L’arrache-cœur : histoire d’une enfance troublée

Est-il utile de préciser que Boris Vian sort de Centrale, qu’il est passionné de jazz en jouant lui-même de la trompette, qu’il est un des fondateurs d’une des sociétés les plus secrètes de Paris « Le Club des Savanturiers » ? Ou plutôt que c’est une autre planète, un monde empreint d’un fantastique poétique rendant mémorables des histoires d’a… qui finissent mal comme L’Écume des Jours. Tout comme remonter à la surface et être au bout du souffle en lisant les cent vingt pages empreintes de sécheresse et de violence du roman J’irai cracher sur vos tombes. Mais que faire si on veut combiner Boris Vian qui nous fait rêver et Vian Boris qui dénonce ? Direction L’arrache-cœur.

L’arrache-cœur

13219852_1197669990284527_1003150834_nL’arrache-cœur est un terme que le lecteur redécouvre. Dans L’Écume des Jours il est utilisé par Alise qui tue le philosophe Jean-Sol Partre pour sauver Chick de l’obsession qu’il éprouve pour Partre. En revanche, dans le roman qui porte le nom de cet objet, il ne figure pas. Ainsi le titre devient symbolique. L’histoire raconte l’arrivée d’un psychiatre, Jacquemort, dans un village et aide une femme, Clémentine, à accoucher de « trumeaux » : deux jumeaux (Joël et Noël) et un « isolé » (Citroën). Cet accouchement délivre également son mari, Angel, qui était enfermé dans la chambre d’à coté depuis deux mois. Cet événement n’arrange pas la situation familiale : Clémentine déteste son mari et ils commencent à avoir une vie parallèle. Le terme de  « l’arrache-cœur » peut symboliser beaucoup d’éléments – notamment la souffrance omniprésente qui rend curieux le développement des personnages : des adultes qui semblent vivre avec un cœur arraché et les enfants qui tentent de préserver le leur. Après qu’Angel l’avait fait souffrir, Clémentine le fait souffrir à son tour en l’éloignant.

Comme dans beaucoup d’histoires du Xxe siècle, celle-ci traite également de la place de la mère envahissante. Plus les enfants grandissent, plus elle éprouve le besoin de les protéger et essaie de les isoler de tous les dangers. Une relation sado-masochiste s’installe. Elle les prive de liberté, n’éprouve aucune empathie à quoique ce soit à part ses propres enfants et se prive de manger pour se prouver à elle-même qu’elle est une bonne mère. Elle commence par supprimer les arbres de son jardin et finit par mettre les enfants en cage. Entre-temps son mari, à l’image de Robinson Crusoé, construit une barque dans le jardin et prend « le large » du fleuve. Mais le personnage principal reste Jacquemort qui vit quasi littéralement avec un cœur arraché. Il se sent vide et pour cette raison éprouve le besoin de psychanalyser les gens, pour se remplir d’eux : « Je suis vide. Je n’ai que gestes, réflexes, habitudes. Je veux me remplir. C’est pourquoi je psychanalyse les gens. Mais mon tonneau est un tonneau de Danaïdes. Je n’assimile pas ; ou j’assimile trop bien… c’est la même chose. Bien sur, je conserve des mots, des contenants, des étiquettes ; je connais les termes sous lesquels on range les passions, les émotions mais je ne les éprouve pas. »

Le fleuve de sang

13101543_1197669570284569_925532162_nOn voit également l’ironie que l’auteur utilise face à la psychanalyse. Jacquemort veut psychanalyser la servante de la famille qui s’appelle Culblanc. Mais sans succès. Il n’arrive qu’à coucher avec elle et à quatre pattes parce que son père la trouvait moche. Elle n’en veut pas à son père mais à Jacquemort qui souhaite de changer de position et par conséquent trahir son père. Angel refuse également de se faire psychanalyser : « Je ne suis pas intéressant, d’ailleurs. Je suis intéressé. » Alors, le psychiatre fait le tour du village et à travers ses yeux se glisse la dénonciation de l’auteur. On assiste à la foire aux vieux, qu’on déshabillent pour un prix sous les rire des gens. On assiste au travail forcé des enfants qui finissent par mourir, et dont on jette le cercueil dans le fleuve. On rencontre un homme sur une barque « La Gloire ». Les gens du village le maltraite car il prend sur lui la honte que les habitants n’arrivent pas à éprouver. Ils le paient en or qu’il ne peut utiliser. Ainsi se manifeste l’absurde de la condition humaine.

