XXI° siècle : le nouvel âge de fer ? Littérature & Métal

À lire d’urgence sous peine de rouiller !


Faits et méfaits du Métal à l’ère 2.0

 

45_Barbara_metal-cats-1Depuis quelques temps, il semblerait que le Métal soit fort à la mode. Mardi dernier, par exemple, le Hellfest lançait en grande pompe sa nouvelle application, alors que la presse – des Inrocks à la Revue Fnac en passant par Le monde de l’édition – s’amuse depuis déjà un mois du Metal Cats book !

Au-delà de la facilité procurée par Internet pour trouver les articles les plus loufoques (déboursez 87€ pour le Monopoly Metallica !), il semblerait que le caractère de moins en moins interlope du Métal véhiculé sur Internet encourage le monde du livre à s’y intéresser. Les plus grandes librairies proposent ainsi depuis quelques mois un rayon « littérature métal », où l’on trouve de tout : beaux livres (True Norwegian Black Metal de Peter Beste), romans (Fargo Rock City de Chuck Klosterman) ou encore Bandes Dessinées (Metal Maniax de Slo&Fef).

Alors, effet de mode, littérature de fans ou ouvrages à recommander ? Pour mener l’enquête, nous nous sommes penchés sur les relations qu’entretiennent ce genre musical méconnu et notre mère patrie Littérature !


« Le poème – cette hésitation prolongée entre le son et le sens » (Valéry) : brève histoire de poétique partagée entre la littérature et le Métal

 

De l’art de la fracture

Nous sommes en 1958, Link Wray – l’instigateur du genre pour la doxa des historiens du Métal – invente le principe musical de « distorsion » : la dynamique sera celle du distordu, de l’atonalité mélodique, du trope musical, ou ne sera pas ! D’un son clair et propre, nous voila passés à un son saturé, rugueux, intelligible. Pour le chercheur Nicolas Darbon (Les Musiques du Chaos), la « complexité musicale » est dès lors celle de la fracture, de même que dans les mouvances initiées par la Seconde École de Vienne, autour de Schönberg (1920).

C’est d’ailleurs la même année, en 1958, que l’écrivain et compositeur Pierre Scaeffer fonde auprès du Conservatoire du patrimoine le Groupe de recherches musicales. Il expliquera plus tard dans ses écrits sa nécessaire implication d’un point de vu poétique :

« Le miracle de la musique concrète, que je tente de faire ressentir à mon interlocuteur, c’est qu’au cours des expériences, les choses se mettent à parler d’elles-mêmes, comme si elles nous apportaient le message d’un monde qui nous serait inconnu. »

Car quelques quarante ans après les tâtonnements de la quête de Proust, c’est bien À la Recherche de la musique concrète que part l’auteur dans le monde contemporain. Musique concrète ou poésie abstraite, tout se passe comme si la musique (étymologiquement « l’art des Muses », donc poïesis en général), cette poésie que nous restreignons si souvent au lyrisme littéraire, prolongeait les possibles poétiques de la Sénéfiance des Lettres.

À l’opposé de la chanson à texte la musique savante va proposer une prosodie aux confins de l’atonalité et de l’hermétisme : aujourd’hui, c’est bien dans le Métal que survit cette esthétique puisque la voix y est vectrice de sens en tant qu’instrument (a)mélodique bien plus qu’en tant qu’outil de communication verbale.

Élitisme, herméneutique et érudition

John Cage, le compositeur, poète et philosophe américain le plus récompensé à l’heure actuelle (notamment lauréat du prestigieux prix de Kyoto en 1989) va plus loin. Pour lui, il ne s’agit pas de considérer le matériau littéraire, le matériau musical et le matériau scénique comme des éléments distincts, mais comme un tout : le concert de véritable musique est nécessairement happening, il exprime la violence de la rencontre entre l’entendement et l’émotion brut par tous les éléments scéniques et poétiques à sa portée.

