Britannicus de Racine : une mise en scène intelligente et joyeuse !

jaq-britannicusDepuis le 21 février 2014 et jusqu’au 2 mars 2014, Jean-Louis Martinelli met en scène, au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, l’une des pièces les plus connues de Racine : Britannicus. Depuis son succès retentissant au Théâtre Nanterre-Amandiers l’an dernier, la pièce se produit dans toute la France. Et après Le Roi Lear de Shakespeare, dans la grande salle, le TNP nous offre la chance d’assister à la renaissance d’une des plus belles tragédies raciniennes.

Britannicus qui est-ce ?

Pour ceux qui ne connaissent pas cette tragédie racinienne, en voici un court résumé. Britannicus est le fils légitime de l’empereur Claude. Après la mort de la mère de Britannicus, Claude se remarie avec Agrippine qui a un fils appelé Néron. Elle manipule si bien l’empereur qu’il nomme Néron héritier à la place de Britannicus avant d’empoisonner son mari. Une fois sur le trône, Néron obéit à sa mère et se comporte comme un bon roi jusqu’au moment où il tombe amoureux de Junie, elle-même amoureuse de Britannicus. Jaloux de cet amour et voulant s’affranchir de l’autorité maternelle, il essaie de contrarier son demi-frère dans ses amours alors qu’Agrippine y est favorable. Finalement, il échoue et décide de faire assassiner Britannicus en l’empoisonnant, commettant ainsi son premier forfait.

Des acteurs qui transcendent les codes tragiques

Avant de commenter la mise en scène, il revient de rendre hommage aux acteurs qui déclament parfaitement les alexandrins raciniens et leurs donnent corps. On sent que les acteurs vivent et ressentent sincèrement les vers qu’ils disent.

On a souvent accusé les metteurs en scène de trop vouloir représenter le furor (déchaînement des passions) sur scène, tombant ainsi dans l’hyperbole et l’exagération à outrance ; ou alors de vouloir monter la pièce dans un style très classique, donnant un côté trop déclamatoire à la pièce avec des personnages figés se contentant de réciter des alexandrins.

Jean-Louis Martinelli a réussi à trouver un juste équilibre entre les deux. Il respecte les codes tragiques en proposant une mise en scène a priori figée. Les acteurs se déplaçant finalement assez peu lorsqu’ils parlent, la mise en scène paraît uniquement déclamatoire, et pourtant les acteurs se déplacent. Chacun occupe un espace qui lui est propre. Agrippine est placée surtout à gauche de la scène, symbole d’un passé dont Néron veut s’affranchir. Junie est surtout à droite de la scène, comme semblant symboliser la chute en avant de Néron. Cette dernière se retrouve d’ailleurs souvent acculée contre le mur, accentuant son statut de victime. Plus il avance vers elle et plus il s’éloigne de son passé glorieux et se dirige vers la folie. D’ailleurs, Junie n’est qu’une seule fois sur le côté gauche de la scène: lorsqu’elle fuit Néron qui lui avoue son amour. Elle franchit le petit impluvium (bassin d’eau au centre d’un atrium, pièce centrale d’une maison dont le toit est ouvert en son centre) au milieu de la scène comme pour se laver et se purifier de l’aveu de Néron et essayer de marquer une distance entre elle et lui. La distance est telle que l’empereur mettra du temps avant de se rendre de l’autre côté de la scène. Néron, cerné entre ces deux femmes qui représentent pour lui son passé (sa mère qui avait le contrôle) et son avenir (l’amour pour Junie qui lui permet de quitter l’emprise de sa mère) circule sur toute la scène comme tiraillé entre son envie de rester vertueux (le passé) et sa volonté de succomber à ses passions nouvelles (avenir).

BRITANNICUS (Jean Louis MARTINELLI) 2012

Cette tension scénique entre son passé vertueux et ce possible avenir monstrueux est surtout visible à l’acte IV. Depuis la fin de la scène d’exposition dans laquelle Agrippine annonce son déclin et les futures folies de l’empereur, le plateau central de la scène tourne très lentement dans le sens des aiguilles d’une montre, semblant marquer le début de la descente aux enfers de Néron. La « machine infernale » chère à Cocteau est mise en route, mais très discrètement, sans que cela n’affecte le jeu des acteurs. Puis arrive l’acte IV, celui-là même qui achève la transformation de Néron et qui précipite le dénouement de la pièce que cette rotation prend toute son ampleur.

Lors de l’entretien entre Agrippine et Néron (IV,2), le trône de Néron est à droite sur le plateau tournant. A ce moment là, Néron refuse d’écouter sa mère, puis la chaise se dirige petit à petit vers la gauche au fur et à mesure que le discours d’Agrippine convainc Néron de renoncer à son projet. Cette scène marque l’apogée de la puissance d’Agrippine qui domine son fils assis sur le trône. Par ses discours, elle l’attire à elle avant de prendre elle-même place sur le trône et l’assujettir a priori définitivement, comme elle s’en vante à l’acte suivant.

Ainsi, les acteurs se déplacent entre leurs tirades, occupant un espace qui les symbolisent. Les symboles sont d’ailleurs très présents tout au long de la pièce, comme le fait que Junie soit le seul personnage vêtu d’un blanc rappelant sa pureté et son innocence ou le mur en briques au fond de la scène dont les briques se démembrent quelque peu au début de l’acte III pour annoncer la début de la fin d’un règne serein. D’ailleurs, au dernier acte Néron siègera sur son trône, juste devant ce mur, semblant s’affirmer et être prêt à régner seul et prendre ses propres décisions dans un monde qui s’effiloche sous ses coupables actions.

Jean-Louis Martinelli glisse subtilement des clés pour mieux comprendre la pièce, ce qui ne l’empêche pas pour autant de livrer sa propre interprétation de la pièce que les comédiens s’approprient.

Une véritable appropriation de la pièce

BRITANNICUS (Jean Louis MARTINELLI) 2012Les acteurs, bien qu’excellents, sont pour la plupart trop vieux pour leur rôle. Néron, Britannicus et Junie sont censés être de jeunes adolescents de moins de vingt ans alors que là, chaque acteur a au moins trente ans. On s’accommode assez facilement de ce décalage déroutant au départ mais le jeu d’Anne Suarez en Junie dénote un peu. Du haut de ses trente-six ans et de sa voix grave et assurée, elle campe mal une Junie jeune et effrayée devant Néron. Jean-Louis Martinelli, en prenant des acteurs plus vieux a décidé de mettre de côté l’aspect frêle et hésitant des jeunes amoureux. Ils apparaissent beaucoup plus sûrs d’eux et de leurs choix, ce qui les rend plus tragiques que pathétiques. Ils semblent plus assumer leurs choix qu’en être victimes, rendant ainsi le public moins compatissant, ce qui nous paraît dommageable. En revanche, Grégoire Oestermann joue un Narcisse un peu dandy – il est celui qui porte les vêtements les plus modernes – et qui dans sa démarche même inspire la nonchalance qui lui fait préférer le désordre à l’ordre. Il semble errer dans cette pièce comme un trublion discret, on ne sait jamais ce qu’il pense sinon qu’il est content de lui et de ses manigances, notamment au moment où il se regarde dans l’eau de l’impluvium (ce qui interpelle le spectateur érudit qui pense immédiatement au Narcisse amoureux de son reflet, sauf que bien qu’ayant le même nom, il s’agit de deux personnages différents, cette confusion dérange quelque peu selon nous).