Jacquemort rencontre également le curé du village, obsédé par l’idée que Dieu représente le luxe, et estimant que toutes les personnes qui viennent à sa messe ne méritent pas les portes du paradis : « Dieu se soucie peu de vos plates-bandes et de vos plates aventures. Dieu, c’est un coussin de brocart d’or, c’est un diamant serti dans le soleil, c’est un précieux décor ciselé dans l’amour, c’est Auteuil, Passy, les soutanes de soie, les chaussettes brodées, les colliers et les bagues, l’inutile, le merveilleux, les ostensoirs électriques… ». L’auteur ne s’arrête pas à la condition humaine et à la divinité. On voit comment les habitants fracassent la tête d’un cheval. Quand on coupe les arbres, leurs cris déchirent l’espace : « C’est fini, dit-il. Ils sont abattus. » À la fin, Jacquemort réussit à psychanalyser l’homme de « La Gloire », sa tête devient lourde, il ne voit pas d’autres solutions que de devenir son remplaçant.

Le monde onirique

13219874_1197669726951220_106758222_nToute cette violence existe en équilibre avec la douceur. C’est un univers où un chat répond à Jacquemort, où il le psychanalyse et empreinte ses habitudes. Où il devient invisible lorsqu’il tente oublier qu’il veut psychanalyser les gens, ce qui est en quelque sorte sa raison d’être. Où l’Église à la forme d’un œuf (de Pâques ?). Où l’enfance prend une grande place et émerveille : les ours des garçons dansent et parlent. Il suffit de manger une limace bleue pour voler. Puis les garçons apprennent « véritablement » à voler (sans l’aide de la limace) : « Ils avaient le teint vif, le sang fouetté – il traînait autour d’eux comme une odeur de liberté. Lorsque Noël rentra prestement dans sa poche l’effilochure de nuage qui en dépassait encore, Joël sourit de l’étourderie de son frère. » Où la nature est omniprésente et n’est que beauté : « Le printemps bourrait la terre de mille merveilles qui explosaient de-çà, de-là, en feux diaprés, comme des accrocs somptueux dans le billard de l’herbe. »
On a aussi deux regards positifs sur la mère : celui du curé qui trouve qu’elle est une sainte par sa façon de se sacrifier et celui d’un enfant apprenti qui la considère comme une belle femme dans un foyer chaleureux dont il a envie de faire partie.
L’arrache-cœur est une histoire belle et touchante remplie de souffrance invisible mais qui ressort d’autant plus diluée par la magie de l’enfance. Et le merveilleux de Boris Vian nous arrache un sourire que ce soit par ironie ou par le comique employé.

Mariya Chernenko

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Soleil d’encre et fleurs de papier : un conte pour vous faire rêver

Septembre. Vous quittez les bancs de sable doré pour ceux de l’université. C’est un retour peu enthousiasmant malgré les quelques rayons de soleil qui pouvaient encore vous faire oublier les rideaux en plastique bleu de la fac. Vous pensiez pouvoir encore relire vos cours assis dans l’herbe autour d’un mauvais café ? Erreur ! Il fait gris, il fait froid. Vous buvez force de jus d’orange et autres pressés d’agrumineuses variées mais vous ne constatez aucune amélioration ? Vous êtes maussades et fatigués ? Une seule solution : Lire. Et quitte à choisir, lisez les aventures de Sindbad. Parce qu’avec Sindbad, y’a pas d’bad.

