Le rêve, une seconde vie

« Le rêve est une seconde vie ». Ce sont les premiers mots d’Aurélia, l’œuvre de Gérard de Nerval, sorte de journal intime où l’auteur met en récit sa vie, ses rêves, où le lecteur même se laisse doucement bercer, se perd. Ce que les médecins appellent maladie ou folie, il l’appelle élégamment « épanchement du songe dans la vie réelle ».

Portrait NervalAurélia, c’est le lieu où rêve et réalité se mêlent pour ne former qu’un tout, une symbiose, une unité. Nerval retrace ses songes et se met à nu, plongeant dans les tréfonds de son être afin d’en saisir l’essence, si bien qu’Aurélia sonne comme un traité scientifique, « Aurélia ou Le rêve et la vie ». Nerval, à l’instar d’un médecin, se propose d’analyser l’existence dans ce qu’elle a de plus mystérieux, de plus fascinant, de plus inaccessible. Dans la veine de Swedenborg dans Memorabilia ou de Dante dans La Divine Comédie, il donne à voir l’invisible et se donne pour mission d’aller puiser dans les racines de l’homme pour tenter d’explorer l’âme humaine dans toute sa complexité. S’engage alors une longue quête initiatique.

Nerval n’envisage pas le rêve comme une forme distincte de sa vie puisque les songes ont imprégné les moindres parcelles de son existence durant presque un an. Aurélia, cette figure féminine aimée et tristement perdue, devient le prétexte de ses rêves et de la reconsidération des conditions de son existence. « Chaque homme a un double », et le rêve est l’expression de cet autre qui s’exprime. Nerval envisage ses rêves comme une chance de saisir son autre lui-même, partie intégrante de son être sans lequel il ne peut pleinement se comprendre. Or, peut-il y avoir un moyen plus efficace pour analyser l’âme humaine que de la saisir lorsqu’elle se libère de tout contrôle ? Chez Nerval, ce n’est pas tant les pensées qui confirment les songes que les rêves qui confirment la réalité, qui l’expliquent. Ils nous font parvenir à un état d’hyper-conscience qui permet de comprendre en profondeur les affres du réel. Nerval soulève également une autre problématique à travers la compréhension de soi par la retranscription de ses rêves ; Comment écrire et transmettre le rêve ? La poésie nervalienne s’inscrit dans le mouvement, dans l’insaisissable, l’ineffable, et elle invite de manière constante à la rêverie. Si Nerval s’engage dans une quête de lui-même, il emporte également le lecteur dans un mouvement d’introspection. Nerval plonge dans les enfers car l’homme ne peut se saisir pleinement sans catabase.

La Folie, Władysław Podkowiński, 1893

La Folie, Władysław Podkowiński, 1893

Bien plus que cela, la catabase qu’il effectue permet d’accéder aux prémices du monde, d’accéder à son origine. Le rêve nervalien creuse, explore le réel afin d’accéder aux mystères et aux secrets de l’univers dans ce qu’il appelle ses « heures suprêmes ». Le rêve permet à l’auteur d’accéder au centre de la terre, et de saisir l’essence même de la Création humaine et artistique, « où l’histoire humaine était écrite en traits de sang ». « C’était l’histoire de tous les crimes, et il suffisait de fixer les yeux sur tel ou tel point pour voir s’y dessiner une représentation tragique ». Nerval confie qu’il n’a aucun espoir en l’avenir, cette « génération descendante ». C’est finalement lorsque l’auteur croise le chemin de Saturnin, un malade aveugle, sourd et muet, qu’il retrouve la raison. L’auteur est confronté à lui-même, à l’aveuglement et mutisme à l’égard du présent. Cette contemplation lui permet de sortir progressivement de son état de transe. Après avoir réalisé une profonde introspection il s’observe enfin dans l’autre, à l’instar d’un miroir qu’on brandit fébrilement devant soi. « Une étoile a brillé tout à coup et m’a révélé le secret du monde et des mondes ».

