L’Hypertexte : redéfinir l’identité du texte

Pratiques de la lecture : petits rappels historiques

readerLa littérature a une histoire. Elle suit des évolutions marquées par des périodes de ruptures, des courants, des mouvements, et des sensibilités. À la fois modelées et moulées dans la matière aussi malléable qu’instable de la culture. On n’oublie parfois que le contenu du texte n’est pas le seul à connaître des métamorphoses. Le texte n’est pas autonome, quoi qu’on ait tendance à l’oublier, il ne se produit ni manifeste sans outils et interventions humaines.

La lecture, qu’elle ait été ou soit encore collective, oralisée, solitaire et/ou silencieuse, a pris et prend encore de nombreuses formes en fonction de la manière dont l’information est présentée. Au IIe avant J.-C. le volumen est le principal support du texte. Il s’agit d’un rouleau en papyrus coûteux réservé aux élites. Ce support comporte d’autres inconvénients puisqu’un rouleau ne correspond pas nécessairement à un livre mais peut en contenir plusieurs, qu’il s’agisse de passages ou de leur intégralité. D’un point de vue pratique, lire consiste alors à prendre un rouleau dans la main droite et à le dérouler progressivement de la main gauche occasionnant alors une véritable contrainte physique : le lecteur ne peut ni prendre de notes ni confronter des extraits éloignés. La lecture se fait donc à voix haute et en groupe afin d’être éclairci.

Le codex le remplace au IIe siècle après J.-C. Moins onéreux et plus maniable, il permet au lecteur d’avoir une vision d’ensemble de l’ouvrage en passant rapidement d’un passage à un autre, ainsi que de prendre des notes. Son découpage est aussi plus précis. Les mots sont désormais séparés par des points mais il faudra encore attendre pour qu’ils commencent à l’être par des espaces.

Perceptions de l’objet textuel : de la linéarité à la fragmentation associative

C’est seulement au XVe siècle (avec l’invention de l’imprimerie) qu’on aboutit à une organisation hiérarchisée comprenant des chapitres et une table de matière. Le lecteur a dès lors la possibilité d’effectuer une lecture sélective et partielle en isolant des passages jugés plus remarquables que d’autres, ou en ne lisant que les passages rangés sous un titre suggérant un thème susceptible d’être intéressant. Grâce à Gutenberg, on acquiert la possibilité de produire rapidement, en grande quantité et à moindre coût des textes uniformisés. La lecture se fait encore à voix haute mais cette fois dans les effectifs réduits que constituent la famille ou les salons. Il ne s’agit plus vraiment d’expliciter un texte difficile à déchiffrer mais de répondre à l’empressement et la passion qu’a chacun de savoir ce qui est raconté.

papier-liseuseDes marges sont bientôt ajoutées aux livres imprimés, encourageant le lecteur à agir directement sur le texte pour se l’approprier, à le commenter pour développer une réflexion parallèle dont le livre n’est plus que le combustible. Les livres, autrefois très épais, sont peu à peu réalisés dans des formats transportables, engendrant un nouveau chamboulement des pratiques de lecture. On lit désormais seul sans forcément passer par l’oralisation. Nous sommes au XXe siècle, c’est l’avènement du format de poche.

Aujourd’hui, le papier n’est plus l’unique vecteur de la culture écrite. La structure hypertextuelle se présente comme une mosaïque mêlant textes, images fixes et documents audiovisuels. La lecture du XXIe siècle est interactive et fait du lecteur une sorte d’aventurier élaborant lui-même son parcours : il peut interrompre le fil de sa lecture en cliquant sur certains mots qui sont des portails vers d’autres blocs textuels pouvant s’enchâsser à l’infini. Le texte ainsi créé est doté d’une structure arborescente et non plus linéaire. L’œil pouvant opérer de multiples trajets, la lecture prend une forme associative, celle d’une synthèse personnelle au lecteur. On observe une mutation de la fonction de lecteur vers celle d’auteur, ou du moins de co-auteur, dont le phénomène des fan-fictions est l’illustration. La structure hypertextuelle réclame une écriture nouvelle et impose une lecture différente.

Hypertextualité : dangers d’un manque de codifications

Si le texte se présente sous la forme d’un réseau de possibilités de lecture non hiérarchisées, deux lecteurs pourront-ils affirmer qu’ils auront lu le même texte? D’un individu à l’autre la signification et la valeur données au texte peuvent être très différentes et indépendantes d’une erreur d’interprétation.

