Poème gagnant de la 3e Veillée poétique (février 2016)

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La troisième Veillée poétique du Litterarium nous a offert de nombreuses surprises. Déjà, grâce à un public toujours plus nombreux et multiculturel, mais également avec des prestations et des poèmes tous plus intéressants et joviaux les uns que les autres, et qui parfois nous ont amené à réfléchir sur nous-même, sur notre société… Quel plaisir ça a été pour l’équipe des Veillées ! La sélection du meilleur poème n’a pas été tâche facile car vous vous êtes surpassés, vous nous avez épatés. Il a tout de même fallut remplir notre rôle, c’est pour ça qu’on nous paye ! (Ah non, ce n’est que par passion que nous faisons cela, à la bonne heure !) Donc, ce 18 février 2016, notre choix s’est tournée vers Jérémie Monribot avec son dialogue sorti tout droit de notre potager : Prendre racine.

À la lecture de ce poème, une multitude de pensées nous est venues. Il faut dire qu’il est haut en couleur ce dialogue. D’abord de nombreux personnages, puis, lorsque nous nous familiarisons avec ce texte, plus que deux personnages. Deux amis, deux amies, deux amours ? Jérémie nous offre un nouveau monde, une sorte de parodie de notre jeunesse. Deux jeunes à l’arrêt de bus (« à l’arrêt d’buis ») qui se rejoignent pour aller à une soirée. Bien que les phrases peuvent être difficiles à comprendre avec tout ce lexique se rapportant aux fruits, aux légumes, à la nature, il y a de biens habiles jeux de mots qui, lorsqu’on les lit à voix haute, nous font fourcher (« J’ai grave la datte pas toi ? »). Avec l’équipe nous nous sommes imaginés dans une sorte de potager à taille humaine avec des personnages à la Guiseppe Arcimboldo ; mais oui, vous savez ! Ce fameux artiste que l’on a pastiché enfant, avec ses portraits à tête de légumes ! Voilà, c’est le monde dans lequel Jérémie nous a envoyé.

Giuseppe_Arcimboldo_-_Rudolf_II_of_Habsburg_as_VertumnusAu delà de la sphère comique, nous y avons vu des sujets plus sérieux. Le plus flagrant était le rapport à la flore, comme une ode à la nature. Ce poème nous projette dans une atmosphère végétale, c’est certain, mais nous offre également une bouffée d’oxygène qu’on a tendance à oublier, à ne pas saisir quand on en a l’occasion. Tout cela avec une légèreté qui nous porte mais ne nous dépayse pas pour autant car nous gardons nos djeuns (c’est vrai qu’il n’y a pas plus vieux que de dire ce mot), nos soirées organisées, nos querelles contre celui ou celle qui est toujours en retard dans le groupe… Un monde finalement, identique au notre.

Le titre est la partie la plus énigmatique de ce poème. « Prendre racine », est-ce qu’il est question ici des racines en tant que rapport à l’identité nationale ? Depuis des décennies déjà ce thème est en vogue, bizarrement c’est ce qui reste à l’honneur, alors que les vêtements et les smartphones ne cessent de muter. Ou est-ce plutôt cette jeune génération qui a l’impression de prendre racine, de ne pas pouvoir dépasser ce nouveau plafond de verre – plus rapporté aux femmes – mais à des personnes à qui l’on demande toujours plus : l’expérience, les diplômes, la sympathie, si possible sans besoin de congé maternité/paternité, et ne réclamant qu’un salaire pauvre. Une génération bloquée donc, qui ne peut plus évoluer, qui ne fait que régresser. Et pourtant. Toute la douceur de ce poème montre qu’à l’heure où l’avenir ferme ses portes, nous ne nous rabaissons pas, nous continuons à vivre et à apprécier ce que la nature nous apporte. Un grand merci à Jérémie Monribot pour cet instant, pour cette ode à la nature, pour cette ode à l’espoir d’une jeunesse loin d’être perdue.

N’oublions pas la charmante Léa Berry pour avoir accompagné notre poète lors de ce dialogue et ainsi nous a offert une prestation complète : attendrissante, comique, touchante, et pleine de saveur.

Bisous à tous, mes « p’tits phalloïdes ».

Perrine Blasselle

Prendre racine de Jérémie Monribot

« Soleil ! Comment ça pousse ?

— Bien biné. Et toi ?

— Moi ortie. Tu verveines toujours ce soir ?

— Oui, j’te rempote à l’arrêt d’buis.

— J’lierre que t’es en chemin ?

— Non j’arroserai un peu en radis.

— Bon mais ‘pêche-toi, c’est pas cyprès ! »

Un peu plus tilleul :

« Bon qu’est-ce que tu feuilles ? Y a 15 minutes que j’t’acacia.

— Je sève, sauge en route !

— Et tu hêtres où exactement ?

— Pot loin, mais j’me dé-chêne !

— Y en navet sérieux, t’es bocage à l’orée !

— Pomme, liège, cèpe ! c’est la dernière figue que je t’if le coup.

— Des mottes mon gars, c’est des mottes en l’air encore.

— Allée if moi conifère un peu !

