Yasmina Reza : un théâtre sur rien

yasmina-rezaYasmina Reza est la dramaturge du moment. Que penser d’une œuvre théâtrale traduite et jouée dans plus de 35 langues à travers le monde ? Que des productions aussi diverses que la Royal Shakespeare Company, le Théâtre de l’Almeida, le Berliner Ensemble ou la Schaubühne à Berlin, le Burgteater de Vienne, les théâtres les plus renommés de Moscou à Broadway, s’empressent à lui donner vie sur scène, et qu’en plus, elle se voit ainsi récompensée par deux prix anglo-saxons les plus « prestigieux » : le Laurence Olivier Award (Royaume-Uni) et le Tony Award (États-Unis) pour Art et Le Dieu du carnage.

Pour le théâtre, elle a publié Conversations après un enterrement, La Traversée de l’hiver, L’Homme du hasard, Art, Trois versions de la vie, Une pièce espagnole, Le Dieu du carnage. L’écrivain choisit également la forme romanesque (HammerklavierUne désolationAdam Haberberg, Dans la luge d’Arthur Schopenhauer, Nulle part, L’Aube, Le Soir ou la Nuit) afin de donner corps à une nouvelle conception du monde contemporain, peut-être moins ironique et incisive que ses dialogues théâtraux. Son dernier roman Heureux les heureux a été publié en janvier 2013 aux éditions Flammarion et obtenu le Prix du journal Le Monde.

Comment vivre le théâtre ?

personnageCes « repères biographiques » n’existent que pour nous impressionner et conditionner d’avance notre avis sur ce que nous ne savons pas. Ils ne nous apprennent rien mais peuvent influencer la lecture de son théâtre, l’avis des spectateurs curieux qui s’empresseront de réserver une place au théâtre des Célestins, puisque se jouera du 6 au 17 janvier 2015, sa dernière pièce : Comment vous racontez la partie ? Difficile de faire son choix, lorsque la réputation de la dramaturge et de sa pièce Art ne cesse de nous inciter à prendre connaissance de ce théâtre, de ces personnages singuliers pour lesquels elle est sans cesse louée et acclamée. Elle est celle qu’il faut connaître. Culture générale oblige, tapage médiatique à l’appui.

Mais qu’en est-il alors ? Choisir de n’aborder son œuvre que par le biais de l’écrit peut sembler facile. On se raccroche au texte, à nos habitudes de lecture. Une situation bien plus confortable que l’expérience du spectateur qui doit apprivoiser le texte par la voix, le corps des comédiens qui ont ce pouvoir terrible de nous le faire aimer ou de nous en dégoûter. Quelle cruauté que le théâtre ! Nous sommes tiraillés entre l’œuvre textuelle marquée nécessairement par son incomplétude – forcée de n’exister qu’en tant que théâtre mental, texte qui cherche sans cesse à nous échapper, qui réclame d’être joué et incarné – et la représentation théâtrale. Car, une fois pensé, taillé, travaillé par le metteur en scène et les comédiens, le rôle du texte devient plus ambivalent. Il se fond dans un tout, dans une réalité fugitive qui ne dure que quelques heures. Un moment court, où la brièveté rend d’autant plus crucial le jeu théâtral. Le texte est intégré intimement au jeu du comédien. Il s’incarne alors dans dans ces êtres humains qui nous font face, qui ne vivent plus que pour le texte, que par le texte. Sont-ils vraiment des « personnages » ? Le doute subsiste sur leur identité. Ne s’agit-il pas plus qu’un jeu, qu’une pièce circonscrite par le lieu et le temps ? Tous les enjeux de la représentation théâtrale peuvent produire des « effets indésirables » en ce qu’elle est elle-même, intrinsèquement, obstacle au texte. Les acteurs et la mise en scène se jouent sans cesse de l’affect du spectateur, le malmenant ou le confortant, et cette relation spontanée et inévitable, est à interroger. La représentation théâtrale peut-elle, doit-elle, nous faire oublier le texte, nous aider à l’intégrer, le faire soi ? Comment prendre la distance nécessaire ? Peut-on privilégier l’un des deux supports ? Et le texte, cette origine qui nous obsède, veut-on vraiment s’en détacher ? En bref, comment vivre le théâtre ?

Vivre l’ennui, le malaise et l’inconfort, le manque de tendresse

Ayant choisi une approche par le texte, par le choix de plusieurs de ses pièces – L’Homme du hasard, Conversations après un enterrement, La Traversée de l’hiver, Art – la tâche qui importe le plus serait sans doute d’élucider les raisons du succès de l’auteur, plutôt que de résumer, analyser, disséquer le sens de chacune d’entre elles.