Les arabesques du voyage 

Cantique-des-Oiseaux1Sindbad n’est autre qu’un riche marchand originaire de Bagdad connu pour dresser de somptueux banquets. Au cours de l’un d’eux, il se lance dans le récit détaillé de ses aventures qui s’élèvent au nombre de sept voyages. La configuration rappelle l’ambiance de nos banquets médiévaux. Les festins sont largement arrosés, bien entendu, et les langues se délient, on livre plus facilement ce qu’on a sur le cœur. Le récit est riche des descriptions de Bagdad et de celles des pays visités par Sinbad. Depuis la beauté des jardins jusqu’aux parfums, il est facile d’imaginer alors quels ravissements la ville devait offrir aux notables. Ici on sait recevoir, on sait manger, on sait boire. C’est toute la culture orientale digne de ce nom qui est condensée dans cette capitale des plaisirs. Elle est comme ce chez-soi coquet qui s’oppose à l’ailleurs barbare anthropophage où l’on est seul contre une nature piégeuse et fourbe. L’Ailleurs est une épreuve qui semble renforcer l’amour que l’on a de son pays et des siens et permet ainsi d’enrichir les récits de voyages. D’ailleurs Sindbad le marin fait honneur à cette tradition narrative :

« Ô maîtres, écoutez le récit de ce qui m’est arrivé au cours de sept voyages que j’ai entrepris. Je m’en vais vous détailler les peines et les difficultés que j’ai supportées, les milles situations auxquelles j’ai été confronté, les morts terribles et détestables qui ont failli m’anéantir et auxquelles j’ai échappé. Ce sont là histoires bien étranges, aventures stupéfiantes et merveilleuses… »

Digne d’une bande annonce américaine, voici un exergue qui annonce la couleur. On veut nous divertir, nous surprendre. Le pari semble ardu pour des lecteurs d’ aujourd’hui saturés de blockbusters. Il faut donc faire l’effort d’exercer son imagination. Ramassé sur votre couette, il n’existe plus rien que l’eau froide de la mer qui se ride ponctuellement sous l’impulsion d’un coup de nageoire. Enfouis sous le sol de votre chambre et menaçant de renverser votre lit, les monstres marins semblent être endormis. Idiot, vous vous irritez lorsque le même schéma narratif se répète et vous exultez lorsque le récit prend des tours inconnus. Vous vous prenez au jeu et il vous en faut toujours plus. Mais pour votre plus grand bonheur les chapitres s’allongent. Raconter ces voyages est également le moyen d’informer ceux qui ne sont pas partis, des nouvelles du monde extérieur. En témoigne les longues descriptions factuelles qui peignent des fresques aussi merveilleuses qu’exotiques. Où est la part de fantasme et de réalité ? Les deux s’entremêlent pour permettre le rêve.

«  Il m’a encore été donné de voir, toujours dans cette même presqu’île, des buffles dépourvus d’oreilles, et bien d’autres choses encore ; car les montagnes, les vallées et les promontoires de cette région regorgent de bizarreries et de merveilles que l’on serait bien en peine de trouver dans les contrées où nous habitons. »

Toute la richesse de ces contrées orientales est contenue dans une narration à tiroirs qui se courbe et se dentelle pour répondre aux exigences de liberté d’un récit qui s’enchâsse à l’infini. L’histoire cadre est celle de la rencontre entre les deux homonymes dans lequel viennent s’emboîter les récits de voyages de Sindbad le marin. Enfin, à l’intérieur même de ces récits de voyages, d’autres légendes sont narrées par des étrangers. Le narrateur Sinbad décrit des paysages merveilleux tantôt en prose, tantôt en vers. Ces schémas narratifs propres aux contes des milles-et-une-nuits n’ont pas perdu de leurs ressorts dramatiques. Peut-être est-ce grâce à la figure de Sindbad qui, comme le lecteur, refuse l’ennui.

