. Ainsi sont-ils les livres des éditions ALLIA.

Une édition intrigante

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La Fontaine, Marcel Duchamp

Les éditions ALLIA sont une maison d’édition française fondée par Gérard Berréby en 1982. Le nom est un clin d’œil à Marcel Duchamp et sa célèbre Fontaine. Toutes les grandes inventions et les grandes œuvres naissent d’une absence de l’objet désiré dans le monde qui nous entoure, d’une idée innommable à montrer à d’autres yeux… Ainsi en est-il de la voiture, de l’avion, du sous-marin et de l’art. Cette édition applique cette idée à l’univers de publication des livres. Gérard Berréby avance qu’il ne trouvait pas d’ouvrages qui lui suscitaient de l’intérêt en librairie et qu’il a fondé les éditions ALLIA en conséquence. Vous direz… mais l’art est toujours transgressif. Certes, mais on y trouve des textes de grands écrivains, philosophes, comme par exemple le Traité de l’amendement de l’intellect par Spinoza à côté de textes de personnes anonymes comme Les rêveries d’un toxicomane solitaire, Vive les voleurs !… Une ligne directrice dans un chaos d’avant-garde, dans un esprit de rébellion qui fait que les textes respirent et leurs lecteurs aussi. ALLIA semble choisir des textes méconnus et porter la lumière qu’une maison d’édition peut offrir pour que ces idées ne finissent pas ignorées dans le fond d’un cachot.

La fin de la Littérature

Nous n’en parlons pas mais parlons-en… Combien d’œuvres du XXIe siècle avez-vous lu qui en valaient la peine ? Qui vous ont retourné l’estomac, qui ont changé votre vision du monde ? On a tous un ou deux titres. Ce n’est pas une critique des auteurs contemporains, mais de notre siècle. On remarque que dans la littérature, chaque génération est une génération « perdue », une génération qui éprouve du « mal-être », qui lutte contre le langage instauré, les normes de style imposées, et la société. Cela fait déjà quelques siècles. Des époques différentes nous inspirent la révolte, l’action, le partage, l’humanité… C’est de quoi nous parle Lars Iyer, écrivain et professeur de philosophie à l’université de Newcastle upon Tyne dans son livre Nu dans ton bain face à l’abîme : un manifeste littéraire après la fin des manifestes et de la littérature. Le livre fut publié en 2011 puis traduit et publié par ALLIA en 2016. Il est intéressant de voir qu’au dos une citation en blanc sur un fond noir se détache : « Résiste aux chefs-d’œuvre ». Le titre a l’air frénétique et n’arrive pas à s’arrêter, et lorsqu’il s’arrête, c’est sur une fin de la littérature. Lars Iyer commence une histoire, il raconte l’évolution des écrivains, comme la théorie de l’évolution de Darwin, sauf que le statut d’écrivain semble se rompre sous le poids de la société, il n’évolue pas, il se restreint. Au début les écrivains étaient des grands penseurs vivant isolés dans la montagne et communiquaient avec les esprits, puis ils descendirent dans les villes sans pour autant y vivre tout en admirant la montagne, ils étaient de fervents voyageurs et rien ne pouvait les arrêter. Ils devinrent des citadins et créèrent des éditions « Les éditions de la Sainte-Montagne ». Puis l’évolution se passa ainsi : « Certains parvenaient même à vivre de leurs ventes. Quand ces ventes diminuaient, ils se mettaient à enseigner la littérature à l’Université de l’Olympe et quand les universités n’embauchaient plus dans les départements de Lettres, ils écrivaient leurs mémoires sur « la vie dans la montagne » ».