Par souci de clarté, dans la volonté d’aider le lecteur à entrer dans son œuvre, on pourrait néanmoins dire que la première pièce parle d’une tentative de rencontre entre deux inconnus dans un train, un homme et une femme qui sont liés par le livre écrit par l’homme (il n’est pas nommé dans la pièce) L’Homme du hasard, livre lu et apprécié par la femme (figure anonyme également) qui cherche à nouer le contact, encouragée par ce curieux hasard. La seconde, les instants d’une famille après la perte de l’un des leurs. La mort exacerbe les rancœurs, les non-dits, la souffrance. Vivre dans le mensonge ou souffrir dans la franchise ? La troisième, des vacances à la montagne, ennuyeuses et lassantes jusqu’à l’écœurement de l’autre et de soi. La dernière et la plus célèbre, un malheureux tableau blanc (enfin, pas vraiment blanc, puisqu’il s’agit de l’art contemporain… Du plus que blanc) qui n’avait rien demandé à personne, qui, en raison de son prix se trouve être l’élément déclencheur de la haine que l’on éprouve parfois en amitié. Celle qui est tabou. Cette douce folie dans laquelle les trois personnages se complaisent à loisir.

5597660-8348764Simples à priori. Pas de rebondissements à n’en plus finir, pas de personnages de servantes, de valets jaloux et malicieux, d’amoureux transis et maudits, de parents sévères et incompréhensifs, de héros tragiques, de rois et princesses déchus… Rien. Un théâtre sur rien. Des situations qui semblent banales, quotidiennes, sans grand relief. Pas plus tragiques que l’existence elle-même. Le comique pur et délassant n’y est pas. Les situations au contraire, sont par leur simplicité (un voyage en train, la suite d’un enterrement, des vacances à la montagne, des visites amicales), transparentes et arides, presque rugueuses. La dramaturge fait d’ailleurs le procès de ce « manque de tendresse » dans sa pièce Art. Le manque de tendresse, d’empathie de Marc pour ses amis n’est pas la conséquence directe « du tragique de l’existence » – expression que l’on aime répéter lorsqu’il s’agit du théâtre, et notamment pour désigner le théâtre de l’absurde – elle est tout simplement naturelle à l’homme. L’égoïsme, la volonté de soumettre l’autre, l’envie de le ridiculiser, de l’abaisser, de le faire souffrir peuvent de prime abord échauffer notre bonne moralité d’homme primitif naturellement bon. Telle est la subtilité du théâtre, parce qu’il est spectacle, parce que l’on assiste à quelque chose, parce que l’on est du côté confortable du lecteur derrière son livre, du spectateur confortablement assis, nous avons tout le temps et le loisir d’être passionnés. Le théâtre excite nos passions les plus primitives et l’élan de nos émotions est le plus pur et le plus innocent.

Yasmina Reza joue habilement avec la langue pour la désacraliser, lui enlever son pouvoir et sa substance. Elle la met à nu en disant le banal, le trivial, la vie quotidienne. Le minimalisme est de rigueur. Pas un mot de trop. Le souffle est savamment dosé. Des répliques sèches, vives qui contrastent avec le contenu, banal, lourd, ennuyeux voire agaçant. Ainsi, nous nous heurtons d’emblée à l’inconfort. Plus exactement, cet inconfort découle de l’effondrement de nos habitudes face au théâtre. L’ennui est l’épée de Damoclès de cet art qui se veut le plus plaisant et distrayant possible, soucieux de nous inculquer par cette morale du plaisir, un enseignement approprié. Mais l’ennui est ici œuvre principale. Le plaisir, dira t-on, rend civilisé et le théâtre poursuivrait la même ambition. Mais qui se soucierait de cet impératif social lorsqu’il lit ou assiste à une pièce dont les dialogues sont ennuyeux, parce que répétitifs ? Une pièce où toute trace de plaisir, de tendresse envers les personnages et l’être humain est absente ? Un sentiment de malaise qui pose question. La dramaturge cisèle son œuvre sur les effets de l’ennui. L’ennui des personnages qui sont enfermés dans un huit clos. L’ennui des spectateurs qui doivent lui faire face, ou plutôt apprendre à apprivoiser ce malaise et cet inconfort. Pas de plaisir, seulement une lutte. Et pourtant…

