Jean Cocteau, le rêveur à la discipline de fer

Cocteau2Les Secrets de Beauté de Jean Cocteau. Une œuvre étrange, presque accidentelle au dire de l’écrivain lui-même qui rédige des « notes prises pendant une panne d’automobile sur la route d’Orléans ». Poète du hasard mais poète acharné puisque l’homme retrouve dans cet « inconfort merveilleux » d’un « wagon de troisième qui [le] secoue, […] ce cher travail sur des gardes de livres, sur des dos d’enveloppes, sur des nappes. »

Il faut voir dans ce recueil la réunion de réflexions – entre aphorismes, courts essais et poèmes en prose –  sur la vie et le travail du poète, sur la poésie et les mystères de sa création. Le poète nous livre même ses secrets, et les sentences lancées d’un air péremptoire ne sont en réalité, que des problèmes que l’on pose, sur lesquels on discute et l’on débat. Des problèmes qu’il appartient au lecteur de comprendre ou non. Ainsi, sous l’apparence de la polémique, voire du mépris, il s’agit pour Cocteau de trouver une réponse à une quête existentielle : qu’est-ce que la vie d’un poète ? Pour trouver une réponse, il tâtonne, ajoute, précise sa pensée, l’abandonne pour la reprendre plus tard et mieux l’affirmer. Il écrit à demi-mots, comme s’il avait peur de la faiblesse d’une expression, refusant ainsi l’immédiateté première dévolue au sens des mots. Cette immédiateté qui quelque part, empêche la réflexion, le cheminement, et refuse au lecteur la possibilité de s’attarder sur eux. Et s’il fallait prendre le temps ? Le lecteur est prévenu. Il faut qu’il s’arme d’une pieuse patience pour lire ce recueil, sans quoi il ne pourrait en saisir toutes les subtilités.

L’idéal du poète ascète

Cocteau nous livre ses secrets brutalement, et disons le franchement, de manière peu engageante. Comment ne pas lire de mépris lorsqu’il écrit que « La masse ne peut aimer un poète que par malentendu » ? Adresse-t-il sa poésie à une élite ? Pour lui, le poète est un homme solitaire, une créature « qui boite », à cheval entre la vie et la mort, vivant dans le rêve. Le poète ne peut être de son temps. Il est déjà loin devant. De fait, est-il toujours dans la position de l’incompris ? Que dire si ce n’est que « Le propre du poète est de concevoir, pour y vivre, un univers où le temps, l’espace, les volumes ne s’organisent pas comme dans l’univers humain. Il en résulte une forme d’invisibilité »

Cocteau1Le poète, paradoxalement, vit donc ailleurs, dans un monde qu’il décrit comme différent même s’il continue de vivre parmi ses semblables. Cette position inconfortable et constante l’accompagne sans cesse et se ressent fortement dans le poème. « Un poème est une suite d’accidents propres à démoraliser le confort ». Or, ce malaise semble cependant nécessaire à la création. Il prend la forme d’une « hygiène du poète » fondée sur la fuite de toute mode, de toute tendance. La fuite de la facilité permettrait ainsi de faire ressurgir la pureté de la poésie. Une poésie qui se doit d’être un « événement », un « scandale ». Cocteau cherche ainsi une forme de force révolutionnaire dans le poème et pour se faire, refuse les conventions. Il lui faut alors, aller au-delà des images « vulgaires », des images « faciles ». En effet, jamais le poète ne crée dans le but d’être apprécié ou reconnu et pour Cocteau, il n’y a de poète reconnu que « Posthume ». Ces images faciles sont comme les Anges. « Les Anges, nous en abusâmes. […] Aujourd’hui, sur les affiches, les titres des pièces et de films sont tous aux Anges. Il nous faut donc leur dire adieu. » Il faut les débusquer. « Après Orphée tout le monde me félicitait d’une image que j’avais eu la faiblesse de laisser là. » Il faut refuser la gloire et les sirènes de la notoriété. « Le soleil de la gloire écrase les reliefs. Les œuvres s’y aplatissent »

