Tout part de rien : le poème vainqueur de la première Veillée poétique de la saison 2016/2017 !

Malgré la déprime et la colère provoquées par les événements du 9 novembre 2016, la première Veillée Poétique du Litterarium a été une vraie bouffée d’air et un révélateur de talents puisant toujours dans les maux du monde pour en déclamer des mots mélodieux, lyriques et engagés.

19 textes ont été lus, interprétés et applaudis : pour certains, c’était le grand saut, pour d’autres un rendez-vous mensuel ou annuel agréable et revigorant !

L’auteur

Le gagnant 1-g-t-et-n-b-image-2de cette Veillée est Gyslain Ngueno aux multiples facettes : ingénieur achat dans la recherche et développement, il pimente et embellit sa vie en devenant un expérimenté de la récitation traditionnelle des textes poétiques mais surtout un poète croisant le rap et le slam. Ayant déjà rédigé de nombreuses nouvelles, il se lance aujourd’hui dans son premier roman. Il trouve son inspiration « dans les livres du genre humaniste,  ceux qui donnent des leçons de vie et une manière nouvelle de voir les choses ». La promesse de l’aube de Romain Gary est un de ses piliers littéraires : « il m’a réconcilié avec ma citoyenneté ».  Gyslain  aimerait faire de l’écriture son métier ; à l’instar de  Gauguin ayant affirmé que « Désormais je peins tous les jours ».

Le poème

Son poème a été créé à partir de la vision d’Edgar Morin sur le cosmos. « On est rien,  chaque chose est un éternel recommencement ». Avec ses vers, Gyslain s’exprime non pas à une personne en particulier mais à son prochain : « On est rien jusqu’à ce qu’on commence quelque chose, qu’on existe par les autres.  Il faut prendre conscience de sa petitesse. » Une réflexion qui a évidemment plu à la majorité des votants,  à savoir les jurés,  les membres du Litterarium, les participants et le public ! Sa plume vive, brève et directe a pu montrer l’essence même de la poésie : sa musicalité. La sienne est rapide, agréable et percutante. Un rythme semblable aux passions amoureuses, aux premiers bonheurs qu’on cherche, trouve puis perd brutalement. Être modeste face sa condition d’homme ou de femme tout en s’efforçant de vivre pleinement, voilà ce que ce poème veut transmettre. Il faut être clairvoyant et actif : par le biais de nos erreurs, nos réussites et du hasard de la vie, il est urgent de vivre l’immédiat et le dépassement de soi signifie bien se livrer entièrement pour l’être aimé l’instant présent.

Ses textes sont disponibles dans son premier recueil Souplesses en vente sur  le site internet de Z4 éditions ou dans quelques librairies de Lyon. Et de temps en temps sur le Gazettarium dorénavant !

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Tout part de rien

L’espace, né du vide,

Le temps, du non temps

La matière, du néant.

Tout part de rien,

L’amour, d’un regard,

L’embarras d’un regret,

La haine, d’une aigreur,

Le fruit, d’un labeur.

Tout part de rien,

Alors rien n’est pas nul,

Rien est à la base de laquelle tout s’accumule,

Du rien à l’infiniment grand,

Du tout à l’infiniment fétu,

Il n’y a qu’un pas, deux pas, trois pas.

Ce qu’on fait, ou ce qu’on ne fait pas,

Ce qu’on donne, ou ce qu’on ne donne pas.

Rien hier j’étais, Rien demain je serai,

Mais aujourd’hui je suis.

En attendant, embrasse-moi,

Ta main, donne-la-moi,

Ton amour, je le veux, aime-moi,

Vite mais bien,

Avant qu’il ne reste rien,

Puisque tout part de rien…

 Noémie Bounsavath et Gwendoline Troyano

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La Citation

La pratique intempestive de la citation se rencontre aujourd’hui partout, des cours universitaires aux œuvres littéraires, en passant par les articles de presse ou les tatouages.

POETI_176_L204À cet effet, la Canadienne Chantal Bergeron a mis en ligne les 189 vers du poème de Gaston Miron, « La Marche à l’amour ». Les participants choisissent un ou plusieurs vers qu’ils s’engagent à se faire tatouer par la suite. Ce projet fait d’ailleurs échos au levé de rideau du Cercle des Poètes Apparus et à ses « mironades picorées » au Théâtre de la Renaissance où seront projetés du 18 au 20 mars 2015 les poèmes du québécois Gaston Miron. À bon entendeurs, amis du Littérarium !

De ce phénomène naissent des questions qui, si elles peuvent paraître naïves par la fausse évidence de leurs réponses, révèlent la complexité d’une pratique qui relève aujourd’hui d’un réflexe compulsif.

Pourquoi / comment choisit-on de citer un extrait plutôt qu’un autre ?

Les caractéristiques premières de la citation sont sa charge évocatoire et l’évidente facilité de mémorisation qui en résulte. La citation a quelque chose de l’incantation. Elle renvoie à un savoir culturel et symbolique figé, inattaquable, qui tient à la fois du proverbe et de la sentence. Ces phrases chéries et adorées comme des reliques sont, le plus souvent, des « vers poèmes » qui fonctionnent comme un système moderne de hiéroglyphes : par allusion(s), grâce à une entente au delà du sens qui n’est pas sans lien avec la logique du rêve.