Un théâtre vivant, dépassionné, neutre

Et pourtant, l’étrangeté de la situation est que le malaise, l’inconfort, ces sensations qui ne riment pas avec le plaisir, ne signifient pas pour autant son contraire, le dégoût, l’indifférence. L’art de Yasmina Reza est novateur et d’une intelligence remarquable en ce qu’il nous offre une nouvelle vision du théâtre, une nouvelle vision de la vie. Cette vision est difficile à décrire parce qu’elle est propre à chacun. En effet, les pièges sont nombreux et on se laisserait parfois tenter par la facilité. On suivrait alors les critiques médiatiques ou universitaires qui voudraient mettre en mots une expérience théâtrale singulière. Vous serez tenter de dire qu’il s’agit d’un théâtre du  paradoxe, de l’ironie jusqu’à l’absurde, de la cruauté, de la déconstruction des stéréotypes et clichés contemporains… Certes, tous ces adjectifs peuvent convenir. Toutes ces impressions sont fondées, peuvent être expliquées, démontrées texte à l’appui. Or, il serait dommage de rester dans la démarche de sacralisation d’un théâtre qui jouit de son succès. Il serait presque regrettable de jouer le lecteur ou le spectateur passionné, stimulé par la reconnaissance médiatique et sociale d’un théâtre qui essaie sans cesse de se détacher de l’impulsif, de la passion brève et soudaine, des préjugés, des avis faciles, d’une haine trop prompte.

Le théâtre de Yasmina Reza est un appel au calme, à une tranquillité lucide et intelligente. Il est plus facile de le saisir si l’on adopte le tempérament d’Yvan, personnage d’Art. Celui-ci apparaît comme le type banal par excellence et par désespoir. Malheureux, forcé de se marier (impératif social et salarial), ne prenant jamais parti, il est l’homme neutre, « l’Homme du hasard ». Parfois, la passion le prend, il veut se vanter de la folie que Marc admirait chez lui (idée de Marc : faire croire à quelqu’un ce qu’il n’est pas, est un bon moyen pour le manipuler et s’amuser de lui) et franchit les limites. Mais la réalité le rattrape. Il est neutre, celui qui ne dit rien de trop, qui ne pense rien de trop. Bouc-émissaire de ceux qui veulent le contraindre, lui en imposer. Imbécile heureux peut-être. Néanmoins, il a le mérite d’observer finement la situation, d’attendre et d’appréhender son déroulement, de laisser le flux des passions couler et se tarir.

5597660-8348771

Cette épuration psychologique est donc un indispensable au jeu théâtral. On assiste à un huis clos qui se joue sans cesse de lui-même. Un huis clos qui se dénonce mais qui n’est pas non plus complètement condamné comme en témoigne L’Homme du Hasard où il apparaît sous la forme d’un monologue intérieur, un dialogue de soi-même avec sa pensée. Curieux donc, une pièce de théâtre où chacun des personnages pense l’autre seulement par le biais d’une pensée personnelle, intériorisée, imaginaire. Un dialogue invisible. La pensée est un huit clos où l’on est jamais seul. Le théâtre n’est donc jamais le lieu de la solitude.

Le huis clos devient plus expressif dans Conversations après un enterrement et La Traversée de l’Hiver. Or si le sentiment d’étouffement, de langueur et d’oppression est exacerbé, voire presque intolérable, c’est un sentiment que l’on recherche parce qu’il est le petit cocon familial et social qui nous rassure, qui pose des limites à notre liberté, qui règle les souffrances individuelles, les tracas domestiques, les peines amoureuses. Ce besoin de limitations est vital pour ces personnages qui cherchent un moyen de ne pas sombrer dans la folie des passions furieuses et irraisonnées. Le huis clos étouffe toute passion et renvoie l’homme à des préoccupations quotidiennes et rassurantes. Il peut l’exacerber également. Faire resurgir les querelles, encourager les médisances et l’hypocrisie, inciter la colère purificatrice pour permettre un retour au calme. Le schéma se répète. La langue s’épuisant elle-même par les mots et la situation parvient jusqu’à la lassitude poisseuse, puis pour ce libérer de ce poids, la langue se libère, cruelle et vengeresse, elle frappe en plein coeur. Un petit mot, un sous-entendu et l’atmosphère change, devient électrique. La tension est palpable. Et entre ces extrêmes, la recherche de neutralité. Celle qui sous-tend l’expression première de sentiments passionnés vites avortés et laissés en suspend.

Pour un théâtre moral ?