Cocteau se montre impitoyable envers le poète qui doit sans cesse vivre en décalage avec le monde. Le poète doit toujours se situer au-delà et avoir une longueur d’avance. Le malaise vient subtilement s’immiscer. La violence des mots retranscrit le processus où on la reconduit vers soi-même. Cette violence est source de souffrance perpétuelle pour le poète qui ne peut s’en défaire, où qu’il aille. « Un poète se déteste, il ne respecte en lui que le véhicule » L’exil marque la quasi-obligation pour le poète d’être privé de tout afin de créer des poèmes de qualité. « C’est une chance si on le chasse de sa maison ». Une chance. Comme si le dénuement, la solitude et la souffrance pouvaient devenir le seul terreau favorable à la création. Le concept « d’outre-noir » qu’utilise le peintre Soulage est analogique à l’expérience poétique. Ainsi, la manière dont il applique la couleur sur la toile permet de se jouer de la lumière. La couleur noire, ayant la faculté de la capter et de la renvoyer, suffit à être matière de l’œuvre. Elle est la création même, à l’image du poème qui capte et renvoie la souffrance du poète. Le poème se sert de la souffrance du poète comme matériau. Elle est la matière même.

Le Poète inspiré ou l’homme laborieux

Pour Cocteau, « c’est un privilège de naître poète ». N’est pas poète qui veut ! Aussi mystérieux que la Pythie de Delphes, Cocteau utilise l’aphorisme, s’exprime à demi-mot. Il parle de « voix », de « chance ». Il semblerait même que la pratique de l’écriture poétique soit une expérience mystique et le poète est cet être « inspiré ». Celui qui, grâce à une démarche et une méthode qui lui est propre, parvient à recréer le monde, sans toutefois perdre de vue que le travail poétique doit s’effacer derrière l’idéal d’un retour à l’essence de la poésie : celle qui parle à l’âme et qui révèle le génie.

Il rejoint les Hugo et les Baudelaire, ceux pour qui le poète est comme le réceptacle d’un message « supérieur », un être rare et privilégié choisi parmi les hommes parce qu’eux seuls sont capables d’entendre « les voix ». Cocteau compare à plusieurs reprises la figure du poète avec Jeanne d’Arc démontrant que l’incertitude est essentielle dans sa conception poétique. Sur elle, se fonde l’esthétique du poème. Seule la beauté compte. Mais quelle est-elle ? Peut être cette « autre chose [qui] importe et ne s’analyse pas ». Cette beauté est toujours ambivalente car elle tend à restreindre la poésie, voire la disqualifier. « Ce n’est pas parce qu’elle parle de choses saintes que la poésie est sainte. Ce n’est pas parce qu’elle parle de choses belles que la poésie est belle et si on nous interroge sur le pourquoi elle est belle et sainte, il faut répondre comme Jeanne d’Arc lorsqu’on l’interroge trop avant : « Passez outre » »

cocteau_brekerDe même, Pierre Caizergues, dans la préface aux Secret de beauté (édition Gallimard, 2013) analyse la conception ambivalente de la beauté de Cocteau selon ces termes : « On se souvient de ces lignes dans le livre sur Jean Marais, présent aussi dans ses Secrets de beauté : « La beauté déteste les idées. Elle se suffit à elle-même. Une œuvre est belle comme quelqu’un est beau. Cette beauté dont je parle provoque une érection de l’âme. Une érection ne se discute pas. » Inutile donc de chercher à percer les « Secrets de beauté » de Jean Cocteau ? On les rapprochera simplement de cette réponse du Dalaï Lama, cité plusieurs fois par lui : « Le secret du Tibet, c’est qu’il n’y en a pas. Mais c’est celui qu’il faut défendre avec le plus de soin. » Ce qui explique sans doute que Cocteau porte, d’un bout à l’autre de sa carrière, une attention constante à la mise en mot de ses secrets. Des secrets qui n’en seraient pas si le poète les gardait pour lui. Il confie également dans Le Rappel à l’ordre que « Le secret a toujours la forme d’une oreille. » »

Un poète ne peut être qu’inspiré. Malgré tout, Cocteau nous livre dans ce recueil des « conseils techniques ». Si naître poète pour Cocteau est un « privilège », il faut savoir s’en rendre digne en menant une vie ascétique comme celle du « Saint » qui se doit d’être « Bon » selon les principes d’une éthique inflexible. Il se doit également d’être actif face « aux voix » ou « à la chance » et se préparer à leur arrivée comme les fidèles se préparent au retour du Christ. La poésie devient religion. « Paresse du poète : attendre les voix. Attitude dangereuse. C’est qu’il ne fait pas ce qu’il faut pour que les voix lui parlent./Découvrir une hygiène physique et morale. Être toujours en état de grâce. Exercice religieux du poète./Dormir c’est rentrer à l’étable. Ne pas trop dormir. »

La poésie est sacrée. Elle se prépare selon des « secrets » de fabrication où nous apprenons que le poète doit « fuir les adjectifs comme la peste » ou encore essayer d’écrire à l’envers ou en reliant les lettres entre elles. A la manière d’ « Apollinaire [qui] chantait ses poèmes en les écrivant et ils nous enchantent. Ses secrets de bonnes femme valent mieux qu’Aristote ».