L’une des thématiques évidentes de la pièce est le lien ambigu qu’entretient Agrippine avec son fils. Elle veut qu’il règne mais qu’il lui obéisse, elle veut qu’il n’aime qu’elle et qu’il n’écoute qu’elle. Elle souhaite garder son emprise sur un Néron, présenté par Jean-Louis Martinelli, comme un empereur infantilisé. Dans la pièce, peu de choses sont dites sur le rapport de Néron à sa mère, sinon qu’il cherche à s’affranchir de son autorité. Ainsi, le metteur en scène a décidé d’accentuer ce côté adolescent rebelle pour faire de Néron, un personnage comique par sa relation avec sa mère. Eh oui, Martinelli réussit à nous faire rire devant Racine avec une mise en scène tout à fait sérieuse et cela est une vraie prouesse ! Cet adolescent rebelle boude sa mère et fait la moue pour ne pas l’écouter, lui tourne le dos de manière très grossière quand elle le réprimande et finit par lui sauter sur les genoux lorsqu’ils se réconcilient, etc. Cette idée de faire de Néron un adolescent rebelle est absolument remarquable et pleine d’audace dans une tragédie que les metteurs en scène ont souvent trop peur de dénaturer de peur de s’attirer les foudres des puristes. Son pari audacieux est donc réussi, car les gens rient ou sourient de bon cœur sans que cela pose problème. La mise en scène est plutôt bien dosée pour ne pas être caricaturale, d’autant plus que cette lecture est pertinente.

Cette pièce continue sa tournée en France et nous vous conseillons vivement d’aller la voir au TNP, si ce n’est pas déjà fait, avant qu’elle ne quitte notre région ou de vous y rendre dans une autre ville car vous en ressortirez bluffés et admiratifs, comme nous.

Rémy Glérenje

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L’amour si beau e(s)t pourtant si cruel au TNP !

IMG_2536.CR2IMG_2536.JPGIMG_2537.CR2IMG_2537.JPGIMG_2538.CR2IMG_Qui dit Saint-Valentin dit article sur l’amour ! Mais quel amour ? Sur l’amour au théâtre ! Depuis le 29 janvier et jusqu’au 21 février, au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, l’amour est à l’honneur. Dans la salle Jean Bouise au petit théâtre, se joue Le triomphe de l’amour de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, mis en scène par Michel Raskine.

Une fable atemporelle et cruelle

« Puisse l’amour favoriser mon artifice ! »

Jouée pour la première fois le 12 mars 1732 au théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, la pièce fut très décriée au soir de la première à cause de son histoire invraisemblable. Marivaux situe l’action à l’époque de la Grèce antique, mettant en scène une princesse spartiate – ce qui n’est pas trop choquant – mais qui se déguise pour séduire. Or, cela n’est pas considéré comme vraisemblable par la société de l’époque. Pourtant, les autres soirs, la pièce connaît un grand succès, une fois l’a priori de l’invraisemblance laissé de côté. La pièce est d’ailleurs si drôle qu’elle est aujourd’hui l’une des pièces les plus jouées de Marivaux. Alors pourquoi tant de succès ?

L’intemporalité de la pièce en fait sa force. Une histoire d’amour qui a peu de chance de réussir a toujours eu du succès, et en aura toujours… En effet, Léonide, princesse de Sparte, est amoureuse d’Agis qui n’est autre que l’héritier légitime du trône qu’elle occupe et que son grand-père s’était chargé d’usurper. Infortuné et recueilli par le philosophe Hermocrate et sa sœur Léontine, il est élevé dans la haine de la princesse. Elle décide donc de se déguiser en homme pour prendre des leçons auprès d’Hermocrate et s’infiltrer dans sa maison pour se rapprocher d’Agis. Évidemment, le philosophe et sa sœur, qui vivent dans une retraite presque totale, ne voient pas d’un très bon œil l’arrivée d’un jeune homme dans leur maison. Léonide, déguisée en homme sous le nom de Phocion, entreprend de séduire Léontine qui jusque-là se refusait à l’amour. Elle/il lui explique donc qu’elle/il l’aime d’un amour vertueux et qu’elle/il n’attend de sa bien aimée qu’un moyen de l’aider à faire disparaître cette passion coupable née au nom de la vertu. Par ce subterfuge, elle brise la résistance de la vieille acariâtre avant de rencontrer son frère et de le piéger grâce au même stratagème. Dissimulant de nouveau sa véritable identité, elle lui avoue être une femme et s’appeler Aspasie. On s’y perdrait presque ! Bref, Léonide/Phocion/Aspasie soudoie ensuite les serviteurs du philosophe pour qu’ils l’aident à séduire tout le monde.

Elle réussit dans son entreprise et leur promet à tous trois le mariage ! Mais ils découvrent la supercherie. Elle est obligée de se dévoiler, d’expliquer que si elle les a tous trompés c’était pour rendre son trône à Agis en en faisant son époux afin qu’ils règnent ensemble.

IMG_2536.CR2IMG_2536.JPGIMG_2537.CR2IMG_2537.JPGIMG_2538.CR2IMG_« C’est pour vous que j’ai trompé tout le monde ! »

Le thème de la manipulation amoureuse rend cette pièce intemporelle. De tout temps les manipulations amoureuses ont excité les curiosités, et dans un monde où tout se joue de plus en plus sur les réseaux sociaux, la manipulation est devenue reine. On choisit ce qu’on « partage », ce qu’on montre, ce qu’on ne montre pas, à qui on le montre ou non. On peut plus facilement mentir sur son âge, son physique, ses qualités ou ses intentions, notamment sur les sites de rencontres.

Seulement cette manipulation est dangereuse. Et dans cette pièce elle est particulièrement cruelle. Dangereuse, car si l’identité de Léonide est découverte, ou si Agis la refuse une fois qu’elle lui aura dit qui elle est, alors c’est la mort qui l’attend. Elle joue un jeu dangereux qui, s’il réussit, sera d’une cruauté infinie pour ses victimes. Hermocrate qui refusait l’amour et ne voulait pas en entendre parler se retrouve piégé et sera humilié par Léonide à qui il aura offert son cœur. Elle triomphera de lui dans sa propre maison en le gratifiant d’un cruel : « Au reste, vous n’êtes point à plaindre, Hermocrate ; je laisse votre cœur entre les mains de votre raison. » Lui qui avait enfin arrêté de privilégier la raison s’y retrouve renvoyé. Pour Léontine, le mal est encore pire puisqu’elle découvre qu’elle est tombée amoureuse, non pas d’un homme, mais d’une femme, ce qui représente le comble de l’horreur pour elle comme le lui fait remarquer Léonide avec beaucoup de mépris dans cette mise en scène : « Pour vous, Léontine, mon sexe doit avoir déjà dissipé tous les sentiments que vous avait inspirés mon artifice. » Michel Raskine ne mise pas sur les réseaux sociaux pour moderniser sa pièce. Le côté cruel de la comédie est très bien représenté et explicité par des choix de mise en scène bien réfléchis.

« C’est qu’il se passe des choses émerveillables »

Une mise en scène moderne très audacieuse et intelligente, car libre !

Le Triomphe de l’amour de Marivaux, mise en scène Michel RaskAvant de parler de la modernité de la mise en scène, il faut revenir au texte de Marivaux qui ne comporte quasiment aucune didascalie. Il est intéressant de noter que dans cette pièce en trois actes, il n’y a aucune indication spatiale, il est juste précisé dans l’avant texte que « la scène est dans la maison d’Hermocrate », alors que la première réplique de la pièce commence par : « Nous voici, je pense, dans les jardins du philosophe Hermocrate. » Puisqu’il n’y a plus aucune précision sur l’endroit où se déroule la pièce ensuite, Michel Raskine décide de prendre une première liberté de mise en scène en alternant les lieux d’action. Tantôt la scène se situe dans les jardins d’Hermocrate, tantôt dans la maison et dans différentes pièces selon les personnages. Le décor est composé de trois éléments : un mur qui pivote, et qui selon le côté qu’il présente nous situe dans la maison ou dans les jardins, un escalier et un rideau, qui permet de distinguer les pièces et surtout les moments d’entretiens privés. La pièce est écrite de telle façon que le personnage de Léonide/Phocion/Aspasie est le seul des quatre protagonistes à se retrouver seul en scène avec Hermocrate, Agis, et Léontine jusqu’à la fin de l’acte II. Et seules trois scènes au dernier acte font se rencontrer les personnages seuls sans la princesse de Sparte. Chacun des trois personnages se retrouve dans cette mise en scène avec un espace qui lui est propre :

Agis rencontre toujours Phocion/Aspasie (il ne découvrira qu’à la fin qu’il s’agit de la princesse) dans les jardins, reprenant ainsi le topos littéraire des jeunes amants qui vivent leur amour dans la nature.