Sindbad, un homme parmi les hommes en quête d’aventures

Maqamat_haririDeux homonymes vivant dans deux situations totalement différentes se rencontrent. À la manière d’une médaille symbolique des revers de la fortune nous avons d’une part, Sindbad le portefaix, homme pauvre qui mène une vie de labeur détruisant son corps et son esprit, et d’autre part son opposé en la personne de Sindbad, riche marin dont la vie est faîte d’opulence et de loisirs.

L’histoire débute lorsque Sinbad décide d’aller se reposer un moment après avoir travaillé longtemps sous la chaleur. Ses pas le conduisent dans un quartier cossu. Il passe alors sous les fenêtres d’une maison où semble se tenir une réception. Devant tant de luxe, il pousse une complainte contre le sort qui distribue injustement la fortune aux hommes. Le chef de la maison, l’entendant depuis la fenêtre, le convie à la réception, l’occasion pour lui de se lancer dans un récit long et dense de ses aventures afin de justifier sa situation :

« Et bien mon frère, as-tu jamais entendu dire que quelqu’un au monde ait eu à surmonter pareilles difficultés, ait enduré autant d’épreuves, se soit heurté à autant d’obstacles, ait souffert les mêmes tourments ? N’est-il pas juste, après cela, que quelques joies me soient réservées, qu’en permanence me soit accordé le repos, en échange des fatigues et des humiliations qui ont été mon lot, et qu’il me soit enfin permis de demeurer ici, chez moi, jusqu’à ma mort ? »

Si le premier voyage qu’entreprend le marin est nécessaire pour reconstituer son héritage dilapidé dans des futilités, il est aussi le début d’un engrenage sans fin. Comme s’il avait gouté à une drogue rare, l’Ailleurs le fascine mystérieusement et l’ensorcèle. Il ne peut y échapper, lui dont le nom semblerait signifier « l’homme attiré par la Chine » (de l’arabe « Sîn-dabâne »). Chacun des six autres voyages n’est donc que le fruit de son bon vouloir. Il cherche le danger ou plutôt le grand frisson : « Un poisson  gigantesque fondait sur le bateau, telle une vivante montagne ! Notre frayeur était indescriptible […] Et pourtant, dans le même temps ce poisson nous fascinait, émerveillés que nous étions devant une si glorieuse créature du dieu Très-Haut ! »

Il lui faudra désormais parcourir les mers, et ce malgré les tourments, malgré le risque de frôler la mort de près (c’est-à-dire à chaque voyage) qui le pousse à prier Dieu de toute ses forces afin d’être sauvé des périls et promettant que jamais au grand jamais il ne reprendrait la mer. Ce qui ne l’empêche pas de repartir :

« Ayant longuement profité des plaisirs de la table avec mes amis, m’étant abondamment adonné à toutes les joies et délices de l’existence, j’en vins tout naturellement à oublier les épreuves épouvantables et les périls que j’avais affronté, les douloureux tourments que j’avais subit jusqu’ici. Mon âme charnelle inclinait une fois de plus du côté des biens de ce monde et l’ambition de les posséder réapparut en moi, de même que se fortifiait mon désir d’aller de nouveau m’exposer aux dangers du voyage. J’accordai à mon âme ce qu’elle réclamait et oubliai les souffrances que m’avait occasionnées naguère mon entêtement. »

Contrairement à ce que peut dire Montaigne, le voyage ici ne rend pas plus sage. Il transforme Sindbad en enfant capricieux désirant toujours plus. Il est votre petit cousin, qui après l’histoire du soir vous regarde les yeux brillants en claironnant « Encore ! ». Sindbad n’est pas devenu plus tempéré. Il ne philosophe pas sur sa condition. En y regardant de plus près, on découvre une autre facette du personnage bien plus ambiguë et bien moins humaine. Certes, le marin est un homme comblé par le sort qui s’occupe de dépenser son argent en maints plaisirs mais il pratique également l’aumône et offre généreusement de l’argent au portefaix. Certes, il ne part jamais indéfiniment et il lui tarde de revoir sa patrie mais « il inspirait à son entourage autant de crainte respectueuse que de vénération » et finalement, il ressemble davantage à un vieux marchand « carriériste » pour qui le voyage est d’abord synonyme de commerce et d’enrichissement.