Cependant, la réelle particularité de ces aphorismes est qu’ils se portent eux-mêmes candidats à la citation. Pour être plus exacte, c’est l’auteur, en effectuant un travail de pré-découpage citationnel de son texte, qui en engendre la transmission. Le démembrement du corpus a un double effet de dissémination et d’insémination textuelle : la citation désigne à la fois le membre amputé (à un texte A) et greffé (à un texte B). Maingueneau nomme ce procédé la « surassertion » et explique cette opération comme l’acte de mettre en relief un segment dans son environnement discursif, de le façonner de manière à anticiper son détachement. Pour se faire, l’énoncé doit recouvrir l’apparence de l’impersonnel de sorte à ce que le lecteur puisse s’y identifier ou y identifier sa pensée, et être aussi bien isolé graphiquement qu’isolable sémantiquement de son environnement (c’est-à-dire du paragraphe auquel il appartient).

Quelles sont les fonctions de la citation ?

La citation a, par le pré-découpage dont elle résulte, une fonction testamentaire dans la mesure où elle est prédestinée sinon à survivre à l’œuvre, du moins à survivre à l’auteur et précéder/représenter l’œuvre. Nous faisons ici allusion au cas fréquent où la lecture d’une citation (en cours, dans une revue, sur le Net, etc.) devance voir remplace la lecture de l’œuvre complète. En ce sens, la citation est un hors d’œuvre, c’est-à-dire l’entrée, le seuil d’une œuvre en même temps qu’elle lui est extérieure. Nous ne traiterons pas ici des questions et des problèmes que cette réalité implique mais, si d’aventure vous désiriez aller plus avant dans ce sujet, nous vous recommandons l’article « Comment parler des livres que l’on n’a pas lu ? » publié précédemment dans Le Gazettarium et signé par Margot Delarue.

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Gérard Genette

Bien sûr, la citation, dans sa capacité à résonner comme une sentence et à faire argument d’autorité, est également un outil de rhétorique. Elle peut aussi relever d’une activité désintéressée et être un talisman, sorte de condensé/d’essence de ce qu’un auteur a produit et que certains lecteurs aiment collectionner gratuitement sans autre ambition que de les entasser dans leur calepin.

« Un beau vers, une phrase bienvenue, que j’ai retenus, c’est comme un objet d’art ou un tableau que j’aurais acheté : un sentiment, où entrent à la fois la vanité du propriétaire, l’amour-propre du connaisseur et le désir de faire partager mon admiration et mon plaisir, m’engage à les montrer, à en faire parade. » Valéry Larbaud, Sous l’invocation de saint Jérôme

Le sens de la citation ne dépend pas du contenu de celle-ci mais de celui qui l’investie. Elle est un vecteur d’intertextualité qui fait appel au lecteur en mettant en présence deux textes qui ne sont ni équivalents ni redondants. La citation est une correspondance qui relate et réfère à un autre texte et fait état d’un lien d’intimité entre deux textes. Il peut s’agir d’un rapport d’ordre esthétique et/ou d’un aveu/éclaircissement de l’intention du citateur. Le cas des épigraphes (souvent confondu avec l’exergue) illustre bien cette deuxième fonction. Un épigraphe est une courte citation en tête d’un livre, d’un chapitre, etc., qui en indique l’objet ou l’esprit. (L’exergue désigne en réalité l’espace réservé à l’épigraphe.) La citation indique le plus souvent les modalités du pacte de lecture, elle est à la fois la zone de transition entre le hors texte et le texte, et la zone de transaction entre l’auteur et le lecteur.

Les guillemets et l’italique relèvent-ils d’une convention d’écriture idéologiquement neutre ?

9782020050586Les guillemets n’ont pas toujours existé. On les attribue leur invention au XVIIe siècle à l’imprimeur Guillaume. Auparavant le nom propre de l’auteur en incise suffisait à remplir cette fonction. De nos jours, il serait honteux pour un auteur d’être prit en flagrant délit de plagiat en incorporant à son texte une citation sans la signaler comme telle. Pourtant, cet incident est, à certains égards, preuve d’une plus grande sincérité du « plagieur ». En effet, l’absence de guillemets signale que l’auteur a intériorisé un concept, et ce à tel point qu’il est possible qu’il ne se soit simplement pas aperçu qu’il citait un autre auteur. Nous rencontrons dans le cas présent les limites de l’intertextualité. Les guillemets, quant à eux, ne signifient pas nécessairement que la parole appartient à un autre mais qu’elle lui est donnée/accordée au sein même d’un autre texte. On ne cite pas (ou pas seulement) entre guillemets, dans un ouvrage, par souci de droits d’auteur ou de propriété intellectuelle. En réalité, l’auteur citant se décharge en partie ou en totalité du contenu de l’énoncé : en citant entre guillemets, l’auteur place l’énoncé à la fois en et hors-de son texte. Il y a donc ici atténuation et distanciation de l’auteur au propos tenu. Dans le cas où la paternité de la citation n’est pas clairement annoncé, les guillemets ont valeur de « on dit ».