Dans leur dossier pour les ressources de l’École Normale Supérieur et le Centre Pompidou consacré au poète en 2010, Norbert Godon et Jacques Amblard reviennent sur la catharsis nouvelle et le viol sensoriel qu’elle nécessite pour Cage dans la musique, à l’instar du « théâtre de la cruauté » : « S’inspirant du Théâtre et son double d’Antonin Artaud, John Cage souhaitait mettre en application cette idée d’un théâtre de « choses » simultanées laissant une large part non à l’improvisation mais à l’indéterminé. (…) Il défendit une esthétique souvent minimaliste associée à des émotions  »essentielles » ».

45_Barbara_hellfest 2014Or, il faut bien avouer que peu de compositeurs contemporains ont entretenu ce goût de l’émotion extrême, du cri, de la violation enfin ! Il semble néanmoins que la musique savante n’ait pas abandonné complètement cette poétique du spectacle pourtant si conceptuelle dans sa concrétude : il suffit de voir quelques images des concerts qui répondent aux canons de la musique Métal pour s’en rendre compte.

Il s’agit peut-être d’un premier élément de réponse quant à la méconnaissance du littéraire en matière de Métal : savoir apprécier aussi bien l’Ulysses de Joyce ou The She-Wolf de Pollock qu’une symphonie conceptuelle progressive de soixante-quinze minutes, telle qu’Awake (Dream Theater, 1994), est probablement un don rare. Car il faut bien comprendre que le Métal est un genre musical appartenant aux arts érudits pour les théoriciens de l’art contemporain.

Aussi Adorno, tout autant compositeur que philosophe, propose-t-il dans sa Théorie Esthétique une véritable analyse de l’art au XX° siècle et introduit la notion d’industrie culturelle, productrice de « culture populaire », par opposition à la culture savante, peu accessible aux masses. Selon lui, la crise de la « musique savante » constitue une seule et même dynamique avec la crise des arts plastiques (l’expressionnisme abstrait partage en particulier de nombreux trais communs avec la théorie de la musique post-Seconde École de Vienne et de la Métal) et littéraires (notamment ici la Lost Generation d’Hemingway). D’après Adorno, le monde contemporain est fait d’antagonismes, ainsi l’ « art authentique » est-il précisément celui qui rend compte de ce caractère conflictuel par la dissonance : l’art contemporain est « image de la ruine ; (il) n’exprime l’inexprimable, l’utopie, que par l’absolue négativité de cette image » et cela sans autre but que lui-même.

On retrouve donc bien la poétique de distorsion, fracture, art pur.

METALittérature : le genre musical le plus ancré dans les Lettres

 

Si nous avons évoqué Link Wray, il ne faut pas ignorer pour autant que la « musique métallique » lui préexiste largement ! La première œuvre désignée comme telle est en effet la toute première œuvre publique (1939) d’un petit dramaturge et poète qui étudie auprès de Schönberg afin de venir compositeur… un certain John Cage.

 

Cette première composition, qui accorde la primauté à la structure musicale, la mélodie en tant que bruit et la notion de temps sur le système de cadence, brise très précisément la logique-même de la construction de « morceau » musical afin de privilégier le retour à la poésie pure, celle des sons, des mots, des silences, des bruits, des gestes. La conclusion est simple : la nécessité artistique de l’avènement du Métal fut poétique avant que d’être phonique – et cette origine n’est pas qu’anecdotique puisque les liens entre Métal et littérature demeurent !

 

Premièrement, la mythologie est indissociable du genre : qu’elle soit héritée de traditions orales (mythes nordiques par exemple) ou bien de cosmogonies littéraires, il est indéniable que le trope créatif passe souvent par le recours au mythique et au symbolique. Cet attrait pour le muthos témoigne de la vocation de récit mythique de la composition, et elle pourrait même expliquer en partie la posture surprenante de nombreux groupes de Métal européens en faveur de l’arianisme : le critique et écrivain Mireca Eliade note dès 1957 la constitution progressive d’une culture du mythe autour du nazisme en Europe de l’Est. Le cadre formel de la composition Métal étant une structure poétique à s’approprier émotionnellement, les analyses d’Eliade donne quelques clefs pour comprendre pourquoi toutes sortes de mythes s’y trouvent convoqués.