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Cela ne vous rappelle rien ? Oui, c’est bien ça, vous avez raison — notre triste évolution sous la plume d’une ironie piquante et libératrice. L’auteur retrace des choses qui bloquent dans notre société, nous bloquent à écrire, à produire une œuvre. Au XXe, on savait déjà qu’on ne pourrait pas revenir, après le Nouveau Roman, au roman d’apprentissage de Balzac et de Flaubert. Aujourd’hui, on sait qu’on ne peut produire ni l’un ni l’autre, mais il semble en plus qu’on n’ait rien contre quoi résister, contre quoi s’entrechoquer. Lars Iyer nous met en garde et demande de résister aux chef-d’œuvre d’une Littérature qui est déjà un cadavre refroidissant. « La postmodernité, qui n’était sans doute que la modernité avec un nom plus désespéré, nous a conduits en fin de partie : tout est disponible et plus rien n’est surprenant. Par le passé, chaque grande phrase contenait un manifeste et chaque vie littéraire proposait une hétérodoxie, mais à présent tout est photocopie, note de bas de page, pure comédie. » Ainsi, on dégage trois concepts : il faut résister à la nécrophilie des œuvres, à l’imposture (reconnaissance de son rôle) et assumer son idiotie (l’autodérision viendra en aide). Ce qui est fort dans ce petit livre de 50 pages, c’est que toutes ces informations oppressent tellement que la résistance se crée : on veut écrire, on veut se mettre à nu, on veut faire revivre la littérature sans le faux-semblants des grands mots. Lars Iyer atteint son but : nous faire réagir, nous réveiller.

Voici pour la fin deux extraits marquants

« Tu psalmodies les noms de Kafka, Lautréamont, Bataille, Duras* dans l’espoir de conjurer le fantôme de quelque chose que tu comprends à peine, quelque chose d’absurde et d’obsolète qui te préoccupe néanmoins tous les jours de ta vie. Et tu t’aperçois que tu ris malgré toi, tu ne peux pas t’en empêcher, tu ris à en pleurer. Tu cliques sur « Nouveau Document » et tu restes assis là, tu trembles, tu contemples l’écran de ton ordinateur et tu te demandes ce que tu pourrais bien écrire à présent. »

* en italique dans le texte

« Ne sois pas généreux, ne sois pas gentil. Ridiculise-toi et ridiculise ce que tu fais. Art sauvage, comme le cannibale que tu es. Souviens-toi de ceci : c’est seulement quand la chose est morte, que des millions de corbeaux l’ont dévorée, que les chacals l’ont rongée, qu’on lui a craché dessus avant de l’oublier, que nous pouvons découvrir le dernier os inviolé. »

Maria Chernenko

Juste la fin du monde

Juste la fin du monde, le nouveau film de Xavier Dolan ayant reçu le Grand Prix du festival de Cannes vient de sortir dans au cinéma. Certainement, la petite note nous rappelle que c’est l’adaptation de la pièce éponyme de Jean-Luc Lagarce, écrite à Berlin en 1990. Mais qui était Jean-Luc Lagarce ? Quelle place son œuvre prend-t-elle dans le film ? Qu’est ce que cette adaptation cinématographique y apporte ?

L’étranger

lagarceQuand on parle du théâtre du XXe siècle les premiers noms nous viennent à l’esprit sont ceux de Ionesco et de Beckett. Chacun déconstruit le théâtre à sa façon en voulant montrer l’absurdité du monde. Sans oublier Koltès qui les rejoint par les thèmes, omniprésents dans ses œuvres, de la solitude et de la mort. Lagarce, né en 1957, les rattrape dès le plus jeune âge tout en innovant en faisant de son théâtre quelque chose de simple et de poignant. Dès ses huit ans, il se réveille au milieu de la nuit pour écrire une ligne, ce qui lui passe par la tête. À dix-sept ans, avec ses amis, il fonde une troupe et propose de jouer des « scénettes » qu’il avait écrit. À dix-neuf ans, il vient voir un éditeur pour lui montrer ses textes. L’éditeur révèle qu’il s’ennuie au fil de l’œuvre mais la fin le touche. Il voit un talent à exploiter. Le titre qu’il choisit pour ses œuvres attire d’autant plus : Les règles du savoir-vivre dans la société moderne, Dernier remords avant l’oubli, J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Nous les héros, (évidemment) Juste la fin du monde et Le Pays lointain (une sorte de réécriture de Juste la fin du monde) demeurent parmi les plus connus.