— J’violette bien maïs toujours panais avec toi.

— Arbre ! J’te vigne, à toute !

— Haie, j’t’ai vigne aussi. »

Un instant plus tilleul à l’arrêt de buis :

« Soleil ! Allée, ça vase, if pas cette laitue. Tu vas pas bouturer pour si peu ?

— Pff, ça vase, ça vase, c’est toi qui le dahlia. Si j’avais pas canifé ton nom sur mon écorce je sèverai pas ici à prendre racine. En plus y cassis à goutter.

— T’orage pas, j’ai pensée au saule, verveine dessous.

— Mouais, mélisse. J’ai grave la datte pas toi ?

— Si j’ai la datte, on y goji ? »

Ils alizées ensuite à la rose trémière :

« Bon sorgho, magnolia et mélèze, une serre pour deux ?

— Oui, si fougère.

— Par citron je vous prie. Je vous lys vous planter. Voilà la planche.

— Mélisse beaucoup !

— Je vous amarante quelque chose à pistil ? Raisin, houblon, coco ?

— Non, juste un arrosoir si fougère.

— Woaw ! Le menu à 15 chloro m’file l’eau à la souche ! Y a une salade de fumier chaud, et des boules de gui au froment. Et toi t’as moisi quelque roche ?

— Moi j’escargote encore sur le désert. Entre la mousse au chanvre et le sorbier glacé.

— Panais pour moi.

— On n’aura qu’à potager.

— Oui belle pensée ! Tu sèves que j’t’amanite ma panthère.

— J’t’amanite ortie mon césar.

— J’t’amanite plus que tout ma grisette.

— J’t’amanite à la mort mon p’tit phalloïde. »

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« Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent… »

Prélude de l’engouement pour la musique

QUAND_JE_PENSE_QUE_jaqu_schmittLa musique classique. Un art tout particulier qui ne se fait pas apprécier de tous. Il est dit que lorsque l’on écoute un opéra pour la première fois, deux attitudes se révèlent : soit l’on perçoit la beauté et l’énergie que le classique dégage soit on reste de marbre. Dans le deuxième cas, la meilleure chose à faire serait alors d’écouter d’autant plus de musique classique pour apprendre à l’apprécier.

Mais qu’il est alors frustrant d’être dans cette position. Souhaiter apprécier quelque chose – et quelle chose ! – sans y parvenir. Quand nous apprenons, qu’au-delà même de sa beauté, cette musique aide à la mémorisation et à la concentration… On se dit qu’une bonne cure de Mozart ne serait pas de trop ! C’est alors qu’intervient Eric-Emmanuel Schmitt. Auteur contemporain, qui inscrit son ouvrage Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent dans ce qu’il nomme « le bruit qui pense ». Ce titre lui vient d’une citation de Victor Hugo « la musique, c’est du bruit qui pense », à quoi il ajoute que c’est aussi « du bruit qui fait penser ». Ce cycle d’ouvrages inclut de grands musiciens qu’il définit comme étant ses guides spirituels tels que dans son premier livre, le compositeur Mozart (Ma vie avec Mozart) puis viendront alors Bach et Schubert.

Rassurez-vous, la musique classique n’appartient pas aux élites. Que vous ayez envie de l’aimer, de réapprendre à l’aimer, ou si vous êtes simplement curieux de savoir comment la musique peut être écrite, parcourez ce récit autobiographique – reprise dans une pièce en comédie-monologue – sur la recherche de l’éloignement ressenti par l’auteur avec Beethoven. Beethoven qu’il eut tant aimé durant son adolescence.

Le compositeur maudit

« –  Savais-tu que Ludwig van Beethoven était tellement sourd qu’il a cru toute sa vie qu’il faisait de la peinture ?

– Et toi t’es tellement con que tu as cru toute ta vie que tu étais intelligent. »

Kiki van Beethoven

Tout le monde a eu écho de l’histoire de Ludwig van Beethoven. Ce compositeur issu d’une famille musicienne, qui, avant même d’avoir 30 ans est atteint d’une maladie qui lui fait perdre l’ouïe. Un désastre pour ce prodige ! Mais au lieu de se résigner, il en vient à fabriquer des sons qu’il a perçus autrefois.

Pour ce qui est de l’amour, Schmitt nous confie que Beethoven ne voulait pas imposer son handicap à une relation, et y renonce pour cette raison. Des spécialistes insistent plutôt sur son tempérament tempétueux (que Schmitt met en avant lors de ses disputes avec le compositeur). La Lettre à l’immortelle Bien-aimée, mise en relation avec sa Sonate n°24 dédiée à la dite « Thérèse » est la description même de l’amour selon le compositeur.