45_Barbara_samuel butler
Cela dit, l’univers le plus exploité est celui de Tolkien : ô combien nombreux sont les poèmes, mythes, alphabets et systèmes langagiers imaginés par le linguiste ! Cette ressource aussi riche qualitativement qu’inépuisable semble répondre à la perfection aussi bien aux aspirations mythiques qu’aux exigences poétiques – du moins c’est le cas pour le groupe Summoning, dont certaines compositions sont intégralement en noir parler ! Parmi les groupes les plus célèbres, Burzum et Gorgoroth tirent leur nom du dit-lexique, tandis que Led Zepplin et Black Sabbath y puisent l’inspiration. Black Sabbath, tout comme Metallica, ou encore le monde créé par Lovecraft.


Pour ce qui est d’auteurs plus traditionnels, Baudelaire, Rabelais et quelques poètes français ont également la côte (on les retrouve par exemple chez Peste Noire).
Mais ce sont d’autres personnalités qui suscitent le plus d’adaptations : les auteurs les plus cités sont tous des écrivains anglo-saxons du début du XX° siècle (à l’instar de Tolkien d’ailleurs), de grand renom (pris Nobel, Pulizer, Hawthornden) et au style original. On peut principalement citer Samuel Butler, spécialiste des récits homériques et de la poésie shakespearienne (cf. The Way of all flesh, album de Gojira) et Ernest Hemingway (« A farewell to arms », Machine head ; «  Fom Whom The Bell tolls », Metallica), ainsi que son disciple Alan Sillitoe (« The Loneliness of the Long Distance Runner », Iron Maiden).

Barbe Taillecrayon & Count Grishnackh

Quels événements à venir

Du 20 au 22 juin : Hellfest ; http://www.hellfest.fr/

Du 31 juillet au 02 août : Wacken ; http://www.wacken.com/fr/

Du 15 au 17 août : Motocultor Festival ; http://www.motocultor-festival.com/wordpress/home/

Publicités

Le Comte Ory : quand l’érotisme fait danser les mots à l’opéra

oryDu 21 février au 5 mars 2014, à l’opéra de Lyon, se jouait Le Comte Ory, de Gioacchino Rossini, dirigé par Stefano Montanari et mis en scène par Laurent Pelly. Cet opéra français de 1828 se jouera en juillet au Teatro de la Scala de Milan, preuve de la qualité de cette distribution.

Un décor spectaculaire

Laurent Pelly, directeur du Théâtre National de Toulouse aime se frotter à l’opéra mais à condition d’en réaliser un spectaculaire. En effet, pour ces dernières mises en scène à l’opéra de Lyon, il n’avait pas hésité, en 2010, à changer la maison de pain d’épice d’Hansel et Gretel en un laboratoire aux murs qui se déplacent et construits à partir de rayonnage de grande surface. En 2011, pour la reprise de la Vie Parisienne (montée en 2007 pour la première fois), toujours à l’opéra de Lyon, il n’avait pas hésité à faire venir des voitures sur scènes ainsi qu’un nombre considérable de danseurs et chanteurs. Pour son retour à Lyon, Laurent Pelly nous en a encore mis plein la vue avec sur scène de nouveau une voiture et une cinquantaine de chanteurs entonnant au même moment quatre textes différents pour clore l’acte I. Il nous propose ensuite pour l’acte II un décor de quatre plateaux mis les uns à côté des autres, tellement grands que deux suffisent pour remplir l’espace scénique. Ainsi, le décor coulisse d’un côté à un autre pour dévoiler la cuisine, l’antichambre, la chambre et la salle de bain : plutôt que de perdre du temps entre chaque scène avec des techniciens qui devraient changer le décor coupant ainsi la belle musique, cette idée est vraiment prodigieuse.