On le sait déjà pour les personnes qui ont vu le film de Dolan ou juste le trailer : c’est l’histoire de Louis qui souhaite revoir sa famille pour leur annoncer sa mort prochaine. Sa famille qui se compose de La Mère, Suzanne (sa sœur), Antoine (son frère) et Catherine (la femme de son frère qu’il ne connait pas). Lagarce prend le lecteur/spectateur pour témoin du secret de Louis dans ses monologues. Au fil de toute l’œuvre on vit une tension forte quand l’incompréhension règne dans la maison. Chacun essaie de s’exprimer : maladroitement la plupart du temps. On ne sait pas quoi dire, quoi faire, révéler ses pensées comme Suzanne ou essayer de rester calme et d’empêcher les autres de parler comme Antoine. Le règlement de comptes semble être au rendez-vous. Ils lui demandent pourquoi il est venu. Mais ils ne veulent pas l’entendre. Ils posent des questions pour continuer à parler, à expliquer pourquoi ils posent la question. Peut-être le devinent-ils. À chacun son interprétation. Et Louis est comme mit à l’écart, ainsi proche du lecteur/spectateur. Le personnage de Louis (lui ?) rappelle l’étranger de Camus : on l’accuse de son indifférence, qu’il n’a rien à dire, mais cette fois on a accès à ses pensées.

« Je suis un étranger. Je me protège. J’ai les mines de circonstance.
Il aurait fallu me voir, avec mon secret, dans la salle
d’attente des aéroports, j’étais convaincant ! » (Première partie Scène 10).

Cette œuvre a évidemment une forte dimension autobiographique : Lagarce malade du sida écrit cette œuvre au crépuscule de sa vie. Son personnage voyage pour fuir la mort. Il écrit à la fin de la pièce « Berlin. 1990 » comme si c’était une lettre, un journal, un rappel à lui-même. Il est parti également de Besançon pour se plonger dans le souffle de la vie parisienne. Toutefois il n’avait pas une relation aussi éloignée avec sa famille. Sa plume exprime avec des mots simples, ne remplissant pas toute la ligne et par la répétition fait songer à un poème où un combat entre pulsion et maitrise des personnages se dévoile.

« Vois doigts se la repassent en prenant garde de ne pas la salir
Ou d’y laisser de coupables empreintes.
« Il était exactement ainsi »
et c’est tellement faux,
Si vous réfléchissez un instant vous pourriez l’admettre,
c’était tellement faux,
je faisais juste mine de. » (Première partie, Scène 10)

La contrefaçon

14527585_1307568362628022_916988284_nOn ne peut ignorer le succès qu’ont les films du cinéaste canadien ces dernières années. Se focalisant toujours sur le monde intérieur du personnage, une situation qu’il vit au quotidien, qu’il montre à peu de gens mais qui se trahit par son attitude. C’est ce qu’on retrouve dans Juste la fin du monde. Ce déchirement intérieur apparait comme chez Lagarce : elle prend le spectateur à part. Celui-ci assiste à toutes les scènes et ne peut s’empêcher de ressentir d’empathie pour le personnage. Le film se focalise sur les gros plans des visages des personnages, des regards qu’ils s’adressent : craintifs, ironiques, surpris.

Le personnage de la Mère est très important dans les films de Dolan : J’ai tué ma mère, Mommy. La mère ici est une sorte d’arbitre : elle assiste à tout, elle essaie de comprendre ses enfants, de comprendre Louis. Son regard est important. Elle essaie de le guider en lui indiquant quoi dire même si ce n’est pas vrai. La parole remporte ce combat, mais la parole inutile, la parole de comme si de rien n’était se fracasse contre Louis. Dolan utilise la liberté que le genre cinématographique lui permet : Catherine tombe sur Louis dans un couloir de la maison, Antoine et Louis parlent dans le cadre d’une voiture. Le spectateur a l’impression d’être à l’arrière avec eux. Les grandes lignes de l’histoire sont sans doute respectées même si les personnages différent un peu du livre : Antoine est plus violent, Catherine est plus naïve, Suzanne semble être révoltée d’une manière adolescente, La Mère a l’air d’être plus préoccupée d’elle-même qu’elle l’est chez Lagarce. Serait-ce la vision de Dolan ou un moyen de rendre les personnages plus visibles, plus facile à cerner, plus stéréotypés ? Car les protagonistes de Lagarce ne sont pas du tout faciles à saisir. Le réalisateur rajoute des scènes grâce à des chansons qui forment des mini-clips : le chemin vers la maison, l’enfance, la jeunesse, le désespoir, le départ. Bref, une contrefaçon de Lagarce.