Humanisme, héroïsme, optimisme

BEETHOV3 Sonate au Clair de Lune« La musique intervient dans notre vie spirituelle. Des compositeurs comme Bach, Mozart, Beethoven, Schubert, Chopin ou Debussy ne se réduisent pas à des fournisseurs de sons : ils sont aussi des fournisseurs de sens. Certes, ils n’utilisent pas des concepts comme Planton ou Kant ; plus vigoureux encore, ils nous atteignent ailleurs, à la racine, en dessous des raisonnements et des calculs, là où l’esprit palpite, respire, ressent. Car l’entendement auquel se limitent les purs rationalistes ne forment qu’une des couches du cerveau, pas la plus superficielle, mais pas la plus constructive. Sous les idées, les théories, les hypothèses, il y a quelque chose de mouvant qui soutient et porte le reste : les sentiments. »

Tout au long de cet ouvrage, Schmitt nous donne à voir une proximité avec Beethoven ; un premier pas pour nous rapprocher du musicien. Bien que celui-ci ne soit qu’un homme, nous pouvons le voir comme quelqu’un d’autre, supérieur de par ses exploits. Mais « Beethov », comme Schmitt aime l’appeler lors de ses entrevues avec des journalistes, est représenté comme ce qu’il est réellement : un homme. Un homme qui peut avoir des scènes de ménages avec son auteur. Ces querelles s’expliquent par la compétition que le musicien entretient avec Mozart. Selon Schmitt, « Bach, c’est la musique que Dieu écrit. Mozart, c’est la musique que Dieu écoute. Beethoven, c’est la musique qui convainc Dieu de prendre congé car il constate que l’homme envahit désormais la place. »

En prime du livre l’auteur nous offre naturellement un CD audio de certaines œuvres de Beethov’ afin de s’imprégner de sa musique et de pouvoir comprendre et entendre le texte. Mêler écriture et musique nous fait ressentir alors une explosion de sensations.

Kiki van Beethoven, de la fiction à l’essai

Quand je pense que Beethoven en mort alors que tant de crétins vivent a été écrit à la suite de Kiki van Beethoven. Ce dernier étant la courte fiction qui reprend les développements de l’essai. C’est l’histoire de Christine une femme d’une soixantaine d’années qui, après être tombée sur le masque de Beethoven dans une brocante, décide de retrouver son ancien engouement pour ce musicien qu’elle avait perdu avec le temps. Elle réapprend à aimer la vie et propage cet amour auprès de ses amies. Beethoven dans toute sa splendeur. Il remet au goût du jour ses sentiments enfouis et les émotions refoulées refont surface.

« Si l’on veut mener une vie ordinaire, mieux vaut se tenir à l’écart de la beauté ; sinon, par contraste, on aperçoit sa médiocrité, on mesure su nullité. Écouter Beethoven, c’est chausser les sandales d’un génie et se rendre compte qu’on n’a pas la même pointure. »

Le problème qui se pose avec ce prodige réside dans le contraste entre le message qu’il propage et nos vies. Bien sûr l’optimisme est et restera le fil conducteur de Beethov, mais, la difficulté intervient à partir du moment où l’on voit ce qu’il a pu produire durant son existence. Cela effraie, car nous ne pensons pas être capables de faire de même. Là se trouve toute la magie du compositeur, l’idée qu’il véhicule n’est pas d’être extraordinaire mais de rendre notre existence comme telle.

Le classique à travers le temps

BEETHOV2La musique classique se traduit aujourd’hui comme une musique réservée aux élites, mais elle inspire pourtant de nombreux styles musicaux tels que l’électro. Eh oui ! On ne peut rejeter le classique, car conscient ou non, il est bien et bien présent dans la musique que nous écoutons.

Tous les styles musicaux évoluent avec le temps. N’oublions pas que pour créer de nouveaux styles, les compositeurs se basent sur ceux déjà existants. Lavoisier nous dira « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme » (maxime empruntée en fait à Anaxagore, philosophe du Vle siècle avant J.-C.) et cette loi de conservation de la matière illustre parfaitement ce qui est à l’œuvre dans la musique.

Les grands compositeurs classiques ont été source d’inspiration pour le rock’n’roll. Il a été mêlé à de nombreux styles : la musique galloise, indienne, le blues, le rock noir américain, etc. The Beatles, Elvis Presley, Buddy Holly, Chuck Berry, Eddie Cochran, tout ce beau monde a pris ses racines dans le classique. Impensable et pourtant vrai. Plus précisément, le célèbre groupe britrock Oasis a basé ses enchaînements d’accords, ses marches harmoniques ou encore son système tonal sur les traditions classiques.

Alors non, nous ne sommes pas amenés à avoir une prise de conscience classico-musicale à la fin de cet ouvrage, mais nous ressentons l’énergie que le musicien dégage à travers son art. Cet optimiste nous aide à relativiser et à travailler dur dans nos vies et sans oublier que nous pouvons avoir des obstacles, mais ce sont ces derniers qui nous permettent de nous surpasser. Nous avons finalement la réponse implicite qui explique l’éloignement de Schmitt envers Beethoven, « les amants se séparent toujours pour les raisons qui les ont d’abord réunis ». Mais s’éloigner ne veut en aucun cas dire se séparer et ce que l’on croit avoir perdu peut refaire surface lorsque l’on s’y attend le moins.