« Je mets entre guillemets comme pour mettre, non tant en évidence, qu’en accusation – c’est un suspect. Ou bien je suppose que l’idée de l’emploi qu’en font tels ou tels. Je ne prends pas la responsabilité – du terme – etc. Guillemets = provisoire. » Paul Valéry, Cahiers

D’autre part, on peut distinguer la valeur tacite des guillemets de celle de l’italique. Par convention, on emploie les guillemets pour citer une partie d’œuvre (un chapitre, une chanson, un poème, etc.) et l’italique pour citer les titres d’œuvres complètes. Il en est tout autrement dans leur utilisation courante où ils finissent par s’opposer jusqu’à devenir antonymes. Ainsi, si les guillemets correspondent à un désistement, l’italique est une surenchère, une revendication de l’auteur qui souligne par ce moyen qu’il est plus présent dans cet énoncé quand dans n’importe quel autre. Les guillemets sont des pincettes avec lesquelles l’auteur saisit un « corps étranger » alors que l’italique signale un lexique intime, lequel pourrait d’ailleurs servir de repère dans une démarche de découpage citationnel.

Pour plus de détails sur les mystères de la citation vous pouvez vous reporter aux sources ci-dessous, cet article n’étant en aucun cas exhaustif. N’hésitez pas à partager avec l’équipe du Gazettarium vos perles de citations et ce qu’elles signifient pour vous !

Céleste Chevrier

Sources :
• « Le découpage citationnel comme fait d’écriture », Patrick Theriault, Poétique N°176, Seuil
La seconde main ou le travail de la citation, Antoine Compagnon
Seuils, Gérard Genette

Nous aboierons tous au clair de Lune

36_public 2Le premier prix Nobel remit à une femme fut attribué en 1909, à une suédoise, Selma Lagerlöf, à qui l’on doit plusieurs chefs-d’œuvre comme Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson, ou le recueil de nouvelles L’Anneau du pêcheur. C’est dans ce dernier ouvrage que l’on trouve la citation suivante : « La nuit, toute chose prend sa forme et son vrai aspect. De même qu’on ne distingue que la nuit les étoiles du ciel, on aperçoit alors sur la terre bien des choses qu’on ne voit pas le jour. » C’est peut-être grâce à ce mystérieux pouvoir nocturne que le poète étudiant Camille Fremeau a écrit son poème « Chien de nuit », qu’il a lu à la dernière Veillée Poétique organisée par Le Cercle des Poètes Apparus. Son sens de la musicalité et sa brièveté ont marqué l’auditoire ainsi que les membres du Cercles, qui ont décidé de sélectionner ses vers pour apparaître ici. Sans plus tarder, place au poète :

Chien de nuit
~
J’étais l’autre soir à la fenêtre perché
Alors qu’enceinte musique m’accompagnait
Ronde était la lune, mais point de ventre ici
Juste un enfant de plume, par l’instant grossie
~
S’il m’était arrivé de me prendre à l’ennui
Il bruissait ce soir-là quelque chose à minuit
Et le vent, mélodie, accueillait sympathie
Dedans l’expression finie de celle d’ici
~
Moi, tandis que l’air est noir, la fumée solide
D’un bâton dans ma bouche de berger intrépide
Huais ceux qui dirent ce qui doit en sortir
~
C’est alors, tout parfait dans son cruel message
Qu’un chien pleura sa détresse en un cri sans âge
Lui qui enviait la nuit qui n’avait rien à dire
~

Nous avons demandé à Camille Fremeau de nous dire ce qui l’avait inspiré pour écrire ce poème : « C’était un moment comme tant d’autres, j’étais chez mon père, dans la campagne profonde et légèrement montagneuse du Jura, et dans ma chambre plus précisément. J’étais assis à ma fenêtre, le vent était puissant, j’écoutais de la musique avec des enceintes posées juste à côté de moi, et je fumais. Tout à coup, le chien du voisin se met à pleurer. C’est un voisin de la vieille école, tracteur, foin, moutons et tout le reste, il n’est pas tendre du tout avec ses deux chiens, qui passent la plupart du temps enfermés dans leur enclos grillagé.
» C’est cet instant précis où le chien s’est mis à pleurer qui m’a poussé, je crois, à écrire ce poème.
36-public 1» C’est ma démarche la plus habituelle lorsque j’écris, certains moments m’inspirent, dans l’harmonie qui les habitent ou par la saillance d’une émotion forte. Et c’est pour ça, je pense, que de nombreux thèmes qui me sont chers apparaissent presque naturellement pour moi dans mon écriture : ici c’est la nuit, la détresse, mais aussi l’harmonie entre le vent et la musique, la fécondité que j’associe à la lune et à l’écriture, et la question même de l’expression et de tout ce qui peut l’entraver.
» Au niveau de la forme, j’ai eu envie de m’essayer au sonnet. Le principal pour moi était de joindre l’alexandrin à la rime, je n’avais jamais fait ça avant et je voulais tenter l’expérience de la contrainte formelle pour voir ce qu’il en sortirait, et je dois dire que j’ai pris beaucoup de plaisir dans cet exercice.
» J’affectionne particulièrement les formes courtes, j’essaye toujours d’écrire quelque chose de saisissant en peu de lignes, et c’est sûrement pour cela que le sonnet m’a paru tout de suite le choix le plus judicieux pour exprimer à la fois toute la fulgurance et la brièveté de ce moment qui m’avait marqué. »