Nerval encourage le lecteur à le suivre dans sa quête initiatique, et lui permet d’accéder à un monde nouveau, d’accéder à l’origine. L’auteur devient cette image de Saturnin, que l’on observe, avec qui on ne peut communiquer, échanger, mais qui transmet une sorte de vérité sur nous-même, sur le monde. « Le songe n’est pas le seul à s’épancher dans la vie réelle, la lecture aussi » écrit Gérard Macé dans la préface. Aurélia est la preuve que la littérature a elle aussi quelque chose à dire dans l’analyse de l’homme, que celui-ci est un être profondément complexe qui s’explique tant par son passé que par l’histoire universelle. Comme le souligne Nerval, « le rôle d’un écrivain est d’analyser sincèrement ce qu’il éprouve dans les graves circonstances de la vie », la littérature transmet des vérités sur l’âme humaine, ce que la science ne peut saisir. La littérature, c’est se contempler et contempler le monde en l’autre.

Pauline Fricot

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Une nouvelle histoire pour demain

« Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. »

proverbe africain

Demain couvertureL’écologie, le développement durable, on nous en parle depuis qu’on est enfant. Les médias, les professeurs, les instituteurs et quelques proches l’évoquent. On connaît, ou du moins on pense connaître, l’état désastreux de notre planète, on sait ce qui est à proscrire, on sait ce qui est néfaste pour l’environnement. Oui on sait. On sait, et pour autant le quotidien nous emporte et reprend finalement le dessus. Le livre Demain, écrit par Cyril Dion (d’après le documentaire du même nom co-réalisé par Mélanie Laurent, sorti en salles en décembre 2015) tente de remettre en question cette image évidente et biaisée du quotidien. Demain n’a pas choisi de se morfondre dans l’accusation, mais s’évertue à proposer une autre vision du monde, des alternatives. Il met en lumière des modes de vie, des quotidiens qui se veulent un peu différents. Il tend à montrer que le changement existe, qu’il est possible, et bien plus que possible, qu’il est enviable. Que notre quotidien n’est finalement qu’une fiction qu’on décide de perpétuer. Il souligne ingénieusement que rien est immuable et que le point de bascule est fragile. Le quotidien de Cyril Dion s’est vu bouleversé en 2012, lorsque le journal Le Monde a publié une étude qui proclamait que la fin de la planète pourrait avoir lieu d’ici 2100. Sont pointés du doigt la pollution, le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité, la déforestation… Alors que faire ? Que faire si les mobilisations qui émergent depuis la timide prise de conscience écologique des années 1960 ne changent rien ? 85 ans, c’est si court. Une génération. Nos enfants.

Demain est parti à la recherche de ces gens à travers le monde qui ont décidé d’écrire une autre histoire, qui ont eu le courage de s’émanciper du système pour créer une société à leur image. Le livre, tout autant que le documentaire, nous emporte dans cette nouvelle « fiction collective », cette nouvelle histoire à travers le récit de citoyens, d’hommes et de femmes qui nous ressemblent. Demain transforme un sentiment d’impuissance en un puissant souffle d’espoir.

Rob Hopkins et son billet de 21 Totnes Pound

Rob Hopkins et son billet de 21 Totnes Pounds

Demain est un projet novateur parce qu’il s’interroge en profondeur sur les moyens de parvenir à un changement durable. Il s’interroge sur les racines, sur ce qui nous a conduit à adopter et pérenniser un modèle contre nature. Qu’est ce qui fait que nous sommes enfermés dans une sorte de vision hermétique de notre monde et de notre société, qui nous empêche d’accéder à un mode de vie qui serait en adéquation avec notre environnement, avec les autres, avec nous-même? Cyril Dion affirme que nous sommes le victimes d’une « croissante virtualisation du réel », si bien que nous sommes devenus incapables de « mettre en relation nos actes et les conséquences que nous ne voyons pas, que nous ne sentons pas. » Les conséquences sont des chiffres ou quelques images qui se présentent à nous de manière abstraite et disparate. Qui remettrait en question son mode de vie pour une idée qu’il appréhende difficilement, qui ne lui offre aucune certitude, aucune sécurité ? C’est bien la vision que nous avons de notre quotidien qui empêche toute idée de changement, cette sorte d’image qui modélise les conditions d’organisation de nos vies et qui lui donne un sens. Le problème étant que l’on nous livre qu’une seule illustration. Si le discours environnemental est assené depuis que l’on est enfant, celui-ci paraît bien maigre comparativement au mythe du progrès et de la spirale consumériste qui dicte notre quotidien. Ce sont deux récits qui s’opposent frontalement, et à défaut de savoir ce que l’on peut gagner grâce à l’écologie, on imagine ce qu’on aurait à perdre en s’engageant dans une voie plus soutenable. Comme le souligne Rob Hopkins, l’initiateur du Totnes Pounds, la monnaie locale de la ville de Totnes en Angleterre, les gens imaginent qu’aller vers l’écologie, renoncer au progrès tel qu’on l’entend aujourd’hui, c’est à long terme vivre reclus au fond d’une grotte. Le projet de Demain consiste à retourner ces a priori, et à il s’évertue jeter les bases d’un nouveau récit où le citoyen tient la plume. Tout au long des pages, le lecteur découvre ces hommes, ces femmes, qui par des actions éparses bâtissent ensemble une nouvelle histoire. Assis dans un fauteuil ou dans les sièges d’une salle de cinéma, on se laisse aisément emporté. C’est là tout le charme des histoires bien racontées.

