Les luttes des putes : rencontre avec Thierry Schaffauser

les-luttes-des-putes1Il ne s’agit pas d’un livre gratuitement provocateur. Il ne s’agit pas d’un sulfureux et émouvant témoignage de prostitué. Les Luttes des Putes est une proposition de réflexion sur un sujet finalement méconnu dont les médias donnent souvent une image très limitée et réductrice, abordant rarement les bonnes questions, et les vrais sujets à débattre. Thierry Shaffauser propose une approche historique de la prostitution. S’appuyant à la fois sur des thèses reconnues et sur des articles de presse, il révèle des problématiques et des enjeux jusque là ignorés ainsi que des alternatives à la répression et à la criminalisation de cette activité, et dévoile la réalité de ce qu’il considère comme un travail. L’auteur n’hésite pas à se présenter comme « pédé, drogué, travailleur du sexe et membre fondateur du STRASS (Syndicat du travail sexuel) ». À ceux qui l’accusent de faire ainsi acte de provocation, il répond que cette description est une manière de s’approprier et de détourner le sens d’expressions perçues comme des insultes qui, selon lui, n’en sont pas.

Une lutte féministe

Thierry Shaffauser fait, entre autres, référence à l’anthropologue Paola Tabet qui définit le « continuum des échanges économico-sexuels » comme :

« ensemble des relations sexuelles entre hommes et femmes impliquant une transaction économique. Transactions dans lesquelles ce sont les femmes qui fournissent des services et les hommes qui donnent, de façon plus ou moins explicite, une compensation (qui va du nom au statut social, au prestige, aux cadeaux et à l’argent). Nous avons ainsi un ensemble de rapports allant du mariage à la prostitution. »

Présent à la librairie lyonnaise Terre des Livres (7e arr.) ce samedi 29 Novembre, l’auteur a pu répondre à nos questions. Nous lui avons demandé si cette définition n’enfermait pas la femme dans la stigmatisation bien connue de la femme intéressée : celle qui ne saurait entretenir de relation avec la gent masculine que dans le but d’obtenir des avantages, niant ainsi toute autonomie. Se considérant comme très impliqué dans cette cause, qu’il juge très féministe, Thierry Shaffauseur s’est habilement défendu. En reprenant cette définition, il ne veut « pas dire que les femmes sont vénales, mais que [ce sont] les hommes [qui] s’approprient leur sexualité ». Il estime en effet que :

Terre des livres« en luttant contre la prostitution, on veut maintenir le mythe de la gratuité dans l’économie sexuelle du patriarcat. […] Il s’agit de constater que ce qu’on reproche aux putes et aux clients de faire ouvertement, plein d’autres personnes le font […] avec d’autres codes sociaux. »

Le propos de l’auteur n’est pas de dire que les femmes sont « toutes des putes », mais plutôt que les femmes mariées, au même titre que les autres femmes, subissent une forme de pression sexuelle qui va au-delà du harcèlement sexuel sur leur lieu de travail. Il explique que dès la Grèce Antique, les femmes se sont vues octroyées le devoir de care (comprenez « devoir de prendre soin ») qui se traduit par l’entretien du foyer familial, le soin apporté aux enfants et à l’époux. Or ces activités auparavant considérées comme naturelles sont désormais reconnues comme un travail et non comme des gestes « allant de soi ». La volonté de Thierry Shaffauseur est de réunir les femmes en montrant l’infondé de l’opposition femmes mariées/femmes prostituées de sorte à ce qu’elles s’unissent en remettant une nouvelle fois en cause le statut de la femme dans la société. Pour lui une femme n’a pas à tenir un rôle préétabli :

« Eva Pendleton exprime ce que beaucoup de travailleuses du sexe hétérosexuelles peuvent ressentir en comparant leur travail sexuel rémunéré au travail sexuel de care non rémunéré qu’on attend d’elles dans les rapports hétérosexuels. […] Parce qu’à présent qu’elle se fait payer pour performer l’hétérosexualité, c’est-à-dire, jouer le rôle de la disponibilité sexuelle et de la réceptivité féminine, elle est moins désireuse de jouer ce rôle gratuitement. […] C’est l’institution de l’hétérosexualité obligatoire, dans laquelle les femmes doivent poliment tolérer et répondre aux avances sexuelles masculines, qu’elle refuse. […] Affirmer le sexe comme travail permet également de dévoiler le genre comme travail sur soi. Nous devons sans cesse performer une identité de genre de façon consciente ou inconsciemment intégrée. »