Si la querelle autour de la moralité au théâtre semble moins pertinente aujourd’hui, c’est parce que, par l’ironie, il est possible de tout critiquer, de tout condamner, de tout dénoncer, d’haïr à loisir. La violence des rapports humains est bel et bien présente dans le théâtre de Yasmina Reza. Dire le banal et le trivial est un moyen de faire sentir la cruauté des autres. Les mots qui, innocents voire ignorants de leur pouvoir significatif, sont actualisés par un art du dialogue théâtral puissant et magnifique. Les mots ne disent rien, mais la situation parle. L’acte même de parler à l’autre est déterminant. Ce ne sont non pas la puissance des mots qu’il faut analyser, mais les relations qui se créent entre les différents protagonistes.

Malgré une approche seulement textuelle, le lecteur ne peut qu’être émerveillé par la capacité du texte à tendre vers la représentation théâtrale. Nous sommes plus que lecteur, nous sommes spectateurs et acteurs d’un texte qui peine à se dire, s’expliquer. Les mots me manquent. Non pas que le sens soit d’une complexité rare requérant érudition et culture littéraire, mais parce que l’œuvre théâtrale de Yasmina Reza peut être trompeuse. On peut se satisfaire de n’y voir que le regard ironique d’un auteur envers la stupidité humaine, la haine envers le manque de tendresse. On peut être touché par le malheur des personnages ou au contraire rire d’eux. Pourtant, ces jugements et cette distanciation nous ferait oublier que ces conversations banales, sont celles que nous avons tous les jours. Il ne s’agit pas de défendre un enseignement moral par le théâtre, de s’en inspirer pour invectiver à régler sa conduite convenablement… Seulement des questions : peut-on voir au contraire une autre voie théâtrale ? Le théâtre ne peut-il pas être qu’une simple monstration et non pas démonstration ? Peut-on se débarrasser de toute la rancœur, de toute la haine que l’on éprouve parfois vis-à-vis des autres et de leur parole qui nous blesse ? Peut-on arrêter de juger ces bourreaux du quotidien, ces ignorants et arrêter de faire soi la violence ambiante ?

Le théâtre peut être le lieu où on ne dit rien. Le lieu où l’on condamne rien, où l’on montre ce qui est laid chez l’homme. Pas seulement pour le critiquer, mais plutôt pour montrer qu’il existe, que l’on n’y peut rien. Oui, la souffrance existe, nous souffrons et faisons souffrir. Mais ce n’est pas tout, la vie ne se résume pas à ce huis clos. Le théâtre peut ne pas être passionné mais le lieu d’une réflexion lucide sans affect. Pour une fois, essayons de ne pas voir le théâtre que selon ce principe de plaisir, mais comme le lieu de l’entre-deux, du juste milieu entre les passions contraires. Faisons éclater les limites de la passion raisonnée pour tendre vers un théâtre joueur, malicieux qui s’amuse du spectateur gratuitement. Parce qu’il ne faut pas toujours de raisons nobles et d’idéaux pour faire du théâtre. Le théâtre de Yasmina Reza peut se lire ainsi : un théâtre sur rien, pour rien, qui n’a pas vraiment besoin de nous…

Anh-Minh Le Moigne   

Publicités

Love & Pop : une tendresse toute cruelle

Ne vous laissez pas tromper par le titre kawaï et la couverture sucrée de ce petit roman, le sujet en est grave : la prostitution. Sans concession, Ryû Murakami nous livre le portrait cynique d’une société japonaise où la jeunesse se fane avant d’avoir vécu. Il nous donne en pâture un monde désabusé, où règnent la solitude et la consommation, avec le regard froid et cinglant des reportages télévisés.

Quand lire et faire curée ne sont plus qu’un seul acte

loveandpopNon il ne s’agit pas du très fameux Haruki Murakami, mais de Ryû Murakami. Et loin du réalisme magique de son contemporain, l’auteur de Bleu presque transparent fait preuve d’un hyperréalisme déroutant. Des pages entières dédiées aux commandes d’un café, cinquante-cinq marques de parfums énumérées d’affilée, etc. autant d’éléments qui rendent la lecture parfois trouble, ou même pénible, mais qui rappellent aussi l’univers de surconsommation dans lequel est noyée Hiromi, la jeune lycéenne que nous accompagnons tout au long du roman.

Nous la suivons toute une journée, tantôt aveuglés par le monde qui l’entoure, tantôt dans les sombres recoins de son intimité. Murakami, qui est aussi scénariste, confère ainsi à son lecteur un regard avide, parfois presque pervers, comme peut l’être l’objectif d’une caméra. L’œil voyeur et mécanique, sans limites ni scrupules, d’une émission de télé-réalité.

