Les Boutardises : poème gagnant de la Veillée Poétique du 22 octobre 2015

Oiseaux

Arrivé — enfin ! ne me direz-vous sûrement pas — et sans retard, l’article du poème gagnant de la première veillée poétique de la saison 2015-2016 : Où allons-nous où, de Yve Bressande ! Il a dû, de mémoire, faire l’unanimité auprès de la commission ; il a dû nous percer la gueule au recours du coup d’épiphore qui titre le poème et conclut chaque strophe (sic). Je pensais faire une analyse plus littéraire du texte mais j’ai trop graille de cette chose-là et il me fallait un autre prisme — et je n’en ai pas trouvé. Lors de la veillée, il a commencé par nous dire de ne pas suivre scolairement sur nos reprographies, que la version qu’on avait du poème était déjà tombée et que celle qu’il tenait ne le tarderait sans doute pas. Ça me rappelle des histoires de vitalité du texte littéraire, qu’on pense à tort figé mais qu’on désosse progressivement des marques obscurcies du temps, des censeurs, des manies auctoriales selon les éditions et les époques. Et c’est peut-être la vitalité des sujets du texte qui est à retenir, qui bougent sans crever, jusqu’aux frontières où l’indigence ne s’émeut plus aux coudes de la mort mais de l’espoir, des mêmes milliards de pas collectifs. J’ai finalement le goût de l’analogie forcée : « Quel est le peuple préféré de Wotan bien qu’il soit cruel envers lui ? » Demande le voyageur borgne Wotan en réponse à l’interrogatoire-décompte que lui impose Mime, le nain de la forêt, la sorte de rempart, après qu’il a obtenu le refuge qu’il réclame. La beauté opératique du premier acte de Siegfried — qui écrase sans succès la violence de la rencontre avec l’altérité — racle le poème ; le destin des déracinés, condamnés aux « palabres et marchandages sans fin » pour prouver, encore, que leur statut de déshérités du monde ne menace pas l’ordre agréable du citoyen d’Europe… Enfin. On s’est dit, autour de la table de réunion, qu’il s’agissait d’un bon poème, que le souffle prenait, qu’il réglait le dilemme, qu’on avait notre mule. Et il a pris d’autres atours dans la bouche du poète, c’était peut-être plus beau que sur le papier. La voix, avec le texte, a ce pouvoir. Non ?
En désespoir de prose, voici la version qui déjà, auprès de son auteur, doit être un souvenir d’enfance, à laquelle je fais précéder mes hommages et le respect de la commission des veillées, et qui mérite son bien ouej m’sieur Bressande ! Avec ça…

Alexandre Boutard

Où allons-nous d’Yve Bressande

YvePourquoi ces ruines de toutes parts
Ces rafales qui décapitent
Ces terribles bourdons qui crachent mort et destruction /
Pourquoi ces cris et ces pleurs
Ces paroles définitives
Ce mot – départ – répété jusqu’à bouche sèche /
Pourquoi ce maigre sac posé là
Où allons-nous où
Chemins au milieu des oliviers
Ruelles de notre quartier de notre village
Rues populeuses du souk
Soirées d’été à taper dans ce ballon pelé
Fêtes où nous aimions danser /
Aujourd’hui nous piétinons
Tous se sont réunis
Interminables embrassades
Des gouttes nombreuses nous arrosent
Pourtant le ciel est bleu et sec
Quelle est cette pluie sans nom /
Ce matin ou ce soir nous partirons
Où allons-nous où
Nous suivons et nous sommes suivies
Un pas après l’autre
Vers quel horizon quels nouveaux pays sages (?)
Cent pas mille pas
Plaines montagnes se succèdent
Cailloux sable goudron
Nous blessent nous brûlent
Nous usent trop vite /
À peine parfois une pause
Nous nous détendons quelques minutes
L’eau du ruisseau rougit autour de ses pieds /
C’est reparti
Dix mille pas cent mille pas /
Nous sommes solides et dures à l’épreuve
Un bon artisan nous a fabriqué
Toutes de cuir épais et résistant /
Où allons-nous où
Des mots s’échappent des bouches
Rebondissent et nous rendent plus légères
Europe Liberté Paix Travail
Un autre tombe comme une lourde grille
Frontière
Il nous oblige à des jours de surplace
À des palabres et marchandages sans fin /
Nous en avons déjà traversé plusieurs /
Nous repartons à l’aube naissante
Au creux d’une nuit protectrice
Et toujours la même terre le même soleil
Où allons-nous où
Parfois de nouveau les cris
La peur la panique
Nous courons le plus vite possible
Sans jamais revenir sur nos pas
Avancer coûte que coûte /
Se heurter à de nouveaux mots
Migrants ils disent
Retour ils disent
Papiers ils disent
Bienvenue ils disent
Monnaie ils disent
Monnaie nous savons ce mot universel
Il est vert et précieux
Bien plus utile que le passeport
C’est nous qui le cachons
Petits paquets biens serrés
Enveloppés de soie
Un à gauche un à droite
Où allons-nous où
Berlin Stockholm Calais Londres
Des rêves des histoires
Le soir autour d’un feu de bois
Dans un conteneur surchauffé
Sur ce radeau ballotté par des vagues assassines /
Les mots sont l’essence du voyage
Les grains d’un chapelet d’à venir /
Nous au ras du sol
Nous comptons les pas
Un million de pas dix millions de pas
Où allons-nous où
Nos lacets ont craqué plus d’une fois
Bouts de ficelle ruban adhésif
Nous sommes au bout du rouleau
Rafistolées jusqu’à la corde /
Nous tiendrons
Nous tiendrons cent millions de pas
Mille milliards de pas s’il le faut
Où allons-nous où
Où se termine le voyage
Nous avons vu jeter de la terre sur certaines d’entre nous
Nous en avons vu séparées abandonnées
Mais nous nous tiendrons
Nous irons jusqu’au bout /
Camions bateaux trains taxis autobus
Des mots des mots
Des mots qui nous font avancer
Des mots que nous ne comprenons plus /
Où allons-nous où
Ici l’air est humide et salé
Où sommes-nous où
Ces fils barbelés
Ces uniformes qui nous entourent
Toute cette boue
Est-ce ici la fin du voyage
Était-ce pour cela ces innombrables pas
Était-ce pour cela que /
Nous avons parcouru ces milliers de kilomètres
Nous avons compté cent mille milliards d’étoiles
Nous avons tout donné tout /
Nous arrivons à destination
Il y a destin et nation dans ce mot
Il y a nouvelle vie
Il y a nouveau départ
Il y aura nouvelle langue
Il y aura peut-être un peu encore de la joie /
Nous y sommes où
Toujours inséparables
Nous avons fait la paire /
« Mission accomplie » /
La terre est ronde
Un jour peut-être nous reviendrons
Semelles devants
… semelles de vent…

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Jérôme Leroy : « 95% des livres sont inoffensifs »

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Depuis vingt-cinq ans, l’œuvre au noir de Jérôme Leroy se déploie sur une dizaine d’ouvrages traversés par des tueurs cinéphiles, des ordures politiques, des poètes subversifs, des éclats de violence désespérée et une ivresse conjuguée du vin, de l’amour et du beau style. À l’occasion du festival Quais du Polar, à Lyon, où son dernier roman, L’Ange gardien, a reçu le Prix des lecteurs, nous avons rencontré ce hussard de gauche entre deux séances de dédicaces.