Le chantre de la jeunesse et de la liberté

 Si le pessimisme est présent dans ses poèmes, nous n’en sommes pas attristés. Après tout, Cocteau ne fait qu’émettre des hypothèses et ce faisant, il nous entraîne avec lui dans sa réflexion. D’ailleurs, il reste un écrivain de la jeunesse, de la révolution, de la modernité. « La jeunesse ne s’y trompe pas. Elle nous aime pour ce par quoi nous échappons au Prince. Elle fraternise avec la jeunesse attachée aux œuvres qui ne sont pas uniquement de nous. » Cocteau est le poète dans son époque, dans son siècle. Homme survivant de la première et de la seconde guerre mondiale, pacifiste, pour lui la guerre se fait d’abord par les mots dans la poésie. « L’honneur de la France, sera peut-être, un jour, d’avoir refusé de se battre » (Journal) Il reste toutefois une figure ambivalence.

Accusé d’avoir collaboré, d’avoir accueilli et protégé des artistes nazis comme Arno Breker, sculpteur officiel du troisième Reich, en 1942 et Leni Riefenstahl, on pourrait dire, pour sa défense, qu’il est artiste avant tout. L’Art ne serait-il pas le plus important ? Et puis, n’a-t-il pas travaillé avec les plus grands de son temps, les Satie, Picasso, Proust, Gide, Barrès, Coco Chanel, Truffaut, Jean Marais, Matisse ou Chaplin..? Fervent défenseur de l’art et de sa beauté, il puise en lui, la force de dépasser et de faire fi des opinions politiques et/ou nationales de ses frères poètes. Poète engagé donc, comme le démontrent ces vers : « La révolution a toujours un air de poésie parce que la poésie est révolution. » ; « Un poète est toujours occupé par l’ennemi et résiste. Cette résistance clandestine est la base de son travail. La résistance de 44 n’a été qu’une image visible de cette perpétuelle entreprise. » Puis encore, « Par qui s’est exprimée la Résistance de 1944 ? Par les poètes. » ; « Avant d’être fusillé, B… écrivit des poèmes. Un homme qui veut se survivre ne pense  qu’à écrire des poèmes. » La poésie permet de vivre, de résister à ce qui menace la vie même.

Margot Delarue

De la poétique du rap français

l'Animalerie

L’Animalerie

On aurait tort de croire que la scène du rap français ne se compose que de gros bourrins vulgaires aux voix grasses et énervées, vantant les « vertus » de la drogue, de la violence et déversant des flopées d’insultes sur ta maman… « Rap », « français », deux mots paradoxalement ridicules dans les esprits des non-initiés. Pourtant, si l’on s’amuse à creuser un peu le répertoire, on se surprend à apprécier des textes qui se détachent de toutes ces idées reçues. Des perles de style, de la poétique en flow, du lyrisme au mic, de la jouissance auditive pour les névrosés de la langue.

Le rap, expression poétique du XXIème siècle ?

« Poésie : Genre littéraire associé à la versification et soumis à des règles prosodiques particulières, variables selon les cultures et les époques, mais tendant toujours à mettre en valeur le rythme, l’harmonie et les images. »

Si la poésie se veut variable selon les époques, peut-on inclure le rap dans le genre poétique du XXIème siècle ? On entend déjà les réac’ beugler leur indignation. Pourtant, le rythme, l’harmonie et les images sont autant de caractéristiques que l’on peut retrouver dans le rap. En rimes ou en prose, l’objectif est le même : faire sonner le mot juste.  Le rappeur comme le poète est avant tout auteur, un aventurier de la langue dont il exploite toutes les ressources, la poussant parfois dans ses derniers retranchements. On retrouve notamment chez beaucoup d’artistes des textes qui regorgent de codes poétiques : néologismes, allitérations, assonances, métaphores… les figures de style fusent ! La densité des mots et la création verbale occupent donc une place centrale dans l’écriture. Finalement, de la strophe au couplet, la frontière est mince si l’on se détache de la poésie dans sa forme la plus classique.

