Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?

« Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique ;
on se laisse tellement influencer. »
Oscar Wilde

Pierre Bayard

Pierre Bayard

« Noli me ligere », « ne me lis pas ». Ce sont quelques mots que le livre adresserait à son auteur selon le critique littéraire Maurice Blanchot. S’il veut devenir une œuvre, le livre doit irrémédiablement se détacher de l’écrivain pour partir à la rencontre de ses lecteurs. Au travers de la lecture, donc ? Pierre Bayard, dans son ouvrage éminemment provocateur, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, nous démontre que non, pas forcément, pas toujours, peut-être même jamais. Et si « il était tout à fait possible d’avoir un échange passionnant à propos d’un livre que l’on a pas lu, y compris, et peut-être surtout, avec quelqu’un qui ne l’a pas lu non plus » ? D’une manière très ludique, Pierre Bayard remet en branle toutes nos certitudes sur l’acte de lire, sur notre approche face aux œuvres et sur notre aptitude à en parler. Le lecteur convaincu est amené à s’interroger sur la sempiternelle question : à quoi bon lire ?

Les premères lignes intriguent par leur portée scandaleuse. Pierre Bayard, critique littéraire et professeur de littérature à l’Université, affirme ne pas aimer lire et ne pas s’adonner à cette activité bien trop chronophage. Il prône les bienfaits de la non-lecture et place son lecteur (quel paradoxe!) dans une situation incommodante : lecteurs, vous qui affirmez porter un intérêt à la littérature, comment supportez-vous de ne vous concentrez que sur une œuvre seule, et de prendre le risque inévitable de négliger l’ensemble des autres ? Si le bibliothécaire de Robert Musil (L’Homme sans qualité) est dans la capacité de connaître tous ses livres, c’est parce qu’il s’évertue à ne se constituer qu’une « vue d’ensemble » au travers des catalogues. Un savant en littérature se présente alors bien plus comme un navigateur, habile dans son espace, que comme celui qui ne cesse de plonger et qui finalement n’aperçoit plus grand chose. Paul Valéry, écrivain et fervent prôneur de la non-lecture, est capable, en 1923, d’écrire un vibrant hommage à Proust et à ses écrits dans la Nouvelle Revue Française, sans avoir lu aucune de ses œuvres. Il ne s’en cache pas, il le revendique, il suffit de feuilleter Proust pour saisir l’essence de son écriture, il suffit de lire quelques articles pour en connaître les histoires.

Comment parler des livres que l'on a pas lus 1Pierre Bayard, de manière cynique, met implicitement au défi son lecteur de lui citer un seul livre qu’il ait jamais lu. Qui peut prétendre avoir déjà lu un livre, puisqu’ « alors même que je suis en train de lire , je commence à oublier ce que j’ai lu » ? « Ce processus est inéluctable, il se prolonge jusqu’au moment où tout se passe comme si je n’avais pas lu le livre et où je rejoins le non-lecteur que j’aurais pu rester si j’avais été mieux avisé ». Il est difficile, peut-être impossible, de restituer l’histoire de notre premier livre. Bien plus que cela, on pourrait s’évertuer à le lire une seconde fois, pour autant, les mots n’auraient pas la même saveur ni la même portée. La signification et la valeur que l’on attribue à un texte est aussi mobile et éclectique que nous le sommes, que le sont les sociétés au regard de l’histoire. Ainsi, si tel auteur ou tel genre ont autrefois été décriés (Rousseau pour les Confessions par exemple), on en souligne aujourd’hui le potentiel, ou inversement (L’Astrée d’Honoré d’Urfé est bien loin de connaître le succès de ses jours passés) parce que notre rapport aux œuvres change perpétuellement. Lorsque l’on parle d’un livre, on parle de soi, de la relation qu’on entretien avec lui. L’imaginaire interprète sans cesse, si bien que l’on se crée notre propre « livre intérieur », qui inhibe, déjoue et enraye toute discussion possible portant sur un ouvrage, notre culture personnelle faisant barrière avec le livre physique et avec un potentiel autre lecteur. Un lecteur ne lit pas une œuvre, il se lit lui même, il ne parle pas d’un livre, il parle de lui. Pierre Bayard tente de nous convaincre qu’il est inutile de perdre son temps, puisqu’on ne parviendra jamais à accéder à l’œuvre. Lorsque la tribu des Tiv d’Afrique de l’Ouest parle d’Hamlet de Shakespeare, elle ne parle pas de la pièce, mais de sa propre culture, notamment lorsqu’elle s’interroge sur la présence des fantômes qui leur sont étrangers, sur certains liens familiaux qui lui semble d’une importance primordiale, mais qui ne revêtent aucune importance pour les sociétés occidentales. Les interprétations s’affrontent. Alors à quoi bon lire s’il s’agit d’une activité stérile qui ne participerait qu’au développement d’un certain ego-centrisme ?