Dans La Chartreuse de Parme, Stendhal écrit : « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention. » Dans L’Ange gardien, vous affirmez qu’écrire des romans noirs, c’est parler de son temps. En quoi ce genre littéraire est-il le plus à même de mettre le nez du lecteur dans le réel ?

Photo © Julien Chambon

Photo © Julien Chambon

Pour une raison bien simple, qui tient de l’ADN du roman noir qui a commencé, pour aller vite, en 1929 avec La Moisson rouge de Dashiell Hammet, au moment de la Grande Dépression. C’est une littérature qui s’intéresse essentiellement aux contractures présentes dans le corps social. Elle est ainsi plus à même de coller au réel car elle est l’héritière de deux choses. Tout d’abord, la tragédie classique : par rapport au roman policier, le roman noir est une tragédie, on en connaît la fin, le monde va mal. Elle est également l’héritière du roman réaliste du XIXe siècle – des Misérables de Victor Hugo aux romans d’Eugène Sue – qui fait entrer toute une catégorie de la population (ces fameuses « classes dangereuses ») dans le roman, donc toute une catégorie de problèmes qui vont avec.

À la question « à quoi sert la littérature ? », vous répondiez « À blasphémer. Le blasphème est la seule fiction qui puisse dépasser la réalité. » Là, il ne s’agit plus de coller au réel mais de le gifler, de faire, comme vous dites, « le beau travail du négatif, celui qui bouleverse, détruit, sape toutes les certitudes politiques et morales d’une société ». Mais cela suppose que la littérature soit intrinsèquement subversive alors que, concrètement, beaucoup de livres sont inoffensifs.

Bien sûr, je crois que 95% des livres sont inoffensifs. Le travail du négatif est essentiellement l’œuvre du roman noir et d’une certaine forme de pensée radicale. Les deux éditeurs français auxquels je fais confiance dans ce domaine sont La Fabrique et la collection Série noire de Gallimard. À ce titre, l’idée de blasphème, de sabotage, de l’écrivain qui apporte des mauvaises nouvelles, provient de mon influence, revendiquée, pasolinienne.
Par ailleurs, j’admire des écrivains de droite parce qu’ils ont une certaine façon d’être dans le style, dans une légèreté, une insolence vis-à-vis des institutions. C’est quand vous êtes minoritaire que vous êtes insolent. Dans un paysage d’après-guerre dominé par la gauche communiste très « stal bas-du-front » (à part Aragon et Roger Vailland), Sartre et l’engagement obligatoire, et le nouveau roman qui chassait le sujet, des écrivains comme Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent ou Michel Déon étaient des respirations et ils le sont toujours. Il en va de même avec A.D.G. dans le polar, car il mérite qu’on se souvienne de lui.

Par votre envie de raconter des histoires, noires de préférence, on imagine que vous ne portez pas l’autofiction dans votre cœur…

Photo © Julien Chambon

Photo © Julien Chambon

Je n’ai aucun mépris pour l’autofiction. Il se trouve que mes premiers romans étaient très autobiographiques, comme souvent chez les jeunes auteurs. Car le roman est un moyen de faire le point sur sa vie au moment où, pour le dire vite, on devient un adulte. Il se trouve que par le fait d’avoir été prof en ZEP à Roubaix pendant plus de vingt-deux ans, je me voyais mal raconter mes histoires de nombril ou de mélancolie amoureuse de trentenaire. Je regardais mes élèves et je me demandais comment tout ça pouvait tenir. Mon premier roman noir, Monnaie bleue, a justement été écrit en 1997 en faisant le constat d’une explosion sociale imminente, que cela ne pouvait pas tenir. On connaît la suite avec les émeutes de 2005…

« Dans mon cas, il s’agit de raconter des histoires violentes mais de savoir respirer avec la poésie. »

Un écrivain de gauche qui regrette certains aspects du monde d’avant, se remémorant avec émotion le parfum des librairies, les films de la nouvelle vague, les yé-yé, écrivant dans des journaux de droite, et fustigeant la laideur et la mécanisation des rapports humains actuels, court le « risque » de se faire taxer de rouge-brun par des anti-fascistes d’opérette. Comment assumez-vous cette apparente contradiction ?

Je me sens toujours, historiquement et politiquement, l’héritier de quelque chose qui n’a jamais existé en tant que tel de manière constitué mais qui, de fait, a régné sur la France durant une des périodes les plus heureuses de sa vie : le gaullo-communisme. Au gaullisme, la politique étrangère, les grandes décisions internationales ; au communisme, une certaine common decency et une émancipation de la population au niveau local. Il me semble que cela fonctionnait parfaitement dans la période des Trente Glorieuses.
Par ailleurs, j’ai un axiome qui a l’air d’une formule, mais qui n’en est pas une : je ne dis pas que c’était mieux avant, je dis que c’est pire maintenant. C’est toute la nuance. On n’arrive pas à prendre en compte le fait que, depuis deux générations, on vit moins bien que les générations précédentes alors que nous sommes dans un système qui produit de plus en plus, et parfois de manière délirante et dangereuse pour la planète, des richesses. Ce hiatus est insoutenable. Alors, on peut me traiter de tout ce qu’on veut mais dès que je peux m’exprimer librement dans une tribune, je le fais. Ce qui est le cas de Causeur. On peut reconnaître des tas de défauts à Causeur mais il a au moins une qualité, c’est qu’on peut exprimer, même si je suis minoritaire, sa contestation par rapport à ce qui y est dit.

Une expression revient souvent sous votre plume pour qualifier notre société, celle de « Disneyland préfasciste ». Est-ce à dire que la société capitaliste a réussi, ou est en passe de réussir, la fusion de l’ordre et de l’infantilisation au service de la consommation de masse ?