Perrine Blasselle

Éloge de la faiblesse d’Alexandre Jollien : le goût de « vivre meilleur »

9782501073417-G (2)« Aujourd’hui, j’essaie de vivre à fond les trois vocations que m’a donnée l’existence : père de famille, personne handicapée et écrivain. »

L’auteur d’Éloge de la faiblesse, Alexandre Jollien, nait en 1975 avec une infirmité motrice cérébrale due à une athétose, c’est-à-dire qu’au moment de son développement, le fœtus est en proie à une asphyxie due à l’enroulement de son cordon ombilicale autour de son cou. Cet incident le marque à jamais puisqu’il passe les dix-sept premières années de sa vie (de 3 à 20 ans) dans une institution pour personnes handicapées moteur cérébrales. Là, il découvre pourtant les joies de la vie, des joies simples et pures comme il les décrits dans ce livre autobiographique. Pour Jollien, la vie est un combat permanent. Désireux de suivre une scolarité « normale », il parvient à intégrer une école de commerce.

L’élément déclencheur qui a précipité l’écriture de son ouvrage relève d’un heureux hasard. L’auteur rentre un jour dans une librairie et tombe sur une œuvre de Platon dans laquelle il invite l’homme à « vivre meilleur » plutôt qu’à « vivre mieux ». Jollien avait alors pour projet d’étudier la philosophie. En 1997, il se rend au lycée du Collège de la Planta qui lui ouvre les portes de l’Université de Fribourg où il passe son diplôme de lettres en 2004. Entre temps, en 1999, son premier ouvrage paraît : Éloge de la faiblesse. Récompensé de plusieurs prix, traduit en de nombreuses langues, et mis en scène en 2005, Jollien peut prendre sa revanche face à tous les préjugés formulés à son encontre.

Un dialogue enrichissant
« SOCRATE : Dis-moi, Alexandre, comment es-tu venu à la philosophie ?
ALEXANDRE : Voilà qui te concerne au plus haut point. Précisément, dans ce contexte de lutte, j’ai découvert, par hasard, un ouvrage de philosophie, avec notamment deux sentences : « Nul n’est méchant volontairement », et « Connais-toi toi-même ».
SOCRATE : J’ai déjà entendu ça quelque part… 
»

Éloge de la faiblesse nous plonge dans un dialogue entre Alexandre et Socrate qui se veut personnel et attendrissant. En effet, il rend compte des joies, des doutes, des peurs et des envies de l’auteur. Ironique et franc Alexandre Jollien dédramatise l’idée commune que l’on se fait du handicap et cette « conversation à la philosophie » basée sur le modèle platonicien nous permet à nous lecteur de prendre conscience des implications physiques de cet état tout en permettant à l’auteur de répondre à ses questions intérieures.

Nous ne mesurons pas toujours le poids de notre regard sur autrui, et c’est sans chercher notre pitié que Jollien nous donne l’exemple de situations où notre inconfort ne fait que renforcer le malaise de l’autre. L’auteur explique que sa sortie du Centre (l’institut pour personnes handicapées moteur cérébral) l’a confronté à deux obstacles. Le premier étant de faire sien des usages sociaux qui lui sont étrangers et le second de ne pas laisser les rituels opérés au Centre entraver cette intégration. Supporter le regard d’autrui est un défi douloureux qu’il parvient à relever avec succès.

« SOCRATE : Alors cela voudrait dire que la pitié blesse plus que le mépris ?
ALEXANDRE : Oui, pas de pitié. Une fois de plus, je donne raison à Nietzsche. Je crois qu’il voit juste quand il condamne la pitié, l’hypocrisie ou le paraître. Chaque jour, je rencontre ce regard condescendant qui croit me faire plaisir, peut-être sincèrement, mais qui nie ma liberté et me nie ipso facto. 
»

Une vérité dérangeante

alex-jollien-fb-3302« ALEXANDRE : […] Je me rappelle toujours cet esprit rebelle à qui j’adressai ma salutation habituelle : « Sois sage. » Un jour, il me répondit à brûle-pourpoint : « Et toi marche droit ! » Cela me procura un plaisir extrême. Il m’estimait pour moi-même et n’avait pas pris de pincettes qui prennent que ceux qui me sourient béatement quand, à la caisse, je paie mon paquet de spaghettis aux herbes. Il y a des sourires qui blessent, il y a des compliments qui tuent. »

Alexandre Jollien nous met face à nous même. Ce miroir nous accompagne tout au long de notre lecture. Lorsqu’il fait le récit de son séjour dans ce Centre, nous esquissons un sourire en réalisant à quel point les résidents sont différents de nous parce qu’éloignés de la vie sociale que nous connaissons. La vie y semble simple, spontanée, honnête et nous pouvons ressentir une gêne devant tant de candeur : « quand est-ce que cette pureté nous a-t-elle quittée ? ». La marginalisation est présentée à la fois comme une force et une faiblesse. Être à l’écart de la société leur a permis de grandir loin de ses « vices », loin du mal. Cependant, il reste difficile pour nous de concevoir certains des gestes déplacés comme étant sans mauvaises intentions. Notre méfiance naturelle les excuse mais l’inconfort de la situation nous embarrasse. C’est donc, pour l’auteur comme pour toute personne atteinte d’un handicap, aussi mince soit-il, de parvenir à créer une relation avec l’autre qui ne soit pas entravée par des habitus sociaux afin de parvenir à être reconnu et estimé à leur juste valeur, sans que leur état d’handicapé ne vienne changer la donne.