Cette apparente liberté ne fait pourtant pas l’unanimité chez les lecteurs mal préparés à cette surabondance de bifurcations possibles à l’intérieur d’un texte. Au classement codifié et bien organisé du livre papier succède un réseau articulé d’informations dont la hiérarchisation est parfois floue. Les liens hypertextes mènent à des sources d’informations dont l’auteur n’est pas nécessairement le même que celui du document « tronc ». Occasionnellement, l’hypertexte peut même renvoyer à un bloc plus dense que celui que nous étions disposés à lire. Le lecteur va donc de surprises en surprises et peut alors se sentir écrasé par la masse des informations qu’il reçoit et avoir l’impression qu’il n’arrivera jamais au bout de cet enchevêtrement de renvois et de mises en abîme.

liseuse-vs-livre-tradLes supports numériques et les nouvelles possibilités qu’ils offrent ont été peu et/ou mal exploités jusqu’à aujourd’hui. Le schéma auquel répond ou devrait répondre le texte numérique semble flou pour les lecteurs et les éditeurs, à tel point qu’une politique du tout ou rien se met en place. D’un côté, nous trouvons des textes numériques répondant exactement aux mêmes codes que le texte papier qui n’offrent d’autre avantage qu’un gain de place sur vos étagères : bien insuffisant pour les lecteurs attachés à l’objet livre, à la texture de la couverture et au sentiment d’avancement qu’engendre le déplacement du marque page. De l’autre, nous sommes confrontés à des textes dépourvus de codification et à l’intérieur desquels le lecteur se perd.

Pourtant de nombreux efforts ont été faits en matière de confort de lecture dans le domaine du numérique. Il semble néanmoins que ce support surpasse un contenu incapable de s’adapter et de jouer de ces nouvelles possibilités. En effet, les liseuses abondent en applications diverses (rétro éclairage ajustable, recherche de champs lexicaux, surlignage, dictionnaire intégré, estimation de votre vitesse de lecture, etc.) imaginées pour rendre l’expérience de lecture plus confortable, fluide et dynamique à la fois, mais qui ne sont pas ou peu mises en valeur par les textes proposés. Cela revient, pour ainsi dire, à regarder un film muet en noir est blanc sur un écran 3D avec home-cinéma.

La diversité des supports de texte engendre de nouvelles problématiques. Quels supports pour quels types d’informations, visant quels types de publics ? L’illusion du numérique consiste à interpréter cette révolution comme l’avènement de la bibliothèque virtuelle universelle, disponible partout et pour tous. On remarque cependant que la complication de la lecture qu’engendre ce nouveau support est également une nouvelle barrière. Le livre numérique ne peut pas se contenter d’être une reproduction du livre papier sur un écran. Pour intéresser et séduire il doit répondre à des attentes et offrir des expériences de lectures réellement innovantes.

Céleste Chevrier

Sources :
http://classes.bnf.fr/dossisup/supports/index16.htm
https://www.unige.ch/lettres/framo/enseignements/methodes/hlecture/hlintegr.html

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De la poétique du rap français

l'Animalerie

L’Animalerie

On aurait tort de croire que la scène du rap français ne se compose que de gros bourrins vulgaires aux voix grasses et énervées, vantant les « vertus » de la drogue, de la violence et déversant des flopées d’insultes sur ta maman… « Rap », « français », deux mots paradoxalement ridicules dans les esprits des non-initiés. Pourtant, si l’on s’amuse à creuser un peu le répertoire, on se surprend à apprécier des textes qui se détachent de toutes ces idées reçues. Des perles de style, de la poétique en flow, du lyrisme au mic, de la jouissance auditive pour les névrosés de la langue.

Le rap, expression poétique du XXIème siècle ?

« Poésie : Genre littéraire associé à la versification et soumis à des règles prosodiques particulières, variables selon les cultures et les époques, mais tendant toujours à mettre en valeur le rythme, l’harmonie et les images. »

Si la poésie se veut variable selon les époques, peut-on inclure le rap dans le genre poétique du XXIème siècle ? On entend déjà les réac’ beugler leur indignation. Pourtant, le rythme, l’harmonie et les images sont autant de caractéristiques que l’on peut retrouver dans le rap. En rimes ou en prose, l’objectif est le même : faire sonner le mot juste.  Le rappeur comme le poète est avant tout auteur, un aventurier de la langue dont il exploite toutes les ressources, la poussant parfois dans ses derniers retranchements. On retrouve notamment chez beaucoup d’artistes des textes qui regorgent de codes poétiques : néologismes, allitérations, assonances, métaphores… les figures de style fusent ! La densité des mots et la création verbale occupent donc une place centrale dans l’écriture. Finalement, de la strophe au couplet, la frontière est mince si l’on se détache de la poésie dans sa forme la plus classique.