« Rossini ne nous donne jamais ni paix ni trêve ; on peut s’impatienter à ses opéras mais certes l’on n’y dort pas. C’est toujours un plaisir qui succède au plaisir. » Stendhal

bandeaux_small-conte-ory

Un vaudeville à l’opéra

Le Comte Ory est un personnage qui s’ennuie dans sa vie et donc passe son temps à inventer des stratagèmes pour séduire de nouvelles conquêtes. Le dernier en date étant de s’enduire de peinture marron et de se faire passer pour un ermite qui « donne l’opulence, / Le savoir et des époux ». C’est ainsi qu’il prédit aux uns et surtout aux unes qu’elles trouveront un mari, qu’il reviendra de la Croisade, etc. Puis, à la fin de son intervention, il invite les femmes de l’assemblée à le rejoindre dans son appartement et elles en reviennent comblées… L’autre ruse qu’il emploiera dans la pièce est une empruntée à son page Isolier, rival en amour, qui pour séduire la Comtesse Adèle pensait à se déguiser en pèlerine pour qu’elle lui offre l’hospitalité et le laisse ainsi rentrer dans son castel où les hommes sont interdits. Finalement, avec ses quatorze amis, il se déguise en pèlerine et demande l’hospitalité à cette Comtesse qui souffre d’ennui et de manque d’amour depuis que son mari est parti en Croisade.

WEB_OperaLeComteOry_C__Bertrand_Stofleth--672x359Ces trois personnages et le mari absent composent les protagonistes de cette histoire. Comme dans tout vaudeville qui se respecte, il y a un mari absent dont la femme est courtisée, ici par deux amants. Le page a ses faveurs mais pas le Comte Ory, victime de sa réputation de Don Juan. Le premier acte sert à présenter les personnages et la démesure qui habite le Comte Ory tandis que dans le deuxième la comédie amoureuse commence vraiment à s’installer. Le Comte s’introduit dans la maison en se faisant passer pour une pèlerine. Isolier, voulant avertir la Comtesse que son mari revient de Croisade à minuit, découvre le plan de son maître et veut l’en empêcher pour lui-même jouir de l’intimité de la Comtesse qui se désespère en apprenant que le Comte est présent et que son mari revient si promptement. Isolier prévient la Comtesse qu’il ne laissera pas le Comte lui ôter sa vertu et se dévêt pour se coucher auprès d’elle, pour la « protéger » contre le Comte. À la faveur de la nuit, le Comte s’introduit dans la chambre, se déshabille et se glisse dans le lit dans lequel Isolier fait barrage entre le Comte et son amante. Plutôt que de se dévoiler au Comte, Isolier se laisse caresser par le Comte puis de fil en aiguille ils finissent tous trois au lit pour un moment partagé d’intense folie… Tout va bien à l’opéra de Lyon ! Et vaudeville oblige, tout est découvert, le Comte est outré de s’être fait piéger, Isolier est béat d’avoir réussi à ôter la vertu de la Comtesse, celle-ci se désespère et les presse de s’en aller car son mari arrive. Comme il n’y a pas de placards assez grands pour accueillir toutes les fausses pèlerines, elles les fait tous passer par la fenêtre pour qu’ils s’enfuient. Tous sortent, le mari arrive, il retrouve sa femme et l’honneur est sauf ! Ouf !

« Si vous vouliez me promettre le secret, je dirai que le style de Rossini est un peu comme le Français de Paris, vain et vif plutôt que gai ; jamais passionné, toujours spirituel, rarement ennuyeux, plus rarement sublime. » Stendhal

Le « bel canto » pour faire chanter les mots

Extraits de l’opéra : http://www.youtube.com/watch?list=UUqokSEcSXvZN-sl2_NOUwOw&v=j7axymwzOM0#t=70

Après la mise en scène, il convient de rendre hommage non pas à la musique, belle comme dans tout opéra, bien que largement voire exactement reprise à un opéra précédent de Rossini, Le Voyage à Reims, mais au livret. On ne parle pas assez des livrets à l’opéra alors qu’ils sont fondamentaux, la musique ne va pas sans les paroles. Ce livret écrit par Eugène Scribe et Charles-Gaspard Delestre-Poirson est parfaitement adapté au style musical que pratique Rossini. Cela prouve que les co-auteurs connaissaient très bien la musique de Rossini, ce qui n’était pas toujours le cas.

