Betty nous a trahi

indridason-300x460L’ouvrage de l’Islandais Arnaldur Indridason, Betty, doit être lu d’une traite et sans faiblir. Il faut accepter le déroulement de son intrigue. Accepter le jeu des personnages que l’on devine presque à l’avance, comme dans un téléfilm du dimanche que l’on regarde en sachant comment tout cela va finir car c’est rassurant. Il y a une chose, une seule, que l’on ne voit pas venir. Un détail qu’on ne nous révèle pas tout de suite. Ce petit détail est si insignifiant que personne n’y pense. On croit le narrateur alors qu’il ne nous dit rien, qu’il ne nous fait aucune promesse. Aucune, si ce n’est celle de lire un polar banal. Mais même cette promesse n’est pas tenue et Betty est un roman noir extrêmement original.

« Dans ma cellule je pense à elle, Betty, si belle, si libre, qui s’avançait vers moi à ce colloque pour me dire son admiration pour ma conférence. Qui aurait pu lui résister ? Ensuite, que s’est-il passé ? Je n’avais pas envie de ce travail, de cette relation. J’aurais dû voir les signaux de danger. J’aurais dû comprendre bien plus tôt ce qui se passait. J’aurais dû… J’aurais dû… J’aurais dû…

Maintenant son mari a été assassiné et c’est moi qu’on accuse. La police ne cherche pas d’autre coupable. Je me remémore toute notre histoire depuis le premier regard et lentement je découvre comment ma culpabilité est indiscutable, mais je sais que je ne suis pas coupable. »

Une banalité formelle apparente ?

 Ce roman contient tous les éléments d’un polar prometteur : un accusé innocent, une femme fatale, un meurtre passionnel, du suspense et des rebondissements. Cependant, les premières pages sont aussi l’expérience d’une déception. Le style est peu raffiné, avec de nombreuses répétitions et les dialogues sont difficiles à suivre à cause de la syntaxe parfois incorrecte. Cela est-il dû à la traduction française ou bien le style du narrateur est-il aussi brouillon en version original ? Certes, le texte a pour vocation de restituer l’oralité d’une confession, mais malgré la gêne qu’elle procure, on peut y voir de l’intérêt en tant qu’œuvre de « jeunesse » écrite avant la série policière qui a rendu Indridason célèbre narrant les aventures du commissaire Erlendur Sveinsson. Ici, c’est l’histoire qui prime au détriment du style. L’auteur tâtonne, cherche comment rendre l’état psychologique hautement perturbé du narrateur. On s’accommode de cette volonté de réalisme pour se concentrer sur l’histoire. Mais là encore l’intrigue déçoit par son apparente banalité.

Bad Betty

Dita-Von-Teese-Une-sublime-femme-fatale-pour-la-marque-de-lunettes-DITA-Eyewear-!_portrait_w674Les familiers des romans policiers savent qu’il n’y a pas de bonnes histoires sans une bonne psychologie des personnages. Les faits, seuls, ne sont rien si le doute ne nous saisit pas. Qui est l’assassin ? Pourquoi ? Pourtant, là encore les faits sont prévisibles. De plus, les personnages sont plutôt stéréotypés et l’intrigue reste plutôt classique : le narrateur tombe éperdument amoureux de la femme de son patron, une femme magnifique mais manipulatrice, qui aime l’argent au point d’être prête à tuer son mari. Pour parfaire le tout, ce dernier n’est qu’un macho misogyne et alcoolique qui la bat. Le crime passionnel qui s’annonce est, somme toute, banal.

« J’essayais de la comprendre. De comprendre pourquoi une femme comme elle restait avec cet homme. […]

– Ne t’inquiète pas, dit-elle. Il m’aime. Je le sais. Et il ne me ferait jamais rien. Ne crois pas ça ! J’assure.

– Comment tu sais ça ?

– Que j’assure ?

– Non : qu’il t’aime.

Elle remplit à nouveau les coupes de champagne.

– Tu sais comment il est, dit-elle. Il ne pense à rien d’autre qu’à gagner de l’argent. C’est sa seule vraie passion. Amasser de l’argent. Je sais qu’il m’aime parce qu’une grande partie de ses milliards (je sais qu’il en a plus de trois) me reviendra s’il meurt avant moi. Il a assuré mon avenir et ça, chez un homme comme Tozzi, ça ne veut dire qu’une seule chose : qu’il m’aime, et je le sais. »

Betty, cette femme vénale à la recherche de tous les plaisirs, n’a qu’un seul but, devenir riche, et profiter de cette richesse avec l’unique amour de sa vie. Peu importe les moyens pour y parvenir. En apparence le roman ne mériterait pas plus d’attention que cela. Oui, elle a tué son mari, mais…

La page 133, ou le salut du roman

femme 1Si seulement il ne s’agissait que de ça ! Tout l’intérêt du roman se joue sur un coup de théâtre, si violent qu’il en deviendrait presque physique. Nous avions faux. Depuis le début nous nous trompions, et le roman nous rappelle impérieusement à la première page qu’il faut relire pour comprendre à quel point nous étions aveugles à la véritable histoire qui se déroulait sous nos yeux séants. L’intrigue est plus profonde que ce que l’on imagine, terriblement bien menée par Arnaldur Indridason qui fait ici œuvre de maître en écrivant l’histoire de ces hommes et de ces femmes perdus. Ne dévoilons rien, parce que tout le plaisir de la lecture réside dans cet élément précis. Cet élément caché qui surgit soudainement comme la partie sombre de l’iceberg crevant d’un coup la coque du Titanic… Cet élément qui transforme l’histoire du tout au tout.