Une ouverture sur la vie

Cette autobiographie se termine sur une question inévitable : Qu’est-ce que la normalité ?
Existe-t-elle ? Est-elle uniquement l’illusion à laquelle la société veut nous faire croire ? Oui, nous avons des normes et des valeurs mais à sa manière toute personne est seule dans sa solitude voire presque « marginale ». La marginalité est communément rejetée car elle fait peur, angoisse. Pourtant, elle peut être une force pour quiconque sait en jouer.

« Chacun dispose librement de sa faiblesse, libre à lui d’en user judicieusement. »

Nous fermons ce livre en sachant que tout n’est pas terminé, puisque ces questions nous accompagnent dans notre quotidien. L’ouvrage est comme une bouffée d’oxygène ou une grande claque en pleine tête, difficile de juger mais grâce à Alexandre Jollien, on parvient à se sentir homme et seulement homme, fort avec notre faiblesse.

Perrine Blasselle

Réparer les vivants : la course à la vie

Kideaz-reparer-les-vivantsHaut les cœurs ! Maylis de Kerangal a encore frappé.  L’un de ses derniers romans, Réparer les vivants, lui a d’ailleurs valu le prix « Roman des étudiants France Culture-Télérama » en 2014. L’auteur y dévoile une fois de plus sa perception de la vie à travers une histoire surprenante, que l’on se donne de lire… à cœur joie.

L’histoire débute avec trois lycéens adeptes de surf. À travers ce sport, ils cherchent le « vertige horizontal », l’adrénaline, le bonheur, ou plutôt leur bonheur. Mais, en rentrant chez eux, après la session, tout bascule. Simon Limbres, 19 ans, passe par le parebrise. Il est déclaré en état de mort cérébrale.

La mort comme tremplin à la vie

« Un patient du service est en état de mort encéphalique. Constat qui sonne comme une sentence conclusive quand pour Thomas, non, c’est un sens autre qu’elle déploie désignant au contraire l’amorce d’un mouvement, l’enclenchement d’un processus. »

Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Difficile à entendre, dur à comprendre, cette expression est un fil conducteur pour ce roman. Alors que les proches de Simon Limbres apprennent un à un la situation du jeune homme, l’émotion du texte nous transperce comme si ce drame nous arrivait personnellement. Une fois dressé le portrait de cette famille dévastée, Kerengal se joue de nous. Elle nous apprend qui sera le receveur du cœur palpitant de Simon : Claire Méjan. Une cinquantenaire, qui, étrangement, n’est pas aussi heureuse que l’on puisse croire. Un personnage dont l’attitude reste frustrante lorsque l’on sait ce qu’endure l’entourage de Simon.

Simon Limbres : nom révélateur lorsque l’on sait que les patronymes des personnages ne sont pas choisis au hasard. Se pourrait-il que notre chère écrivain lui ait dessiné son destin à travers son nom de famille ? Fort probable. Simon erre dans les limbes, ce lieu d’attente entre la vie et la mort. Mais ce n’est pas le seul Limbres. Sa mère, Marianne, est la première prévenue. Puis son père, et enfin sa petite sœur. Ce nom de famille est comme une épée Damoclès. Eux aussi sont dans les limbes, ne pouvant plus vivre comme avant après ce drame, restant dans le souvenir de la mort prématurée du garçon.

Kerangal, ou comment écrire au XXIe siècle

4341761_5_c3d2_une-illustration-de-nini-la-caille_67d7e8363d2fd704bb9b53ca2a2c3162Comment écrire à l’heure du Postmodernisme ? Cette question, déjà abordée dans un article du Gazettarium par Céleste Chevrier, donne matière à réfléchir. Il est vrai, que passer après les plus grands est un défi à relever. Arriver à leur cheville n’est pas chose aisée et arriver à leur niveau encore moins. L’innovation est de mise mais comment innover ? Kerangal a sa propre réponse. Son écriture répond clairement à notre société de consommation. Son écriture ne nous dépayse pas et le plus étonnant est qu’elle nous va bien. L’innovation ne se trouve pas forcément très loin, il suffit de regarder au bon endroit.

Dans une société où la surinformation, la communication de masse et la publicité sont les maîtres mots, les idées se perdent. C’est ce que Kerangal s’amuse à retranscrire à travers une écriture proustienne. Elle se livre à écrire des phrases interminables mais c’est sans effort que nous nous adonnons à la lecture. Pourquoi ? L’auteur écrit simplement, sans utiliser de tournures idiomatiques incompréhensibles et même si le langage médical est omniprésent ils côtoient les termes simples (mais pas simplistes) rendant la lecture fluide. Or, ce style nous est nécessaire dans une situation d’urgence comme celle qui nous est décrite. Nous sommes comme emporté au cœur de l’histoire, et nous devons garder le rythme, ne pas freiner, de peur de faire échouer cette transplantation cardiaque.