Voilà, je ne sais pas ce que je pourrais ajouter. C’est une société qui, par exemple, nous abrutit de télé-réalité depuis des décennies. Comment voulez-vous qu’un peuple, dans une situation économique difficile, réagisse politiquement, normalement, quand il a été soumis au Bigdil et aux Ch’tis à Ibiza ? Il y a un abêtissement du peuple par le divertissement le plus vulgaire, le plus aliénant. On est loin de la culture qui émancipe.

La poésie est-elle un remède à ce « Disneyland préfasciste » par sa beauté, son inutilité, sa subversion ? Et ce, même si elle a mauvaise presse, généralement considérée comme une pratique culturelle élitiste et bourgeoise ?

Charles Bukowski

Charles Bukowski

On a une double représentation fausse de la poésie. On me demande souvent si la poésie est une manière de me détendre par rapport au roman noir, eh bien non, car le poète et l’auteur de roman noir ont en commun de vouloir regarder le réel sous un angle différent. Il y a aussi les représentations, liées à la scolarité, qu’on se fait de la poésie, à laquelle on donne comme synonyme le lyrisme, c’est-à-dire les petites fleurs, la beauté, etc., alors que Rimbaud, dans le prologue d’Une saison en enfer, injuriait déjà la Beauté assise sur ses genoux. Malheureusement, cette représentation est très dominante et elle répond à une autre représentation, celle d’une poésie élitiste, faite par des poètes universitaires posant, de manière expérimentale, trois mots par phrases, trois phrases par page… Or, il existe une poésie du quotidien, dont les Américains nous ont montré la voie, à l’exemple de Charles Bukowski ou Raymond Carver. C’est toute la différence, et le génie, entre décrire la vie d’une femme seule dans un bar dans un roman réaliste et en faire un poème. On pourra employer les mêmes mots (Coca-Cola, barman, mégot écrasé…) mais tout d’un coup, cela deviendra un poème. Dans mon cas, il s’agit de raconter des histoires violentes, mais de savoir respirer avec la poésie.

En quoi la lecture de Guy Debord a-t-elle été décisive dans votre perception critique de la politique ?

Elle a été majeure. Il y avait chez Debord ce que j’avais lu, une dizaine d’années plus tôt, dans les romans de science-fiction, notamment ceux de Philip K. Dick qui mettaient en question la réalité, ce sentiment de vivre dans des décors truqués. Tout d’un coup, je lis Debord, que je découvre en 1988 lors de la parution des Commentaires sur la société du spectacle, et c’est fondamental. De même qu’a été fondamentale, à la même époque, la lecture de Cool Memories de Jean Baudrillard, dans cette recherche de la nature même du réel. D’un point de vue superficiel, cela permet d’alerter sur les manipulations médiatiques et politiques mais, dans ce que Debord nomme la « séparation », cela induit des modes de vie entiers et généralisés qui nous rendent spectateurs de notre propre vie.
Moi qui suis amateur de littérature fantastique, j’ai remarqué que dans les années 1980, la créature à la mode était le vampire, qui correspondait à l’angoisse du sida, du sang, du corps ; alors que ce qui revient à la mode aujourd’hui, depuis 2008 serais-je tenté de dire, c’est le zombie. Chez George Romero, le zombie est la figure ultime du consommateur, l’individu qui ne réagit plus, fonctionnant uniquement par des stimuli. Enfin, la troisième révélation, après Debord et Baudrillard, fut Baudouin de Bodinat qui, dans La Vie sur terre, fait allusion à John Brunner, K. Dick, etc., c’est-à-dire des auteurs de littérature populaire qui décrivent ce monde en perte de sa propre réalité.

« Il y a un abêtissement du peuple par le divertissement le plus vulgaire, le plus aliénant. »

Votre recueil Dernières nouvelles de l’enfer rend directement hommage aux films de séries B, tels que ceux de Romero, John Carpenter, John Landis, etc.

C’est amusant, car à l’origine ces textes étaient prévus comme livrets dans une collection DVD de films d’épouvante, et devaient donc tous faire la même longueur. Chaque nouvelle faisant écho à un film, des Griffes de la nuit à Blade Runner (qui n’a rien d’un film d’horreur mais qui est un grand film), en passant par Vendredi 13 et Dracula.

Les consommateurs pendant les soldes selon Romero

Les consommateurs pendant les soldes selon Romero

Le cinéma constitue ainsi une part importante de vos références. Est-ce un simple hommage aux films d’une époque révolue ou cela vous permet-il de construire vos romans selon une mise en scène propre au cinéma ?

Que ce soit pour le cinéma ou la littérature, j’estime que le genre est, sur un plan technique, une formidable école de narration. On a un peu oublié qu’il faut savoir raconter des histoires. Et on a beau mépriser le succès d’un Marc Lévy ou d’un Guillaume Musso, car c’est certes inintéressant, ils savent tout de même raconter des histoires. C’est ça la clé du roman populaire, depuis Alexandre Dumas ou Eugène Sue. Ensuite, à nous d’investir ces formes-là pour en faire quelque chose d’un peu subversif. Par exemple, le personnage du tueur en série ne m’intéresse que s’il fait valoir ses droits à la retraite ou que Wall Street est une des portes de l’Enfer. Pourtant, je ne suis pas le premier à faire ça. Romero, encore lui, dans ses deux premiers films, utilise la figure du zombie comme critique politique. La Nuit des morts-vivants est le plus grand film anti-ségrégationniste, et Zombie est une satire féroce du consommateur qui continue à faire ses courses même mort.

Personne ne vous a jamais proposé d’adapter l’un de vos romans au cinéma ?

Il y a deux options sur Le Bloc et une sur L’Ange gardien. Mais pas plus pour l’instant.

Photo © Julien Chambon

Photo © Julien Chambon

Dans Monnaie bleue, vous écrivez que les deux choses qui rendent la vie supportable sont le plaisir et l’art. Diriez-vous que cela rejoint les deux seules choses essentielles pour Orwell, selon Simon Leys, à savoir le frivole et l’éternel ?

Monnaie bleue est un roman de 1997, donc je formulerais cette devise sans doute autrement aujourd’hui. Bien sûr, j’ai un tempérament extrêmement nostalgique et les seules choses qui me consolent sont les plaisirs de la vie, l’art en général, la littérature et la poésie en particulier. Les vraies dystopies sont celles où l’art est éradiqué. Le vrai cauchemar, c’est Fahrenheit 451.

Seriez-vous d’accord pour reprendre, en la paraphrasant, l’affirmation d’Orwell qui déclarait en 1946 dans Pourquoi j’écris : « Tout ce que j’ai écrit d’important, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement contre le totalitarisme libéral et pour le communisme tel que je le conçois » ?