 L’auteur nous manipule, et nous ne pouvons pas lui en vouloir car nulle part il ne nous dit ce que nous voulons entendre, ce que nous croyons. À la lecture, nous nous surprenons dans notre bêtise, dans notre étroitesse d’esprit. Car là est toute la question. Ce qui importe n’est pas tant de savoir à quel point nous faisons confiance à l’auteur, ni ce que nous croyons lire entre les lignes. Ce serait davantage la façon dont le roman questionne les conventions qui nous accompagnent dans notre quotidien, celles dont nous sommes prisonniers.

 Il paraît clair que Betty est un thriller réussi où la manipulation est fine et inattendue. Mais bénit celui qui ne lit pas cet article et qui se plonge avec plaisir dans la lecture de son petit polar du mois comme on commence une série pour se détendre entre deux examens. Car lui ne sait pas. Il est comme le narrateur, lancé dans une histoire qui le dépasse, trahit dès les premières lignes, dès la première phrase.

Margot Delarue

L’étoile et le fouet de Frank Herbert : l’extrême limite de la communication

Gamin aux étoiles plein les yeuxRencontre avec l’Autre absolu

 Frank Herbert n’aime pas se répéter. On peut bien voir un fil directeur dans ses œuvres : l’exploration des limites de l’homme. Mais chacun de ces livres explore une idée nouvelle. Bien loin de l’univers et du style de Dune, L’étoile et le fouet explore les limites de notre capacité à communiquer avec l’Autre absolu. Cet Autre est une espèce nommé Caliban : on ne peut ni les voir ni les toucher, mais tout juste les sentir comme un regard posé sur soi. Devant l’échec des sens et des sciences, le seul outil permettant de les décrire est la poésie : ces êtres sont « comme des fenêtres aux volets clos ouvrant sur l’éternité. »

Un polar sans suspens remplis d’une insoutenable tension

La forme d’écriture est celle d’un polar : nous suivons l’enquête d’un détective bureaucratique, dans un univers unifié par la possibilité de transports instantanés. Mais le titre contient toute l’intrigue et après trois pages, l’assassin, la victime et le mode opératoire sont connus. À la façon d’un Tarantino, c’est par sa façon de raconter l’histoire que Frank Herbert hypnotise le lecteur. On comprend petit à petit que l’enjeu n’est pas de trouver le coupable, mais de parvenir à communiquer avec la victime. Un échec conduirait à l’extinction de la race humaine. 

Éducation par la frustration

exemple de pure abnégation, dans le passage avec la calibane faite de pure énergie / émotion / amour

Abnégation

Des milliers d’années auparavant, lors des balbutiements de la colonisation spatiale, les Calibans avaient offert à l’humanité la possibilité de voyage instantané, sans rien demander en retour. Petit à petit, ils disparurent. Aujourd’hui, la victime n’est autre que le dernier Caliban. Au travers de pages remplies de dialogue de sourd, la discussion s’installe entre l’enquêteur et cet être, mais n’aboutit à rien. Le héros comme le lecteur sont obligés de fournir un énorme effort pour surmonter cette frustration, afin de parvenir à imaginer de nouvelles façon de communiquer. Tout y passe : abstraction mathématique, poésie, interminables définitions académiques, digressions sémantiques, incursion dans le domaine de la spéculation physique, empathie, sympathie, dissection, analyse scientifique, etc. Rien n’y fait. Mais toute cette frustration pousse à réfléchir à la limite de nos possibilités, dans l’unique but de comprendre autrui.

Réflexions finales (spoiler)

 Au fil de multiples tentatives, à défaut de comprendre le Caliban, on en fait le tour. Il s’agit d’une créature omnipotente, mais ni omnisciente, ni immortel. Un être de pure énergie, capable de voir l’univers des possibles et l’intrication entre chaque chose. Un être qui fabrique des émotions à partir d’énergie et qui, dans notre plan d’existence, tire son énergie d’une étoile. Un être qui rend amour pour amour et amour pour haine. Un dieu mortel et infiniment bon en somme. À chaque coup de fouet haineux qu’elle recevait de son tortionnaire, elle rendait de l’amour pure, et donc de l’énergie. À force de tant de haine, l’étoile ce meurt.

fireVéritable allégorie de Dieu, le Caliban est purement réflexif. Il nous renvoie à nos limites, à nos défauts, à nos folies. Il est dépendant de notre amour, et n’a rien d’autre à offrir que la sienne en retour. Mais cet amour, bien que transcendant toute considération d’espèce, ne suffit pas à établir une communication. Il doit encore être supportée par toutes les ressources d’un être, notamment sa raison, ces émotions, ces instincts.
Frank Herbet nous enseigne une nouvelle fois comment être un homme total.

Pierre Alhammoud