Nouvelles Orientales de Marguerite Yourcenar : Une cruelle rhapsodie

 

« Le désir t’a appris l’inanité du désir ; le regret t’enseigne l’inutilité de regretter. Prends patience, ô Erreur dont nous sommes tous une part, ô Imparfaite grâce à qui la perfection prend conscience d’elle-même, ô Fureur qui n’est pas nécessairement immortelle… »

57_Anh-Minh_1Oriental. Un seul mot et aussitôt les images chatoyantes de couleurs vives se mettent à danser dans notre esprit et d’infinies variations musicales s’imposent à notre imaginaire avide d’un ailleurs mystérieux. Marguerite Yourcenar succombe à cette tentation de l’Orient dans ses nouvelles parues en 1938. Son recueil est semblable à un écrin de perles brutes dont l’étoffe stylistique s’enivre de sa beauté. Son écriture réinvente les légendes anciennes, redessine les contours des fables, apologues et autres mythes. Elle saisit en vol l’émotion, et par touches, la déploie sur elle-même en la faisant vibrer sur des accords nouveaux. La brièveté formelle de la nouvelle concorde parfaitement à un art narratif visant la pure dramaturgie. Cet art dramatique harmonise le tragique de l’existence humaine. L’auteur dénude les sentiments qui apparaissent dans leur éclat naturel, un éclat vif et flamboyant. Pas ou peu de demi-mesures, de contrastes et de nuances. Pas d’émotions timides et délicates, les sentiments qui nous sont dévoilés nous frappent de leur brillante intensité. Tour à tour l’amertume d’une tristesse inconsolée, l’aigreur d’une rancune refoulée, l’acidité du désir forment le diapason de ces contes terribles et cruels qui racontent tous la même histoire : celle de l’amour et du désir, celle de la quête insatiable du plaisir.

L’incompréhensible et effroyable désir

57_Anh-Minh_3L’écriture rend visible la beauté, qui dans sa recherche de perfection se rapproche de l’horreur. La nouvelle « Kâli décapitée » témoigne de l’ambivalence de la séduction féminine. Les rondeurs de son corps attisent le désir des hommes, dans lequel se mêle l’effroi. « Sa bouche est chaude comme la vie ; ses yeux profonds comme la mort. »Elle nous fait part de son incompréhensible tristesse à travers une mélodie grinçante. Le rythme est saccadé et précipité, et la nouvelle scande froidement l’impureté de ses actes qui jamais n’entache l’inquiétante perfection, la pureté jalousée. Or, le désir est absent de ce corps qu’elle déshonore dans la débauche. Ce n’est pas l’ivresse des sens qui la guide et la tourmente. Aucune once d’envie et de vie ne viennent justifier ce froid sacrifice. Elle est perdue dans sa douleur et seule la tentation de la mort et de la destruction peut la faire revivre. Retranscrivant l’inépuisable mythe hindou, la nouvelle esquisse brutalement le tragique d’une existence où l’âme est sans cesse déchirée par son imperfection et sa nécessaire incomplétude. « Nous sommes tous incomplets, dit le Sage. Nous sommes tous partagés, fragments, ombres, fantômes sans consistance. Nous avons tous cru pleurer et cru jouir depuis des séquelles de siècles. » La chute de cette avant-dernière nouvelle résonne sur une note d’espoir et de bienveillance sereine qui vient contredire l’agitation et le trouble qui s’emparent de nous à la lecture de cette légende revisitée. La puissance du plaisir littéraire réside lui-même dans ce jeu d’oppositions et de contradictions. Cette angoisse et cette cruelle tristesse sont délicieuses et douces. L’auteur déploie audacieusement une gamme de sentiments si justement dosés et si tendrement humains qu’ils nous procurent tout autant de plaisir que d’inconfort.