OperaLeComteOry04-e1393458321275Rossini était un adepte du « bel canto », une technique de chant, fondée sur la recherche du timbre, mêlant virtuosité vocale et utilisation d’ornements, de nuances et de vocalises sur une tessiture la plus étendue. Pour les non musiciens, le « bel canto » a pour but de déformer les mots en étirant la prononciation de voyelles au sein d’un mot : un « camion » pourrait ainsi devenir un « caaaaAaaAaAmiiiiIiiiiIiion » ce qui renforce le côté humoristique de l’opéra. Le « bel canto » du XIXe siècle a éprouvé certaines difficultés à bien sonner dans un opéra français et Le Comte Ory en est sûrement le plus bel exemple, justement parce que les librettistes connaissaient la musique et savaient le but de Rossini dans cet opéra : divertir en jouant sur les mots et sonorités.

L’originalité de cet opéra est que Rossini a réussi à dépasser le cadre du « bel canto », souvent jugé trop déclamatoire, en proposant de s’en servir dans un opéra complètement fou. Ce vaudeville avant l’heure enchante par l’énergie qui se dégage des chanteurs et par la justesse technique de l’orchestre de l’opéra de Lyon dirigé cette fois-ci non pas par Kasushi Ono (le chef d’orchestre résident) mais par le jeune Stefano Montanari, qui commence à se faire une jolie renommée en Europe.

Jérémy Engler

Cœur de Chien

L’écriture : salutaire et nécessaire

« Il y avait eu la vie, et elle est partie en fumée. » Que pouvait dire d’autre un médecin russe après avoir vécu la Première Guerre mondiale et la guerre civile russe ? Devant un tel constat, plus lucide qu’amer, Mikhaïl Afanassievitch Boulgakov prend une décision irréversible. À dater du 15 février 1920, jamais plus il n’exercera la médecine. La précision de la datation n’est pas anodine. Derrière le concret émerge le symbole. La naissance de sa vocation d’écrivain correspond à un événement historique déterminant : la défaite infligée par les Rouges à l’Armée Blanche dans laquelle il est mobilisé en tant que médecin. D’où ce constat. La Russie qu’il a connu n’existe plus.

31_Anh Minh_Image 1

Au lendemain de la Révolution d’Octobre, l’écrivain cherche à s’insérer dans les rouages culturels et journalistiques de l’appareil d’État, mis en place par les bolcheviques. L’écriture est son salut. Elle pare au plus urgent. Elle restaure la vie en instaurant une distance salutaire face à la souffrance insoutenable qui est transformée en objet de représentation. Cette souffrance subit une transmutation par l’écriture. De l’insupportable, elle devient peu à peu vivable, voire délectable.

C’est bien ce monde « catastrophé » qu’il dépeint dans une nouvelle satirique écrite en 1925 : Cœur de chien. Mais dès 1926, la censure idéologique se durcit. Il ne cessera alors d’être persécuté par le régime stalinien. Son appartement est perquisitionné, son manuscrit lui est confisqué, ses œuvres retirées de la ventes, ses pièces interdites.  

Le rêve de l’humanité

À Moscou, un chien errant est sur le point de mourir. Il ne doit son salut qu’à un homme : le professeur Philippe Philippovitch. Tout est parfait, dans le meilleur des mondes. Grâce aux bons soins de son nouveau maître, le chien retrouve la santé. Il s’engraisse suffisamment pour pouvoir pavaner dans la rue en tant que « chien de la haute ». Les autres chiens sont verts de jalousie. Vaut-il mieux la liberté, ou bien crever de faim, être martyrisé, avant d’être achevé par un coup de canne et abandonné dans le caniveau ? Échapper au froid, à la faim, à la cruauté humaine, à la mort. Instinct de survie, quoi de plus naturel ? Mais le pire reste à venir.

Ce charmant et bon professeur, apprenti-sorcier faustien, deviendra son nouveau bourreau. Le Chien, nommé Charik, deviendra rat de laboratoire. Le professeur, pour l’amour du savoir et de la science, entreprend de faire bénéficier à son animal de compagnie les trouvailles de ses dernières recherches. Celles-ci portent sur le rajeunissement des cellules humaines. Le passage à l’action se fait naturellement à coup de scalpel. Secondé par le docteur Bornmenthal, il greffe sur l’animal les attributs d’un homme fraîchement trépassé.