Léontine rencontre Phocion dans les jardins puis s’entretient en privé avec lui ; c’est à ce moment là que Phocion lui dévoile son amour. Les entretiens suivants se feront toujours dans la maison, c’est-à-dire dans un lieu qui n’est pas vraiment intime. En effet, les gens viennent interrompre leur discours comme si l’espace privée de Léontine était la maison, mais une maison qui ne lui offre pas d’intimité et donc peu de liberté au final. Si bien qu’à la fin, elle doit quitter la maison pour vivre son amour, comme si la maison empêchait l’amour d’évoluer.

Il en est de même pour Hermocrate, qui est lui aussi associé à la maison, mais qui dispose d’une plus grande intimité. Les entretiens qu’il a avec Phocion/Aspasie s’arrêtent quand il décide lui-même d’y mettre un terme, et non pas à cause d’une interruption. Il isole même Phocion/Aspasie à l’intérieur de la maison en tirant un rideau, donnant ainsi l’impression qu’il s’entretient avec lui dans une sorte de bureau qui représenterait la retraite austère de ce philosophe. Il ne se rend pas compte qu’en agissant ainsi il invite le piège de l’amour dans son repère philosophique, et que c’est grâce à une habile manipulation de la vertu philosophique que Phocion/Aspasie réussit à le piéger.

Le Triomphe de lÕamour de Marivaux, mise en scne Michel Raskine

La mise en scène de Michel Raskine est intéressante, car en donnant un espace bien particulier à chaque personnage il fait de la maison un lieu essentiel des relations – rejoignant ainsi l’idée de Marivaux qui faisait se dérouler la pièce dans la maison uniquement – dont les murs ne cessant de bouger tombent petit à petit, à chaque entretien avec Phocion/Aspasie. Ce décor mouvant se déconstruit petit à petit et est de moins en moins imposant à mesure que l’amour s’insinue dans cette maison. À mesure que l’amour grandit chez les personnages, ceux-ci sortent du lieu auquel ils sont rattachés. Ainsi, les derniers entretiens entre Phocion/Aspasie et Hermocrate et Léontine se font dans les jardins, lieux propices à l’amour. En les déplaçant et en repoussant les murs, la princesse de Sparte réussit à les faire chavirer et même à les persuader de quitter définitivement la maison pour se marier. La maison, symbole d’austérité et d’annihilation des passions disparaît progressivement pour ne revenir qu’à la fin de l’acte III et devenir finalement le lieu de la fin de l’artifice et du triomphe de Léonide. Elle obtient Agis et humilie le philosophe et sa sœur dans leur propre maison.

L’intelligence de la mise en scène se ressent aussi dans d’autres éléments que le décor. Les personnages évoluent sur scène mais aussi sur les côtés de la salle, voire en hauteur et parfois même derrière les spectateurs, plongeant le public dans une immersion totale. L’immersion est prolongée par le jeu des deux acteurs qui jouent Dimas, le jardinier, et Arlequin, le valet d’Hermocrate. Tous deux, par leurs mimiques et leurs déplacements – une fois encore tirés de l’esprit espiègle de Michel Raskine – donnent un côté fou-fou à la pièce qui n’en manque déjà pas, notamment quand ils imitent les animaux dont ils parlent ou quand ils commencent à mimer des relations suggestives auprès de Phocion/Aspasie ou de sa servante Corine. Le jardinier – présenté comme un rustre qui multiplie les fautes de langage comme lorsqu’il veut faire chanter la princesse Léonide et Corine pour garder le secret sur leurs identités : « Alles n’osont approcher, dites-leur que je sis savant sur leus parsonnes. » – s’adresse au public pour lui dire la « fin de l’ak 1 » ou « Entrak ». De même, la télévision allumée pendant l’entracte avec Dimas, qui reste en scène pour la regarder ou les costumes très modernes, austères et noirs au début, et qui deviennent colorés (apparition de la couleur de la passion, le rouge) une fois les trois habitants de la maison tombés dans le piège de l’amour, participent à entretenir une proximité avec le public rendant la pièce drôle et sympathique.

photo-d-rLes lycéens – qui souvent font la moue quand leur professeur les oblige à aller au théâtre – riaient de bon cœur et semblaient convaincus par cette mise en scène et la prestation. Et ce malgré la fin très solennelle et triste donnée à la pièce par la sortie des acteurs rajoutée par Michel Raskine. Marivaux conclut son texte sans donner d’ordre de sortie ni préciser aucune attitude. La pièce pourrait se terminer sur les paroles de Léonide, mais Michel Raskine a décidé de faire sortir les personnages tous réunis sur scène pour la première fois. Une fois que Léonide a rendu le cœur d’Hermocrate à sa raison, il la fixe plein de rage puis s’en va d’un pas lent, sans dire mot et bouillonnant d’une rage qu’il ne peut montrer s’il veut conserver encore un peu de sa dignité de philosophe. Elle s’adresse ensuite à Léontine avec mépris, puis prend par la main Agis et sort avec lui le présenter à ses futurs sujets. Dimas et Arlequin sortent sans prononcer aucune parole mais en effectuant une petite pirouette qui dédramatise légèrement la scène. Puis c’est Léontine qui, toujours debout, seule au milieu de la scène, enlève ses gants, l’air grave et sévère, puis se dirige lentement désabusée vers une porte au fond de la scène, l’ouvre. De la lumière jaillit, elle hésite et finalement sort. Et enfin, c’est Corine qui, témoin de tout l’artifice de sa maîtresse, clôt ce « triomphe de l’amour » sur la raison et la haine laissant meurtris deux personnes qui après avoir méprisés l’amour s’y étaient abandonnés et qui n’y croiront malheureusement plus jamais !

En ce 14 février 2014, le Gazettarium vous souhaite une bonne Saint-Valentin et vous invite à ne pas vous laisser tromper par des feinteurs et à continuer de croire en l’amour, même s’il s’est déjà montré cruel par le passé.

Rémy Glérenje

Nos femmes, elles nous rendent fous !

Depuis le 24 septembre et jusqu’au 19 janvier se joue, au Théâtre de Paris, la pièce d’Eric Assous intitulée Nos femmes, mise en scène par Richard Berry qui partage l’affiche avec Daniel Auteuil et Didier Flamand.

Richard Berry et Eric Assous en sont à leur quatrième collaboration après les films L’immortel, La boîte noire et Moi César, 10 ans et demi, 1m39, avec Assous à la plume et Berry à la réalisation. Cette fois-ci, ils ont mis leur talent en commun pour la pièce Nos femmes avec Berry non pas à la réalisation mais à la mise en scène. Le rendu est stupéfiant !

Habituellement mis en scène par Jean-Luc Moreau, Eric Assous a été bien inspiré de travailler avec Richard Berry qui, par-delà la mise en scène, porte le texte avec brio !

Nos femmes

Le texte est effectivement totalement au service des acteurs, qui se subliment en l’interprétant. Pour cette pièce, Eric Assous, si friand d’intrigues amoureuses, a écrit un texte pour des hommes, aucune femme n’est présente sur scène. Quand on sait qu’il a obtenu en 2010 le Molière du meilleur auteur français pour L’illusion conjugale, on ne peut que comprendre que les relations hommes/femmes soient un de ses thèmes favoris. D’ailleurs, malgré leur absence scénique, elles sont partout présentes : dans le titre, dans un tableau absolument magnifique dans l’appartement de Max, et dans le texte… Car ce sont les femmes, leurs femmes qui vont permettre à ces trois amis de très longue date de se redécouvrir et de se dévoiler les uns aux autres.