« Les vraies passions sont égoïstes. » (Le rouge et le noir, Stendhal)

La douleur que l’on étouffe par le meurtre ou le mensonge est aussi un acte d’amour. Seulement, c’est une forme d’amour éphémère, fragile et vaine que la nouvelle ne parvient pas à figer. C’est bien cet amour, ou plutôt son souvenir, que recherche la Dame-du-village-des-fleurs-qui-tombent lorsqu’elle se déguise et change d’identité afin de se faire aimer de Genghi le Resplendissant. Car c’est à ce moment que la vie décline peu à peu, que l’on commence enfin à vivre et à aimer. L’amour passé embelli par le souvenir ressurgit avec force. Elle s’accroche à lui pour se rappeler qu’elle a été aimée, qu’elle a existé aux yeux des autres. Jusqu’au dernier instant, elle cherche à raviver les flammes d’un amour déjà consumé. Le doute s’empare d’elle, insidieux. Que vaut vraiment une existence sans amour ? « Le Dernier Amour du prince Genghi » emprunte son décor et son raffinement à une légende littéraire japonaise, le Genghi-Monogatari, écrit au XIe siècle par Mourasaki Shikibu. Marguerite Yourcenar reprend les personnages de la nouvelle et les fait revivre en créant un épisode absent du roman, celui de la mort de Genghi. La nouvelle ne prétend pas combler cette « lacune », mais souhaite « faire rêver » en proposant une fin. Ce désir d’achèvement fait écho à la quête de la maîtresse amoureuse, qui veille le mourant dans son dernier sommeil. Avec sa mort, elle souhaite elle-même donner sens à son amour, achever une page de son existence. Ce désir de reconnaissance est troublant parce qu’il nous apparait légitime. L’amour est désacralisé. Même devant la mort de celui qu’elle aime, elle pense d’abord à elle, à la souffrance que lui causera sa perte. L’égoïsme et la tromperie perdurent jusqu’à la fin, mais on ne peut les condamner définitivement parce que nous sommes doués de cette compréhension instinctive des peines d’autrui qui sont aussi les nôtres. La nouvelle se joue de nos sentiments, qui oscillent entre compassion et lassitude. Pourquoi donc faire tant d’efforts alors que le mensonge n’engendre jamais que du mensonge, et que l’on est puni pour avoir préféré le fantasme à la réalité ? Parce que la réalité est toujours décevante, toutes les femmes de ce recueil ne cherchent qu’à fuir le « long châtiment d’être un jour une vieille femme qui n’est plus aimée. »

 

Le refus de l’idéal féminin

 57_Anh-Minh_2L’arôme de cette nouvelle évoque l’amertume des feuilles de thé vert. La tristesse est longue, sans fin, désagréable, elle laisse toujours un arrière-goût étrange. Toute en retenue et en élégance, elle n’est jamais clairement avouée, peut-être parce qu’il serait honteux de s’aimer soi-même avant tout. Une femme ne peut s’abandonner à son désir. Pour elle désirer revient à côtoyer le mal. La déesse et prostituée Kâli le paie de sa vie, tout comme la veuve Aphrodissia (« La veuve Aphrodissia ») attirée par la mort et le sang laissés dans le sillage de son amant Kostis. L’image des Néréides (« L’homme qui a aimé les Néréides ») ces « beaux démons de midi qui rôdent en quête d’amour » condamne le désir naissant de l’émerveillement de la beauté et des apparences. La femme parée de son pouvoir séducteur constitue pour le jeune homme, curieux et ignorant, un continent inconnu et mystérieux. Elles lui ouvrent l’accès « à un monde féminin », lui apportent « l’enivrement de l’inconnu, l’épuisement du miracle, les malignités étincelantes du bonheur. » Il est si facile de succomber à ce reflet d’un amour merveilleux et parfait. Or, c’est l’amour pur et désintéressé d’une mère qui fait la grandeur d’une femme. On admire davantage le sacrifice d’une mère à son enfant que les vains efforts d’une veuve éplorée ou d’une jeune amoureuse éperdue. La nouvelle « Le lait de la mort » formule la possibilité de rachat dans la recherche d’un idéal maternel éloigné du seul plaisir sensuel. L’auteur joue toujours sur les oppositions et rappelle qu’un idéal reste un idéal, qu’une légende ou un mythe exemplaire ne suffit pas à changer la réalité. « Il y a mères et mères. » Celle qui pense à ses enfants, celle qui le martyrise pour en faire « son gagne-pain assuré, et pour toute la vie. »

L’inlassable quête de sens

 

« C’est ça. Vous êtes comme nous tous. Quand je pense que des idiots prétendent que notre époque manque de poésie, comme si elle n’avait pas ses surréalistes, ses prophètes, ses stars de cinéma et ses dictateurs. Croyez-moi, Philip, ce dont nous manquons, c’est de réalités. La soie est artificielle, les nourritures détestablement synthétiques ressemblent à ces doubles d’aliments dont on gave les momies, et les femmes stérilisées contre le malheur et la vieillesse ont cessé d’exister. Ce n’est plus que dans les légendes des pays à demi-barbares qu’on rencontre encore ces créatures riches de lait et de larmes dont serait fier d’être l’enfant… »