Le texte est également jonché de noms de marques vues à la télévision, entendues à la radio, défilant sous nos yeux le long des rues sur tous les panneaux publicitaires, tel Rip Curl, Oxbow, Quiksilver, O’Neill, Billabong, ou encore les incontournables Coca-Cola et Nestlé. De petits clins d’œil permettant d’ancrer l’histoire dans le réel et servant de repères à ceux qui se perdraient dans leurs pensées lors d’une description un peu trop nébuleuse.

Enfin, n’oublions pas les anglicismes ! Dans une société où l’anglais n’est pas seulement obligatoire, mais indispensable, il se diffuse dans notre langage, si naturellement que l’écrire paraît simple voire évidente. À coups de let’s go, de mecs en regular sur leur planche de surf, de rides à prendre pour se sentir vivant… Les anglicismes sont à leur place. Plus original, des musiques sont proposées par-ci par-là, tel un fond sonore qui nous aiderait à plonger dans l’histoire, où nous pourrions presque toucher les personnages, se saisissant de notre walkman dernière génération, nous écoutons Miles Davis, King of Blue ou encore Rihanna, Stay. La musique s’impose.

À cœur ouvert

reparer les vivants - kerangal« Exercitatio Anatomica de Motu Cordis et Sanguinis in Animalibus – hommage à William Harvey, premier médecin à décrire, en 1628, l’intégralité du système de circulation sanguine dans le corps humain, et désignant déjà le cœur comme une pompe à effet hydraulique, un muscle assurant la continuité du flux par ses mouvements et ses pulsations. Dans le bloc, sans s’interrompre, chacun répond : amen ! »

Le cœur meurtri, le cœur abîmé, le cœur en peine, le cœur rempli d’espoir, le cœur amoureux. Cet organe vital, vu sous tous les angles, à travers chacun des personnages de ce livre est l’essence même de tout acte engendré. Chaque personnage est décrit dans toute son humanité, avec des sentiments que le narrateur omniprésent ne nous cache pas. Les paroles des personnages se mêlent à celles de ce dernier, dont on devine les sentiments, les interrogations, voire le sarcasme.

Kerengal nous fait comprendre que tout le monde a son rôle à jouer. Il n’y a pas une seule histoire, pas un seul héros ou personnage de papier, seulement des hommes avec des parcours différents, qui un jour sont amenés à se réunir. Maylis de Kerangal nous offre un livre qui met du baume au cœur.

Perrine Blasselle

Canal hécatombe : Acide Sulfurique d’Amélie Nothomb

652001-gbL’auteur belge Amélie Nothomb nous offre, à travers ce quatorzième livre, un roman marqué à nouveau par sa plume si caractéristique, constitué de réalités dérangeantes et de héros aux noms bien spéciaux. L’écrivain a toujours été sujet de controverses et chacun de ses romans lui a valu autant de succès que de contestations. Fait intéressant : on lui a longtemps reproché de ne pas prendre assez de risques, d’aborder des thèmes qui fâchent par une approche trop simpliste, dans un style manquant de sensibilité, trop peu poignant au vue des sujets traités. En témoigne Acide SulfuriqueBiographie de la faim (2004), ou encore Stupeur et tremblements (1999).

En 2005, son roman a, une fois de plus, rencontré un succès mitigé. Alors que sa prise de risques a été valorisée, la mise en scène des sujets dits dérangeants est jugée problématique. A priori, on ne verrait rien de choquant dans sa démarche. Toutefois, associer un sujet aussi désarmant que les camps de concentration à celui de la téléréalité n’a pas fait l’unanimité auprès des critiques. Nothomb semble être le petit Calimero du roman. Quoi qu’elle fasse, son œuvre contrarie. C’est peut-être ce qui nous a plu. Son style au service d’une histoire poignante. Une histoire qui est, en réalité, une vraie prise de conscience, une dystopie qui fait écho aux monstruosités humaines, à notre capacité d’adaptation à l’horreur. Nous nous rangeons ainsi aux côtés de son ami Frédéric Beigbeder qui, fasciné par l’œuvre de l’écrivaine belgo-nippone, lui rend hommage en lui adressant quelques paroles dans son roman L’égoïste Romantique.

Une réalité dérangeante

 9782253121183« Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus : il leur en fallut le spectacle. »

Le récit traite d’une nouvelle émission de téléréalité intitulée « Concentration ». Le principe consiste à prendre au hasard des personnes pour en faire des prisonniers filmés 24h/24. Ils sont dénigrés, insultés, peu nourris, battus par les surveillants, les Kapos. La déshumanisation fait le pont entre la téléréalité et l’horreur des camps de concentrations. Tous les jours, les candidats ont pour tâche de creuser un tunnel qui n’a aucune utilité autre que celle d’entrer dans les comptes de la torture physique et mentale. Aussi, deux détenus sont exécutés quotidiennement. Dans un premier temps, ils sont choisis par les kapos, puis, pour gagner de l’audimat, le public prend le relais et désigne par vote les prochains exécutés.