Orwell est un génie mais je me pose toujours la question de savoir comment cette pensée peut être récupérée par la droite la plus réactionnaire. Par exemple, sans être un lecteur naïf, quand je lis 1984, je lis une critique de notre société avancée, libérale, promouvant la semaine de la Haine, fliquant ses citoyens et diffusant sa propagande médiatique. C’est comme les gens qui me disent : « Ah, les communistes, c’est bien les bulldozers à Vitry-sur-Seine contre les Arabes. » Les gens adorent les communistes quand ils ne se comportent pas comme des communistes. Il faut se méfier car il y a beaucoup de gens de droite qui se revendiquent du socialisme au nom de la décroissance, alors que nous avons des intérêts et des visions extrêmement divergentes, notamment concernant l’émancipation individuelle et collective. Il y a un travail idéologique à mener à la gauche de la gauche car l’alliance du « vivant » entre Les Veilleurs et les faucheurs d’OGM pose problème. Il y a d’un côté la bourgeoisie qui se sert de son catholicisme pour critiquer le monde moderne, ce qui peut plaire à des gens de gauche qui s’aperçoivent (même moi en tant que communiste « orthodoxe ») qu’on est dans une forme d’impasse productiviste. Mais, entre les deux, on peut discuter un peu et tracer des lignes de partage. Car si ça continue comme ça, il y aura un portrait d’Orwell au Medef. La captation de l’héritage d’Orwell par les néo-réacs commence à m’agacer fortement.

« Je ne dis pas que c’était mieux avant, je dis que c’est pire maintenant. »

Paul Signac, "Au temps de l'anarchie"

Paul Signac, « Au temps de l’anarchie »

Encore que votre conception du communisme est assez loin du goulag soviétique, même si on sent que ça ne vous déplairait pas d’en déporter certains : vous prônez/rêvez un communisme balnéaire. La révolution en surfant ?

Dans un certain sens, je me base sur un ouvrage paru en 2002, Sur la plage : mœurs et coutumes balnéaires aux XIXe et XXe siècles, du sociologue Jean-Didier Urbain. En somme, quand on sera vraiment libéré des contraintes de production, la société idéale pourrait ressembler à une plage grecque ou bretonne, sans surpopulation, où les gens discuteraient au calme, se prélassant au soleil, laissant leurs enfants jouer tranquillement…
Je voudrais réenchanter, au moins littérairement, le mot « communisme » qui, à force de propagande capitaliste et à cause du désastre stalinien, a fini par ressembler à la caricature énoncée par OSS 117 : une dictature où les gens ont froid, portent des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair. Je souhaite associer le communisme à une idée radieuse qui ressemble davantage à la peinture de Paul Signac, Au temps de l’anarchie.

Quel livre offririez-vous à une fille pour la séduire ?

La Fête de Roger Vailland. C’est un roman où un type propose à une jeune fille de s’enfermer pendant trois jours dans un hôtel à la campagne, après avoir fait la course en bagnole à bord d’une 404.

Sylvain Métafiot

Article initialement publié sur Le Comptoir

Jean Cocteau, le rêveur à la discipline de fer

Cocteau2Les Secrets de Beauté de Jean Cocteau. Une œuvre étrange, presque accidentelle au dire de l’écrivain lui-même qui rédige des « notes prises pendant une panne d’automobile sur la route d’Orléans ». Poète du hasard mais poète acharné puisque l’homme retrouve dans cet « inconfort merveilleux » d’un « wagon de troisième qui [le] secoue, […] ce cher travail sur des gardes de livres, sur des dos d’enveloppes, sur des nappes. »

Il faut voir dans ce recueil la réunion de réflexions – entre aphorismes, courts essais et poèmes en prose –  sur la vie et le travail du poète, sur la poésie et les mystères de sa création. Le poète nous livre même ses secrets, et les sentences lancées d’un air péremptoire ne sont en réalité, que des problèmes que l’on pose, sur lesquels on discute et l’on débat. Des problèmes qu’il appartient au lecteur de comprendre ou non. Ainsi, sous l’apparence de la polémique, voire du mépris, il s’agit pour Cocteau de trouver une réponse à une quête existentielle : qu’est-ce que la vie d’un poète ? Pour trouver une réponse, il tâtonne, ajoute, précise sa pensée, l’abandonne pour la reprendre plus tard et mieux l’affirmer. Il écrit à demi-mots, comme s’il avait peur de la faiblesse d’une expression, refusant ainsi l’immédiateté première dévolue au sens des mots. Cette immédiateté qui quelque part, empêche la réflexion, le cheminement, et refuse au lecteur la possibilité de s’attarder sur eux. Et s’il fallait prendre le temps ? Le lecteur est prévenu. Il faut qu’il s’arme d’une pieuse patience pour lire ce recueil, sans quoi il ne pourrait en saisir toutes les subtilités.

L’idéal du poète ascète

Cocteau nous livre ses secrets brutalement, et disons le franchement, de manière peu engageante. Comment ne pas lire de mépris lorsqu’il écrit que « La masse ne peut aimer un poète que par malentendu » ? Adresse-t-il sa poésie à une élite ? Pour lui, le poète est un homme solitaire, une créature « qui boite », à cheval entre la vie et la mort, vivant dans le rêve. Le poète ne peut être de son temps. Il est déjà loin devant. De fait, est-il toujours dans la position de l’incompris ? Que dire si ce n’est que « Le propre du poète est de concevoir, pour y vivre, un univers où le temps, l’espace, les volumes ne s’organisent pas comme dans l’univers humain. Il en résulte une forme d’invisibilité »

Cocteau1Le poète, paradoxalement, vit donc ailleurs, dans un monde qu’il décrit comme différent même s’il continue de vivre parmi ses semblables. Cette position inconfortable et constante l’accompagne sans cesse et se ressent fortement dans le poème. « Un poème est une suite d’accidents propres à démoraliser le confort ». Or, ce malaise semble cependant nécessaire à la création. Il prend la forme d’une « hygiène du poète » fondée sur la fuite de toute mode, de toute tendance. La fuite de la facilité permettrait ainsi de faire ressurgir la pureté de la poésie. Une poésie qui se doit d’être un « événement », un « scandale ». Cocteau cherche ainsi une forme de force révolutionnaire dans le poème et pour se faire, refuse les conventions. Il lui faut alors, aller au-delà des images « vulgaires », des images « faciles ». En effet, jamais le poète ne crée dans le but d’être apprécié ou reconnu et pour Cocteau, il n’y a de poète reconnu que « Posthume ». Ces images faciles sont comme les Anges. « Les Anges, nous en abusâmes. […] Aujourd’hui, sur les affiches, les titres des pièces et de films sont tous aux Anges. Il nous faut donc leur dire adieu. » Il faut les débusquer. « Après Orphée tout le monde me félicitait d’une image que j’avais eu la faiblesse de laisser là. » Il faut refuser la gloire et les sirènes de la notoriété. « Le soleil de la gloire écrase les reliefs. Les œuvres s’y aplatissent »

