Mexico City Blues : Kerouac ou le génie méconnu de la poésie américaine

kerouac

« Je veux être considéré comme un poète de jazz soufflant un long blues au cours d’une jam session un dimanche après-midi. Je prends 242 chorus ; mes idées varient et parfois roulent de chorus à chorus ou du milieu d’un chorus jusqu’au milieu du chorus suivant. » Jack Kerouac a la qualité d’être un homme de lettres à la plume directe et franche. Icône de la beat generation, mouvement artistique et littéraire américain des années 40 à 60, ce franco-canadien est un touche à tout : matelot, cueilleur de coton, déménageur, manœuvre à l’envi, il devient célèbre en 1957, à 35 ans, avec son roman révolutionnaire On the road. Dès 1950, il met en place une technique innovante, la littérature de l’instant, une démarche bouleversante de sensibilité et de subtilité littéraire qui accompagnera ses œuvres jusqu’à sa mort prématurée en 1969. Composé de 242 « méditations sensorielles » ou chorus poétiques, Mexico City Blues est un recueil écrit sur un simple carnet de notes, sur les trois semaines d’août 1955, dans un contexte idéal pour cet amoureux de l’improvisation.

Fragments d’un anticonformiste généreux et générateur de spontanéité

Casser les codes de l’American Way of Life à travers la drogue, l’alcool et le sexe est un des principes essentiels de Jack Kerouac, Allen Ginsberg et William Burroughs, le trio infernal de la beat generation. Malgré les difficultés d’être édité aux États-Unis, Kerouac est fidèle à sa personnalité complexe et hypersensible : animé par le scandale et le bouddhisme, cet homme au caractère atypique est en perpétuel mouvement. Tant qu’il se passe quelque chose d’inédit ailleurs, il aura toujours une raison pour partir sur la route, et sera le cas en août 1955.

Après avoir écrit On The Road, il abandonne New York et part pour le Sud, à Mexico, puis il loue une chambre dans le même immeuble que William Garver, un vieux érudit morphinomane pour qui il voue une admiration sans borne. Du monologue incessant de l’historien et anthropologue naissent ses rêveries musicales aux rythmes et aux compositions multiples. Le poète et traducteur Pierre Joris, en introduisant ce concert marqué par les grands du jazz, rappelle la vision de Jack Kerouac sur la poésie : cela doit venir des profondeurs de l’individu, il ne doit plus y avoir de règles littéraires, grammaticales et syntaxiques, le poème peut être un monologue intérieur non loin de celui de Marcel Proust afin raconter authentiquement l’ histoire du monde.

« 79e chorus »

Histoire de quoi ?

(Histoire d’enfance)

En descendant

le boulevard

Contemplant le suicide

Je me suis assis à une table

Et à ma grande surprise

Mon ami faisait l’idiot

à une table

Et à haute voix

Et voici le résultat

De ce qu’il dit.

Faites votre choix

Finit dans une situation

Tellement fâcheuse

Vous n’saurez quoi faire

de vous-mêmes

Vivre ou Mourir

Un cri de joie, de tristesse et de folie pour honorer l’invention perpétuelle

5. Gwendoline Troyano, image 1

Allen Ginsberg qualifie ce recueil de « poésie improvisée »  marqué par l’équilibre entre la discipline et la spontanéité, deux conditions inspirées par ses héros du jazz, Bud Powell, Lester Young et Charlie Parker. Le bouddhisme occupe également une place non négligeable, exposant les Vérités de cette religion, à savoir la question du vide et du rien dont sont composés les choses selon la loi du Sutras.

Ouvert à toutes les sensations, toutes les vérités possibles, Kerouac veut sonder entièrement l’Américain de son temps : que l’écriture soit frénétique, légère, marquée par des mots en majuscules ou foisonnante, la spontanéité reste l’essence même des mots sortis de ses expériences et de ses rêves.  Il se revendique autodidacte et affirme que la puissance de la poésie réside dans sa non-scientificité : seule la déclaration du poète détermine le rythme du poème, cela peut être des vers séparés comme une simple ligne de prose. L’auteur souligne alors la chose suivante : «  il faut donc qu’il n’y ait pas d’équivoque concernant la déclaration, si vous pensez que cela n’est pas difficile à faire, essayez donc. ».

Ce recueil est né pour être partagé sur des sujets triviaux comme politiques, romantiques comme mélancoliques : Mexico City Blues concentre la vie sous toute sa splendeur et sa laideur, son actualité fait écho à la nôtre qui n’est pas encore marquée par un nouveau souffle d’inventivité artistique. Ainsi, sous la plume et la voix amicales et sincères de cet autodidacte truculent, la liberté de voyager et de s’exprimer deviennent indispensables pour tout bon sensible qui se respecte.

Gwendoline Troyano