L’ouragan d’une vieille amitié

Trois amis doivent se retrouver à 21h pour une partie de cartes. Les deux premiers, Paul (Daniel Auteuil) et Max (Richard Berry), attendent Simon (Didier Flamand) qui arrive à 21h50. En attendant l’arrivée de Simon, on découvre la personnalité de Paul, introverti, qui ne prend jamais position et recherche perpétuellement des compromis. Puis celle de Max, très cartésien, sûr de lui, autoritaire et qui n’aime que « des chanteurs morts », que le public prend plaisir à écouter de temps en temps tout au long de la pièce. À travers leur dialogue, on apprend que Simon et sa femme Estelle se disputent souvent, et c’est à ce moment là qu’arrive Simon en annonçant une terrible nouvelle : il vient d’étrangler sa femme ! Cet événement crée une petite tempête au sein du groupe d’amis. Que faire ? Le dénoncer, mentir pour le couvrir ou ne rien faire ? Simon leur demande de mentir sur son heure d’arrivée, pour ne pas qu’il soit accusé. Paul est prêt à accepter, Max non et s’en suivent donc plusieurs débats. Simon joue la carte de la compassion et de l’amitié, ce qui fonctionne sur Paul qui est prêt à l’aider « parce que c’est Simon quand même ! ». Et Max qui refuse catégoriquement. Simon s’effondre sous l’effet de l’alcool qu’il a ingurgité suite à son évanouissement et le rideau tombe, clôturant ainsi  la première partie.

La deuxième partie commence alors que Simon est couché dans la chambre, Paul et Max sont seuls en scène et la pièce atteint son paroxysme. D’engueulades en révélations, de discussions d’une femme à l’autre, les deux amis explosent et se disent leurs quatre vérités, ce qui les amène à se confier l’un l’autre et à faire tomber les masques.

Une interprétation magistrale

Nos femmes 2Cette deuxième partie prouve, si besoin était, que Richard Berry et Daniel Auteuil sont d’immenses comédiens. Pour son retour sur les planches, après sa performance dans l’École des femmes, en 2008, Daniel Auteuil est tout simplement génial. Paul, son personnage, hésitant et introverti, pète littéralement un câble une première fois pour dire ses quatre vérités à Max, qui prend une mine de chien battu hautement caricaturée pour tenter de l’attendrir ; et une seconde fois, qui le mène encore plus loin dans l’excès et la colère, lorsqu’il devient comme un fou suite à un appel de sa fille, Pascaline. Il réagit avec la même violence qu’il reprochait à Simon. D’abord calme et discret, il devient hystérique !

Le personnage de Richard Berry est plus modéré, car il maîtrise mieux ses nerfs que Paul et ne tombe pas dans l’excès comme son compère, mais son jeu est d’une justesse incroyable, passant du rire, au regard du petit enfant fautif. Et puis, voir Richard Berry danser et chanter du NTM c’est juste prodigieux ! Une belle preuve d’auto-dérision.

Didier Flamand, lui, redonne un élan à la pièce à chaque apparition par son charisme et son personnage excentrique et haut en couleurs.

À la fin de la pièce, Max devient modéré, tandis que Paul explose et s’en prend à Simon qui reste passif, comme s’il devenait lui-même spectateur de ce qu’il avait déclenché. Dans cette pièce, les rôles sont en permanence inversés.

Un ouragan qui envoie tout valser

Eric Assous, en ne représentant pas de personnages féminins sur scène, rompt avec ses habitudes. Richard Berry, dont le personnage de Max incarne la rigueur, la droiture et « l’homme qui n’aime que des chanteurs morts » se met à danser sur du rap. Daniel Auteil, dont le personnage de Paul incarne le consensus et le calme devient hystérique et presque violent. Didier Flamand, dont le personnage de Simon incarne l’excentrisme et l’hédonisme se retrouve être le plus en phase avec lui-même. Alors qu’on le pense déphaser, voire amoral, on se rend compte qu’il est sûrement le plus sain des trois et celui qui incarne le mieux l’amitié.

Si les femmes ne sont pas présentes sur scène, ce sont pourtant elles qui vont anéantir cette amitié. Simon en tuant sa femme se rend compte que ses amis ne sont pas si prompt à l’aider, en particulier Max. Paul qui est lâche et a peur de vexer, est, dans un premier temps, prêt à l’aider bien qu’il ait du mal à le comprendre avant de basculer dans la haine et la violence après un coup de téléphone de sa fille et d’un autre passé à sa femme. On se rend compte que la situation qu’il décrit comme idyllique est loin de l’être. Quant à Max, qui semble être une personne détachée et aigrie, on découvre qu’il est marqué par son divorce et qu’il est très sensible à tout ce qui rend les histoires de couple conflictuelles. Toutes les images que nous avons des personnages et que les autres personnages ont de leurs amis sont remises en question en une soirée, à travers l’analyse qu’ils font de leurs vies conjugales.

Cette histoire, même si elle brise une amitié vieille de plus de 35 ans, est salvatrice pour les personnages de Paul et Max qui à la fin de la pièce décident de prendre leurs vies en mains. Finalement, Simon est le seul à presque tout perdre et alors qu’il semble le plus dans le besoin, c’est finalement Simon qui aide ses amis qui ne le sont plus vraiment…

Même le public n’y résiste pas

Nos femmes 3Le public ne s’y trompe pas et comprend très bien cette réflexion sur l’amitié dissimulée derrière le masque de la comédie. D’ailleurs, les comédiens ont vraiment communié avec les spectateurs : Richard Berry et Daniel Auteuil s’arrêtant dans leur dialogue pour savourer les applaudissements du public répondant à une réplique, des dialogues parfois faits face au public afin de l’inviter à entrer dans cet univers intime et burlesque, des sourires complices entre eux aux vues des réactions du public rendent cette pièce chaleureuse et amicale.

Un lien se crée entre acteurs et spectateurs, une complicité s’installe pour ensuite laisser place à des sourires sincères des acteurs au cours des cinq rappels que le public, entièrement debout pour la standing ovation, réclame.

Si vous voulez découvrir quelles sont les limites de l’amitié, laissez-vous envoûter par ces acteurs phénoménaux et venez les applaudir au Théâtre de Paris jusqu’au 19 janvier.

Rémy Glérenje

Le jugement du début de la fin : Une tragi-comédie historique !

Maison d'elliot

Les 22 et 23 novembre à Couzon au Mont-d’or et le 30 novembre aux Asphodèles de Lyon, la Maison d’Elliot présentait sa dernière création, Le jugement du début de la fin. Première pièce écrite par Clémentin Dubrenyi (pseudonyme unique pour deux co-auteurs) et première mise en scène pour Clément Szebenyi. Ce spectacle renoue avec la tradition de la Maison d’Elliot qui était de créer des comédies décalées. Après Le Frère aîné de Vampilov et Les ombres de Peter Pan d’après J.M. Barrie, la Maison d’Elliot nous présente une création drôle et pleine de folie.

« Au départ, l’idée était de faire une pièce drôle avec un sujet sérieux et on s’est dit : « Tiens pourquoi pas la mort ? Ah ouais ! Ouais la mort c’est marrant ! » » Clémentin Dubrenyi

Le procès de l’humanité

SocrateLa pièce organise le jugement de l’être humain et de ses pêchés. Un homme, Stanley Lambda, meurt et se retrouve malgré lui le représentant de la race humaine. Comme son nom de famille l’indique, Stan est un personnage banal qui n’a rien fait de particulier, il n’a fait que vivre sa vie, il est comme tout un chacun.