Retrouvez tout de suite la captation de cette lecture, et des couronnants applaudissements qui la conclurent, ci-dessous :

[captation vidéo]

Poétiquement vôtre,

Le Cercle des Poètes Apparus

Entre le cerveau et l’index sur la gâchette

La mélodie des briques

Que j’débite en vrac fait peur

Magie oblige kho

Pour qu’ça s’passe pépère

Rue dans la peau

C’est comme s’il avait croqué deux pommes

Depuis que j’ai le mic’ dans la paume

Mon Q.G. Boulogne dôme de la boucherie

Du coup j’ai beaucoup trop d’crimes dans la bouche kho

Juste au micro j’te fais la misère

Y’a qu’pour pointer qu’j’me lève à 10h

Et mes nerfs sont restés coincés

Entre le cerveau et l’index sur la gâchette

Alors achète mon skeud que j’m’arrache retire mes billets à la machette

Il a beaucoup neigé

Décembre 1.9.7.6.

Des flocons d’coke sur leurs duffle-coats écoute celle-ci

Qu’est-ce que nous raconte ici le rappeur Booba ? Quel est le sens de ces rimes rugueuses, imbriquées, débitées, qui nous tombent dessus ? Quelles sont ces images que le rappeur crée et enchaîne les unes après les autres ? Une mélodie de briques, Adam qui croque deux pommes, des crimes dans la bouche, des nerfs coincés dans un pistolet, des billets retirés à la machette, des flocons de cocaïne qui tombent…

Il y a là une puissance d’évocation qui interroge et que l’on souhaiterait comprendre, saisir un peu, regarder en face.

Des flocons d’coke sur leurs duffle-coats

1Au premier abord, les phrases de Booba sont difficiles à comprendre. Elles s’enchaînent de manière chaotique, surgissent les unes après les autres, forment des images qui ont de quoi plonger dans la confusion. Le sens se dérobe.

Mais pourquoi devrions-nous forcément déceler un sens, une direction, une linéarité dans ces textes ? Peut-être serait-il plus judicieux de les recevoir tels quels, dans leur indétermination même, bruts et brutaux – les prendre pour argent comptant. Ils sont confus, profus, flous : oui, et alors ? N’est-ce pas au fond leur qualité première ? Une chanson de Booba, ne serait-ce pas tout simplement la transposition littéraire et sonore de la réalité visuelle du voir flou ?

Voir flou, voir de loin ou voir de trop près. Une image esquissée, une image qu’on verrait presque, qu’on aurait sur le bout de la langue – un peu comme un film en 3D qu’on regarderait sans les lunettes. Ses chansons révèlent alors un potentiel d’hallucination : Booba entrechoque et fond les visions du réel en un montage confus et saccadé, « un puzzle de mots et d’pensées », tel un fumeur embrumé par les effets du haschich.

Pensons à ce que dit Henri Michaux expérimentant la mescaline dans Connaissance par les gouffres : « Une vaste redistribution de la sensibilité se fait, qui rend tout bizarre, une complexe, continuelle redistribution de la sensibilité. Vous sentez moins ici, et davantage là. Où « ici » ? Où « là » ? Dans des dizaines d' »ici », dans des dizaines de « là », que vous ne connaissiez pas, que vous ne reconnaissez pas. Zones obscures qui étaient claires. Zones légères qui étaient lourdes. Ce n’est plus à vous que vous aboutissez, et la réalité, les objets même, perdant leur masse et leur raideur, cessent d’opposer une résistance sérieuse à l’omniprésente mobilité transformatrice. »

L’espace est renversé, la perception flotte, tout va de travers. Dans L’Effort de Paix : « J’verse-tra la Seine / Pendant qu’mon son t’regarde de vers-tra ». Et dans Le Silence n’est pas un oubli : « J’aspire le temps les yeux plissés /J’rappe et j’dérape souvent / Tant pis si le sang doit pisser. »

« J’aspire le temps » : retour en arrière ; on refait le film, rerentre en soi.

« Les yeux plissés » : moitié fermés, moitiés ouverts – un cauchemar éveillé.

Il y a là une tension entre le visible et l’invisible, un jeu de cache-cache, une manière saisissante de représenter le fait d’entrevoir.

Booba a une vision double, trouble, tremblante. « Obscur, [il] dor[t] d’un œil comme un missile Scud » ; avec Ali, son compère, son double du groupe Lunatic, il est « un d’ces hommes de l’ombre / Aux pensées sombres ». Booba, c’est un œil à demi ouvert, une ombre portée, des formes qu’on devine dans le noir – la lumière qu’on aperçoit au bout du tunnel.

C’est pourquoi nombre de ses textes sont innervés par une indétermination et une dualité permanentes, qu’il s’agisse du sens des mots, du dédoublement des énonciateurs (CF Tony Coulibali, texte de jeunesse quasi schizophrénique), des comparaisons…

Le métissage du rappeur a également sa place dans cette mise en scène de la dualité, Booba se présentant lui-même dans un de ses textes comme le « métisse café crème / l’MC cappuccino ».

2On peut même dire que Booba, coloriste, travaille le clair-obscur du cappuccino. Dans Le bitume avec une plume, il écrit : « J’suis c’macaque avec une plume / Ne sent plus la douleur et leur tumeur a la couleur de c’que j’fume / Mon régime à la résine, j’te résume, j’suis l’bitume avec une plume ».