Plus loin, le récit prend de l’ampleur lorsque l’héroïne, Pannonique de son matricule de détenue CKZ 114, arrive dans le camp. Elle porte en elle l’espoir de toute une génération. L’espoir d’une résistance et d’une humanité que le peuple aurait perdu. Le Kapo Zdena, l’un des personnages les plus méprisants de l’histoire, en tombe éperdument amoureux. Cet amour impossible entre le bourreau et la victime nourrit le pathos du roman. Ensemble, ils constituent la métaphore des opposés qui ne peuvent exister l’un sans l’autre : sans Mal le Bien n’existerait pas, sans peur le courage n’aurait pas lieu d’être. Tout est lié, les antagonismes fonctionnent ensemble et finalement la frontière entre deux extrêmes est bien ténue.

Les bourreaux omniprésents

La déshumanisation fait partie intégrante de cette histoire, qu’elle soit physique ou morale. Tout d’abord, elle réside dans le plaisir que prennent les Kapos à user de leur pouvoir sur les prisonniers. Si l’on se réfère à nos vieux cours de philosophie, chaque être est constitué d’un ça, d’un moi et d’un surmoi. Le surmoi serait les normes sociales que l’on nous dicte, le ça, nos pulsions refoulées, et le moi, la jonction entre ces deux instances. Il répondrait au besoin d’assouvir une partie de nos pulsions mais dans la limite des normes sociales. Les Kapos ont le « privilège » d’utiliser leur ça comme bon leur semble. Toutes leurs pulsions sensées être refoulées peuvent être assouvies dans ce roman. Ils usent et abusent de leur pouvoir à leur guise et nous nous sentons impuissants face à ce spectacle.

Puis, la déshumanisation s’esquisse en arrière-plan et s’incarne dans les créateurs de cette émission. Tout le monde semble prendre goût au vice. Après tout, il est plus facile de se nourrir des salades que l’on nous sert plutôt que de se questionner sur ce que l’on nous cache. Le rôle des organisateurs est simple : gagner toujours plus d’audience, toujours plus d’argent. Eux-seuls tirent les ficelles du jeu. Contrairement à ce que la réalité laisse paraître, les manipulateurs ne se trouvent pas devant la scène. Ceux-ci n’en sont que les pantins.

Enfin, et peut être les plus odieux : les téléspectateurs et leur mauvaise-foi. Ils se complaisent dans le voyeurisme et se protègent derrière leur statut d’individus dépourvus de pouvoir sans prendre conscience qu’ils en possèdent réellement. Nothomb montre ici que malgré ce qu’on nous laisse croire, la population dispose du plus puissant de tous : le choix.


À qui la faute ?

poulet-realite« – Spectateurs, éteignez vos télévisions ! Les pires coupables, c’est vous ! Si vous n’accordiez pas une si large audience à cette émission monstrueuse, elle n’existerait plus depuis longtemps ! Les vrais kapos, c’est vous ! Et quand vous nous regardez mourir, les meurtriers, ce sont vos yeux ! Vous êtes notre prison, vous êtes notre supplice ! »

Acide Sulfurique est une réflexion sur ce dit voyeurisme, sur ce plaisir sournois d’une population qui regarde la souffrance des autres. Elle résonne comme un appel de détresse, une prévention que chacun de nous se doit d’écouter. L’auteur, malgré les critiques houleuses, a réussi à dénoncer l’hypocrisie des Hommes et le roman d’anticipation révèle l’étendue de la bêtise humaine.

« Le sommet de l’hypocrisie fut atteint par ceux qui n’avaient pas de télévision, s’invitaient chez leurs voisins pour regarder « Concentration » et s’indignaient : Quand je vois ça, je suis content de ne pas avoir la télévision ! »

L’adage connu de tous « ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort », pourrait être ici aisément transformé en « ce qui ne nous touche pas, nous rend plus fort ». Il est vrai qu’il est bien plus facile et confortable de se placer en tant que spectateur plutôt qu’acteur. Ainsi, à cette lecture, une certaine honte monte en nous. Ne serait-elle pas à l’origine du malaise des critiques ? En effet, ce livre nous  enjoint à nous remettre en question. Sans cela, toutes tentatives de prise de conscience n’est qu’un échec, sans cela, autant recréer le spectacle du roman.

Ces paroles saisissantes nous transportent. Elles nous sortent de notre statut de spectateur pour nous pousser à nous faire violence. Et c’est en commençant par se faire violence que l’on peut changer les choses. Pouvons-nous prétendre être dotés d’intelligence si, au moment de le prouver, nous préférons rester passifs et apathiques ? C’est une des questions que soulève ce petit roman, facile à lire. Une œuvre qui s’avère être une belle leçon d’humilité ainsi qu’une réflexion autour de ce qui fonde notre humanité.