Pourtant, il a été choisi pour nous représenter, il est mort pour se faire juger. Mais où et par qui ? La Mort, après un long monologue sur le cycle de la vie toujours identique, vient chercher un Stan qui ne comprend pas qu’il est mort et encore moins ce qui lui arrive. Nous non plus, nous ne le savons pas, nous le comprenons lorsqu’il est sur la barque de Charon et que la Mort se prend pour un pirate. Elle ne lui parle pas et le laisse sur le rivage. C’est ici qu’il rencontre quatre habitants qui vont lui apprendre qu’il sera jugé pour tous les pêchés des hommes, ce qui révolte Stanley qui ne se sent pas représentatif de la race humaine. Se pose alors une question : un seul homme peut-il représenter toute l’humanité ?

Des personnages hauts en couleurs

« On s’est bien marré, on s’est même parfois auto-censuré, en se disant : « Oula ! Non, là on va trop loin, on va les perdre« .

On avait commencé à répéter cet été, beaucoup de personnes ont eu un déclic très tard dans l’année et là c’était du pain béni. On s’est vraiment beaucoup amusé. » Clémentin Dubrenyi

CesarLa réponse à cette question sera la base de la prise de conscience de Stanley qui sera aidé dans cette tâche par Socrate, présenté comme un alcoolique, aimant la bonne chère et dont le passe-temps favori est de nourrir les pigeons. Clémentin Dubrenyi nous ont confié qu’au moment de l’écriture, ils voulaient donner une dimension philosophique à la pièce et que le personnage de Socrate leur a semblé évident. Comme la philosophie aide à mieux comprendre le sens de la vie, le philosophe aide l’homme perdu à mieux comprendre ce qui lui arrive. Ce Socrate est d’ailleurs construit comme un hommage à leur professeur de philosophie, dont ils se sont inspirés pour façonner ce personnage qui guide les âmes perdues vers la connaissance.

Les juges du malheureux Stan sont un Jules César bling-bling, un Louis XVI pompeux, parlant haut et avec un égo surdimensionné, un Jésus-Christ misanthrope et une Jeanne d’Arc complètement obnubilée et pénétrée par Dieu.

Tous ces personnages sont hilarants : Jules César cherchant à s’affirmer devant l’oubli dont il est victime, Louis XVI essayant de tout contrôler en bon monarque absolu et en perpétuelle opposition avec son homologue romain. Jeanne D’arc paraît comme une adolescente un peu trop pieuse qui parle avec Dieu par télépathie, et on sent que si pour certains les voix de Dieu sont impénétrables, Jeanne d’Arc y pénètre… Jésus-Christ, à l’inverse, fait une espèce de crise d’adolescence : il se rebelle contre le statut de messie que lui a imposé son père et passe son temps à remettre en question ses propres miracles et sa propre pensée, qu’il aurait prononcée pour rigoler et surtout en étant bourré… Les co-auteurs ont voulu inscrire les personnages dans notre époque. Bien que morts, les personnages ont continué à vivre dans cet autre monde et ont donc évolué, comme Jésus-Christ qui est le contraire de ce qu’il était ou Louis XVI qui a une minerve et César qui porte des Ray Ban.

Le procureur de ce procès, en la personne de Margaret Thatcher, affiche sa détermination et sa rigueur à condamner l’accusé qui est défendu par un Martin Luther King chantant du gospel et ayant fait un rêve…

Tous ces personnages sont caricaturés et burlesques, mais le plus incroyable reste Sigmund Freud, joué magistralement par Aymeric Raffin qui fait du père de la psychanalyse un vieux pervers drogué, complètement fou, bon pour l’asile. Les co-auteurs nous ont confié qu’à l’écriture, ils n’avaient mis aucune didascalie pour laisser une grande liberté de jeu et d’interprétation aux comédiens et que, lorsqu’ils ont pensé à utiliser le personnage de Freud, ils l’ont écrit en pensant à ce comédien car ils savaient qu’il saurait transcendé le personnage, ce qu’il fait avec brio. C’est justement Freud, qui fait le portrait psychologique d’un Stanley Lamba subissant totalement ce qui lui arrive et qui se retrouve affublé d’un complexe œdipien.

Alors que tous les personnages sont porteurs de comique, Stan prenant tout au sérieux est lui, à l’inverse, complètement tragique.

Une écriture subtile

Jugement« Tout ce rapport avec la dialectique, c’est un moment qu’on aime beaucoup et qui nous rappelle les moments qu’on a eu avec notre Socrate à nous qui était notre professeur de philosophie au lycée. On voulait partager cela aussi, tout en faisant rire, ça permettait de transmettre des idées et de donner un avis sur quelque chose. » Clémentin Dubrenyi

Le jeu d’acteurs, très exubérant, est hilarant et le contraste entre les personnages historiques morts caricaturés et un Stanley portant un énorme fardeau favorise le tragi-comique incarné par le personnage de la Mort. Cette « dame en noir » semble très stricte et sérieuse, puisqu’elle est la reine des lieux, organisatrice du procès. Et pourtant, de temps en temps, une certaine folie s’empare d’elle, la rendant attendrissante et drôle.

L’écriture alterne toujours le comique et le tragique : malgré l’ambiance pesante du procès, le comique n’est jamais totalement absent. On n’en oublierait presque que le procès des pêchés de l’humanité est une question sérieuse.

Les co-auteurs ont réussi leur pari en trouvant un équilibre entre les deux. De plus, le texte est parsemé de références aux écrits des personnages. Malgré le ton léger, on découvre la doctrine philosophique de Socrate et la psychanalyse est vulgarisée par Freud lui-même. La religion est gentiment dévalorisée par son plus grand représentant, Jésus, et par l’hystérie et le fanatisme de Jeanne d’Arc. La caricature, bien qu’assumée et totalement perceptible, reste très subtile. Clémentin Dubrenyi a réussi la prouesse d’écrire une pièce sérieuse, comique et caricaturale, tout en équilibre. On jongle toujours entre les trois et c’est cet équilibre qui participe au dynamisme de cette pièce portée par des acteurs phénoménaux.

Rémy Glérenje

Pour plus d’infos : http://www.lamaisondelliot.fr

Facebook : La maison d’Elliot

Hakanaï, une leçon de vie au festival Micro Mondes

Hakanai 1Pour sa deuxième édition, le festival Micro Mondes (festival de spectacles et de multimédias, dédié aux arts immersifs) convie le spectateur au cœur d’univers intimistes et sensoriels. À travers cinq lieux, le Centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape, Les Célestins, Les Subsistances, le quartier de la Part-Dieu et le Square Louis Braille de Saint Priest, la future métropole lyonnaise fait la part belle aux arts immersifs notamment avec le Sacre du printemps monté par Roger Bernat ou Hakanaï de la Compagnie Adrien M / Claire B qui mêle le numérique à la danse.

La compagnie Adrien M / Claire B

La compagnie est dirigée par Adrien Mondot, artiste pluridisciplinaire informaticien, jongleur et Claire Bardainne plasticienne, scénographe et designer graphique. Créée en 2004 et lauréate de plusieurs prix, elle compte dix-sept performances et est installée sur la presqu’île lyonnaise où elle occupe un atelier de recherche et de création. En parallèle de leur spectacle, ils présentent jusqu’au 19 janvier, l’exposition XYZT : les paysages abstraits au Planétarium de Vaul-en-Velin. Pour tous ceux qui n’ont pas eu la chance de voir Hakanaï, n’hésitez pas à vous rendre sur place pour découvrir le travail impressionnant de ces artistes.

Pour voir une vidéo de présentation du spectacle, cliquez-ici.

Hakanaï, l’essence des arts numériques en spectacle

En japonais, Hakanaï – en conjuguant deux éléments, celui qui désigne l’homme et celui qui désigne le songe – signifie ce qui est impermanent et ne dure pas. Ce qui est fragile, évanescent, transitoire. Une matière insaisissable. Les spectacles construits autour des arts numériques ont la particularité d’être évanescents, ils se concentrent sur le moment de la représentation et s’évanouissent ensuite. Ils ne sont jamais fixes, soit ce sont les acteurs ou danseurs qui les contrôlent soit ce sont eux qui dirigent le ou les danseurs. Le spectacle est perpétuellement en mouvement, les images projetées sont rarement immobiles et les projections d’arrière plan ne sont presque jamais figées. Les images se mélangent à la musique et interagissent avec les spectateurs et la danseuse.