Cette dernière image n’est pas gratuite puisque ce livre se présente comme un reportage. La postface du roman nous rappelle que la fiction que met en scène l’auteur est construite à partir de témoignages de jeunes filles qu’il a lui-même recueillis : « J’ai écrit ce roman en me tenant à vos côtés. » écrit-il à la fin, et c’est à leurs côtés que nous sommes amenés à le lire.

De la consommation de biens à la consommation du corps

loveandpop3Du simple « rendez-vous » au don de leur corps, il n’y a qu’un pas que de jeunes lycéennes mineures franchisse en devenant elles-mêmes des marchandises. Hiromi veut une bague, et pour cette bague, elle est prête à vendre son temps lors d’un rendez-vous arrangé, et même davantage s’il le faut. Horrible ? Stupide ? Dégouttant ? Comment juger ces jeunes cœurs que rien ni personne ne protège ? Les gens savent, ils voient. Hiromi est épiée tout au long du roman tandis qu’elle franchie les limites de la morale. Mais doit-on parler de jugement ? Ou serait-ce de l’envie ? L’envie de voir l’autre faire ce que l’on n’ose pas faire… Pour Murakami, « la littérature n’a que faire des questions de moralité ». Mais que penser alors du regard du lecteur ?

Reste qu’Hiromi n’est pas dénuée de conscience. Mais lorsqu’elle se demande s’il y a quelque chose de mal à « la perspective de baiser avec un inconnu », lorsqu’elle cherche s’il y a « quelque chose de supérieur qu’elle pourrait désirer et qui la dispenserait d’accepter un rendez-vous pour s’offrir cette bague », elle ne trouve rien :

« Elle chercha parmi les choses que lui auraient dites ses parents ou ses professeurs quand elle était petite, parmi les choses qu’elle aurait lu dans un livre, un journal ou un magazine, qu’elle aurait entendues à la radio, les paroles d’une chanson, un truc qu’elle aurait vu à la télévision, dans un film ou en vidéo. Elle ne trouva rien. »

L’existentialisme par Murakami

Passées sa superficialité et sa naïveté, le personnage d’Hiromi est très vite attachant. Sa loyauté, sa générosité et sa patience ne sont pas sans rappeler l’acharnement inhumain des héroïnes de shôjo (mangas destinés aux jeunes filles qui mettent en scène une romance). Les personnalités dépeintes dans ce roman sont terriblement humaines, jusqu’aux hommes rencontrés par la jeune fille au cours de ses différents rendez-vous. La solitude, la maladie, la sensualité… autant de phénomènes qui ne permettent pas de faire des psychotiques et des maniaques qu’elle rencontre de véritables monstres. Et la violence qu’ils déploient à son égard est aussi le lieu d’une leçon douloureuse : celle de la vie. Bien qu’elle en soit victime, Hiromi ne parvient pas à haïr totalement ses agresseurs. Ce regard pessimiste et désabusé est la mélodie qui sous-tend l’écriture de Murakami. Une écriture qui refuse de juger.

Ryu Murakami

Ryu Murakami

Chacun cherche à rencontrer l’autre dans cette œuvre, comme pour mieux éprouver qu’il existe. Car finalement, c’est le vide en chaque être qui motive l’action, et parfois la violence. Il leur faut désirer pour se sentir vivant. De sorte que la plus grande angoisse éprouvée par Hiromi c’est l’oubli. « « Un jour, quelque chose d’étrange se produisait », puis elle s’était rendu compte qu’en elle-même, « quelque chose passait et s’éteignait » ». C’est pourquoi il lui faut posséder cette bague le jour-même. Ce que redoute Hiromi, c’est d’oublier qu’elle veut ; c’est-à-dire oublier qu’elle vit.

« Lorsqu’on a envie d’une chose, il faut tout faire pour l’obtenir sans tarder car les choses changent de nature après une ou deux nuits et redeviennent ordinaires. Elles le savaient très bien comme elles savaient qu’il n’existait pas une seule lycéenne capable de travailler six mois dans un McDonald’s pour se payer un sac Prada. »

L’urgence qui presse ces jeunes filles, c’est celle de l’existence. Love & Pop c’est Éros, tel une musique entêtante et répétitive, celle de la consommation, qui vient recouvrir le silence du néant d’un vernis bon marché.

Love & Pop se donne comme une chanson douce-amère, à la fois violente, pétillante et cruelle, mais non pas sans espoir. Le lecteur qui ira jusqu’au bout du roman saura apprécier l’ouverture, petite bouffée de lumière que laisse Murakami à sa protagoniste. En effet, le malaise dépeint dans le songe d’Hiromi au début du roman laisse place à la fin à un rêve… peut-être heureux ?

David Rioton