La relève des poètes de « l’avant-garde » ?

Kacem Wapalek

Kacem Wapalek

La liberté de la forme que l’on trouve dans les textes de rap français pourrait découler des travaux des poètes avant-gardistes du XXème siècle. Ces artistes polémiques et provocateurs, prônant la déconstruction poétique de la modernité, ont permis une évolution du genre qui pourrait trouver sa suite et un sens particulier dans le rap : la volonté d’une rupture entre livre et poésie, le goût de la performance, et surtout la recherche d’une approche sonore et phonétique. L’émergence du vers libre et de cette poésie contestataire pose les fondements d’un mode d’expression qui ignore voire rejette certains codes de la poésie traditionnelle. On peut ainsi voir le rap comme une poésie débridée et  affranchie, inscrite dans un siècle où la licence poétique permet l’effervescence du genre et son perpétuel renouveau.

Du rap intelligent face à un « rap de gare »

« Dans l’rap aujourd’hui, on est trop peu en amont et beaucoup en aval » – Kacem Wapalek, Freestyle Les Inrocks

Si on peut déplorer un manque de style et de lyrisme chez certains rappeurs actuels, d’autres en font leur créneau. Les lyonnais du crew de l’Animalerie, Lucio Bukowski et Kacem Wapalek prennent position et se détachent de ce « rap de gare » qui accaparent les ondes et les écrans. Alors que le genre a tendance à devenir « un lieu commun comme un acteur de cul imberbe » (Lucio Bukowski), ces génies de la plume nous prouvent à coup de rimes raisonnantes et habiles qu’il existe un rap intelligent et saisissant.

Lucio Bukowski

Lucio Bukowski

« T’as pas d’impact comme une baston de hippies ardéchois » – Lucio Bukowski, Feu Grégeois

Voilà des punchlines qui claquent face à une vulgarité gratuite qui devient malheureusement ordinaire. Ces deux artistes se montrent de talentueux épéistes dans le culte du clash et de la joute verbale. Mêlant injures foisonnantes à l’affront humoristique, on apprécie l’aphorisme percutant qui montre définitivement une maîtrise de la langue. Souvent contrastées par des propos sérieux, voire engagés, ces formules sentencieuses marquent les esprits et permettent la diffusion de messages prégnants, représentations d’un réel poignant. Dans Culture Palace, Kacem Wapalek se définit lui-même comme « un mec qui peut résumer paris zone et poésie » : une prose moderne percutante qui aborde avec une conviction détonante des thèmes qui résonnent comme les problématiques de notre siècle.

À l’heure où la diffusion de la poésie se fait de plus en plus restreinte, le rap apparaît comme l’expression alternative du genre. De la plume au micro, c’est cette éternelle quête de musicalité qui atteint son paroxysme : la poésie c’est avant tout une voix, et le rap le lui rend bien.

Juliette Descubes

Ecrire à l’heure du Postmodernisme

chapter one 02Combien de grands auteurs, de grands courants littéraires avons-nous rencontré durant notre scolarité ? Des dizaines, des centaines peut-être, que nous avons aimé apprendre, que nous avons aimé imiter, et qui nous ont finalement formés, inspirés. Nous entendons pourtant dire qu’il faut sortir de l’éternel hommage aux anciens, abandonner  les formes littéraires qui leur ont donné leurs lettres de noblesse.

« Je sais que votre génération est encore toute imprégnée des notions romantiques », clamait la semaine dernière mon professeur d’Analyse du Discours, « mais le passé simple, c’est désuet ! C’est là le grand malheur des études de Lettres. Vous devriez être les étudiants les plus au fait de l’actualité littéraire, mais c’est tout l’inverse qui se produit tant on vous accable de lectures classiques. Voyez, combien d’entre vous ont lu ne serait-ce qu’un seul des romans parus lors de la dernière rentrée littéraire ? C’est bien ça, oui, trois élèves seulement sur une classe de trente. Et on espère faire de vous les écrivains, les journalistes, les scénaristes de demain ! De vous qui êtes paralysés, coincés par des règles dépassées, vous qui vous autocensurez ! Il faut en finir avec l’esthétique de la nostalgie. Osez, vous dis-je ! Osez l’anglicisme et le néologisme ! Osez l’écriture de 2014 ! »