Cependant, si Demain raconte des histoires, il s’évertue surtout à mettre des images sur le réel, sur ces solutions soutenables qui fleurissent partout dans le monde. Le livre retrace les entretiens menés avec les acteurs du monde de demain, comme Pam et Mary à Todmorden dans le Yorkshire, qui se sont lancées malgré leurs doutes et leurs incertitudes dans l’aventure des Incroyables Comestibles, mouvement aujourd’hui international qui vise à développer la culture de fruits et de légumes au sein des villes. Une culture par et pour les habitants, de manière totalement gratuite. Pam Warhust affirme : « C’est ce qu’on fait de mieux, raconter des histoires. C’est ce qui parle au cœur, c’est ce qui fait la différence ».

Démocratie participative en Inde

Démocratie participative en Inde

Il y a également Charles et Perrine au Bec-Hellouin en Normandie qui se consacrent à la permaculture qui leur offre aujourd’hui des rendements à surface égale bien supérieurs à la moyenne de la monoculture des grandes exploitations. Il y a Pocheco, l’usine d’enveloppes au Nord de la France qui place le respect de l’environnement et de l’homme au centre de ses préoccupations. Il y a Rob qui s’est engagé à Totnes pour créer une monnaie locale. Il y a ces citoyens islandais qui en 2009 ont osé renverser le gouvernement et la finance de leur pays et qui se sont battus pour participer à la rédaction d’une nouvelle Constitution participative. Il y a Elango, maire de Kuttambakkam en Inde qui a révolutionné la vie de son village en instaurant un véritable système de démocratie représentative sous le couvert d’une coopération entre les castes. Il y a ces îles renouvelables comme l’Islande et la Réunion qui s’orientent vers une transition énergétique, Copenhague, première capitale neutre en émission de dioxyde de carbone, San Francisco qui s’évertue à donner une seconde vie aux déchets de la ville. Des citoyens, des directeurs d’entreprise, des maires, des États-Unis jusqu’en Inde, en ville et en campagne. Il y a des sourires, des rires, des partages, et cette formidable envie d’agir.

Shane Bernardo, un des piliers d’Erthworks Urban Farm qui vise à produire de la nourriture dans la ville de Detroit pour les plus démunis pense « qu’il nous faut être créatifs pour construire le monde dans lequel nous voulons vivre ». Demain nous offre cette incroyable source d’énergie créatrice. Il nous présente toutes ces actions, tous ces mouvements qui s’épanouissent aux quatre coins du monde, et nous met face à face avec nous même. Il n’y a plus de on sait, mais on a conscience de. Demain nous fait prendre conscience que notre quotidien n’est peut être pas le plus enviable. Il nous montre que s’engager dans une voie plus respectueuse de l’environnement n’est pas synonyme d’austérité, de régression, non. Car ce n’est pas uniquement pour le respect de la nature que ces militants s’engagent, mais aussi pour le respect de l’homme, pour la paix, la solidarité, la coopération, l’échange et le partage, et il semble que ces valeurs découlent naturellement de leurs actions. Demain nous emmène le temps de quelques pages, de quelques heures, en dehors de notre quotidien, un quotidien qui finit presque par devenir un peu étranger. Comme si notre nature nous rappelait à l’ordre. Tant le livre que le film sensibilise le public et donne à chacun les outils pour s’exprimer, pour s’engager, pour changer les choses en nous incluant dans cette grande communauté organique qui déborde de créativité et de richesse. Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin (proverbe africain).