La relève des poètes de « l’avant-garde » ?

Kacem Wapalek

Kacem Wapalek

La liberté de la forme que l’on trouve dans les textes de rap français pourrait découler des travaux des poètes avant-gardistes du XXème siècle. Ces artistes polémiques et provocateurs, prônant la déconstruction poétique de la modernité, ont permis une évolution du genre qui pourrait trouver sa suite et un sens particulier dans le rap : la volonté d’une rupture entre livre et poésie, le goût de la performance, et surtout la recherche d’une approche sonore et phonétique. L’émergence du vers libre et de cette poésie contestataire pose les fondements d’un mode d’expression qui ignore voire rejette certains codes de la poésie traditionnelle. On peut ainsi voir le rap comme une poésie débridée et  affranchie, inscrite dans un siècle où la licence poétique permet l’effervescence du genre et son perpétuel renouveau.

Du rap intelligent face à un « rap de gare »

« Dans l’rap aujourd’hui, on est trop peu en amont et beaucoup en aval » – Kacem Wapalek, Freestyle Les Inrocks

Si on peut déplorer un manque de style et de lyrisme chez certains rappeurs actuels, d’autres en font leur créneau. Les lyonnais du crew de l’Animalerie, Lucio Bukowski et Kacem Wapalek prennent position et se détachent de ce « rap de gare » qui accaparent les ondes et les écrans. Alors que le genre a tendance à devenir « un lieu commun comme un acteur de cul imberbe » (Lucio Bukowski), ces génies de la plume nous prouvent à coup de rimes raisonnantes et habiles qu’il existe un rap intelligent et saisissant.

Lucio Bukowski

Lucio Bukowski

« T’as pas d’impact comme une baston de hippies ardéchois » – Lucio Bukowski, Feu Grégeois

Voilà des punchlines qui claquent face à une vulgarité gratuite qui devient malheureusement ordinaire. Ces deux artistes se montrent de talentueux épéistes dans le culte du clash et de la joute verbale. Mêlant injures foisonnantes à l’affront humoristique, on apprécie l’aphorisme percutant qui montre définitivement une maîtrise de la langue. Souvent contrastées par des propos sérieux, voire engagés, ces formules sentencieuses marquent les esprits et permettent la diffusion de messages prégnants, représentations d’un réel poignant. Dans Culture Palace, Kacem Wapalek se définit lui-même comme « un mec qui peut résumer paris zone et poésie » : une prose moderne percutante qui aborde avec une conviction détonante des thèmes qui résonnent comme les problématiques de notre siècle.

À l’heure où la diffusion de la poésie se fait de plus en plus restreinte, le rap apparaît comme l’expression alternative du genre. De la plume au micro, c’est cette éternelle quête de musicalité qui atteint son paroxysme : la poésie c’est avant tout une voix, et le rap le lui rend bien.

Juliette Descubes

Pot-pourri ou l’impossible tas

Herbert James Draper-Pot-pourriLes grains s’ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c’est un tas, un petit tas, l’impossible tas. Blog récent, sur lequel fleurissent chaque mois de nouvelles vignettes, Pot-pourri est sa propre définition : un compost. Vaste costume d’arlequin en confection, il rassemble des teintes inégales. Mais la cacophonie révèle bientôt l’écho d’une musique plus vaste, nouvelles voix de l’écriture qui impriment leurs nuances sur la Toile.

Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres
Gérard de Nerval, « Vers dorés ».

« Pot-pourri » : parfums artificiels, enchaînement dissonant, cacophonie d’odeurs bâties sur un puzzle désassemblé… Le titre est modeste mais les quarante-deux vignettes laissent le lecteur sur sa faim. Loin de masquer les effluves renfermées du monde dans lequel nous vivons, ce Pot-pourri dessine les contours d’une réalité nouvelle, monde à part ou fuite artificielle vers un univers composite recouvert de mots. Poèmes, phrases, pensées, dialogues… sont le dallage d’une bâtisse qui s’élève vers le ciel ; c’est l’intérêt même de ce blog qui restera sans faîte.

À force de pudeur, il finira par écrire avec sa gomme.