« et je marche seul dans la nuit,
à égale distance du ciel et de la terre. » (Epilogue)

On espère que le film de Dolan poussera le monde à lire Lagarce pour s’imprégner de toutes les nuances et de tous les tons de cette histoire émouvante qui peut être vécue comme quelque chose de personnel.

Maria Chernenko

Tchekhov, l’homme à l’étui

À l’instar de nombreuses littératures étrangères, la littérature russe a été marquée par des écrivains-médecins comme Veressaiev, Aksionov, Boulgakov et dont Anton Tchekhov fait également partie. À l’époque où, en France, les romans retracent les ascensions sociales et les écrivains russes donnent les leçons de bonnes mœurs (la fameuse Anna Karenine de Tolstoï et les Crimes et Châtiments de Dostoïevski), Tchekhov, grâce à son métier, observe de près le peuple. Par la simplicité de son écriture à travers six cent nouvelles et quinze pièces de théâtre il dépeint les verrues de sa société.

Mauvais médecin ou écrivain médiocre ?

TchekovDe son vivant Tchekhov n’avait pas beaucoup confiance en soi. Issu d’un milieu pauvre, même quelques fois battu par son père, il devient chef de famille à seize ans puisque ses deux frères aînés, pour lesquels il avait beaucoup d’admiration, devinrent alcooliques et n’arrivaient plus à gérer la maison. Tchekhov enchaîne les petits boulots jusqu’au moment où il débute des études de médecine et commence à écrire pour gagner de l’argent. Comme il est payé à la ligne, on lui demande de faire court. Il se crée quatorze pseudonymes pour pouvoir publier environ un récit tous les trois jours (il n’a le droit de publier qu’un par semaine). La médecine devient sa profession de jour et celle d’écrivain la nuit. Il ne remarque chez soi aucun talent particulier jusqu’au jour où il va à Saint-Pétersbourg et découvre qu’il est beaucoup apprécié. Par la suite, il arrive à publier chez un éditeur connu à l’époque, Souvorine. Il pense également de ne pas être un très bon médecin puisqu’un jour il rate une intervention chirurgicale, obligé d’appeler un confrère à la rescousse. Il ne diagnostique pas chez lui la tuberculose – non par manque de discernement mais par peur de regarder la vérité en face – bien que c’est de cette maladie qu’il mourra : « Je vais à Sakhaline pour régler ma dette envers la médecine » dit-il. Sakhaline est une île, un bagne de l’empire russe, ancêtre du goulag. C’est un voyage de 10 000 km, qu’il réalise en charrette, en train et en bateau, un voyage de 81 jours. L’idée est bien sur de dénoncer la souffrance et les conditions abominables des forçats. Mais à part ces forçats, il y a bien une vie des soldats qui jouent aux cartes, qui vont dans des bordels, et qui punissent en toute insensibilité et indifférence. L’auteur dénonce cet enfermement en soi, cet aveuglement, le manque d’empathie et de responsabilité qu’on retrouve dans d’autres œuvres marquées par ce voyage comme La salle n°6. Peut-être croit-il avoir été un mauvais médecin ou un écrivain médiocre mais lorsqu’il avait un peu d’argent il subventionnait une école et envoyait des livres dans sa campagne natale. Anton Tchekhov se distinguait en sa qualité d’homme par sa conscience, son objectivité et sa charité.