Les aventures de Sindbad le marin est un récit qui s’enroule et se déroule autour d’un schéma simple : la rencontre de deux hommes et les récits de voyages de l’un des deux. Un récit dans lequel vous vous perdez allègrement, dans lequel vous prenez peur jusqu’à manquer de vous noyer. Puis finalement vous buvez la tasse, vous posez le livre, vous le reprenez entre un cours d’histoire et un oreiller et comme par magie, vous devenez vous-même Sindbad et son équipage. Et quand le livre est finit, il vous tarde, à vous aussi, de prendre le large.

Margot Delarue

Conte-nous une histoire

« Le conte est difficile à croire ; Mais tant que dans le monde on aura des enfants,

Des mères et des mères grands, On en gardera la mémoire. »

Charles Perrault

Il était une fois… des histoires magnifiques et mystérieuses, enfouies dans la mémoire : mémoire des contes de l’enfance, de la découverte du récit, de la lecture et de l’apprentissage de la vie.

41_Margaux_Le_petit_chaperon_rougeLe conte est une forme littéraire particulière. Il doit sa représentation aux travaux de retranscription qui transforment le récit oral original en œuvre écrite. Il s’agit donc d’un genre à part qui se différencie de la nouvelle par la création d’un imaginaire – comme l’usage courant de la métamorphose et du théâtre par le récit d’actions racontées et non représentées.

  Le conte prend la forme d’un récit court, mais emplie de magie, de fantastique, où la vision de l’espérance prédomine. Tout ce qui est imaginaire est alors rendu possible et à la portée de toutes et tous. Les émotions envahissent le lecteur, le spectateur, petit et grand, comme s’il appartenait lui-même à l’histoire.

Le conte est historique. Depuis la nuit des temps, les récits sont échangés, narrés, dépeints avec passion. C’est au XIVème siècle que l’on doit la naissance sur papier du conte dit « classique », d’auteurs du monde entier, tels que Boccace avec le Décaméron ou encore Les contes de Canterbéry de Geoffrey Chaucer. L’inspiration va se poursuivre tout au long du XVIIème siècle, qui voit apparaître des auteurs immémorialement connus comme Charles Perrault. Puis c’est au tour des contes orientaux de refaire surface avec la première version traduite des Mille et une nuits par Antoine Gallandentre 1704 et 1717.

Que le conte soit issu de récits merveilleux, extraordinaires, d’épopées ou de traditions populaires, de traditions grecques ou latines, il reconnaît ses auteurs dans le monde entier : de Boccace à Chaucer, en passant par Dickens et Shakespeare, l’Italie et l’Angleterre disposent d’une importante culture des contes. L’Allemagne compte également de nombreux et talentueux auteurs comme Hans Sachsou encore Hoffmann. Les conteurs espagnols sont cependant plus rares : l’on retrouve Pierre Alphonse, ou encore Juan Manuel avec le Comte Lucanor et Cervantesavec ses Novelas ejemplares. N’oublions pas cependant les conteurs arabes et persans, anonymes, mais pères et créateurs du genre.

Le conte fait partie de notre apprentissage. Il stimule notre imagination toute au long de notre évolution. Il s’agit bien d’un savoir, d’une initiation au monde qui nous a été transmis de vive voix par une nourrice attentionnée, une mère aimante, un père impatient de nous apprendre la vie (ou de nous voir dormir), ou encore, qui sait ?, d’un griot africain.

41_Margaux_Conteurs_arabesQu’est ce qui caractérise ce genre littéraire ? L’universalité du conte réside dans la transmission du sentiment d’un espoir meilleur, d’un futur « magique » et merveilleux. Bien que tous les contes ne soient pas fantastiques ou merveilleux, on retrouve également cette notion de l’espoir – moins implicite – dans les contes dit réalistes. Comme dans certains contes de Christian Andersen comme La petite fille aux allumettes, inspiré de l’histoire de sa grand-mère, ou dans Le vilain petit canard, un récit autobiographique.