Peinture du verbe, à travers les nuages de fumée, ses tableaux ont la couleur de c’qu’il fume: c’est le vert-marron, le marron foncé, le marron-noir, la couleur du shit qui donne à ses textes leur atmosphère, leur texture hallucinatoire et anxiogène.

C’est donc au fond une sorte d’imagerie en clair-obscur, à mi-chemin du dévoilement et de la dissimulation, de l’ouverture et du repli, que déploie Booba, les yeux plissés : un espace hallucinatoire, entre grotte sclérosante et monde à conquérir, où brille le geste indécis d’une extraction.

Car le rap peut être envisagé comme la réaction, de la part des habitants de la marge, à un manque de représentation : une sorte de tentative de se faire entendre et voir au moment même où on est privé de visibilité.

Pour les rappeurs, il s’agit souvent de ramener sur le devant de la scène un espace relégué à l’écart, faire voir aux « autres », puissants et nantis de toute sorte, ce qu’ils refusent de regarder en face ; et en même temps d’échapper à cet environnement territorial et social déprimant, auquel on est comme rivé, en s’exilant dans les textes – d’où une thématique de la projection et du voyage très présente.

Ces hommes de l’ombre vont jusqu’à investir le territoire de la voix, les trachées, les larynx, les glottes, les langues, les dents, autant de « crimes dans la bouche » jetés à la face de ceux qui veulent les faire taire.

On peut ainsi parler d’extra-territorialité à l’œuvre dans les textes de rap, et en particulier ceux de Booba : un mouvement par lequel le rappeur-poète tente de trouver refuge dans l’univers de la musique et des mots, pour s’y mouvoir à loisir, tout en adressant à la dérobée un regard vers les territoires qui lui sont refusés, et depuis lesquels on le lorgne avec effroi.

La laborieuse émergence d’une génération, la « génération Mad Max née dans le magma », voilà ce dont parlent peut-être des formules de Booba telles qu’ « un fœtus avec un calibre », « on a coupé mon cordon avec une scie », ou encore « mes nerfs sont restés coincés entre le cerveau et l’index sur la gâchette ».

Rue dans la peau

C’est comme s’il avait croqué deux pommes

Depuis que j’ai le mic’ dans la paume

3a«La tête s’enfonce profondément dans l’obscurité des bras qui se referment par-dessus la poitrine, comme chez quelqu’un qui a froid. Le dos est arrondi, la nuque presque horizontale, la position inclinée comme si elle prêtait l’oreille à son propre corps où un avenir étranger commence à bouger. Et c’est comme si la pesanteur de cet avenir agissait sur les sens de la femme et la tirait en bas, hors de la vie distraite, dans l’esclavage profond et humble de la maternité

Telle est la description que fait Rainer Maria Rilke de la figure d’Ève sculptée par Rodin, et qui primitivement devait être placée au-dessus de la Porte de l’Enfer .

Il faut voir cette porte de l’enfer, œuvre folle et profuse, quintessence de l’art de Rodin ; elle peut nous servir à mieux comprendre les images d’arrachement incessant, d’élan contrecarré, de tourments obscurs qui irriguent les textes de Booba. Il y a peut-être là comme une sensibilité commune, une même violence des corps entremordus, un même magma de la naissance douloureuse.

Dans Écoute bien:

À double tranchant

D’la délinquance dans l’sang

J’arrive à fond dans les virages j’vire

Dans l’rouge mais civilisé

Né dans une cible on a coupé mon cordon avec une scie

Neuf mois dans un bunker

Le majeur debout l’daron a craché dans un chargeur

Rilke encore :

«Toujours de nouveau, dans ses poses, Rodin est revenu à cette attitude repliée vers le dedans, à ce guet tendu vers la profondeur intime.

Telle est l’attitude de la merveilleuse figure qu’il a appelé La Méditation, et encore de cette inoubliable Voix intérieure, la voix la plus discrète des chants de Victor Hugo qui est presque cachée sur le monument du poète, sous la voix de la colère. Jamais un corps humain n’avait été ainsi concentré autour de ce qu’il a de plus intime, ainsi ployé par sa propre âme et de nouveau retenu par la force élastique de son propre sang».

C’est un travail du même ordre que réalise Booba ; ici et là, un fabuleux capharnaum surgi des affres de l’intériorité.

Rapprochez-vous et zoomez
Constatez que c’est plus comme avant

Depuis mes ventes et que le rap s’est fait goumer
Des phases de fou depuis qu’mon joint s’est roulé

Que j’ai roté mon poulet roti et recraché deux îlotiers
Audiophonique méchoui, si on est riches ? Ouais

Puisque nos terres sont pétroles et rubis, tu sais qui j’suis

L’automatique pour ceux qui fuient mon putain d’arôme

Putain la route est longue de Boulogne à Rome
Et j’dois sortir vainqueur d’une défaite
C’lui qui veut pas passer l’hiver en marcel c’lui qu’on incarcère

Songeons au «puzzle de mots et de pensées» du rappeur à la lecture des lignes de Rilke :

«Il ne prend pas pour point de départ les figures qui s’étreignent, il n’a pas de modèles qu’il dispose et groupe. Il commence par les endroits où le contact est le plus étroit, comme aux points culminants de l’oeuvre; là où quelque chose de nouveau se produit, il entame son travail et consacre tout le savoir de son instrument aux apparitions mystérieuses qui accompagnent la naissance d’une chose nouvelle».