« Ce que les écrivains nobles prenaient gratuitement à la nature, les écrivains roturiers l’achètent au prix de leur jeunesse. Écrivez donc un récit, où un jeune homme, fils de serf, ancien commis épicier, choriste à l’église, lycéen puis étudiant, entraîné à respecter les grades, à embrasser les mains des popes, à vénérer les pensées d’autrui, reconnaissant pour chaque bouchée de pain, maintes fois fouetté, qui a été donner des leçons sans caoutchoucs aux pieds, qui s’est battu, qui a tourmenté des animaux, qui aimait déjeuner chez des parents riches, qui fait l’hypocrite avec dieu et les gens sans aucune nécessité, par simple conscience de son néant, montrez comment ce jeune homme extrait de lui goutte à goutte l’esclave, comment un beau matin, en se réveillant, il sent que dans ses veines coule non plus du sang d’esclave, mais un vrai sang d’homme »

Un regard dépassionné

12968797_1177826858935507_655021286_nOn peut aimer… Non ! On aime Tchekhov pour son regard dépassionné ! Il a prit l’habitude de faire court mais sans oublier de décrire d’une manière simple et marquante, externe mais humaine, le cadre et les personnages. La salle N°6 illustre bien ce propos. Dans l’incipit le narrateur s’adresse au lecteur puis se confondent dans un « nous ». « Si vous ne craignez pas de vous piquer aux orties, prenez le petit sentier qui conduit à l’annexe et nous jetterons un coup d’œil à l’intérieur. » Ainsi on découvre d’abord l’hôpital quasi abandonné et la fameuse salle N°6 dédié aux malades psychiatriques. Cinq personnes y vivent. Elles sont toutes décrites mais une fixe particulièrement notre attention : Ivan Dmytritch, dont le narrateur expose la vie qui avait précédé. C’est un homme atteint de crises paranoïaques mais qu’on a cloîtré sans chercher les causes de sa maladie ni en soigner les effets. Le lecteur se demande ce qui justifie tant d’injustice et surtout pourquoi l’hôpital est dans un état si délabré. Les patients ne sont ni soignés, ni visités par le médecin, mal nourris et même battus par le vigile qui tente de rétablir le calme. Par ce glissement progressif on fait la connaissance du médecin, Andrei Efymitch. La ville ne donne aucune subvention à cet hôpital, le docteur est fatigué de voir toujours les mêmes malades sans pouvoir les aider. Il refuse de travailler, préférant lire des livres en buvant de la vodka et mener des discussions profondes avec son ami. Pourquoi soigner quand cela ne fait que retarder la mort, qui arrivera tôt ou tard ? Tout change le jour où Andrei Efymitch et Ivan Dmytritch commencent à se parler. Leur discussion est existentielle : la vie, la mort, l’existence d’au-delà : « L’ordre moral et la logique n’ont ici rien à voir ; tout dépend des circonstances. Ceux qu’on a envoyés ici y demeurent, et ceux qu’on n’y a pas envoyés se promènent ; voilà tout. Je suis docteur et vous êtes un malade de l’esprit ; il n’y a là-dedans ni moralité, ni logique, mais une simple contingence. » Or, l’entourage du docteur découvre qu’il parle chaque jour avec un aliéné on le prend lui-même pour un fou et on décide de le soigner. Andrei Efymitch n’en peut plus de ces gens qui ne voient rien et qui ne veulent rien comprendre. Il explose. Enfermé le regret de son indifférence l’atteint dans cet isolement la nuit de la Salle N°6. Grâce à son talent d’écrivain et sa fonction de médecin, Tchekhov nous fait réfléchir sur notre propre folie à travers le regard des autres. Pourquoi les gens sont insensibles ? À quoi mène le rejet de sa propre responsabilité ?

« J’aime la vie ; je l’aime passionnément ! La monomanie de la persécution me torture d’une peur continuelle, soit ! Mais il est des minutes où il me prend une telle soif de vivre que j’ai vraiment peur de perdre la tête. Je désire furieusement vivre ; furieusement ! »