Claude Monet-Femme à l'ombrelle tournée vers la gauchePassés les petits jeux rhétoriques, aphorismes et autres déclinaisons grammaticales « canines », on trouve parfois une fleur fraîche au milieu des fleurs sèches. C’est le parfum capiteux d’une démone qui a pour tout sourire « deux cicatrices comme des parenthèses taillées par le couteau. » C’est le besoin « d’Écrire pour toucher son corps avec cette peau que sont les autres. »

Tout doucement… la voix du poète se fait entendre. D’abord discrète, presque silencieuse, elle s’affirme peu à peu et révèle au monde la gamme envolée de ses doigts. Instinct jeune, qui souffle vers une beauté noble de la poésie. Cette noblesse est nourrie par un sang pluriel, puisque l’intérêt des vignettes réside dans leur multiplicité. Fourmilière de mots qui regroupe un infini d’individus poursuivant une voie identique. Organismes autonomes qui comme la physalie appartiennent au même corps. Pot-pourri répond à la mission que Francis Ponge prêtait à l’artiste : « ouvrir un atelier et y prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient. »

L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots, par le heurt de leur inégalité mobilisés
Mallarmé, Crise de vers.

Dépassons les références et autres réécritures que rencontrent parfois les vignettes de ce blog. Pot-pourri est l’annonce d’une écriture nouvelle. Car une question subsiste : qui en est l’auteur ? Est-il un ? Est-il plusieurs ? Internet : notre nouvel Homère. Il avance ses maximes à l’aveuglette et fait entendre sa voix par-delà les axes du temps et de l’espace. Quel ordre ou quelle anarchie pousse toutes ces plumes à garder l’anonymat ? Pas d’auteur. Pot-pourri est ainsi amené à se perpétuer sans fin.

Robert Delaunay-Femme portugaiseDe cette façon, le blog dépasse les limites matérielles du livre, acquiert une indépendance nouvelle. Fenêtre ouverte sur le monde, Internet l’inscrit dans un espace publique, accessible à tous ; l’auteur (ou les auteurs) est dépossédé de son œuvre. C’est un don, la beauté destinée à ceux qui aiment la beauté.

« Dans le ventre de ma mère, j’écrivais énormément. Des pastiches, surtout. » Ce sont les premiers mots plongés dans le Pot-pourri. Mais du pastiche, la voix qui imite s’éloigne lentement de ses maîtres, elle se dénude, s’expose, pour se donner entière à une oreille, nos oreilles.

Voilà ta vraie naissance :
Parler des mots pour une oreille

Ces mots, tirés de la dernière vignette, esquissent une poésie nouvelle, rhizome des cœurs par-delà les écrans, canal vers un ordre nouveau, qui nourrit l’esprit de l’homme, suivant les termes de Ponge, « en l’abouchant au cosmos. »

Internet diffuse, il n’anéantit pas. Pot-pourri nous rappelle qu’il faut oser écrire comme il faut oser vivre. Plus qu’il ne fuit, l’indésigné s’affirme, il existe. Il existe par les mots, et plus que dans les mots.

David Rioton

Toutes les citations, excepté lorsque l’auteur est mentionné, sont tirées de www.pot–pourri.tumblr.com

L’action de l’artiste

« La Poésie ne rythmera plus l’action ; elle sera en avant. »

Rimbaud, Poésies

« Est-ce que le Trouvère héroïque n’eut pas/Comme le Preux sa part auguste des combats ? »

Verlaine, Poèmes saturniens

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Le poète est un homme porté à l’action. Il ne se contente plus, comme dans la poésie antique, de chanter les combats des hommes et des dieux. Si la foi du poète est en l’Art, cela ne doit pas le couper du monde des hommes : la tour d’ivoire s’est effondrée, elle s’est pris un avion dans l’œil.

L’artiste est auctor, acteur, il agit. Et son action est « en avant », c’est-à-dire qu’il est au-devant du front, il est éclaireur, il parcourt avec sa petite lampe d’argile le monde à venir. C’est-à-dire qu’il le construit.

« La Vie imite l’art, c’est en fait la Vie qui est le miroir et l’Art la réalité. »

« La littérature annonce toujours la vie. Elle ne l’imite pas ; elle la façonne pour l’asservir à son objectif. Le xixe siècle, tel que nous le connaissons, est pour une large part une invention de Balzac. »

Oscar Wilde, Le déclin du mensonge

ApollinaireL’artiste construit donc le monde, donne des noms à ce qui émerge, à tout ce qui est nouveau. Et c’est la tâche de l’artiste de nommer (d’être Dieu), ce qui vient à exister. L’artiste doit découvrir de nouvelles formes de communication pour les hommes, et il est bien triste de voir que beaucoup de ceux qui se proclament aujourd’hui « artistes » se contentent d’employer des formules éculées, ou de ne créer que pour une « caste d’intellectuels ».