3bUne chose naît, croît et se disper- hop, on y revient. Une chose naît, croît et – stop, on s’arrête. Une chose naît. Naît du choc des mots. Choc des mots, embrasement et – temps mort, retour à l’embrasement. Retour, comeback, hip vite vite pour saisir l’éruption originelle, le fracas de la création, l’étincelle qui jaillit – le crac initial. Dire là ce qui advient, le va et vient pêle-mêle, dire le mêlé même avant qu’il se démêle pleinement, saisir l’instant avant qu’il ne s’échappe, l’émergence de l’émotion, l’émotion de l’émergence: hip-hop, ou la puissance du geste.

Et mes nerfs sont restés coincés

Entre le cerveau et l’index sur la gâchette

On peut être tenté de se demander si, en un sens, tout le rap de Booba n’est pas comme le déploiement poétique de la figure du scratch, cette impulsion tremblante sur le sillon, mouvement d’avant en arrière, sursaut en rewind, jaillissement et engouffrement ; découvert par erreur par Grand Wizard Theodore en 1975 quand, dans sa chambre de la 159e rue, Bronx, New York, il arrêta le vinyle en posant la main sur la platine alors que sa mère l’appelait – un acte de naissance du hip-hop.

Il y a une dimension de nativité, de venue au monde sans cesse rejouée dans l’œuvre du rappeur – une sorte de croissance arrêtée, de fécondation à-demi, l’accouchement douloureux d’une éternelle parturiente.

Phénomène proche de celui qu’exprime Georges Jackson (afro-américain arrêté pour vol à dix-huit ans, en 1960, emprisonné à vie, et devenu un révolutionnaire dont les lettres et les protestations en ont fait une légende vivante) dans son autobiographie :

«  A l’origine, il y a toujours la Mère; la mienne m’aimait. Parce qu’elle m’aimait et parce qu’elle redoutait pour moi le destin de tous les enfants mâles des mères esclaves, elle a tenté de me comprimer, de me cacher, de me refouler, de me tenir captif dans sa matrice. Les conflits et les contradictions qui me suivront jusqu’à la tombe ont commencé là, dans la matrice. Ce sentiment d’être prisonnier… c’est une chose à laquelle cet esclave ne se fera jamais, une chose que je ne pouvais tout simplement pas supporter alors, que je ne peux pas supporter maintenant, que je ne supporterai jamais. »

Une phrase de Booba, dans Strass et Paillettes, dit, en un raccourci saisissant, la fébrilité d’une vie à peine arrachée à la mort, l’événement sur le point d’advenir qui n’advient toujours pas, l’essai non transformé, l’ex-istence entravée: « Depuis des années j’suis ivre, en train d’vivre en train d’canner ». On songe à Fureur et Mystère, on songe à René Char: « Comète tuée net, tu auras barré sanglant la nuit de ton époque ».

Tué net, mort-né, étouffé dans l’oeuf, voilà l’angoisse que malaxe Booba, la boue dont il fait l’or de ses rimes :

Réveil impulsif

J’roule un spliff de skunk

Et j’kick sur un beat de funk

Pas d’lyrics de fils de pute

Insolent même sur mes bulletins

Cousin j’suis l’bitume avec une plume

Faut qu’j’passe au plan B

Veulent diviser mon peuple en deux

L’an 2 j’attends ça d’puis l’landau (H.L.M 3)

4Prisonnier du landau, condamné aux réveils impulsifs et aux rechutes immédiates dans les enfers artificiels : la vie au ras du bitume.

Au ras du bitume, oui, mais doté d’une plume, et ça change tout : avec cette arme, l’arme de l’écrivain qui est aussi phanère d’oiseau, promesse d’envol, le rappeur brosse la chute, croque son enfer ; croque la pomme encore et encore, remâche la douleur, rumine la scission ; boit le poison à longs traits pour mieux renaître – phœnix du verbe.

Car Booba est baudelairien, c’est à n’en plus douter.

Relisons, pour s’en convaincre, « Le Voyage » qui clôt Les Fleurs du Mal:

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,

Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,

Et se réfugiant dans l’opium immense !

– Tel est du globe entier l’éternel bulletin.

Et plus loin:

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;

Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit

Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,

Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,

A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,

Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d’autres

Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Alors achète mon skeud que j’m’arrache retire mes billets à la machette

Les visions de Booba sont celles d’un sculpteur et d’un poète, aussi d’un cinéaste : il opère des coupes, tranche dans les mots et le beat – il a l’art du cut.

Dans Repose en paix: « F-a-u-x débranche / Pé-sa en noir avec une faux / J’contourne les MC’s à la craie blanche ».

Booba, c’est un coupeur de tête; il scalpe, tranche, « rentre dans ta cervelle », en as de « la machette », de « la hachette » et du « coupe-coupe ».

Mes nerfs sont restés coincés

Entre le cerveau et l’index sur la gâchette

Alors achète mon skeud que j’m’arrache retire mes billets à la machette

Il a beaucoup neigé

Décembre 1.9.7.6.