Des arts numériques aux arts immersifs

Hakanai 2 TissuL’action se déroule à l’intérieur d’un cube de tissu qui permet de refléter les images projetées à l’aide de quatre projecteurs. Grâce à la matière du cube, l’image apparaît non pas comme projetée sur un mur mais comme étant le mur. Les projections et les distorsions des images ne déforment pas le cube mais nous font oublier sa présence matérielle. Le public est installé en carré tout près du cube. Les rangées, faisant pour la plupart la longueur des faces du cube, permettent ainsi la projection des images à travers le tissu et donc sur le public. Cette proximité avec l’espace scénique et la projection des images sur le public favorise une immersion totale du public et probablement une communion avec la danseuse au milieu du cube qui doit vraisemblablement assimiler le public au décor. Les spectateurs ont la possibilité à la fin de la représentation d’entrer dans le cube et pour les premiers à voir la salle de l’intérieur. Il est ainsi possible de ressentir et de voir ce qu’éprouve la danseuse face au public. Le public n’est plus visible, il est perdu dans la masse des images, et emportée par la musique elle évolue dans son monde, un monde auquel appartient le public confondu avec les projections.

Une double performance remarquable

Afin d’appréhender correctement la pièce, il faut savoir que la danseuse s’est blessée deux jours avant la première et que sa remplaçante a appris la chorégraphie en un temps record sans qu’il n’y ait quasiment aucun décalage. Car la difficulté d’une telle pièce est bien la synchronisation.

Apprendre une chorégraphie, un danseur correct peut le faire, danser sur une musique aussi, mais danser sans musique en fonction d’une image, ça c’est une performance ! Ce spectacle est très complet car il regroupe de la danse seulement sur la musique, de la danse sur de la musique et dont les mouvements contrôlent les distorsions de l’image, une danse stimulée et contrôlée par l’image et une danse sans musique, tout cela en l’espace de 45 minutes.

La double performance vient du fait qu’Adrien Mondot, qui est aux sons et lumières, doit lui aussi s’adapter aux mouvements de la danseuse. C’est un travail qui demande une grande complicité et quand on sait qu’ils ont répété seulement deux jours, on peut leur tirer un grand coup de chapeau. Tout comme à Claire Bardainne qui a réussi à adapter son spectacle à sa nouvelle danseuse qui évolue parfois avec grâce et parfois avec violence dans cet univers virtuel.

Au-delà de la performance

Après avoir souligné la performance de Francesca, il faut évoquer l’histoire sans parole qu’elle raconte avec son corps.

Hakanai 3En attendant l’arrivée de la danseuse, des lettres et des chiffres dansent et virevoltent sur les faces du cube. La danseuse entre en scène, contourne le cube avec légèreté, entre dans le cube et le temps d’arriver au centre toutes les lettres tombent. La parole disparaît et la musique reprend ses droits. À la place des lettres, un grillage recouvre le cube donnant l’impression que la danseuse évolue dans une prison. Elle danse sur un tout petit espace d’abord comme emprisonnée puis ses mouvements font se détendre la cage et le grillage devient alors un filet qu’elle étire par ces mouvements avant qu’il ne prenne le dessus et que les mouvements du filet de lumière ne la pousse dans tous les sens. La danse s’effectue au son de la musique et dans le sens de la lumière. Puis elle ôte ensuite peu à peu le grillage pour laisser place à un ciel bleu dont les nuages flottent autour d’elle. Elle semble perdue dans cet univers, sans repère, elle lutte contre une force invisible qui régit la distorsion de son environnement, puis les lumières dessinent comme un ring autour du cube au milieu duquel tantôt elle se bat, tantôt elle joue avec les lignes, le tout sur une musique oppressante. Puis le ring disparaît et la mer apaise tout, elle s’endort au milieu de la scène. Puis se relève à l’apparition des lettres du début qui fusent dans le sens contraire au sien. On sent qu’elle essaie de lutter contre les mots, ces mots qui véhiculent des idées, la danseuse invite-t-elle à aller contre courant ?

Elle semble ensuite évoluer au sein d’une toile de constellations dont elle est maître, la toile réagissant à ses mouvements. S’en suit une danse très gracieuse avant que ne retentisse l’orage et qu’une pluie de lumière ne tombe sur elle. Le réalisme est poussé à l’extrême car les faisceaux de lumière qui tombe en pointillés allongés sur son visage glissent sur elle en épousant les formes de son visage comme de vraies gouttes de pluie. Une grande tristesse se dégage d’elle avant qu’elle ne se livre à une danse brutale, sauvage, sans musique, faisant éclater le cube. Cette destruction semble la fasciner, des débris volent lentement autour d’elle et elle semble voler au milieu des décombres et son ombre se reflète sur le cube comme si elle entrait enfin en osmose avec le monde qu’elle combattait précédemment. Une fois son cube détruit, elle en sort lentement et quitte la scène…

Cette pièce alterne les moments de douceur et les moments de combats, comme si le cube qui symbolise son monde ne lui convenait que partiellement. Nous sentons une complaisance dans sa façon d’interagir avec lui à partir du moment où c’est elle qui le domine mais dès qu’on lui impose un chemin, ou un environnement, elle lutte contre. Cette pièce, au-delà de la prouesse technique et chorégraphique, nous invite à réfléchir à ce qui compose notre monde et à comment s’affranchir de ses barrières pour enfin goûter à une liberté qui n’est qu’éphémère puisqu’à chaque moment d’apaisement suit une tempête qui sera elle aussi suivie d’un moment d’apaisement. Finalement, la liberté n’est-elle pas de lutter contre ce qui nous dérange pour ensuite évoluer dans l’environnement qui nous convient ? Sachant que tout est éphémère, les bons comme les mauvais moments, le but de la vie ne serait-il pas justement de s’en accommoder et de réussir à les surmonter et à les apprécier ?

Rémy Glérenje

Maudit soit le traître à sa patrie ! : Le Festival Sens Interdit, du théâtre ou de la politique ?

La 3ème édition du festival de théâtre international Sens Interdit se déroulait du 23 au 30 octobre 2013 à Lyon. Cet événement proposait de rassembler quinze spectacles dans dix théâtres différents ayant tous pour thème « mémoires », « identités » et « résistance ». Si la pièce slovène, Maudit soit le traître à sa patrie ! ouvrait le festival, c’est qu’elle est parfaitement représentative de tous ces thèmes.

« La vérité, on se bat pour elle ! », ainsi parle Draga, actrice issue du Mladinsko Theatre qui participe à la création de ce spectacle.

Un festival de combats

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Ce festival ne propose que des pièces qui font écho à une lutte : identitaire dans Arabqueen, Je suis, les trois pièces de Marta Gronicka (Choeur de femmes, Requiem Machine et Magnificat), etc. Une lutte pour le devoir de mémoire avec, entre autres, Villa + discurso ou El año en que naci, sur le thème de la dictature de Pinochet. Une lutte résistante avec Pendiente de voto où le spectateur essaie de résister au système, L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge où l’on voit un roi résister aux pressions américaines puis aux pressions de son gouvernement et enfin essayer de reconquérir son trône. Cette présentation n’est pas exhaustive et si vous avez l’occasion de voir ces pièces ou si vous les avez déjà vues, vous comprendrez aisément que les trois thèmes de ce festival et donc ces trois luttes sont belles et bien présentes dans toutes les pièces mais à des degrés différents. La pièce qui semble représenter le mieux et de manière égale ces trois luttes est Maudit soit le traître à sa patrie !