L’artiste doit créer pour tous, et doit créer surtout. Il faut sans cesse renouveler le langage, car le poète est le Dieu du langage : il doit y veiller, et lui imposer de vivre. Qui fera vivre le langage, sinon ceux qui le vivent ?

Qu’importent les vers, les proses, les décimètres et les rastapouètes, tant que l’on crée ! Il faut être vivant.

Dieu nomme la lumière, et les ténèbres ; aujourd’hui l’artiste doit nommer ce qui est neuf, ce qui surgit. Les poètes ont déjà nommé les crépuscules, les hivers, les mers, les montagnes. Aujourd’hui qu’un nouveau territoire s’ouvre à nous, oserons-nous rester en retrait, et nous cramponner aux dernières découvertes de l’espace sidéral ? Oserons-nous nous limiter à la biologie et aux atomes ?

Big DataNon : aujourd’hui s’ouvre l’ère du Big Data, et il est du devoir de l’artiste de se plonger en avant dans le domaine numérique, pour nommer les nouvelles collines, les nouveaux lacs, les nouveaux paysages que l’on voit.

L’artiste est acteur, et l’acteur suprême, car il pose des mots nouveaux sur une réalité nouvelle. L’artiste expérimente la nouveauté, il est comme un testeur : il essaye et juge.

D’où être poète est un travail : il est cobaye de l’avenir. Le poète ne se refuse rien de ce qui est nouveau, peu importe qu’il soit fatigué, malade ou à l’agonie, que les nouveautés soient nocives ou mortelles : l’artiste a pour action celle d’être en avant et de juger par anticipation les crimes non-commis.

L’artiste est un fou bien particulier : il est un fou qui voit devant. Qu’il soit Cassandre ou Homère, qu’il soit aveugle ou invraisemblable, cela ne compte pas : l’artiste doit s’efforcer de toujours découvrir, toujours créer.

Sa vie en dépend.

Willem Hardouin

Ray Bradbury, le poète qui venait de Mars

3370239325Ray Bradbury est mort le mardi 5 juin 2012 dans sa résidence de Los Angeles. L’écrivain américain était un amoureux des bibliothèques. À tel point qu’elles étaient pour lui le meilleur lieu pour apprendre. Davantage que l’université qui, selon lui, « n’est pas une bonne expérience ».

De fait, Bradbury défendait les bibliothèques et l’accès gratuit à la culture, mais Internet, n’était qu’une « grande distraction ». Récemment contacté par Yahoo! qui, il y a plusieurs mois de cela, souhaitait mettre en ligne un de ses livres, il leur répondit : « Vous savez ce que je leur ai dit ? “Allez au diable. Allez au diable, vous, et votre maudit Internet“ ». Parallèlement, il considère les ebooks « dénué de sens, ce n’est pas vrai. C’est dans l’air, quelque part ». Pour lui, le seul endroit magique était la bibliothèque publique de Los Angeles dans laquelle il se rendait régulièrement.

Difficile, au-delà du génie littéraire, ne pas avoir une quelconque sympathie pour cet indécrottable conservateur technophobe capable de nous faire voyager aux confins de l’espace dans ses incroyables romans.

Bradbury, réinventeur de la poésie imaginaire ?

Mais Bradbury jouissait-il d’une aussi bonne réputation il y a cinquante ans, et notamment en France ? Pour la plupart des intellectuels français des années 1950, la science-fiction, ou tout du moins les œuvres de leurs ambassadeurs les plus créatifs, comme Ray Bradbury, constituait bel et bien un renouveau dans le champ littéraire et plus particulièrement dans l’univers de la poésie fantastique et onirique.

2996517221Selon Michel Deutsch, dans un article entièrement dédié au père des Chroniques martiennes dans le numéro 122 (juillet 1957) de la revue Critique, Ray Bradbury n’était pas tant considéré comme un auteur de science-fiction que comme un grand écrivain poétique d’anticipation.