Des flocons d’coke sur leurs duffle-coats écoute celle-ci

Le tranchant du flow rejoint ici l’art de la coupe: les textes de Booba sont construits comme un montage cinématographique, un collage épileptique d’images et de sons, toujours « un puzzle de mots et d’pensées », ambiance Nouvel Hollywood.

« Hardcore / T’as tort de l’tester / mon son remet tout l’monde d’accord / Son régiment un triste cortège / Malsain / Décrit son malaise / Sans Martin Scorsese / A l’aise ». Pas besoin de faire appel au réalisateur des Affranchis, Booba prend lui-même la caméra.

Dans Le mal par le mal, il explicite la dimension cinématographique et heurtée de son écriture: « Tout niquer ma directive / Palme d’or du défouraillage au napalm pour la rétrospective ».

Booba, c’est Apocalypse Now dans nos oreilles, le bruit et la fureur magistralement agencés pour le récit brutal et sanglant d’une ascension hollywoodienne.

Car Booba a la tête dans les étoiles, les stars qui brillent outre-Atlantique, les lumières de l’usine à rêves, l’American dream. Comme beaucoup de rappeurs français convertis au hip-hop à l’écoute des groupes américains, il est saturé de références, écrit et rappe par rapport aux figures mythiques des origines. Succombant jusqu’au bout à l’attraction des grands frères U.S., il veut « Bouger à New York City / Quitter les Hauts-d’Seine / Dispositif bifton dans l’objectif fils ».

Il y a là un idéal de traversée qui rejoint l’extra-territorialité dont on parlait précédemment :Booba exprime dans ses textes un désir de traverser l’océan pour aller là où l’herbe est plus verte, découvrir, explorer et célébrer un nouveau monde, une terre promise.

5aIl rejoint ainsi les aspirations manifestées par de nombreux descendants d’esclaves de l’Amérique et des Caraïbes dans leur musique, pétrie de garveyisme ou de rastafarisme : celles de retrouver la terre des ancêtres, l’Érythrée mythique, le pays de leurs racines, dont ils ont été coupés – à la différence près que le voyage du rappeur du 9.2 n’a pas pour destination l’Afrique mais l’Eldorado à demi-fantasmé de l’Amérique du hip-hop.

Cet idéal de traversée peut être vu comme une manière de conjurer la coupure, le trauma de la déportation – revenir sur les traces du commerce triangulaire en renouant avec ses racines et la fierté d’être noir, exorciser l’héritage maudit de l’esclavage.

Mais au-delà de sa trajectoire personnelle, Booba manifeste un pessimisme certain quant à la possibilité de se libérer des démons du passé ; la violence de l’histoire est sans fin, difficile voire impossible d’enrayer la répétition du même. Dans Indépendant, l’un de ses textes les plus durs et les plus poignants, il nous livre une vision cauchemardesque :

J’ai bu la Seine et tous ses cadavres

Petit t’as les nouvelles Air Max fais pas d’garot avec les lacets

Pour eux si t’es black

D’une cité ou d’une baraque t’iras pas loin

C’est vends du crack ou tire à 3 points

J’ai vu l’passé kidnapper l’avenir

Le présent sucer des bites

Et tous mes négros sur un navire

Et plus loin:

J’ai de la peine quand j’té-ma ce siècle

Où les rafales de bastos réchauffent le climat

Tu vois, c’est l’son des you-vois

Timal aujourd’hui j’suis àl

Hier j’suis mort d’quarante et une balles

(référence au meurtre d’Amadou Diallo en 1999, jeune new-yorkais originaire d’Afrique de l’Ouest abattu de 41 balles par quatre policiers qui l’avaient confondu avec le criminel qu’ils recherchaient).

La mélancolie désabusée du rappeur nourrit une sorte de résignation tristement assumée:

On m’a détruit

Déporté d’Gorée

Pendant qu’les truies font des portées d’porcs

D’or et d’argent

Mon crew mon clan mes agents

Le froid du chrome sur la jambe

Chouf le monde est flingué

J’m’en bats la race car

J’sais qu’ça va sauter jusqu’en Alaska (Hommes de l’ombre)

La mort dans l’âme, il succombe à la violence du monde, prend son parti du combat et de l’égoïsme dans un univers où il voit les forts écraser les faibles.

De nombreuses images de duel à mort jaillissent ainsi de son verbe acculé : les yeux dans les yeux, tuer ou être tué, il faut livrer combat. Dans Strass et paillettes :

« Si tu veux tirer tire mais fais-le vite / Compte pas régler tes comptes en m’clashant ».

Il a beaucoup neigé

Décembre 1.9.7.6.

Des flocons d’coke sur leurs duffle-coats écoute celle-ci

Le temps a passé. Cela fait près de quarante ans maintenant qu’Élie Yaffa aka Booba est né. Il est toujours là, plus visible que jamais, mais les flocons d’coke de son flow coup d’poing ont perdu de leur superbe. Ses propos ont évolué au fil de ses albums, passant de la mélancolie lucide, souffrante et tiraillée de ses débuts, à un gargarisme outrancier, tout de chansonnettes poussives et clowneries solipsistes.

Car Booba a fini par transformer le rêve de gloire en réalité, quitter les Hauts-de-Seine, surfer, enfin, sur le luxe qu’il fantasmait: aller simple pour Miami, Floride USA.