Les réalités de la prostitution

À travers son livre, l’auteur tente de dé-stigmatiser et de démystifier les prostituées. Les travailleuses du sexe ne sont ni des objets ni des victimes malheureuses, ni des inconscientes aliénées. Elles prennent une part active à leur situation et sont des personnes conscientes et sexuellement responsables contrairement à ce qu’implique le projet de loi de pénalisation des clients par sa vocation à protéger les travailleuses/travailleurs sexuel(le)s comme si elles/ils étaient d’éternel(le)s mineur(e)s. Thierry Shaffauseur nous met en garde contre les amalgames et les fausses images propagées par les médias :

« En France, les victimes de la traite et de proxénétisme sont vraisemblablement amalgamées. Ce sont pourtant deux infractions bien différentes puisque le proxénétisme n’inclut pas seulement le travail forcé, mais aussi l’aide à la prostitution, appelée également  « proxénétisme de soutien », et que sont pénalisés aussi ceux qui aident ou profitent de la prostitution sans employer aucune forme de contrainte, ni abuser d’une quelconque situation de vulnérabilité (gardes du corps, web designer [ayant réalisé un site pour une escort girl], bailleurs) ainsi que ceux qui côtoient les travailleurs(ses) du sexe, y compris les membres de leur famille à charge. »

Il explique comment les chiffres du « proxénétisme » sont gonflés. Une travailleuse du sexe présente lors de la rencontre me confiait également que :

« Ces mesures pénalisent la solidarité, et pas l’exploitation. Il est difficile de trouver quelqu’un qui accepte de louer son appartement alors que vous n’avez pas de fiche de paye. En les accusant de proxénétisme, l’Etat leur fait peur, et nous on se retrouve à la rue. C’est comme ça qu’ils pensent rétablir l’ordre ? Même lorsqu’une pute prête son camion à une autre pute, c’est considéré comme du proxénétisme ».

On voit bien que le « proxénétisme » demande à être définit plus clairement, et que sa définition juridique ne correspond plus à sa signification dans le sens commun.

Une lutte syndicale contre l’oppression et la fausse morale

gouverner sexualitéThierry Schaffauseur récuse aussi les accusations qui visent à faire croire que les prostituées sont un vecteur de maladies vénériennes, démontrant qu’en tant que professionnelles du sexe elles sont plus conscientes que quiconque des risques et des mesures à prendre. Il demande que les médias cessent d’entretenir une crainte et une haine irrationnelle des prostituées qui sont avant tout des êtres humains. Ce livre interroge la morale et les bonnes mœurs. Il nous incite à nous poser les bonnes questions. En effet, « vendre son corps » serait immoral. Pourtant, on sait bien que tout travailleur vend « une force de travail ». Un maçon n’abîme t-il pas ses mains en travaillant ? Comment cet argument peut-il encore paraître crédible à l’heure où l’on invite les jeunes à « savoir se vendre à leur employeur » ? Un salarié, plus que son corps, vend également ses idées parfois en sacrifiant ses propres principes. Qui, du sexe ou de l’esprit, de votre cerveau ou de votre sexe, est le plus intime ? Il semblerait pourtant que prostituer son âme pose moins de problèmes que de vendre son corps. Que fait-on du principe de « libre disposition du corps » qui a permis la légalisation de l’IVG ? Voici les questions que l’on se pose après avoir parcouru les quelques 220 pages de Luttes des Putes.

Expliquant qu’ils se considèrent comme de « petits artisans », les travailleurs(ses) du sexe expliquent que leur activité est un travail qui nécessite un savoir-faire et qu’il ne suffit pas juste « d’ouvrir les jambes ». On les appelle aussi très justement les « psys de trottoir ». Comment les accuser alors de troubler l’ordre public puisque, en un sens, elles participent à son maintient en donnant accès à ce qu’elles considèrent comme des soins à des individus qui en manquent ou qui n’y ont simplement pas accès ? De fait, ils demandent à accéder au statut de travailleurs(ses), d’auto-entrepreneurs(ses) et de bénéficier ainsi des mêmes droits et des mêmes devoirs que les autres travailleurs(ses).