Depuis que le mouvement est lancé, des initiatives fleurissent dans la France entière. Demain utilise des histoires pour en raconter une, il s’adresse directement au pouvoir créatif de l’homme dans l’intention de reconstruire les bases d’un monde plus respectueux de la planète et des hommes. Il laisse dans son sillage de nombreuses réflexions sur ce que nous faisons de notre imagination, de nos rêves, de nos vies. Il nous fait prendre conscience que dans un sens où dans l’autre, tout est une question de temps, qu’un récit sans créativité n’a jamais fait une belle histoire, qu’il est encore tant de laisser libre cours à notre imagination avant que l’intrigue ne muselle irrévocablement et tristement nos prétentions.

Pauline Fricot

Je philosophe, tu philosophes, nous sommes heureux

« Je suis un homme heureux car j’ai renoncé au bonheur . »
Jules Renard

lesdanaides -johnwilliamwaterhouse-1903Pourquoi ne sommes-nous pas heureux alors que, parfois, nous avons tout pour l’être ? Le bonheur n’intéresse t-il pas tout le monde ? S’intéresser au bonheur, ce n’est presque plus d’actualité. Si ce fut l’un des thèmes de prédilection des penseurs de l’Antiquité, il semble qu’aujourd’hui, après Spinoza, Diderot, Kant et Alain, tout soit dit… Pourtant Albert Camus affirme encore dans la première moitié du XXème siècle : « les hommes meurent, et ils ne sont pas heureux ». En 1999, le philosophe André Comte-Sponville livre une conférence sur le bonheur, qu’il retranscrit plus tard dans ce qui devint un ouvrage : Le bonheur, désespérément. Le titre est source de confusion. À première vue, il semble que ce soit l’expression d’un bonheur inatteignable, le bonheur comme le tonneau des danaïdes, que l’on tente en vain de remplir, à tel point que l’on en finit épuisé, à bout de souffle. Le bonheur comme une malédiction, qui mène au désespoir. Non. Rares sont ceux qui liraient un livre démontrant la fatalité au malheur. Alors il faut se laisser convaincre qu’il y a autre chose. À force de passer son temps à trop espérer vouloir vivre le bonheur, on ne le voit plus, on l’attend. Ainsi, André Comte-Sponville propose une autre définition du désespoir, un désespoir heureux. Pour le philosophe, c’est là le but de la philosophie que de nous rendre heureux, ou du moins, un peu moins malheureux : « la philosophie est une activité qui, par des discours et des raisonnements, tend à nous procurer la vie heureuse. » La philosophie apporte la sagesse, et André Comte-Sponville tend à démontrer qu’une sagesse du désespoir est la clef du bonheur.

andrecomtesponvilleL’ingrédient manquant pour être heureux serait donc la sagesse. Les épicuriens n’ont eu de cesse que de le démontrer : si être heureux c’est avoir ce que l’on désire nous ne serons jamais heureux, car les désirs, sitôt assouvis, renaissent de leurs cendres, c’est là un cercle vicieux. Or désirer, c’est vouloir quelque chose que l’on ne possède pas, c’est un état de souffrance qui tend à se renouveler sans cesse. Le désir est manque, le manque est souffrance, et nous ne sommes jamais heureux. À l’instant où nous prenons possession de ce qui nous a toujours manqué, le manque disparaît instantanément pour laisser place à la lassitude : « Tantôt nous aimons celui ou celle que nous n’avons pas, et nous souffrons de ce manque, c’est ce qu’on appelle un chagrin d’amour. Tantôt nous avons celui ou celle qui ne nous manque plus, et nous nous ennuyons : c’est ce qu’on appelle un couple. » Le sage, quant à lui, a appris à désirer ce qu’il possède, et il semble qu’alors, il soit heureux. Mais le sage, existe-t-il vraiment ? Stoïciens et épicuriens s’entendent sur le fait que la figure du sage ne serait qu’un idéal à atteindre, un idéal surhumain « qui nous éblouit autant qu’il nous éclaire. » La sagesse doit être perçue comme une direction à prendre, et non comme une fin en soi. Il s’agit seulement de savoir quel chemin emprunter pour avancer. Le désir est inhérent à l’homme, et l’homme est contraint de subir un mal-être qui se répète. Il danse entre la souffrance du manque et l’ennui de ce qu’il possède. Alors il s’offre des échappatoires, des divertissements, pour oublier, pour faire semblant. Il peut aussi s’accrocher d’espérances en espérances, se consoler en se disant que cela va changer, qu’à l’avenir ça ira mieux. Il peut croire en quelque chose de plus grand, une foi religieuse par exemple, qui lui donnerait l’espoir d’une vie meilleure après la mort.