Et dès lors c’est un peu comme s’il était passé d’un art de la mise en scène, en cinéaste du rap construisant des films avec ses mots, à un travail purement publicitaire, calibrant ses textes pour qu’ils correspondent à ses clips bodybuildés – lesquels encensent les muscles, l’argent roi et le non-sens jovial.

5b La frustration devant les portes fermées, l’énergie de l’impulsion retardée et des aspirations contrecarrés, le désir, le fantasme de la traversée -toute cette tension du tremblement, cela donnait à l’œuvre de Booba un souffle hors du commun, une énergie fabuleuse, une puissance d’évocation et de vérité.

Après la traversée effective, le passage à l’acte, l’ouverture des portes ; après donc le passage sur l’autre berge enfin réalisé concrètement avec le succès et l’adoubement du capitalisme triomphant – cette réussite que Booba appelait de ses vœux -, ses paroles perdent en sincérité rugueuse, les images se fixent en des chromos appauvris, son flow se tarit.

La trajectoire de Booba incarne ce paradoxe de la réussite, qui est celui de nombreux artistes, et qui touche particulièrement les rappeurs : une fois visible, surexposé, surmédiatisé, comment faire porter sa voix? D’où parler? Où trouver la part d’ombre dans laquelle fomenter le mystère?

Il y a donc en un sens deux Booba, et sa carrière peut être envisagée comme un lente métamorphose, une longue mue de l’un à l’autre : l’homme de l’ombre, chantre des enfers artificiels – « canons sciés » auxquels « on sert la main », variétés d’shit et « stress en liasses »– ; puis la pop star, héraut d’un paradis terrestre miamisé où l’oseille coule à flots.

Ce qui semblait mouvoir Booba, ancien danseur qui a troqué la piste de danse pour la piste audio, c’est la chorégraphie d’équilibriste entre le faux et le vrai, le fantasme et la réalité, le fictif et le factuel – mélange explosif dans un univers où l’authenticité est érigée en valeur suprême.

Mais à l’heure de l’étalage clipesque de sa gloire, la sincérité des visions cauchemardesques de ses débuts laisse place à la véracité en toc du succès.

Il scande désormais, dans un flow vocodérisé proche du degré zéro: « L’argent est gagné salement, les sommes sont colossales / Chevaux noirs dans moteur allemand, ma rage est coloniale / On t’aura à coups de billets, fais pas la belle / J’ai de la fraîche, de la mula, du caramel ».

Le clair-obscur est toujours là, mais le désir n’est plus : la volonté de puissance a laissé place à l’ivresse du pouvoir. L’expression de « rage coloniale », formule maladroite voire quasi-lapsus, est à cet égard révélatrice: alors qu’il tente d’affirmer encore sa grinta de descendant d’esclave, Booba revêt les oripeaux de l’oppresseur. Capitaliste jusqu’à la moelle, aigle triomphant, monstre d’égotisme, au vu et au su de tous, toute honte bue.

Mais le premier Booba, le fœtus avec un calibre né dans le magma, le rappeur habité, poète furieux des origines, demeure.

Relancez la platine, et renaît le météore animé de la rage de vivre, cette ombre lunatique qui arpentait errait se démenait, avec son double Ali, « dans les ténèbres à chercher la lumière ».

Sied comme un gant, à ce boxeur des mots, ceux que Rilke écrivit en songeant à Rodin :

« Il créa des corps qui se touchaient pourtant et tenaient ensemble comme des bêtes qui se sont entremordues, et ils tombaient ainsi qu’une chose dans un abîme; des corps qui écoutaient comme des visages et qui prenaient leur élan comme des bras, pour lancer; des chaînes de corps, des guirlandes et des sarments, et de lourdes grappes de formes humaines dans lesquelles montait la sève sacrée du péché, hors des racines de la douleur. »

La mélodie des briques

Que j’débite en vrac fait peur

magie oblige kho

pour qu’ça s’passe pépère

Rue dans la peau

c’est comme s’il avait croqué deux pommes

Depuis que j’ai le mic’ dans la paume

Mon Q.G. Boulogne dôme de la boucherie

Du coup j’ai beaucoup trop d’crimes dans la bouche kho

Jérémy Rodriguez

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Audiophonique méchoui :

LUNATIC – Lunatic chez Cut Killer, sur la mixtape N°13 de Cut Killer, LesLunatic, 1995

TIME BOMB – Les bidons veulent le guidon, sur la mixtape No Mix-Tape, 1996

LUNATIC – Freestyle radio, ressuscité sur la mixtape de Booba Autopsie Volume 1 (CD 1)

LUNATIC – Le crime paie, sur la compile Hostile Hip-Hop, 1999

LUNATIC – Les vrais savent, sur la compile L432, 1997

LUNATIC – Hommes de l’ombre, sur la compile Nouvelle Donne 2, 1999

LUNATIC – Pas l’temps pour les regrets, Têtes brulées, Le silence n’est pas un oubli, sur l’album Mauvais Oeil, 2000

BOOBA – Tony Coulibali, sorti de l’ombre sur le Black Album de Lunatic

BOOBA – Indépendants, Ecoute bien, Ma définition, Strass et paillettes (feat. Ali), sur l’album Temps Mort, 2002

BOOBA – N°10, sur l’abum Panthéon, 2004