Une pièce qui se nourrit de ses acteurs

Toutes ces pièces cassent les codes du théâtre, notamment concernant l’implication des spectateurs. La pièce El año en que naci est jouée par onze personnes (acteurs pour la première fois de leur vie), qui racontent la vie de leurs parents sous la dictature de Pinochet ; Pendiente de Voto est une pièce qui n’a pas de comédien et où le spectateur devient lui-même acteur ; les pièces de Marta Gronicka Choeur de femmes, Requiem Machine et Magnificat ne sont pas jouées par des acteurs mais par un chœur qui par sa présence scénique et la mise en scène parle d’une même voix et devient un seul et même acteur.

Maudit soit le traître 2Le théâtre slovène du Mladinsko Theatre, qui a monté cette pièce dirigée par Olivier Frljić, est connu pour son théâtre subversif et délibératif. Délibératif parce que les acteurs participent à la création, aucun texte n’est figé, les acteurs le font évoluer au gré des répétitions, et ici, selon leurs expériences liées à l’éclatement de la Yougoslavie. Et la fin de la pièce révèle bien, de manière très originale, les débats entre les comédiens qui ont mené à son écriture. Les acteurs rapportent notamment dans un style très original et assez déroutant, mélange de discours rapportés et de discours directs, les hésitations d’une actrice sur son implication dans la pièce en raison de ses convictions.

Un patriotisme qui dérange !

Toute la pièce est construite sur les dangers et dérives du patriotisme. Elle se divise en plusieurs scénettes qui se terminent souvent par le châtiment du ou des traître(s). Mais finalement, qui est le traître ? Telle est la question posée. Est-ce le croate au milieu des Slovènes ? Les Slovènes entourant le Croate ? Les peuples autres que le peuple Slovène ? Ou les Slovènes eux-mêmes ? À nous de trouver la réponse, grâce à la mise en scène très dépouillée, sans décor sinon des instruments de musique que les neuf artistes utilisent au début et à la fin de la pièce pour nous montrer qu’un cycle se poursuit et que la haine de l’autre ne s’arrêtera peut-être jamais. Ainsi, la musique est très présente dans la pièce : au début et à la fin de chaque scénette, marquant une subtile transition et permettant au public de mieux s’imprégner de l’ambiance slovène. Les chansons apportent une sorte de légèreté à la pièce, bien que certaines soient assez dures ; l’une met par exemple en scène les acteurs chantonnant les rengaines suivantes en claquant des doigts : « connards de croates », « Istria est à nous » ou tout simplement « public de merde »… Ces rythmes néanmoins joyeux permettent au public de souffler un instant, avant de replonger dans le sérieux de la pièce qui ne s’inscrit pas seulement dans le cadre de l’ex-Yougoslavie, mais aussi en France. À un moment donné, un acteur s’adresse au public non plus en slovène mais en anglais pour nous mettre face à nos responsabilités dans le conflit yougoslave mais aussi sur notre politique patriotique et d’immigration. Ces dénonciations sont si dérangeantes qu’on ne sait s’il faut applaudir ou simplement rester gênés et avoir honte de nous-mêmes. Et le soir de la première, ceux qui ont applaudi à cette scène se sont alors fait violemment interpeller par l’acteur qui leur demandait pourquoi ils applaudissaient alors que le sujet ne s’y prêtait pas, jetant un froid dans la salle avant de rajouter « relax ! C’est juste du théâtre »…

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« C’est juste du théâtre » ?

Mais est-ce seulement du théâtre ? Les acteurs expliquant leur conception du théâtre et d’une certaine manière de leur patriotisme ? Le public français pris à parti ? Des faits historiques relatés et questionnés ?

Tous ces éléments font sortir cette pièce du simple cadre théâtral. Même si les acteurs jouent des personnages, même si tout n’est pas réel, le sujet de l’éclatement de la Yougoslavie et le sectarisme patriotique qui en découle sont eux bien réels et sérieux. Et si nous nous sentons si mal à l’aise au sortir du théâtre c’est parce qu’Oliver Frljić réussit à transposer sa pièce dans l’actualité française, nous laissant un goût amer et nous invitant à réfléchir à ce qui s’est passé et sur ce qui se passe aussi ici…

Maudit soit le traître à sa patrie ! est une pièce qui dérange, ne serait-ce que par son titre et son sujet, mais aussi dans sa façon de le traiter. Mais bien que dérangeante, on rit (sans forcément être réprimandé), on se dandine sur son siège emporté par la musique, et surtout on voyage…

Chaque pièce de ce festival présentait la vertu de nous faire voyager d’un pays à l’autre, du Chili au Cambodge, de la Pologne à la France, de l’Espagne à la Slovénie, de la Croatie au Liban, de l’Egypte à l’Allemagne… Chacune raconte une histoire, celle de son pays, celle de sa population et nous invite à découvrir leurs identités en faisant un travail de mémoire montrant les luttes constantes et les révolutions nécessaires pour faire évoluer les choses. Ces pièces ne font pas l’apologie de la révolution mais questionnent sur les motivations d’une révolution et sur nous-mêmes, car même si toutes les pièces, à l’exception d’Invisibles, sont étrangères, elles nous posent des questions sur nous-mêmes et notre rapport à la société.

Oui, c’est du théâtre, et non, ce n’est pas de la politique : c’est du théâtre politique, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire un théâtre qui parle à la société et qui concerne la société.

Rémy Glérenje

Rhinocéros : vous allez férocement aimer !

3_Barbara_1 afiche théatre d'Aleph

La troupe au nom de colosse (re)met pour nous l’essentiel sur le devant de la scène

Talent brut

Votez féroce, votez Rhinocéros !

Septième arrondissement de Paris : sous les pavés, la plage ; sous l’égide du Rhinocéros – qui nous enjoint à « (investir) sans attendre l’illustre et loufoque machine » d’un théâtre en liberté, une poignée de comédiens amateurs vous interpellent : « Votez féroce, votez Rhinocéros ! »

Le message est lancé, nul besoin d’avoir vu leur Antigone – vous savez, celle qui veut tout, tout de suite – pour comprendre que ces artistes revendiquent férocement un Art sans sujétion, sans compromis, sans automatisme : le théâtre, leur théâtre. Eux aussi, comme la petite Antigone, ils sont jeunes ; eux non plus ils ne veulent pas se taire…

« Je persiste et signe ! Nous créions un spectacle chaque année ? Nous en créerons trois — au moins ! Nous les donnions là où nous le voulions ? Nous ne les jouerons plus nulle part ailleurs que partout où ils doivent l’être ! »

Ainsi s’exprime Rhinocéros, qui ne voudra pas « (se) contenter d’un petit morceau (s’il a) été bien sage ». Il a bien raison : s’il peut se le permettre, c’est que la troupe a du talent à revendre ! Un joyau donc, bijou brut, perle impolie.

S’il continue de louer le « lien indéfectible qui unit le théâtre à la liberté », en dépit des « cellules par lesquelles on séquestre le corps et () où l’on verrouille l’esprit », d’arborer sa corne avec l’arrogance d’un jeune intellectuel parisien, Rhinocéros a cinq ans maintenant et il prépare avec grâce son entrée dans la cour des grands.

La machine infernale : échapperons-nous à la rhinocérite ?

3_Barbara_3 antigone seuleLa troupe multiplie les initiatives et chaque année ses spectacles font plus de bruit : l’an passé Pierre Saliba, critique au Midi Libre, titrait déjà « Médée bouleversante d’amour et de fureur : Ils ont frôlé la standing ovation » à l’issue de la première bitterroise.

Cet été c’est Thomas Viens qui, analysant les succès du Festival d’Avignon pour La Marseillaise, a pointé un jeu qui « vous soulève en un souffle d’émotion », une mise en scène « qui nous laissent voir que le vrai théâtre c’est avant tout les comédiens ». Élogieux, le journaliste se fait même prescripteur lorsqu’il nous enjoint tous à allez assister au spectacle afin de réaliser « à quel point on peut donner un sens à son existence ». Bon, on va aller voir.

Rhinocéros, qu’as-tu donc fait pour mériter autant ?