31_Anh Minh_Image 3

Après une phase de convalescence bien méritée, notre Chien subit d’étranges transformations physiques. Il renaît en tant qu’être humain ! Quel rêve magnifique, quelle grandiose aventure ! Elle se corse un peu lorsque s’ensuit l’apprentissage de la civilisation. Un homme accompli ne marche pas à quatre pattes, parle correctement, ne cherche pas à ruiner et déposséder son père, ne l’insulte pas, ne s’efforce pas de le déshonorer. Un homme accompli travaille pour le bien de la société, ne s’enivre pas, ne viole pas toutes les femmes qui se trouvent sur son chemin. Un être humain accompli obéit aux lois d’un régime contraignant, reste sagement à sa place.

La tâche n’est pas aisée pour autant. Elle est ardue pour le Chien devenu « citoyen Charikov » qui ne peut s’empêcher, à l’occasion, de s’adonner à l’assassinat méthodique de chats. Elle l’est encore plus pour le bon professeur Filippovitch. Déçu du comportement discourtois d’un enfant si prometteur, il en vient à regretter de lui avoir greffé l’hypophyse du citoyen Klim Tchougounkine. Un illustre inconnu, qui ne reste dans les mémoires que pour s’être illustré par son comportement vulgaire, ses penchants prononcés pour l’alcool, ses actes inciviques et son immoralité. Heureux héritage.

Charikov prend du galon. Il devient un fidèle fonctionnaire de l’État et milite activement au côté des comités prolétariens. Par la pression et autres discours démagogiques chers au régime soviétique (délation, confiscation de biens…), il pousse le professeur dans ses derniers retranchements. Ce dernier, après mûre réflexion, reprend son scalpel, bien décidé à agir. Pourra-t-il se défaire de cette menace ? Peut-on, par les miracles de la science et de la médecine, se débarrasser facilement des vices du cœur humain ?

Une satire antirévolutionnaire : l’absurdité d’une politique inefficace et répressive

La satire politique constitue la matière même de cette longue nouvelle. Sur une centaine de pages, Boulgakov dénonce ouvertement la société idéale que souhaite édifier les bolcheviques qui usent de tous les moyens de pressions à disposition. Toutefois, la critique anti-révolutionnaire n’oublie personne : les prolétaires, les bureaucrates, les scientifiques. Tous, s’ils sont hommes, se voient jugés par sa plume acérée et mordante.

 « De tous les prolétaires, les balayeurs de cours sont bien les plus dégueulasses. Des déchets d’humanité, les derniers des derniers. »

 L’incipit est marquant et saisissant de par la violence du regard du Chien, spectateur dégoûté et désabusé du monde des hommes. Son agonie, son hurlement de douleur, est celui de l’auteur, à l’agonie dans une société dont il est sans cesse exclu.

 « Hou-ou-ou-ou-ou-ou-houhou-ouou ! Oh, regardez : vous me voyez ? Je meurs ! La tempête sous le porche, me rugit la prière des agonisants, et je la hurle en même temps. Je suis mort, fini ! »

Les limites de la science : l’échec de l’avènement de « l’homme nouveau »

 

31_Anh Minh_Image 2L’intelligence de cette nouvelle est remarquable. Tout est critiqué, et tout est satire, à croire que rien n’est bon dans l’Homme. Le professeur, persona de l’auteur par son discours anti-révolutionnaire, ne résiste pas longtemps aux traits d’une plume révoltée, dont le désespoir et la haine sont légèrement atténués par un comique grinçant, une ironie tragique.

Les prouesses de la science et l’exaltation du savoir et de la connaissance sont ridiculisées. Ce ne sont pas tant les limites de la science qui sont énoncées, puis dénoncées. C’est bel et bien la bêtise humaine qui cherche à se légitimer, pire, à se glorifier, voire à s’excuser derrière les lumières de la raison, derrière la technicité de la médecine et la précision de la science.