Cocteau se montre impitoyable envers le poète qui doit sans cesse vivre en décalage avec le monde. Le poète doit toujours se situer au-delà et avoir une longueur d’avance. Le malaise vient subtilement s’immiscer. La violence des mots retranscrit le processus où on la reconduit vers soi-même. Cette violence est source de souffrance perpétuelle pour le poète qui ne peut s’en défaire, où qu’il aille. « Un poète se déteste, il ne respecte en lui que le véhicule » L’exil marque la quasi-obligation pour le poète d’être privé de tout afin de créer des poèmes de qualité. « C’est une chance si on le chasse de sa maison ». Une chance. Comme si le dénuement, la solitude et la souffrance pouvaient devenir le seul terreau favorable à la création. Le concept « d’outre-noir » qu’utilise le peintre Soulage est analogique à l’expérience poétique. Ainsi, la manière dont il applique la couleur sur la toile permet de se jouer de la lumière. La couleur noire, ayant la faculté de la capter et de la renvoyer, suffit à être matière de l’œuvre. Elle est la création même, à l’image du poème qui capte et renvoie la souffrance du poète. Le poème se sert de la souffrance du poète comme matériau. Elle est la matière même.

Le Poète inspiré ou l’homme laborieux

Pour Cocteau, « c’est un privilège de naître poète ». N’est pas poète qui veut ! Aussi mystérieux que la Pythie de Delphes, Cocteau utilise l’aphorisme, s’exprime à demi-mot. Il parle de « voix », de « chance ». Il semblerait même que la pratique de l’écriture poétique soit une expérience mystique et le poète est cet être « inspiré ». Celui qui, grâce à une démarche et une méthode qui lui est propre, parvient à recréer le monde, sans toutefois perdre de vue que le travail poétique doit s’effacer derrière l’idéal d’un retour à l’essence de la poésie : celle qui parle à l’âme et qui révèle le génie.

Il rejoint les Hugo et les Baudelaire, ceux pour qui le poète est comme le réceptacle d’un message « supérieur », un être rare et privilégié choisi parmi les hommes parce qu’eux seuls sont capables d’entendre « les voix ». Cocteau compare à plusieurs reprises la figure du poète avec Jeanne d’Arc démontrant que l’incertitude est essentielle dans sa conception poétique. Sur elle, se fonde l’esthétique du poème. Seule la beauté compte. Mais quelle est-elle ? Peut être cette « autre chose [qui] importe et ne s’analyse pas ». Cette beauté est toujours ambivalente car elle tend à restreindre la poésie, voire la disqualifier. « Ce n’est pas parce qu’elle parle de choses saintes que la poésie est sainte. Ce n’est pas parce qu’elle parle de choses belles que la poésie est belle et si on nous interroge sur le pourquoi elle est belle et sainte, il faut répondre comme Jeanne d’Arc lorsqu’on l’interroge trop avant : « Passez outre » »

cocteau_brekerDe même, Pierre Caizergues, dans la préface aux Secret de beauté (édition Gallimard, 2013) analyse la conception ambivalente de la beauté de Cocteau selon ces termes : « On se souvient de ces lignes dans le livre sur Jean Marais, présent aussi dans ses Secrets de beauté : « La beauté déteste les idées. Elle se suffit à elle-même. Une œuvre est belle comme quelqu’un est beau. Cette beauté dont je parle provoque une érection de l’âme. Une érection ne se discute pas. » Inutile donc de chercher à percer les « Secrets de beauté » de Jean Cocteau ? On les rapprochera simplement de cette réponse du Dalaï Lama, cité plusieurs fois par lui : « Le secret du Tibet, c’est qu’il n’y en a pas. Mais c’est celui qu’il faut défendre avec le plus de soin. » Ce qui explique sans doute que Cocteau porte, d’un bout à l’autre de sa carrière, une attention constante à la mise en mot de ses secrets. Des secrets qui n’en seraient pas si le poète les gardait pour lui. Il confie également dans Le Rappel à l’ordre que « Le secret a toujours la forme d’une oreille. » »

Un poète ne peut être qu’inspiré. Malgré tout, Cocteau nous livre dans ce recueil des « conseils techniques ». Si naître poète pour Cocteau est un « privilège », il faut savoir s’en rendre digne en menant une vie ascétique comme celle du « Saint » qui se doit d’être « Bon » selon les principes d’une éthique inflexible. Il se doit également d’être actif face « aux voix » ou « à la chance » et se préparer à leur arrivée comme les fidèles se préparent au retour du Christ. La poésie devient religion. « Paresse du poète : attendre les voix. Attitude dangereuse. C’est qu’il ne fait pas ce qu’il faut pour que les voix lui parlent./Découvrir une hygiène physique et morale. Être toujours en état de grâce. Exercice religieux du poète./Dormir c’est rentrer à l’étable. Ne pas trop dormir. »

La poésie est sacrée. Elle se prépare selon des « secrets » de fabrication où nous apprenons que le poète doit « fuir les adjectifs comme la peste » ou encore essayer d’écrire à l’envers ou en reliant les lettres entre elles. A la manière d’ « Apollinaire [qui] chantait ses poèmes en les écrivant et ils nous enchantent. Ses secrets de bonnes femme valent mieux qu’Aristote ».

Le chantre de la jeunesse et de la liberté

 Si le pessimisme est présent dans ses poèmes, nous n’en sommes pas attristés. Après tout, Cocteau ne fait qu’émettre des hypothèses et ce faisant, il nous entraîne avec lui dans sa réflexion. D’ailleurs, il reste un écrivain de la jeunesse, de la révolution, de la modernité. « La jeunesse ne s’y trompe pas. Elle nous aime pour ce par quoi nous échappons au Prince. Elle fraternise avec la jeunesse attachée aux œuvres qui ne sont pas uniquement de nous. » Cocteau est le poète dans son époque, dans son siècle. Homme survivant de la première et de la seconde guerre mondiale, pacifiste, pour lui la guerre se fait d’abord par les mots dans la poésie. « L’honneur de la France, sera peut-être, un jour, d’avoir refusé de se battre » (Journal) Il reste toutefois une figure ambivalence.