Céleste Chevrier

N.B. Ceci n’est qu’un résumé des nombreux thèmes abordés dans ce livre. La liste n’est en aucun cas exhaustive et ne suit pas l’organisation linéaire du texte imprimé. Par ailleurs, cet article n’a pas pour ambition de choquer mais de relancer le débat sur une question qui n’est pas seulement le problème d’une minorité, mais bien un cas de lutte féministe.

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Garçons de cristal : la prostitution est aussi une histoire d’homme

David_garçons-de-cristal1Il y a vingt ans, le journal Libération titrait : « Les tapins de Taipei. Passes, descentes de police, rédemption et amour sublime : « Garçons de cristal », premier roman homosexuel chinois depuis plus d’un siècle et demi, par Bai Xianyong. » En gros. Très gros. Et en gras. Très gras… Mais c’est trop ! Trop pour la délicatesse du sujet abordé. Trop pour la finesse avec laquelle il est évoqué. Trop pour la fragilité qu’il nous est donnée de palper. Et trop pour le silence : ce silence qui fait parler beaucoup.

Eros est frère de Thanatos.

Taïwan, 1970. Après avoir été banni de chez lui, Aquig fait son entrée dans le « nid ». Homosexuel, mineur, il se prostitue pour survivre. Le roman débute en enfer, dans les rues de Taipei, où de jeunes garçons vendent leur corps à des quadragénaires solitaires et frustrés. À travers le regard d’Aqing, nous suivons le cheminement de ces oiseaux de nuit dans la misère, dans la haine, mais surtout dans l’amour.

C’est le désir qui plonge ces adolescents dans les griffes de la perversion. Non pas nécessairement le désir d’un homme, ni d’un garçon de leur classe, mais plutôt celui d’échapper à leur misère. Petit Jade est chassé de chez lui après avoir été surpris avec un homme laid et âgé, dans le but d’obtenir de quoi s’acheter une montre. Nous suivons ainsi le parcours de quatre garçons : chacun fuit son passé, sa famille, en quête de son enfance perdue. Petit Jade cherche son père, Aqing un petit frère, Wu Min du confort, et le Souriceau un trésor. Ce désir les fait plonger dans les eaux du Styx, mais les empêche d’en sortir.

David_garçons-de-cristal4Le roman de Bai Xianyong touche avec justesse un sujet difficile : le véritable problème pour sortir de la misère, c’est d’en avoir envie ! Mais pourquoi ces jeunes garçons ne réclament-ils pas d’aide ? Pourquoi ne cherchent-ils pas un travail ? N’a-t-on jamais pitié d’eux ? Comment peut-on s’abaisser à de telles humiliations ? Mais, mais, mais… Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Le lecteur proteste, et c’est bien naturel.

Rappelons dans un premier temps que loin de les protéger, la société les rejette, à commencer par leurs familles. Ces garçons sont perçus comme « déviants ». Malgré cela, existent bien des hommes qui cherchent à les aider. Certains « papas », prédisposés à les entretenir, sont repoussés. Cela peut encore se comprendre. Mais même lorsque des hommes désintéressés tentent de leur faire quitter l’abîme, le résultat est souvent voué à l’échec. Il est difficile à ces jeunes garçons de réintégrer le système, et davantage encore d’abandonner leur quête. Enfin, aussi contraignante que soit leur situation, elle leur confère une forme d’autonomie, de liberté. Les hommes qui les achètent sont, selon eux, les véritables proies qu’ils ont su piéger. Finalement, au milieu de tout cela, le sexe n’est plus qu’une formalité.

Le sexe. Il est absent du roman. Jamais évoqué explicitement. Malgré une écriture réaliste minutieuse, aucune activité sexuelle n’est décrite. Cette absence le rend omniprésent. Ce vide dans l’écriture obsède, il dérange. Toute la mécanique infernale du désir tourne autour de lui. Garçons de cristal est un roman de la circularité. Les prostitués font le tour du bassin du jardin public comme de jeunes autours dans un ciel sans nuages, proies juvéniles ou prédateurs féroces.

Les nouveaux Misérables.

 

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?

Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer…
*

 

David_garçons-de-cristal2Le roman de Bai Xianyong a quelque chose d’hugolien. Ce sont quatre Gavroche que l’auteur représente. Voyous attachants, chacun révèle quelque chose de touchant et d’honnête. Garçons de cristal a ses Fantine, ses Ténardier, et ses Jean Valjean. La narration abrite ses grandes figures : le généreux monsieur Fu, l’instructeur Yang et son gorille Axiong, ou encore le couple passionnel qui unit Dragon et Phénix… Nous les rencontrons à travers de vastes monologues au cours desquels leurs histoires nous sont contées.