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Tout est dit. Ces Nouvelles Orientales ne sont pas qu’une rhapsodie sur le thème de l’amour et du désir. Elles ne sont pas qu’un kaléidoscope hypnotique de maux, un tourbillon de mots et d’images. Elles ont pour ambition de dénoncer la perte de sens et de symboles délaissés face aux turpitudes du quotidien. La création littéraire rend hommage aux légendes et autres mythes. Nous sommes emportés au-delà du réel, bercés par les émotions primitives, ballotés par les peurs ancestrales. Ce voyage débute et termine dans un éloge de l’art par un autre art. L’éloge de l’écriture qui rivalise avec la peinture. La puissance des mots face à la force d’évocation des images. La beauté de la première nouvelle « Comment Wang-Fô fut sauvé »repose sur l’écriture qui se fonde dans de petites touches picturales. Les mots deviennent le pinceau qui esquisse la fenêtre sur un nouveau monde où l’illusion, les apparences et le mensonge s’entremêlent pour former un tableau fascinant et dérangeant. L’espoir en l’être humain est symbolisé par l’attitude courageuse du vieux peintre, qui, faisant confiance à son art, fait face à son destin, aux difficultés que la vie lui réserve et met en œuvre son talent afin de peindre la vie qu’il souhaite mener. Cette nouvelle reflète peut-être un hommage à l’écriture dont la maîtrise constitue le salut de l’écrivain et sa victoire sur la vie. Mais cette victoire n’est jamais acquise, et ne dure qu’un court instant. Tout le recueil porte le poids d’une tristesse insondable et menaçante. Cette tristesse ressentie par Cornélius Berg dans la dernière nouvelle qui achève le voyage en Orient. « La tristesse de Cornélius Berg » évoque la grisaille de notre quotidien et convoque de nouveau cette peur teintée de lassitude. « Dieu est le peintre de l’univers. »Succomber au malheur, vivre sa vie passivement est facile dans un monde où nous ne croyons plus en rien. « Gloire à Dieu qui a voulu, pour des raisons que nous ne connaissons pas, que la méchanceté et la bêtise conduisent l’univers ! » Ces paroles écrites par Gobineau dans ses Nouvelles Asiatiques font écho à l’ambition des Nouvelles Orientales, cette injonction à s’inspirer de ces fables anciennes pour accepter sans regret, les imperfections de la réalité et de notre existence.

Anh-Minh Le Moigne

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Saveurs orientales d’une littérature de goût : Vie et passion d’un gastronome chinois

gastronomieChine, 1958 : le Grand Bond en avant. Politique économique lancée par Mao Zedong pour stimuler la production en un temps record. Elle fit place à trois années de famine, de 1859 à 1861 : les Années noires du communisme. Zhu Ziye souffre. Bourgeois gourmet qui vit pour « se nourrir de saveurs », le voilà affamé. Gao Xiaoting souffre. Sa femme est malade, sa famille meurt de faim. Pour leur secours : une charrette de citrouilles. Nous sommes au cœur du livre et c’est la première fois que Gao Xiaoting et Zhu Ziye se parlent d’égal à égal. Ennemis divisés par la nourriture, les voilà réunis par elle. Lu Wenfu trouve les mots pour le dire, car la littérature ne peut ignorer un sujet aussi universel que… la bouffe !

Un service pour deux

Tout le roman est construit sur un parallèle entre deux personnages : Zhu Ziye et Gao Xiaoting. Zhu Ziye, bourgeois rentier, est un fin gourmet dont la principale et substantielle activité est de manger. Gao Xiaoting, jeune intellectuel communiste, déteste la nourriture. Il y voit le symbole des inégalités sociales : des riches qui s’empiffrent dans des restaurants à la porte desquels le peuple meurt de faim. Mais il y voit aussi le symbole d’un bourgeois qui s’engraisse sans jamais travailler, et à qui il ne peut rien reprocher puisquil détient son toit. Il y voit Zhu Ziye.

gastZhu Ziye et la gastronomie. Deux angoisses qui vont hanter la vie de Gao Xiaoting, le narrateur de cette histoire. Plus il veut fuir la nourriture, plus elle le rattrape, et derrière elle Zhu Ziye n’est pas loin… C’est ainsi qu’il finit, comble de l’horreur, par devenir le patron d’un restaurant !