Accusé d’avoir collaboré, d’avoir accueilli et protégé des artistes nazis comme Arno Breker, sculpteur officiel du troisième Reich, en 1942 et Leni Riefenstahl, on pourrait dire, pour sa défense, qu’il est artiste avant tout. L’Art ne serait-il pas le plus important ? Et puis, n’a-t-il pas travaillé avec les plus grands de son temps, les Satie, Picasso, Proust, Gide, Barrès, Coco Chanel, Truffaut, Jean Marais, Matisse ou Chaplin..? Fervent défenseur de l’art et de sa beauté, il puise en lui, la force de dépasser et de faire fi des opinions politiques et/ou nationales de ses frères poètes. Poète engagé donc, comme le démontrent ces vers : « La révolution a toujours un air de poésie parce que la poésie est révolution. » ; « Un poète est toujours occupé par l’ennemi et résiste. Cette résistance clandestine est la base de son travail. La résistance de 44 n’a été qu’une image visible de cette perpétuelle entreprise. » Puis encore, « Par qui s’est exprimée la Résistance de 1944 ? Par les poètes. » ; « Avant d’être fusillé, B… écrivit des poèmes. Un homme qui veut se survivre ne pense  qu’à écrire des poèmes. » La poésie permet de vivre, de résister à ce qui menace la vie même.

Margot Delarue

De la poétique du rap français

l'Animalerie

L’Animalerie

On aurait tort de croire que la scène du rap français ne se compose que de gros bourrins vulgaires aux voix grasses et énervées, vantant les « vertus » de la drogue, de la violence et déversant des flopées d’insultes sur ta maman… « Rap », « français », deux mots paradoxalement ridicules dans les esprits des non-initiés. Pourtant, si l’on s’amuse à creuser un peu le répertoire, on se surprend à apprécier des textes qui se détachent de toutes ces idées reçues. Des perles de style, de la poétique en flow, du lyrisme au mic, de la jouissance auditive pour les névrosés de la langue.

Le rap, expression poétique du XXIème siècle ?

« Poésie : Genre littéraire associé à la versification et soumis à des règles prosodiques particulières, variables selon les cultures et les époques, mais tendant toujours à mettre en valeur le rythme, l’harmonie et les images. »

Si la poésie se veut variable selon les époques, peut-on inclure le rap dans le genre poétique du XXIème siècle ? On entend déjà les réac’ beugler leur indignation. Pourtant, le rythme, l’harmonie et les images sont autant de caractéristiques que l’on peut retrouver dans le rap. En rimes ou en prose, l’objectif est le même : faire sonner le mot juste.  Le rappeur comme le poète est avant tout auteur, un aventurier de la langue dont il exploite toutes les ressources, la poussant parfois dans ses derniers retranchements. On retrouve notamment chez beaucoup d’artistes des textes qui regorgent de codes poétiques : néologismes, allitérations, assonances, métaphores… les figures de style fusent ! La densité des mots et la création verbale occupent donc une place centrale dans l’écriture. Finalement, de la strophe au couplet, la frontière est mince si l’on se détache de la poésie dans sa forme la plus classique.

La relève des poètes de « l’avant-garde » ?

Kacem Wapalek

Kacem Wapalek

La liberté de la forme que l’on trouve dans les textes de rap français pourrait découler des travaux des poètes avant-gardistes du XXème siècle. Ces artistes polémiques et provocateurs, prônant la déconstruction poétique de la modernité, ont permis une évolution du genre qui pourrait trouver sa suite et un sens particulier dans le rap : la volonté d’une rupture entre livre et poésie, le goût de la performance, et surtout la recherche d’une approche sonore et phonétique. L’émergence du vers libre et de cette poésie contestataire pose les fondements d’un mode d’expression qui ignore voire rejette certains codes de la poésie traditionnelle. On peut ainsi voir le rap comme une poésie débridée et  affranchie, inscrite dans un siècle où la licence poétique permet l’effervescence du genre et son perpétuel renouveau.

Du rap intelligent face à un « rap de gare »

« Dans l’rap aujourd’hui, on est trop peu en amont et beaucoup en aval » – Kacem Wapalek, Freestyle Les Inrocks

Si on peut déplorer un manque de style et de lyrisme chez certains rappeurs actuels, d’autres en font leur créneau. Les lyonnais du crew de l’Animalerie, Lucio Bukowski et Kacem Wapalek prennent position et se détachent de ce « rap de gare » qui accaparent les ondes et les écrans. Alors que le genre a tendance à devenir « un lieu commun comme un acteur de cul imberbe » (Lucio Bukowski), ces génies de la plume nous prouvent à coup de rimes raisonnantes et habiles qu’il existe un rap intelligent et saisissant.

Lucio Bukowski

Lucio Bukowski

« T’as pas d’impact comme une baston de hippies ardéchois » – Lucio Bukowski, Feu Grégeois

Voilà des punchlines qui claquent face à une vulgarité gratuite qui devient malheureusement ordinaire. Ces deux artistes se montrent de talentueux épéistes dans le culte du clash et de la joute verbale. Mêlant injures foisonnantes à l’affront humoristique, on apprécie l’aphorisme percutant qui montre définitivement une maîtrise de la langue. Souvent contrastées par des propos sérieux, voire engagés, ces formules sentencieuses marquent les esprits et permettent la diffusion de messages prégnants, représentations d’un réel poignant. Dans Culture Palace, Kacem Wapalek se définit lui-même comme « un mec qui peut résumer paris zone et poésie » : une prose moderne percutante qui aborde avec une conviction détonante des thèmes qui résonnent comme les problématiques de notre siècle.

À l’heure où la diffusion de la poésie se fait de plus en plus restreinte, le rap apparaît comme l’expression alternative du genre. De la plume au micro, c’est cette éternelle quête de musicalité qui atteint son paroxysme : la poésie c’est avant tout une voix, et le rap le lui rend bien.

Juliette Descubes

Les poètes réapparaissent : entrez dans le Cercle des Poètes Apparus

affiche

« Toujours plus de Poésie, de Jazz et de Cookies ! » Que demander de plus ? Telle est l’injonction de Juliette Descubes qui entend, dans cette interview menée par Jérémy Engler pour le journal en ligne l’Envolée Culturelle, nous inviter au voyage. Un voyage poétique assurément !

Avant de parler de vos veillées poétiques, pouvez-nous dire ce qu’est le Cercle des Poètes Apparus du Litterarium ?

Le Cercle des Poètes Apparus est une commission que nous avons créée au sein de l’association le Litterarium en septembre 2013. Nous avons repris un concept qui avait déjà vu le jour dans l’association sous le nom de « Repoésie », créé par Eve Guerra, qui était une soirée organisée à l’Université Lyon 2 pendant laquelle les étudiants avaient l’occasion de lire leurs poèmes. Les objectifs du Cercle depuis sa création sont avant tout de dynamiser, de promouvoir et de diffuser la poésie estudiantine, mais également de favoriser les rencontres entre poètes amateurs et poètes confirmés en organisant des veillées poétiques.