Mais les figures idéalisées d’Hugo laissent place ici à des êtres (peut-être) plus humains et plus vrais. L’instructeur Yang, proxénète hystérique, se révèle peu à peu un protecteur généreux. Le vieux monsieur Fu, quant à lui, n’est pas sans faille : son histoire est tachée par le sang et les larmes. Les personnages prennent corps et s’éloignent du papier, tandis qu’ils évoluent au sein d’une écriture qui adopte un regard plus humain, plus près de l’homme en somme. Témoin le choix de la première personne : c’est Aqing qui s’exprime tout au long du roman, et bientôt lui-même ne supportera plus l’état auquel il est contraint.

« La littérature est nécessaire à la politique avant tout lorsqu’elle donne une voix à qui n’en a pas » écrit Italo Calvino dans La Machine littérature. La dénonciation est bien là, dans Les Misérables comme dans Garçons de cristal. Bai Xianyong présente régulièrement ces prostitués comme de vrais jeunes garçons : ils se chamaillent, jouent au basket, et nagent dans la rivière… On en oublie parfois leurs activités nocturnes. L’auteur hurle à l’humanité, attendrit son lecteur, et fait de son livre l’éloge de la bonté. Son regard est doux pour ces jeunes hommes à qui il offre un espace, une bouffée d’encre qui leur donne l’occasion de s’évader. Le roman débute « En notre royaume », puis les « oiseaux du printemps de la jeunesse » se dirigent en « Terre de béatitude », qu’ils finiront tous par quitter en un envol final, pour s’en aller survoler de nouveaux territoires.

Bai Xianyong

Bai Xianyong

Dans ses silences et ses blancs, Bai Xianyong nous offre une écriture transparente : celle qui refuse de cacher, celle qui fait voir ceux qui tentent de fuir le soleil de Taipei. Là, dans l’ombre du gouvernement, sévit un autre royaume, à la fois libre, anarchique et cruel, où séjournent des êtres fragiles et précieux. Mais ces parois de verre ne sauraient dissimuler un doux rayon d’espoir.

« L’histoire de ce royaume qui était nôtre est obscure : nul ne sait par qui ni quand il fut fondé, mais dans ce minuscule pays des plus secret, des plus illégitimes qui soient, se sont produites nombre d’histoires douloureuses, pleines de vicissitudes, à pleurer, à chanter, bien qu’elles ne méritent guère d’être contées à ceux qui leur sont étrangers. »

 

David Rioton

 

* Victor Hugo, « Melancholia », Les Contemplations.

Love & Pop : une tendresse toute cruelle

Ne vous laissez pas tromper par le titre kawaï et la couverture sucrée de ce petit roman, le sujet en est grave : la prostitution. Sans concession, Ryû Murakami nous livre le portrait cynique d’une société japonaise où la jeunesse se fane avant d’avoir vécu. Il nous donne en pâture un monde désabusé, où règnent la solitude et la consommation, avec le regard froid et cinglant des reportages télévisés.

Quand lire et faire curée ne sont plus qu’un seul acte

loveandpopNon il ne s’agit pas du très fameux Haruki Murakami, mais de Ryû Murakami. Et loin du réalisme magique de son contemporain, l’auteur de Bleu presque transparent fait preuve d’un hyperréalisme déroutant. Des pages entières dédiées aux commandes d’un café, cinquante-cinq marques de parfums énumérées d’affilée, etc. autant d’éléments qui rendent la lecture parfois trouble, ou même pénible, mais qui rappellent aussi l’univers de surconsommation dans lequel est noyée Hiromi, la jeune lycéenne que nous accompagnons tout au long du roman.

Nous la suivons toute une journée, tantôt aveuglés par le monde qui l’entoure, tantôt dans les sombres recoins de son intimité. Murakami, qui est aussi scénariste, confère ainsi à son lecteur un regard avide, parfois presque pervers, comme peut l’être l’objectif d’une caméra. L’œil voyeur et mécanique, sans limites ni scrupules, d’une émission de télé-réalité.

Cette dernière image n’est pas gratuite puisque ce livre se présente comme un reportage. La postface du roman nous rappelle que la fiction que met en scène l’auteur est construite à partir de témoignages de jeunes filles qu’il a lui-même recueillis : « J’ai écrit ce roman en me tenant à vos côtés. » écrit-il à la fin, et c’est à leurs côtés que nous sommes amenés à le lire.