Le bonheur despérément couvAndré Comte-Sponville dresse finalement un constat alarmant, où l’homme serait irrévocablement plonger dans le malheur. Cependant, notre expérience quotidienne tend à mettre en exergue la falsifiabilité de ce bilan. Quand bien même, nous ne sommes pas si malheureux ! Ne se satisfaisant pas de ces explications il s’évertue à distinguer deux types de désir, l’un associé à l’espoir, l’autre à la volonté. Quelle est la différence entre désir et espoir ? L’espoir, « c’est désirer sans savoir ». L’espoir implique toujours une ignorance, et un facteur qui ne dépend absolument pas de nous: « J’espère que tu vas bien. », « J’espère que je ne serai plus malade demain. », « J’espère qu’il m’apprécie. » L’espoir est crainte, et le degré de notre espérance n’influence en rien l’issu de ces quelques situations, dépendantes d’un facteur extérieur. L’espoir ne croise jamais la connaissance, car tout connaissance transforme l’espoir en désir. Le désir, quant à lui, se réalise proportionnellement à notre degré de volonté. La volonté et le désir se mêlent et s’emmêlent : Je veux/désire aller au cinéma, alors je ferai tout pour y aller, parce que ça ne dépend que de moi. Je veux/désire la paix dans le monde, je ne l’espère plus simplement, mais j’agis. Vous désirez lire cet article, parce que vous êtes en train de le faire et personne ne vous y oblige, vous pourriez vous arrêter à tout moment. Il ne s’agit pas de faire taire ses désirs, mais d’apprendre à dissocier ce qui dépend de nous ou non pour dompter nos espoirs, les transformer en pouvoir, puis en vouloir.

Il s’agit donc de se dés-espérer. C’est est en ce point que se trouverait la sagesse du sage et les promesses de bonheur. « Il s’agit d’habiter cet univers qui est le nôtre, ou plutôt qui nous contient, où rien est à croire, puisque tout est à connaître, où rien n’est à espérer, puisque tout est à faire ou à aimer. » Renoncer à espérer au bonheur, c’est se donner une chance de le vivre. Pour autant, peut-on réellement ne plus espérer dès lors qu’on désire sans cesse ? Cela semble difficile, la connaissance est fragile et ses barrières avec l’ignorance sont volatiles. Il ne s’agit pas de refuser d’espérer, il s’agit d’apprendre à vouloir, et de désirer ce que l’on a, c’est-à-dire apprendre à aimer.

Pauline Fricot

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?

« Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique ;
on se laisse tellement influencer. »
Oscar Wilde

Pierre Bayard

Pierre Bayard

« Noli me ligere », « ne me lis pas ». Ce sont quelques mots que le livre adresserait à son auteur selon le critique littéraire Maurice Blanchot. S’il veut devenir une œuvre, le livre doit irrémédiablement se détacher de l’écrivain pour partir à la rencontre de ses lecteurs. Au travers de la lecture, donc ? Pierre Bayard, dans son ouvrage éminemment provocateur, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, nous démontre que non, pas forcément, pas toujours, peut-être même jamais. Et si « il était tout à fait possible d’avoir un échange passionnant à propos d’un livre que l’on a pas lu, y compris, et peut-être surtout, avec quelqu’un qui ne l’a pas lu non plus » ? D’une manière très ludique, Pierre Bayard remet en branle toutes nos certitudes sur l’acte de lire, sur notre approche face aux œuvres et sur notre aptitude à en parler. Le lecteur convaincu est amené à s’interroger sur la sempiternelle question : à quoi bon lire ?

Les premères lignes intriguent par leur portée scandaleuse. Pierre Bayard, critique littéraire et professeur de littérature à l’Université, affirme ne pas aimer lire et ne pas s’adonner à cette activité bien trop chronophage. Il prône les bienfaits de la non-lecture et place son lecteur (quel paradoxe!) dans une situation incommodante : lecteurs, vous qui affirmez porter un intérêt à la littérature, comment supportez-vous de ne vous concentrez que sur une œuvre seule, et de prendre le risque inévitable de négliger l’ensemble des autres ? Si le bibliothécaire de Robert Musil (L’Homme sans qualité) est dans la capacité de connaître tous ses livres, c’est parce qu’il s’évertue à ne se constituer qu’une « vue d’ensemble » au travers des catalogues. Un savant en littérature se présente alors bien plus comme un navigateur, habile dans son espace, que comme celui qui ne cesse de plonger et qui finalement n’aperçoit plus grand chose. Paul Valéry, écrivain et fervent prôneur de la non-lecture, est capable, en 1923, d’écrire un vibrant hommage à Proust et à ses écrits dans la Nouvelle Revue Française, sans avoir lu aucune de ses œuvres. Il ne s’en cache pas, il le revendique, il suffit de feuilleter Proust pour saisir l’essence de son écriture, il suffit de lire quelques articles pour en connaître les histoires.