Vous organisez donc des veillées poétiques, en quoi consistent-elles ? Quel en est le principe ? Et où se déroulent-elles ?

Les veillées se déroulent dans une salle de l’Université Lyon 2 et durent en général 1h30/2 heures. Le principe est simple : des poètes, leurs créations, leur voix et un public. Nous accueillons tous types d’auteurs, de l’étudiant poète en herbe au poète moult fois publié. Et il y en a pour tous les goûts : du sonnet le plus classique à la poésie expérimentale en passant par le slam ! Nous organisons aussi des jeux poétiques et du jazz est diffusé pour une ambiance suave et chaleureuse. En plus de ça, nous mettons à disposition un buffet de cookies gratuit autour duquel poètes et public se rencontrent, échangent et partagent. Notre but est de faire vivre un art que beaucoup aujourd’hui croient mort : la poésie c’est avant tout une voix, et le Cercle des Poètes Apparus vous offre la scène.

Comment sélectionnez-vous les textes des étudiants et ceux que vous lisez ?

Pour participer il vous suffit d’envoyer votre texte à l’adresse : lcpa-litterarium@outlook.com ! Notre seul critère se fait sur la longueur du poème qui ne doit pas dépasser les cinq minutes de lecture pour permettre à tous les participants un passage dans le temps imparti. Nous organisons ensuite un corpus que nous essayons de rendre le plus cohérent possible, les membres du Cercle des Poètes Apparus choisissent des textes d’auteurs publiés afin de créer un jeu d’alternance.

Quelle est la fréquence de vos veillées ?

L’année dernière nous avons organisé trois veillées poétiques mais cette saison sera un peu différente. La première veillée à lieu ce vendredi 14 novembre, ensuite il s’agira d’événements inédits sous des formes très différentes !

Combien de personnes s’occupent de l’organisation de la veillée et quels sont les rôles de chacun ?

Nous sommes dix membres cette année pour organiser les veillées. À part le responsable  qui doit gérer la coordination globale des actions et s’assurer une organisation efficace, il n’y a pas de rôles à proprement parler. Les choses se font en fonction des envies et des motivations de chacun. Et finalement, ça marche plutôt bien !

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Y’a-t-il quelque chose à gagner pour les poètes étudiants qui envoient des textes ?

En effet ! Un texte étudiant est sélectionné pour être publié dans le journal en ligne Le Gazettarium, journal du Litterarium. Nous avons également apporté une petite nouveauté cette année : la veillée sera entièrement filmée, et l’on élira à la fin de la soirée la meilleure performance qui sera publiée sur notre page Facebook !

La prochaine veillée poétique aura lieu ce vendredi 14 à 18h30. Pouvez-nous dire en exclusivité quand aura lieu la suivante ?

Le prochain événement du Cercle ne sera pas une veillée poétique mais un Levé de rideau au théâtre de la Renaissance à Oullins le mercredi 21 janvier à 19h ! En lien avec la pièce Batèches jouée du 18 au 20 mars où seront projetés des poèmes de Gaston Miron, Le Cercle des Poètes Apparus vous présentera pendant 45 minutes des créations exclusives. Plus d’information très prochainement !

Est-ce possible de rejoindre votre cercle pour participer à l’organisation de ses veillées poétiques ?

Tout nouveau membre est le bienvenue ! Il faut cependant adhérer à l’association Le Litterarium puisque nous sommes une commission de celle-ci. Si le Cercle a suscité votre intérêt, vous pouvez nous contacter à l’adresse : lcpa-litterarium@outlook.com ! On pourra alors discuter autours d’un vers.

Propos recueillis par Jérémy Engler

Rédacteur en chef du journal en ligne L’Envolée Culturelle

http://www.lenvoleeculturelle.fr/interview-de-juliette-descubes-responsable-du-cercle-des-poetes-apparus-qui-fait-vivre-la-poesie-a-luniversite-lumiere-lyon-2/

Pot-pourri ou l’impossible tas

Herbert James Draper-Pot-pourriLes grains s’ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c’est un tas, un petit tas, l’impossible tas. Blog récent, sur lequel fleurissent chaque mois de nouvelles vignettes, Pot-pourri est sa propre définition : un compost. Vaste costume d’arlequin en confection, il rassemble des teintes inégales. Mais la cacophonie révèle bientôt l’écho d’une musique plus vaste, nouvelles voix de l’écriture qui impriment leurs nuances sur la Toile.

Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres
Gérard de Nerval, « Vers dorés ».

« Pot-pourri » : parfums artificiels, enchaînement dissonant, cacophonie d’odeurs bâties sur un puzzle désassemblé… Le titre est modeste mais les quarante-deux vignettes laissent le lecteur sur sa faim. Loin de masquer les effluves renfermées du monde dans lequel nous vivons, ce Pot-pourri dessine les contours d’une réalité nouvelle, monde à part ou fuite artificielle vers un univers composite recouvert de mots. Poèmes, phrases, pensées, dialogues… sont le dallage d’une bâtisse qui s’élève vers le ciel ; c’est l’intérêt même de ce blog qui restera sans faîte.

À force de pudeur, il finira par écrire avec sa gomme.

Claude Monet-Femme à l'ombrelle tournée vers la gauchePassés les petits jeux rhétoriques, aphorismes et autres déclinaisons grammaticales « canines », on trouve parfois une fleur fraîche au milieu des fleurs sèches. C’est le parfum capiteux d’une démone qui a pour tout sourire « deux cicatrices comme des parenthèses taillées par le couteau. » C’est le besoin « d’Écrire pour toucher son corps avec cette peau que sont les autres. »

Tout doucement… la voix du poète se fait entendre. D’abord discrète, presque silencieuse, elle s’affirme peu à peu et révèle au monde la gamme envolée de ses doigts. Instinct jeune, qui souffle vers une beauté noble de la poésie. Cette noblesse est nourrie par un sang pluriel, puisque l’intérêt des vignettes réside dans leur multiplicité. Fourmilière de mots qui regroupe un infini d’individus poursuivant une voie identique. Organismes autonomes qui comme la physalie appartiennent au même corps. Pot-pourri répond à la mission que Francis Ponge prêtait à l’artiste : « ouvrir un atelier et y prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient. »

L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots, par le heurt de leur inégalité mobilisés
Mallarmé, Crise de vers.