Tu sais bien que ta grosse corne ne suffit pas à impressionner et qu’il faut travailler aussi dur que dure est ta peau, tu exhortes tes comédiens avec fougue :

« Cinq ans enfin que l’ivresse de la création ne vous quitte plus ; ce feu qui, à l’instar de l’Amour, brûle sans se consumer et croît sans s’affaiblir… »

Car tu étends ton ombre sur la capitale, tu tisses ta toile autour de Science-Po, de la Péniche-Antipode au Proscenium en passant par le Théâtre des Deux Rêves, du Théâtre Aleph à l’Aktéon via la Comédie de la Passerelle ou la Comédie Saint Michel. On te retrouve aussi en province, en Guyane, à Béziers… et tous les ans en Avignon !

Tu déploies les facettes qui se cachent sous ta carapace : lévinassien avec les Blessures au visage de Barker en 2009, baroque en 2010 avec Othello, pluriel l’année suivante avec deux spectacles – Hamelin (Mayorga) et La Sorcière du placard aux balais, adapté du conte de Pierre Gripari – et enfin relecteur doux-amer d’Anouilh avec Médée et Antigone (2012-2013).

Antigone, la nouvelle pièce noire

Classique parmi les classiques

Mise en scène des dizaines de fois, l’Antigone d’Anouilh est LE classique théâtral du premier XX° siècle pour l’histoire littéraire des manuels des scolaires, rien d’inédit donc.

Anouilh avouait d’ailleurs avoir simplement réactualisé l’une des pièces les plus célèbres du monde occidental, « L’Antigone de Sophocle, lue et relue et (qu’il) connaiss(ait) par cœur depuis toujours ». Celle que Kierkegaard a surnommée la financée du silence « hante, pour Claude Eterstein, la conscience de l’Occident ».

Nul besoin donc de rappeler le destin de la sœur des rois fratricides Etéocle et Polynice, ni son amour pour son Hémon, ni son acharnement à rendre les honneurs funéraires à Polynice honni.

La fille du non-moins célèbre Œdipe est même une figure si éminente de notre culture générale que George Steiner préfère parler « des Antigones », à la limite de l’antonomase. Mais Rhinocéros n’a pas froid aux yeux et présente « Une adaptation d’Antigone d’Anouilh, adaptation d’Antigone de Sophocle. Du réchauffé ? Plutôt bouillant. Déjà vu ? Jamais aussi bien senti. »

3_Barbara_4 Antigone photo de groupe

Antigone vue par Rhinocéros*

Pour se faire une idée de l’optique de la compagnie, rien de tel que de jeter un œil au programme. Il semble d’abord que le choix du mythe d’Antigone soit né d’une nécessité induite par nos modes de vie contemporains et le jeu social qui les englobe. Autant d’éléments qui ancrent le texte de 1944 dans une perspective très actuelle :

« À l’heure où les révoltes et les cris de rage embrasent nos écrans, difficile de se retrancher derrière un texte classique et bien huilé. L’envie de questionner, de gratter à plusieurs voix le sens de cette histoire qui nous heurte de pleine face surgit »

Antigone incarne la figure d’une jeunesse qui brave la société édictée par ses aïeuls dans un ultime geste de sincérité, au nom de la vérité. Aussi, la vérité, la sincérité et l’enfance de Rhinocéros ne pouvaient-ils trouver plus bel espace d’expression : plus qu’un spectacle, le jeu est un manifeste pour un théâtre de l’authenticité :

« Anti-gonè, en grec « contre la génération », tant par ses paroles que par ses actes, jette un trouble dans notre rapport à la révolte. (…) Avec des conceptions plurielles, voire opposées de la rébellion, une commune force nous a poussé à prêter corps et tripes pour  » gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore  » »

Il y a donc une même volonté d’actualiser le mythe chez Anouilh et chez Rhinocéros, même si elle passe par des voies différentes. Ici, l’accent est indubitablement mis sur l’interprétation, au double sens herméneutique et dramaturgique du terme :

« Le choix de la création collective nous a permis de donner à ce texte d’Anouilh une résonance profondément contemporaine. Les discussions que nous avons eu à propos de nos engagements politiques et de notre vécu de la révolte, nous avons voulu les mettre en jeu, les confronter à notre passion du théâtre, les mettre à l’épreuve de la scène. Nous avons cherché la sincérité et la grandeur dans les personnages souvent dits secondaires, la faiblesse et la nuance dans les personnages principaux. »

Et il est vrai que chaque comédien semble avoir trouvé la place idoine qui lui revenait dans le spectacle. Ainsi le Chœur ou les gardes sont-ils interprétés avec une justesse qui laissent à penser que chaque personnage participe de toutes les scènes ; d’ailleurs, les coulisses sont fermées : comédiens en retrait et public assistent de concert à tout ce qui se passe sur scène, dans une atmosphère de hui-clos qui brouille la frontière acteur/spectateur.

S’il convient évidement de distinguer entre les sphères de la comédie (H.Bossert, A.Marion, J.Munoz, G.Baumhauer, G.Carjaval, D.Abiassi, P.Deschryver), de la direction artistique (Luana Youssévitch, collaboration Mathilde Delahaye), la direction d’acteurs (Nicolas Montanari) et le champ costumes-scénographie (Eugénie Taze), on sent bien que la représentation est le fruit d’un travail intense de synérèse et de création progressive (à Paris puis en Avignon et de nouveau à Paris) interpersonnelle.

Un lecture du mythe très fidèle à l’exégèse qu’en a fait le XX° siècle

On retrouve les deux points qui reviennent le plus souvent sur la pièce d’Anouilh : la réhabilitation de Créon et l’individualisme d’Antigone. En effet, à l’instar de la majorité des interprétations, on élude ici l’antinomie entre valeurs domestiques, familiales et religieuses (féminines et juvéniles) et les valeurs civiques de la cité (défendues par les aînés) qui faisait d’Antigone et de Créon la vestale et le paterfamilias. La mise en scène invoque en outre des clichés synonymes d’un anticonformisme presque suranné : pieds nus, on évolue dans un décor sobre, on se costume sur scène, on se sali, on fume une cigarette…

Il me semble que ces procédés participent à faire de Créon le personnage sublime de la pièce, par sa dureté extrême, l’abnégation et la rigueur d’un Erhabenen tout kantien. Ce n’est peut-être pas ce qui était montré, mais il n’empêche qu’un vieil homme agissant en vertu d’un socialisme désabusé (ai-je bien un « camarade » prononcé avec un soupçon d’accent soviétique ?) tinté de réalisme politique m’émut plus qu’une adolescente confrontée au principe de réalité.

*vu au Théâtre des Barriques (Juillet) / Théâtre Aleph (Octobre), 12€ / 6€ enfant

L’assoce Rhinocéros : Melpomène hors de l’arène

Les ateliers

Rhinocéros ne se contente pas de la scène, il partage également sa passion du théâtre grâce à son association qui propose des projets tels qu’Homo imrovisatus (ateliers d’improvisation), Impromptu(s) (sketchs, happening, flashs-mobs, impro sauvage), des interventions en ZEP ou auprès de détenus (en partenariat avec Génépi), les Lectures théâtrales – qui n’ont rien à envier à RePoésie ! – mais aussi différents spectacles et soirées tout au long de l’année (ou encore la reprise des spectacles passés pour des soirées exceptionnelles).

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QuandVoirQuoiOù ?

Lieux, dates et tarifs des événements/spectacles :

http://www.rhinocerosasso.com/ et https://www.facebook.com/rhinoceros.sciencespo

Nouvelles pièces : Hamlet machine, Anéantis et Quiproquos.

En novembre

Auditions : – le 7 à 8h et le 8 à 21h (56 rue des Saints-Père)

– le 30 à 8h (27 rue Saint-Guillaume)

Homo imrovisatus : – les 7, 14, 19 et 28 novembre de 19h à 21h, ScePo, gratuit

Noche chilena : spectacle + conférence + soirée 8€

le 9 à 19h au Théâtre Aleph (Ivry)

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