Comment parler des livres que l'on a pas lus 1Pierre Bayard, de manière cynique, met implicitement au défi son lecteur de lui citer un seul livre qu’il ait jamais lu. Qui peut prétendre avoir déjà lu un livre, puisqu’ « alors même que je suis en train de lire , je commence à oublier ce que j’ai lu » ? « Ce processus est inéluctable, il se prolonge jusqu’au moment où tout se passe comme si je n’avais pas lu le livre et où je rejoins le non-lecteur que j’aurais pu rester si j’avais été mieux avisé ». Il est difficile, peut-être impossible, de restituer l’histoire de notre premier livre. Bien plus que cela, on pourrait s’évertuer à le lire une seconde fois, pour autant, les mots n’auraient pas la même saveur ni la même portée. La signification et la valeur que l’on attribue à un texte est aussi mobile et éclectique que nous le sommes, que le sont les sociétés au regard de l’histoire. Ainsi, si tel auteur ou tel genre ont autrefois été décriés (Rousseau pour les Confessions par exemple), on en souligne aujourd’hui le potentiel, ou inversement (L’Astrée d’Honoré d’Urfé est bien loin de connaître le succès de ses jours passés) parce que notre rapport aux œuvres change perpétuellement. Lorsque l’on parle d’un livre, on parle de soi, de la relation qu’on entretien avec lui. L’imaginaire interprète sans cesse, si bien que l’on se crée notre propre « livre intérieur », qui inhibe, déjoue et enraye toute discussion possible portant sur un ouvrage, notre culture personnelle faisant barrière avec le livre physique et avec un potentiel autre lecteur. Un lecteur ne lit pas une œuvre, il se lit lui même, il ne parle pas d’un livre, il parle de lui. Pierre Bayard tente de nous convaincre qu’il est inutile de perdre son temps, puisqu’on ne parviendra jamais à accéder à l’œuvre. Lorsque la tribu des Tiv d’Afrique de l’Ouest parle d’Hamlet de Shakespeare, elle ne parle pas de la pièce, mais de sa propre culture, notamment lorsqu’elle s’interroge sur la présence des fantômes qui leur sont étrangers, sur certains liens familiaux qui lui semble d’une importance primordiale, mais qui ne revêtent aucune importance pour les sociétés occidentales. Les interprétations s’affrontent. Alors à quoi bon lire s’il s’agit d’une activité stérile qui ne participerait qu’au développement d’un certain ego-centrisme ?

Bayard 2Les mots de Pierre Bayard résonnent, dérangent, et si l’on sourit souvent, on s’interroge surtout, on se remet en cause, parfois même on pourrait se résigner. Les démonstrations semblent sans faille, et si l’idée même d’abandonner notre lecture s’immisce dans notre esprit, les mots pourtant défilent sous nos yeux, on manque d’envie, on manque de courage, on ne peut pas vraiment expliquer ce qui nous retient là… Pierre Bayard nous invite enfin à repenser les objectifs que l’on attribue et impose à la lecture. Oscar Wilde affirmait qu’il suffit de six minutes montre en main pour lire un ouvrage, ce qui semblait suffisant pour saisir l’essence d’une œuvre, et assez pour ne pas se perdre dans le livre. Parler d’un livre que l’on a fait qu’effleurer, avec lequel on a gardé des distances, c’est penser autrement, se découvrir, se plonger dans les tréfonds de son imagination. C’est créer quelque chose de nouveau. Il ne s’agit sûrement pas de ne plus lire, mais d’apprendre à s’approprier pleinement une œuvre. Le lecteur, « se libérant enfin du poids de la paroles des autres, trouve en soi la force d’inventer son propre texte et de devenir écrivain ». En prenant ses distances, il s’adonne à la rédaction d’un texte, d’un livre, d’une critique, et pourquoi pas d’un article. Le lecteur saisit alors sa plume, et couche sur du papier les secrets de sa bibliothèque intérieure.

Pauline Fricot