Dépassons les références et autres réécritures que rencontrent parfois les vignettes de ce blog. Pot-pourri est l’annonce d’une écriture nouvelle. Car une question subsiste : qui en est l’auteur ? Est-il un ? Est-il plusieurs ? Internet : notre nouvel Homère. Il avance ses maximes à l’aveuglette et fait entendre sa voix par-delà les axes du temps et de l’espace. Quel ordre ou quelle anarchie pousse toutes ces plumes à garder l’anonymat ? Pas d’auteur. Pot-pourri est ainsi amené à se perpétuer sans fin.

Robert Delaunay-Femme portugaiseDe cette façon, le blog dépasse les limites matérielles du livre, acquiert une indépendance nouvelle. Fenêtre ouverte sur le monde, Internet l’inscrit dans un espace publique, accessible à tous ; l’auteur (ou les auteurs) est dépossédé de son œuvre. C’est un don, la beauté destinée à ceux qui aiment la beauté.

« Dans le ventre de ma mère, j’écrivais énormément. Des pastiches, surtout. » Ce sont les premiers mots plongés dans le Pot-pourri. Mais du pastiche, la voix qui imite s’éloigne lentement de ses maîtres, elle se dénude, s’expose, pour se donner entière à une oreille, nos oreilles.

Voilà ta vraie naissance :
Parler des mots pour une oreille

Ces mots, tirés de la dernière vignette, esquissent une poésie nouvelle, rhizome des cœurs par-delà les écrans, canal vers un ordre nouveau, qui nourrit l’esprit de l’homme, suivant les termes de Ponge, « en l’abouchant au cosmos. »

Internet diffuse, il n’anéantit pas. Pot-pourri nous rappelle qu’il faut oser écrire comme il faut oser vivre. Plus qu’il ne fuit, l’indésigné s’affirme, il existe. Il existe par les mots, et plus que dans les mots.

David Rioton

Toutes les citations, excepté lorsque l’auteur est mentionné, sont tirées de www.pot–pourri.tumblr.com

« Vrai Baptême »

gargantua-5bf381Voici le poète gagnant de la dernière veillée poétique du Cercle des Poètes Apparus ! Il s’agit de « Vrai Baptême », écrit par Grégory :

« Il s’avère que dans ma famille les évènements se fêtent en chansons, en textes et en scènettes plus moins improvisées sur le thème du jour. C’est ainsi que j’ai composé mes premières lignes (mariages, anniversaire…)

Ma famille n’est pas religieuse, nous n’avons aucune confession et l’année dernière, pour la première fois, une de mes cousines a fait le choix de baptiser son fils. Fidèle à la tradition familiale, j’ai écrit, pour le jour du baptême, ce petit plaidoyer pour un baptême alternatif plus en lien avec mes croyances terrestres et épicuriennes. »

Le Vrai Baptême

Mon cher petit cousin, adorable angelot,
Divine enluminure, ô souriant marmot !
Nous voici tous en scène à fêter tes un an
À être les témoins de ton adoubement.
Aujourd’hui, ce matin, tu as trouvé la foi
De ce chrême à ton front dans un signe de croix ;
D’une simple aspersion et d’un vent de benjoin
Dans les eaux du Jourdain, minot, tu as rejoint
Les millions de chrétiens, dévots invétérés
Du magicien cabot de plaines de Judée.
Tu as suivi le pas de ses douze copains,
Ces dadais extasiés, prélats de grand chemin
Qui d’un air ébahi, d’un esprit en goguette
Ont escorté la star : Jésus de Nazareth !
Peut-on vraiment blâmer la bande des apôtres ?
Leur époque était bien peu semblable à la nôtre,
Le peuple accumulait assez peu d’intellect
Et il s’extasiait devant la moindre secte.
Mais ils avaient la foi, eux, avaient le talent,
Une voix de tribun et de bons arguments
Et je dois l’avouer, moi aussi, c’est certain
J’aurais suivi un gars qui changeait l’eau en vin.
Mais je suis une bête ignoble, abominable
Et j’ai préféré vivre éloigné de ces fables,
J’ai choisi le plaisir comme unique torture
Pour baigner à coup sûr dans le vice et l’impur.
Je ne suis d’aucun rite, aucune confession
Peu m’importe son acte ou sa profession,
Quand il s’agit de foi moi je l’aime en pâté
Ou poêlé, rissolé, finement relevé
De poivre en déglaçant juste après la cuisson
D’un trait de balsamique et d’un soupçon d’oignon.
*
Si je fais ce discours c’est pour te révéler
La beauté de nos vies, la douce vérité,
Pour de donner ici l’authentique baptême
Celui qu’on peut lâcher dans un simple poème.
Celui qui mange bien, qui cuisine un peu gras,
Celui qui rit, qui chante et qui n’isole pas
Et qui a pour martyrs le doux Saint Marcellin,
Saint Amour, Honoré ou bien Saint Félicien ;
Celui pour qui Jésus n’est pas homme de foi
Mais un saucisson sec sur sa planche de bois.
Voilà, mon cher cousin, mes recommandations
Pour vivre l’existence avec délectation.
Tu vas pouvoir cingler, prendre de la bouteille,
Naviguer plus serein sur ce monde aux merveilles
Et enfin te pencher sur ces grands choix de vie,
Ce dilemme divin : saignant, bleu ou bien cuit.
Cette interrogation, ce merveilleux tourment :
Que vais-je picoler : vin rosé, rouge ou blanc ?
Donc en ma qualité de prêtre improvisé,
Devant vous mes amis, à Nîmes, imbibés,
Je vais prendre l’enfant et user du Costière
Comme d’une eau bénite, un nectar salutaire
Qui déliera les liens que le curé noua
Dans ses airs indolents de modeste prélat,
Cet homme s’éreintant à cracher son latin
Mais qui n’a pu lâcher aucun alexandrin.
Hé voilà mon Pablo, ô bambin gracieux,
Par mes mots te voilà le bienvenu chez eux.
Bientôt tu trouveras la pensée, la parole
Et tu pourras choisir toi-même ta coupole.

« Pour moi la publication n’est pas une priorité, je souhaite privilégier la transmission orale de la poésie en participant à des lectures ou en travaillant sur la mise en scène de mes textes. »

Le 31 mai, à la Triperie, Grégory interprètera son texte « Coqs » (une nouvelle en alexandrins) accompagné par l’électro de Rocambonux :
https://www.facebook.com/events/860158604010956/?fref=ts

Vous pouvez retrouver les poèmes de Grégory, le citadin filiforme, sur facebook :
https://www.facebook.com/pages/Le-citadin-filiforme/294158427299242?fref=ts
Ainsi que sur son site personnel : http://www.lecitadinfiliforme.fr