Deutsch rassemble sous l’expression « littérature d’hypothèse » les deux genres qui lui sont propres : la science-fiction et l’anticipation. Autant le regard qu’il porte sur la science-fiction est plutôt méprisant, autant celui qu’il porte sur les romans d’anticipation est emprunt d’admiration. Pour lui, la science-fiction est la simple « transposition du feuilleton de cape et d’épée destinée à la consommation exclusive d’un public enfantin. […] Un négligeable sous-produit littéraire, […] une aberration » [qui se complait facilement dans] « l’étalage de scientisme élémentaire et de pseudo-rationalisme. » Une lourdeur narrative qu’évite magistralement Bradbury puisque celui-ci « n’est aucunement un auteur de “science-fiction“ » mais, paradoxalement, un auteur majeur de la littérature d’hypothèse. Cette contradiction apparente s’explique par l’affirmation que Bradbury explore le futur en articulant le rêve et l’hypothèse, en l’éprouvant « comme dimension fantastique, comme forme poétique ouverte », permettant, par là-même, d’acquérir une densité et une transparence d’une richesse inédite.

Si cette dimension fantastique se manifeste classiquement dans les premiers écrits de Bradbury (The October Country, Les Pommes d’Or, Pog-Horn), elle ne disparait pas pour autant lors de sa découverte de l’anticipation et devient un socle sur lequel il construit et agrandit son univers merveilleux et irréel. S’il reprend un thème classique de l’anticipation dans Fahrenheit 451 (la chasse à la culture) c’est pour le traiter sur le mode d’un surréalisme onirique. Ou plutôt d’un « parasurréalisme » selon Deutsch : un « surréalisme innocent », qui ne se résume pas à une simple technique d’écriture mais constitue « l’expression nécessaire et naturelle d’une certaine conception du fantastique ».

S’ensuit une apologie de la charge poétique qui imprègne les objets dans l’œuvre de Bradbury, leur conférant une dimension onirique tutoyant le sublime : « les fruits d’or poussent aux murs de cristal, les demeures pivotent comme des tournesols, […] les livres chantent sous la main qui les effleure, […] on sillonne la nappe vitrifiée des mers de sable que le vent pousse comme autant de fumées de cobalt » Le génie poétique de Bradbury atteint son sommet avec les Chroniques martiennes. Deutsch compare Bradbury à Raymond Roussel[1] pour la beauté de ses descriptions surréalistes. Ce qui compte pour Bradbury n’est pas l’exactitude des théories scientifiques, la logique pure, ni la rigueur des procédés techniques (ce « vérisme dérisoire » selon Deutsch) mais la beauté : « la cosmographie de l’auteur est une architecture délirante, totalement indifférente aux principes directeurs de la mécanique céleste ». L’objet est détourné de sa fin première pour accéder à une immatérialité esthétique. Ainsi, une fusée ne sert pas à transporter « trivialement » des individus mais est une ode au rêve : « Elle venait des étoiles et des vertiges noirs… elle recélait du feu dans ses entrailles et des hommes dans ses cellules métalliques. Elle laissait derrière elle un sillage ardent, net et silencieux. »

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Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce poète qu’est Bradbury ne fait qu’exprimer l’horreur de la technique moderne qui menace de recouvrir toute la culture classique et humaniste de sa vulgarité mécanique. Il craint pour la survie de la dignité de l’homme et pousse, en conséquence, un cri d’alarme. Stephen Spriel relève, à ce propos, dans le numéro 202 (mai 1953) de la revue Esprit, que « le plus “littéraire“ de ces auteurs [de science-fiction], le brillant Ray Bradbury […], déteste ces machines dont ses œuvres fourmillent. Personnellement, il ne veut ni auto, ni télévision. C’est en 50 seulement qu’il s’est résigné à avoir la radio et… le téléphone ! ». C’est pourtant là, selon Michel Deutsch, que réside la faiblesse de l’auteur lorsque le poète surréaliste laisse place au fabuliste politique. Lorsque l’espérance magnifique portée par le premier cède le pas au « manichéisme grossier et aux symboles artificiels » utilisés par le second. Deutsch n’accepte pas que le roman d’anticipation puisse servir à des fins moralisatrices, en se détournant de l’onirisme à l’état pur. Selon lui, Bradbury est encore trop hanté par de grandes figures tutélaires de l’utopie telles que Thomas Moore, Tommaso Campanella, Voltaire ou Jonathan Swift. Cela dit, Bradbury s’inspire également d’auteurs comme Edgar Allan Poe, Howard Phillips Lovecraft, Lewis Caroll, Ambrose Bierce, conférant au « fantastique une dimension nouvelle » et inscrivant la science-fiction dans un processus de création poétique.