De la consommation de biens à la consommation du corps

loveandpop3Du simple « rendez-vous » au don de leur corps, il n’y a qu’un pas que de jeunes lycéennes mineures franchisse en devenant elles-mêmes des marchandises. Hiromi veut une bague, et pour cette bague, elle est prête à vendre son temps lors d’un rendez-vous arrangé, et même davantage s’il le faut. Horrible ? Stupide ? Dégouttant ? Comment juger ces jeunes cœurs que rien ni personne ne protège ? Les gens savent, ils voient. Hiromi est épiée tout au long du roman tandis qu’elle franchie les limites de la morale. Mais doit-on parler de jugement ? Ou serait-ce de l’envie ? L’envie de voir l’autre faire ce que l’on n’ose pas faire… Pour Murakami, « la littérature n’a que faire des questions de moralité ». Mais que penser alors du regard du lecteur ?

Reste qu’Hiromi n’est pas dénuée de conscience. Mais lorsqu’elle se demande s’il y a quelque chose de mal à « la perspective de baiser avec un inconnu », lorsqu’elle cherche s’il y a « quelque chose de supérieur qu’elle pourrait désirer et qui la dispenserait d’accepter un rendez-vous pour s’offrir cette bague », elle ne trouve rien :

« Elle chercha parmi les choses que lui auraient dites ses parents ou ses professeurs quand elle était petite, parmi les choses qu’elle aurait lu dans un livre, un journal ou un magazine, qu’elle aurait entendues à la radio, les paroles d’une chanson, un truc qu’elle aurait vu à la télévision, dans un film ou en vidéo. Elle ne trouva rien. »

L’existentialisme par Murakami

Passées sa superficialité et sa naïveté, le personnage d’Hiromi est très vite attachant. Sa loyauté, sa générosité et sa patience ne sont pas sans rappeler l’acharnement inhumain des héroïnes de shôjo (mangas destinés aux jeunes filles qui mettent en scène une romance). Les personnalités dépeintes dans ce roman sont terriblement humaines, jusqu’aux hommes rencontrés par la jeune fille au cours de ses différents rendez-vous. La solitude, la maladie, la sensualité… autant de phénomènes qui ne permettent pas de faire des psychotiques et des maniaques qu’elle rencontre de véritables monstres. Et la violence qu’ils déploient à son égard est aussi le lieu d’une leçon douloureuse : celle de la vie. Bien qu’elle en soit victime, Hiromi ne parvient pas à haïr totalement ses agresseurs. Ce regard pessimiste et désabusé est la mélodie qui sous-tend l’écriture de Murakami. Une écriture qui refuse de juger.

Ryu Murakami

Ryu Murakami

Chacun cherche à rencontrer l’autre dans cette œuvre, comme pour mieux éprouver qu’il existe. Car finalement, c’est le vide en chaque être qui motive l’action, et parfois la violence. Il leur faut désirer pour se sentir vivant. De sorte que la plus grande angoisse éprouvée par Hiromi c’est l’oubli. « « Un jour, quelque chose d’étrange se produisait », puis elle s’était rendu compte qu’en elle-même, « quelque chose passait et s’éteignait » ». C’est pourquoi il lui faut posséder cette bague le jour-même. Ce que redoute Hiromi, c’est d’oublier qu’elle veut ; c’est-à-dire oublier qu’elle vit.

« Lorsqu’on a envie d’une chose, il faut tout faire pour l’obtenir sans tarder car les choses changent de nature après une ou deux nuits et redeviennent ordinaires. Elles le savaient très bien comme elles savaient qu’il n’existait pas une seule lycéenne capable de travailler six mois dans un McDonald’s pour se payer un sac Prada. »

L’urgence qui presse ces jeunes filles, c’est celle de l’existence. Love & Pop c’est Éros, tel une musique entêtante et répétitive, celle de la consommation, qui vient recouvrir le silence du néant d’un vernis bon marché.

Love & Pop se donne comme une chanson douce-amère, à la fois violente, pétillante et cruelle, mais non pas sans espoir. Le lecteur qui ira jusqu’au bout du roman saura apprécier l’ouverture, petite bouffée de lumière que laisse Murakami à sa protagoniste. En effet, le malaise dépeint dans le songe d’Hiromi au début du roman laisse place à la fin à un rêve… peut-être heureux ?

David Rioton