Perrine Blasselle

Les Thanatonautes ou l’apprentissage de la mort

À raison d’un livre par an en moyenne, Bernard Werber nous offre des sagas toutes plus captivantes les unes que les autres, nous transportant dans des mondes si proches mais si lointains. Mademoiselle Descubes nous en a donné un premier aperçu en mai dernier avec son article sur Les Fourmis. Aujourd’hui, nous ne nous intéresserons pas au monde souterrain, mais à un monde encore méconnu de tous : celui de la mort.

les-thanatonautes-187On reprend du début. « Thanatos », en grec signifie la divinité de la mort et « nautès » désigne les navigateurs. En somme, ces hommes seraient des navigateurs, ou explorateurs, de la mort. C’est bien joli d’étaler sa science pour expliquer l’étymologie d’un mot un peu plus compliqué que les autres, mais qui sont-ils exactement ces Thanatonautes, me diriez-vous ? Et comment peuvent-ils visiter la Grande Faucheuse ? Pour le savoir, Werber nous transporte quelques années dans le futur. Attention ; 6, 5, 4, 3, 2, 1… Décollage !

Nous sommes en 2062. L’Homme a toujours voulu tout connaître, tout savoir et tout voir. Après avoir exploré chaque recoin de la Terre, il a cherché plus loin et s’en est pris à la Lune. Mais après ? Allait-il en rester là ? Il l’aurait sûrement fait, si un groupe de chercheurs français n’avait pas souhaité atteindre l’ultime destination de tout être humain : le continent des morts.

La mort comme objet scientifique

Les pionniers de la recherche sur la terra incognita comprenaient Amandine, une douce infirmière ayant un penchant certain pour tous ceux qui défient la mort ; Félix Kerboz, un prisonnier qui encourt une peine de deux cent quatre-vingt-quatre ans de réclusion criminelle, mais surtout le premier thanatonaute ; et enfin deux grands amis : Michael Pinson, chirurgien-anesthésiste et Raoul Razorbak chercheur au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique). La bande se retrouve à faire des expériences pour visiter ce continent métaphysique. Mais sur quoi se fondent-ils pour prétendre y accéder sans perdre la vie ?

C’est là toute la richesse de ce livre. Après deux ans et demi de recherches sur la mort, l’auteur s’est lancé dans son écrit. Alors il se fonde sur tout : le livre des morts égyptien, celui des morts tibétain, la mythologie sud-africaine, mésopotamienne, australienne, celte, rosicrucienne… Bien entendu, les écritures bibliques, coraniques, la Thora ou le Zabur sont utilisées. Mais aussi les philosophies bouddhiste, chinoise ou encore persane. Rien ne semble avoir échappé à l’auteur.

Des tabous et des hommes

020« C’est là d’ailleurs que j’entendis pour la première fois la fameuse expression: « Ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers. » Je n’avais que huit ans mais je ne pus m’empêcher de penser : « Alors là, tout autour, il ne reste que les mauvais ? » »
Michael Pinson nous prend sous son aile à travers ses questionnements et ses idées sur le sujet intangible qu’est la mort. Il s’exprime sur ce qu’on n’a jamais osé dire tout haut, ce qu’on n’a jamais osé penser. Au fur et à mesure que l’histoire avance, on en apprend un peu plus sur cette inconnue. On voit à quel point l’Homme a pris à cœur ce sujet depuis des milliers d’années. Cela peut paraître logique, puisque ce voyage est le dernier de chaque être humain. Chacun le voit donc à sa façon : il peut être une libération, une crainte ou un passage vers une vie postérieure. Quoi qu’il en soit, la mort fait partie des questions existentielles de l’Humanité.

En pleine lecture, on est surpris par le discours cohérent des chercheurs. L’emploi de termes scientifiques parfois même liés à la mythologie nous déroute : « Et si c’était la solution ? ». Comme par exemple cet extrait qui prend ses sources dans le Livre des morts Tibétain :
« Chapitre 155 – MYTHOLOGIE TIBETAINE
Vibration : Tout émet, tout vibre. La vibration varie selon le genre.
Minéral : 5 000 vibrations par seconde.
Végétal : 10 000 vibrations par seconde.
Animal : 20 000 vibrations par seconde.
Humain : 35 000 vibrations par seconde.
Âme : 49 000 vibrations par seconde.
Au moment de la mort, le corps astral se sépare du corps physique car il ne peut supporter l’abaissement des vibrations de son enveloppe charnelle.
Enseignement du Bardo Thödol
Extrait de la thèse La Mort cette inconnue, par Francis Razorbak. »

Levons l’ancre

3453012969_984f9c50fdN’ayant rien de plus concret sur ce qu’il y a après la vie, on accepte leur vision de la mort. La manière dont est tourné le récit nous permet de concevoir que l’âme se rattache à son corps par une espèce de cordon ombilicale et vogue à la vitesse de la pensée dans l’univers pour atteindre un territoire en forme d’entonnoir.
Nous sommes présents du début à la fin, nous ressentons leurs angoisses avant chaque décollage, leurs frayeurs à chaque contretemps. Finalement, il y a un peu de ces explorateurs de la mort en nous.

En fin de compte, c’est comme si nous lisions un livre d’Histoire, que nous étions en 2062 et que nous disions à notre camarade de classe : « Tu arrives à t’imaginer qu’il y a cinquante ans, personne ne savait ce qu’il y avait après la mort ? ». Au fil des pages on se surprend à se questionner sur l’après, à accepter que nous ne sommes que de passage. Mais bizarrement, ce livre sur la mort nous fait aimer la vie.

Perrine Blasselle