Toutefois le service de Lu Wenfu est plus sophistiqué que l’obsédant va et vient des mets d’un bar à sushi. Les personnages, chacun poussés dans leurs retranchements, évoluent. Passée sa haine, Gao Xiaoting se voit bien obligé d’apprécier la nourriture à sa juste valeur. Éternel consommateur, Zhu Ziye finit par déployer des ambitions plus productives. La gastronomie divise ces deux hommes comme elle marque la diversité des saveurs qui font l’orgueil de la France et de la Chine. Mais pour l’une comme pour l’autre, elle est un témoin de l’Histoire et de la liberté.

Être libre pour manger ou manger pour être libre ?

La gastronomie frétille sans cesse entre héritage et modernité. Elle est porteuse d’une histoire, et sensible aux bouillons qui agitent la société chinoise au XXe siècle. Toutefois, le goût n’est pas affaire de politique ! C’est ainsi que Ding la Grosse Tête rappelle à Gao Xiaoting que « par un phénomène physiologique bien étrange, il se trouve que le goût est exactement le même chez les bourgeois et chez les prolétaires » !

La nourriture est chose du corps. Elle répond aux instincts plus qu’aux lois. Quoi de plus naturel que de vouloir manger mieux quand on en a la possibilité ? Qui ne croquerait pas la baie juteuse portée par le buisson qui se trouve devant lui ? Mais plus qu’instinct, elle est le catalyseur de notre vie sociale, les sentiments s’y dessinent comme les parts d’un gâteau. Gao Xiaoting s’en trouve bien surpris d’ailleurs ! Le voilà bien pressé de servir un bon repas à son vieil ami quand celui-ci lui rend visite. Et pourquoi donc ? Le narrateur l’explique lui-même : « J’agissais par plaisir, tout simplement ; un plaisir mêlé de respect et d’amitié. » Nul besoin d’en réduire le prix pour faire de la nourriture le symbole du partage. Chacun doit pouvoir être libre de manger, mais aussi libre de manger bien s’il le peut. On observe ainsi dans l’œuvre de Lu Wenfu un inévitable retour à la cuisine traditionnelle dans la petite ville de Suzhou.

L’histoire sur un plateau

gastr 2Pour les amateurs de pensées liquoreuses, nous recommandons l’« Avant-goût » de Françoise Sabban (mais plutôt en digestif). De ce vin fort intéressant, nous reprenons cette séduisante et savoureuse formule : « la véritable héroïne du récit : la gastronomie ». À chaque période son service et à chaque événement son plat. Des nouilles de « première cuisson » de l’ancienne société, au chocolat capitaliste, en passant par la viande sautée au choux bon marché du communisme, chaque chapitre nous présente la saveur du moment. C’est avec raffinement que Lu Wenfu sert ces mets. À la discrétion du lecteur de les retrouver, glissés entre les phrases. Loin des ragoûts rabelaisiens, l’humour connaît un assaisonnement tout aussi délicat, dans ce petit livre riche de références exotiques.

« Quarante années de vie chinoise autour de la table », certes ! Mais le récit est court et l’expression digeste. Une sobriété qui n’est pas sans rappeler celle de Gao Xiaoting. Fin gourmet, il goûte le sel des hommes et des situations avec une grande lucidité. Finalement c’est bien lui, le vrai gastronome du roman.

Nombreux sont les rituels de la consommation. À l’image du formidable et mystérieux banquet de Kong Bixia, la cuisine est sensible à son environnement. La nourriture peut pénétrer l’esprit avant notre estomac. C’est toute la raison d’être de « l’art de la table » : une mise en scène de nos assiettes. Suivant la recette de F. Sabban, rappelons que la cuisine est du domaine de l’instantané. On peut donc affirmer comme elle que la gastronomie est sœur du discours. C’est pourquoi Lu Wenfu la fait exister… par les mots !

Pour terminer cet entremet dissertatif, un grain de caféine : lisez lecteur ! Lisez ! Car si court fut le menu, il n’est jamais que le moule de nombreux appareils.

David Rioton