À quoi peut servir la science ?  Est-ce donc à cet « homme nouveau », enfant de la Révolution d’Octobre et du régime marxiste-léniniste, que l’on doit confier l’avenir de la Russie ? Le salut de l’homme ne réside donc pas dans la science, mais peut être dans l’écriture.

Nouvelle versus Opéra

Un opéra récréatif au comique burlesque irrésistible

            La nouvelle offre, par une écriture puriforme, une critique plus acerbe que son adaptation à l’opéra par Alexander Raskatov. Bien qu’excellente, cette dernière, par la force d’une mise en scène baroque, éblouissante et excessive, noie un peu dans la délectation du spectacle, la portée d’une critique fine et subtile ainsi que la voix douloureuse de l’écrivain qui se retranche derrière une écriture du malaise.

Très habilement, l’écrivain procède à la multiplication des points de vue qui s’entremêlent, se brouillent pour former une unité discordante. En effet, les voix narratives s’enchaînent sans cohérence. On ne peut qu’être surpris devant les effets de ruptures, qui sont aussi prompts et soudains que des déchirures, comme une lame qui vient lacérer la matière textuelle. L’écrivain donne l’impression que son texte est vivant, mais meurtri par des blessures béantes, brûlantes, purulentes. Des blessures qui ne peuvent cicatriser. Cette souffrance se concrétise dans la souffrance du Chien. Son point de vue se reconnaît d’emblée par son oralité, sa vulgarité et sa violence. Son agonie est lente, à l’image de son corps meurtri et torturé, découpé, tranché, assassiné. Cette violence dans l’écriture permet l’évocation d’une image de l’esprit, bien plus frappante et angoissante, que les artifices de mise en scène de l’opéra. Bien que la scène d’ouverture retranscrive parfaitement une atmosphère sombre et étrange, par le hurlement nasillard et discordant du chien et des effets de lumières pour représenter une tempête de neige, la scène perd le sentiment de révolte qui naît chez le lecteur, devant la cruauté et la bêtise humaine.

L’adaptation en opéra réussit magistralement à capter l’essence théâtrale de la nouvelle. L’opéra, par la vivacité étonnante des chanteurs-acteurs qui s’emparent de la scène comme d’un terrain de jeu, transfigure la précision scientifique d’une écriture épurée qui à certains moments peut rebuter par son effrayante froideur et sécheresse due à la précision du vocabulaire médical, mais surtout la violence d’une langue orale et familière.

L’opéra prend le parti de signifier ce monde « catastrophé » par une mise en scène qui s’organise autour d’une gestuelle comique très travaillée et mécanique. Les chants, notamment les chœurs des prolétaires et des révolutionnaires, sont beaux et puissants. Ponctués d’une musique orchestrale qui joue davantage d’effets de bruitages pour susciter l’étrangeté. Là aussi, c’est un parti pris étonnant et audacieux pour une nouvelle qui frappe davantage par son réalisme froid. Pourtant, il s’agit bien d’une osmose qui s’opère entre les chants russes et la musique, qui nous révèle tantôt un monde où plane le malaise, tantôt un monde absurde presque touchant de maladresse, où la verve comique, travaillée à l’extrême, permet au spectateur de prendre ses distances vis-à-vis de la réalité.

 L’auteur montre que tout est possible dans ce monde. Les pouvoirs maléfiques de la science constituent un réel possible. Bouglakov est cet homme qui ne croit pas au progrès. À aucun moment il ne se laisse piéger par l’illusion d’une utopie de fraternité, de félicité, d’immortalité. Pour lui, elle n’est qu’instrument de domination, programme d’abâtardissement et d’uniformisation de l’humanité. L’utopie est le matériau brut de son œuvre. Il s’en sert pour édifier une interprétation métaphysique de l’Histoire. Cette interrogation sur l’origine du Mal dans l’Homme est nécessaire, car ainsi il redonne sens et intérêt à la vie. Cœur de Chien, nouvelle et opéra, nous inquiète devant le spectacle d’un mal, multiforme et cacophonique. On en vient à savourer sans culpabilité ce spectacle multicolore, cette mise en scène de la vie, se délectant de toutes les nuances du Mal dans l’Homme.

Anh-Minh Le Moigne