Le conte se détache ainsi de la forme classique du récit, part la forme ludique de la narration et part la morale issue de l’espérance.

Les caractéristiques du conte

Au delà de ces trois formes que peut prendre le conte – fantastique, merveilleux et réaliste – Vladimir Propp1 a formulé un système en trois principes :

  • Les éléments constants, permanents du conte, sont les fonctions des personnages ;
  • Le nombre de fonctions est illimité ;
  • La succession des fonctions est toujours identique.

Il va jusqu’à déterminer trente-et-une fonctions qui se retrouvent au moins dans tous les contes : dans les séquences préparatoires avec l’absence, l’interdiction, la transgression ; la première séquence avec le manque ou le méfait, le départ du héros ; ou encore dans la deuxième séquence avec la réparation du méfait, le retour du héros, ou encore le mariage ou l’ascension au trône.

Ce qui rend le conte si particulier réside également dans la présence d’éléments fantastiques et en particulier d’animaux et parfois la métamorphose de certains personnages en animaux ; ou plus simplement, la naissance d’objet comme Pinocchio de Carlo Lorenzini ou le petit ramoneur dans La bergère et le ramoneur de Hans Christian Andersen.

41_Margaux_Amour_PsychéCes derniers se retrouvent dans toutes les civilisations et à toutes les époques. Ils ont un pouvoir supérieur à ceux des humains, dans le but d’inhiber leurs peurs et leurs émotions. Ils sont nés du chaos primitif, représentations de reptiles, le plus souvent de grande taille, venant de la puissance infernale du sous-sol.

Ces animaux peuvent également être ceux de lieux dangereux et mystérieux, présents pour défendre ces espaces magiques et fantastiques. Dans La Belle au Bois Dormant, nous pouvons retrouver ces deux aspects : la cruelle Maléfique se métamorphose ainsi en dragon pour barrer le passage au prince charmant.

Les animaux ne sont cependant pas toujours des éléments de terreur, ils incarnent aussi le rêve et l’imaginaire, et encore une fois, l’espoir, comme dans Peau d’âne de Charles Perrault ou dans Les Contes de ma mère l’Oye2. Les animaux peuvent également représenter les messagers au transport des dieux, le passage à des lieux célestes, et sont alors synonyme de bonheur et de félicité : dans Deux Frères de Grimm, chacun avait deux lions, deux loups, deux renards et deux lièvres ; adjuvants qui les escortaient et les servaient.

Les fées sont également des personnages récurrents de l’univers des contes. Nées au Moyen-Age comme divinités païennes secondaires, elles ont survécu au paganisme et sont maintenant mêlées aux croyances chrétiennes, comme survivance de la mythologie latine, celtique et germanique. On les retrouve dans les récits du monde entier : les romans d’Arthur et de La Table ronde, dans les Contes de Perrault, mais également dans les merveilles de Shakespeare avec Songe d’un nuit d’été.

Des Métamorphoses d’Ovide, en passant par les contes de Charles Perrault et des Frères Grimm, nous pouvons avancer – sans crainte – que les contes sont au cœur de notre apprentissage littéraire et de notre apprentissage de la vie de par les nombreuses thématiques qu’ils abordent (philosophie, religion, amour). Le conte de Psyché dans Les Métamorphoses d’Apulée en est un exemple flagrant : l’histoire d’Amour et de Psyché joue un rôle dans la genèse des contes de fées européens et nous pouvons nous permettre de lui appliquer cette définition de l’amour présente dans le Banquet de Platon (citée par Diotime) :

« Comme il est à mi-chemin des uns et des autres, il contribue à remplir l’intervalle, de manière que le tout soit lié à lui-même ».

Et bien sûr : « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ».

Margaux Cannaméla

1Analyste des Contes merveilleux russes. Auteur de « Morphologie du conte » publié en 1928 en Russie.

2Histoire inspirée de L’Âne d’Or d’Apulée