Dès les années 1950 Ray Bradbury exprimait déjà ses craintes quant à l’avenir de l’humanité et exposait la problématique du rapport de l’homme à la machine à travers son travail d’écrivain de science-fiction. Il affirmait que l’homme est responsable du futur de l’humanité par les actions qu’il mène aujourd’hui. Il ne se considérait pas comme un moraliste mais comme un conteur d’histoire, même si toutes les histoires possèdent une certaine morale. Celle sur la responsabilité de l’homme, qui obsédait Bradbury, est de plus en plus prégnante depuis l’avènement de la technique moderne. Face à l’Homme apparait la Machine, qui lui conteste sa domination planétaire. La science-fiction a ainsi pour but d’interroger le rapport que l’homme entretient à la machine et les conséquences qu’une telle relation peut entraîner : soit la destruction du monde existant, soit la construction d’un monde meilleur. Dans le climat pessimiste qui prévaut au sein des auteurs de contre-utopie, la première possibilité est généralement celle qui les fascine le plus, autant qu’elle les effraie. Pour Bradbury « Cette possibilité [lui faisait] très peur ». Nous ne savons pas faire face à cette nouvelle déferlante scientifique et nous nous comportons comme des enfants avec de nouveaux jouets.

C’est dans son roman contre-utopique le plus célèbre, Fahrenheit 451, qui connaît un grand succès lors de sa publication en 1953, que Bradbury exprime ses craintes les plus immédiates quant au devenir des sociétés humaines.

Fahrenheit 451 ou le refus de l’anéantissement

616739740Avec Fahrenheit 451 (la « température à laquelle un livre s’enflamme et se consume ») Ray Bradbury décrit une société aseptisée, totalement décervelée, uniforme, où l’action des forces de l’ordre s’exprime dans un permanent autodafé, véritable allégorie du nazisme. Dans une inversion totale des rôles, les « pompiers » n’ont effectivement plus pour tâche d’éteindre les incendies mais de brûler les maisons qui conservent des livres de littérature ou de philosophie. Cette folie incendiaire ne provient pas d’un ordre gouvernemental mais résulte de l’évolution de la société tournée vers la réalisation du bonheur collectif, immédiat et inconscient. La seule chance réside dans le travail prométhéen d’un pompier qui, intrigué par ces livres qu’il doit anéantir se met à les lire, et par son effort de mémoire, tente d’éviter cette terrifiante politique de la table rase culturelle. Traqué comme n’importe quel dissident il s’enfuit et rejoint la communauté des « hommes-livres », réfractaires réfugiés souvent hors les villes – à la manière des « sauvages » d’Aldous Huxley dans Le Meilleur des mondes ou des « Méphis » de Ievgueni Zamiatine dans Nous autres – et dont la mémoire garantit la survie de la culture. C’est un combat « conservateur » contre la censure aveugle qui s’engage alors. La mémoire, la résistance passive permettent de conserver les traces du passé, de refuser le présent qui les détruit et de préserver les chances d’un futur plus souriant.

Cette histoire invite à faire le parallèle avec tous ces dissidents soviétiques qui passaient une grande partie de leur temps à se remémorer des poèmes, à réécrire des œuvres dans de fragiles éditions du samizdat[2], pour les mêmes raisons que les héros du livre.

Fahrenheit 451 exprime la réaction de son auteur face au mépris de la littérature et de la culture, favorisé par la montée des mass media et de la consommation grégaire. Pour Bradbury l’humanisme peut renaître par le biais de la transmission orale des récits et des contes fondateurs de la civilisation occidentale.

Sylvain Métafiot

[1] Écrivain français dont l’œuvre narrative, saluée par les surréalistes pour l’exubérance de ses fantasmes et par les adeptes du « nouveau roman » pour sa combinatoire formelle, constitue une exploration systématique du mécanisme de la création littéraire.

[2] L’« auto-édition » en russe (par opposition au Gosizdat, les « éditions d’État » officielles) est un système clandestin de circulation d’écrits dissidents dans le régime soviétique et dans les pays du bloc de l’Est.

Article initialement publié sur Ma Pause Café.