La postmodernité : un flou problématique

ecrire-pour-le-web2014 ou la postmodernité. Le nom de cette nouvelle ère dans laquelle nous prétendons nous inscrire est déjà lourd en présupposés. Le préfixe « post » nous indique que nous savons ce que nous quittons, mais pas où nous entrons. Comment la littérature évolue t-elle ? Mais peut-être est-il dépassé d’envisager les lettres comme une entité à part entière meut par une énergie mystérieuse. Dès lors, vers quoi désirons-nous faire tendre la littérature postmoderne ? Quelle Histoire de la Littérature voulons-nous écrire ? L’écriture postmoderne doit-elle être « plus actuelle que l’actuelle », comme le suppose l’étymologie du mot ou bien radicalement antimoderne ?

Il semble qu’une mutation soit en train de s’opérer sans que la critique, dont les outils demeurent traditionnels, ne parvienne à en prendre la mesure. D’autres voient dans la postmodernité de la littérature une chimère, comme Pierre Lepape l’entendait, niant toute notion de futur dans l’écriture dite postmoderne, lorsque qu’il écrivait dans l’édition du Monde du 6 Octobre 1995 « nos écrivains, désormais convaincus de ne pas pouvoir changer le monde, auraient en quelque sorte, théorisé leur désarroi, en faisant passer l’avenir à la trappe ». Même s’il reste très flou, le terme est brandit comme un étendard sur les couvertures d’œuvres fraichement imprimées. Ne s’agirait-il pas que d’un slogan vide, d’un simple outil de plus-value marchande ? Essayons un instant de mettre de côté nos observations pessimistes sur le milieu de l’édition.

Re-Penser  l’écriture aujourd’hui

librairie_des_nouveauts_3Voici les questions que pourraient se poser les auteurs : comment écrire l’après ? Comment textualiser l’hétérogène sans retomber dans l’avant-gardisme expérimentaliste ? Comment renarrativiser le récit sans retomber dans la psychologisation des personnages ? Quelles sont les écritures alternatives ?

Au lendemain de la première veillée poétique de la saison organisée par le Cercle des Poètes Apparus du Littérarium – où nous avons eu le plaisir d’entendre la Réponse à un poète pédant de Grégory Parreira (le citadin filiforme), véritable pamphlet pour la sauvegarde de l’Alexandrin – et alors que le concours de nouvelles du Littérarium occupe tous les esprits, émerge une interrogation à laquelle tous les jeunes auteurs devraient réfléchir : comment allons-nous écrire 2014-2015 ?

Un Nouveau roman : de l’universel au diversel ?

ecrire_articleLe roman postmoderne, en ce qu’il est impossible à conceptualiser, se caractérise par le principe d’altérité qui imprègne notre quotidien par les questions d’identité collective (ex : leitmotiv de l’identité nationale) et d’identité personnelle (ex : polémique sur la théorie du genre). En effet, le principe d’altérité se matérialise sous les traits  du réseau (social).  Si la modernité a rêvé  l’universel, la postmodernité affirme la discontinuité, la fragmentation, l’hétérogène, en un mot : le diversel. Le roman postmodernisme se veut pluriel, ouvert sur la diversité dans la mesure où il est impossible d’identifier le Postmodernisme, mais où les contours des Postmodernismes sont, eux, apparents.

De l’idée de diversel découle celle de ruptures (sociales, économiques, culturelles…), c’est-à-dire l’idée de crise, que nous connaissons bien par les temps qui courent. Une idée en apparence simple, utilisée au quotidien, et dont le sens Français a pourtant subit une évolution majeure dans l’imaginaire collectif. La crise ne désigne plus chez nous un pic de turbulence ou une brutale dépréciation. La crise nous apparaît désormais comme un processus lent, gradation vers la violence, ou dégradation du niveau de vie, la crise est un état progressif : un horizon.

Voici donc les questions que je vous invite à vous poser avant de prendre la plume (ou le clavier, soyons actuels !). Quel sera votre horizon pour l’édition 2014-2015 du concours d’écriture des étudiants de Lyon 2 du Littérarium ?

Céleste Chevrier

Source : https://halshs.archives-ouvertes.fr/file/index/docid/29666/filename/Le_Roman_postmoderne.pdf