La Mouette ou Andromaque à la campagne russe

12968701_1177823768935816_615129252_nLa Mouette est une des plus célèbres pièces de Tchekhov parmi La Cerisaie, Oncle Vania, Les Trois Sœurs. Les personnages sont reliés par un amour non réciproque : Medviedenko aime Macha, qui aime Konstantin, qui aime Nina, qui aime Trigorine, lui-même aimé par Arkadina, elle-même adulée par Dorn, lui-même aimé par Paulina qui se détache de Chamraïev. Les deux personnages principaux sont Konstantin, fils d’Arkadina, une actrice célèbre qui essaie d’écrire une pièce de théâtre pour faire jouer sa bien-aimée Nina. Cette dernière doit s’enfuir de ses parents pour voir Konstantin et rêve de quitter la province pour devenir une grande actrice. En parallèle, la haute société est dépeinte par le couple de la célèbre actrice Arkadiena et Trigorin, un écrivain à succès. Puis on a une troisième échelle de personnages, la plus basse : Macha, une malheureuse qui boit à cause de la non réciprocité de Konstantin qui ne la voit même pas et est aimée par Medviedenko qui n’est qu’un maître d’école. Tout se gâte quand l’instinct de partir chez Nina devient trop fort, elle tombe amoureuse de Trigorin qui brûle également pour elle. Trois ans après on découvre qu’il l’a délaisse, leur enfant est mort, elle n’a aucun succès au théâtre. Trigorin se remet avec Arkadina. Macha se marie avec Medvedenko tout en continuant d’aimer Konstantin. Quant à Konstantin depuis toujours éclipsé par la réputation solaire de sa mère, il devient peu à peu connu, il côtoie sa mère et son amant, il n’arrive pas à arrêter de penser à Nina. Cette dernière lui avoue son amour et lui dit qu’elle aime toujours Trigorine.

On retrouve la figure de Tchekhov dans l’écrivain Konstantin et dans le médecin Dorn. Surtout lorsque celui-ci comprend que Konstantin s’est suicidé. Comme si c’était son double. La figure de la Mouette, elle, est attribué à Nina. Trigorine a tué une mouette qu’on empaille or trois ans plus tard, Trigorine ne s’en souvient même pas. Cet effacement de la mémoire semble la vraie tragédie de La Mouette. Elle a vécu heureusement auprès d’un lac et meurt intérieurement dans une grande ville. La mise en abîme du théâtre et du métier d’écrivain rend encore plus intéressante cette pièce, riche par l’histoire qu’elle met en scène et les passions qui s’allument comme des étincelles pour se transformer en grand feu.

« Je suis en deuil de ma vie. » – Macha dans La Mouette

Tchekhov part en Allemagne pour se faire soigner mais c’est son cadavre qui rentre en Russie dans un wagon remplis d’huîtres. Une centaine de personnes seulement sont présentes lors de son enterrement et Gorki s’exclame « Et dire qu’il s’est sacrifié pour cette bande de salauds ! ». Tchekhov admirait Maupassant, c’était également un liseur du siècle des Lumières, qui admira et jugea en même temps Zola pour son engagement dans l’affaire Dreyfus. Il fut également ami avec Tolstoï avec lequel il entretenait une correspondance. Cela n’influait pas pour autant son discernement sur l’auteur de Guerre et Paix. Tchekhov a su marquer les esprits de son temps sans le savoir et pensait qu’on le lirait encore sept ans après sa mort. Force est de constater qu’il sous-estimait sa postérité.

Maria Chernenko

Quartett ou Les Liaisons Dangereuses

11Suite à la pièce présentée au Théâtre des Célestins de Lyon en janvier 2016, Quartett permet au public d’apprécier l’art du dramaturge allemand du XXe siècle Heiner Muller. Surnommé le « Beckett de l’Est », étant au cœur du post-modernisme il est l’après-Brecht, l’après-Jouvet. Profondément influencé par le contexte dans lequel il vit (l’arrestation de son père par les nazis, son aversion pour les jeunesses hitlériennes), et ayant une inclinaison envers le pessimisme, il écrivit durant la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre Froide en vivant en RDA. Révolté et désillusionné comme la plupart des auteurs de ce temps, il réécrit les mythes européens les plus connus dans une société qui ne marche plus, qui se détruit, dont le communisme n’est plus une alternative mais un négatif du capitalisme qui déçoit tout autant. Une adaptation des mythes européens qui ont traversé les siècles que ce soit en Grèce Antique (Œdipe-tyran, Prométhée, Empédocle) ou en Angleterre (Hamlet-machine, Macbeth) ou encore en France (les deux héros des Liaisons Dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos jouant dans Quartett). Il leur redonne cette fraicheur perdue en les inscrivant dans l’actualité à la manière de Jean Giraudoux avec La Guerre de Troie n’aura pas lieu.

Les deux survivants

12647825_1127626093955584_2127134243_nLa pièce s’ouvre sur une didascalie qui déstabilise le lecteur : « Un salon d’avant la Révolution Française. Un bunker d’après la Troisième Guerre Mondiale. » Le mélange du fait historique et d’un autre totalement imaginaire mais à la portée de la représentation de tous et permettant de (re)découvrir deux célèbres libertins : Le vicomte de Valmont et La Marquise de Merteuil. Ces deux héros, morts à la fin du roman du XVIIe siècle, (re)vivent, parlent et se déplacent sur scène en pleine lumière par la grâce du dramaturge. La première version est un roman épistolaire, c’est-à-dire composé d’un long dialogue entre les personnages, ici illustré de vive voix. Dans quelle autre occasion on verra-t-on ces deux « célébrités » discuter devant nous ? S’ils ne survivent pas à la vertu et la morale de Laclos ils survivent, apparemment, à cette Troisième Guerre Mondiale. Les qualités que cela demande sont douteuses. La guerre, selon Muller, est un «  Excellent venin contre l’ennui de la dévastation. »

Quartett, « l’art dramatique des bêtes féroces »

Quartett signifie l’orchestre de quatre musiciens. Le titre de l’œuvre n’est pas choisit au hasard. Lassés de discuter entre eux, happés par un « ennui pascalien », Valmont et Merteuil commencent à jouer avec leurs victimes : La Tourvel, et la jeune Cécile de Voslanges. Merteuil joue Valmont quand ce dernier joue la Tourvel. Valmont garde son rôle quand il est face à Cécile de Voslanges jouée par Merteuil. On voit que chacun adopte un rôle plus ou moins faible selon leurs tours. Pour autant, cela ne les dérange pas de narguer les victimes de leur libertinage. D’où le génie d’Heiner Muller : en faisant jouer un quartett de situations les masques antiques de la joie et de la tristesse, ainsi que les miroirs mystiques, apparaissent sur scène dans les visages des acteurs.

Faites l’amour, pas la guerre

12665745_1127625490622311_2011239774_nEntre Merteuil et Valmont est-ce l’amour ? Est-ce la guerre ? Chacun pousse l’autre par maintes provocations d’en avoir plus, d’en avoir les meilleures conquêtes, d’aller le plus loin possible. Et pourtant, lors de la première situation, la femme joue l’homme, l’homme joue la femme. Chacun d’eux à son tour joue la victime puis le bourreau. Tous ces masques « prêtés » et incorporés font le sublime mélange de l’amour physique. Ils prennent corps, ils prennent forme. Dans cet échange d’âmes « la peau se souvient » lance Merteuil. Et elle regrette Valmont avant qu’il entre en scène, puis lui rappelle qu’il vaut mieux. Pincement au cœur empoisonné du corps imbibé par l’odeur du cynisme qui transporte, à travers les veines, la soif du pouvoir, de la séduction, du sexe, de la nuisance, de la souffrance infligée mille fois à soi-même juste après autrui. Et dans un langage où même les questions finissent par des points. Personne n’attend de réponse. Le mot de chacun est le dernier. Tourbillon de phrases courtes de notre temps et longues d’un temps lointain. Le langage d’alors avec l’audace et l’arrogance des termes sexuels et des mots empruntés à la modernité de nos expressions d’aujourd’hui.

La passion, la chair, l’esprit. Trois mots qui résument et rappellent La Philosophie dans le Boudoir du Marquis de Sade où l’existence de Dieu est mise en examen dans la nudité des corps. Les libertins ne peuvent pas ne pas parler de Dieu. Les Libertins ne peuvent pas ne pas parler de la mort. C’est bien pour cela qu’ils sont libertins. Et si Heiner Muller a écrit cette pièce si renversante par les situations, les personnages et les discours employés dans un flacon de poison condensé de 23 pages c’est que, pour lui, la société s’écroulait dans les instincts. La question de la mort et de l’éphémère de la vie étaient trop importantes et il a laissé aux experts de tous les époques le soin de la résoudre : aux libertins.

« L’instrument qu’est notre corps ne nous est-il pas prêté pour que nous en jouions jusqu’à le silence en fasse sauter les cordes. »

Maria Chernenko