Bayard 2Les mots de Pierre Bayard résonnent, dérangent, et si l’on sourit souvent, on s’interroge surtout, on se remet en cause, parfois même on pourrait se résigner. Les démonstrations semblent sans faille, et si l’idée même d’abandonner notre lecture s’immisce dans notre esprit, les mots pourtant défilent sous nos yeux, on manque d’envie, on manque de courage, on ne peut pas vraiment expliquer ce qui nous retient là… Pierre Bayard nous invite enfin à repenser les objectifs que l’on attribue et impose à la lecture. Oscar Wilde affirmait qu’il suffit de six minutes montre en main pour lire un ouvrage, ce qui semblait suffisant pour saisir l’essence d’une œuvre, et assez pour ne pas se perdre dans le livre. Parler d’un livre que l’on a fait qu’effleurer, avec lequel on a gardé des distances, c’est penser autrement, se découvrir, se plonger dans les tréfonds de son imagination. C’est créer quelque chose de nouveau. Il ne s’agit sûrement pas de ne plus lire, mais d’apprendre à s’approprier pleinement une œuvre. Le lecteur, « se libérant enfin du poids de la paroles des autres, trouve en soi la force d’inventer son propre texte et de devenir écrivain ». En prenant ses distances, il s’adonne à la rédaction d’un texte, d’un livre, d’une critique, et pourquoi pas d’un article. Le lecteur saisit alors sa plume, et couche sur du papier les secrets de sa bibliothèque intérieure.

Pauline Fricot

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Lionel-Edouard Martin : « La poésie doit transformer la chose vue en musique »

« Il n’est d’écriture que dans un ressenti particulier de l’univers, où les mots appellent, au-delà des êtres et des choses, un monde épuré de substance, où les corps sont de gloire et tiède la pierre – abolies frondes et catapultes. »
Lionel-Édouard Martin, Brueghel en mes domaines

20130827_5498Vous êtes l’auteur d’une vingtaine de livres et malgré une reconnaissance critique indéniable vous demeurez quasiment inconnu du grand public. Comment expliquez-vous cela ?

Je crois qu’il y a plusieurs raisons à cela. La première serait de dire que je n’écris pas pour le grand public. L’autre raison est que je publie dans des maisons d’éditions qui, sans être confidentielles, sont moins distribuées que certaines autres maisons de plus grande importance. Sur la vingtaine de livres que j’ai écrits il doit y avoir pour moitié des romans, qui sont ce qu’ils sont. L’autre moitié on peut les appeler des poèmes s’il l’on veut. Moi j’appelle ça des proses poétiques courtes. La poésie actuelle en France est peu lue, méconnue, les maisons d’édition peinent à faire connaître les auteurs. Évidemment, on peut citer quelques poètes contemporains qui ont une petite notoriété auprès du grand public. À côté de ce qu’on peut appeler « les grands ancêtres », comme Yves Bonnefoy, les gens de ma génération sont un peu méconnus.

Cela est-il dû à la rigueur et la richesse, peu communes, de votre prose ?

C’est toujours difficile pour un auteur de se prononcer par rapport à cela. J’aurais tendance à dire que je ne sais pas écrire autre chose que ce que j’écris. Je n’ai pas envie d’écrire autre chose que ce que j’écris. Cela ne pose pas, a priori, d’état d’âme. Cela en pose, en revanche, pour mes éditeurs quant aux retours sur investissements [rires]. Pour un auteur c’est tout de même un souci que certaines maisons d’édition acceptent de prendre le risque de publier ce qu’il écrit. Toute la question est là. J’ignore si c’est à cause de la difficulté de mon écriture qui tranche un peu par rapport à d’autres écritures contemporaines sans doute plus simples ou plus faciles à lire. Aujourd’hui on aime une écriture plus compacte. Mais ce n’est pas pour autant que tous les auteurs se conforment à cette espèce de moule que l’on veut imposer, c’est-à-dire sujet/verbe/complément et c’est tout. Il semblerait que cela soit plus facile à lire, qu’un certain vocabulaire pauvre doive s’imposer s’il l’on souhaite toucher un public plus large. Moi je ne sais pas faire cela. J’ai besoin d’avoir un vocabulaire précis. Le français est une langue riche autant faire avec. Certes, en employant une métaphore musicale on pourrait me demander : pourquoi ne pas jouer de plusieurs instruments ? Le flûtiste que je suis répondrait : il faut quasiment toute une vie pour maîtriser toutes les possibilités d’un instrument. Par exemple, si l’on veut passer au jazz il y a des sonorités improbables que l’on découvre par soi-même. Pour la langue française c’est la même chose. On peut s’en servir de façon simple mais on a un instrument d’une telle richesse qu’on pourrait l’exploiter et le découvrir de toutes autres façons. Je ne vois pas pourquoi un joueur de jazz devrait jouer des mélodies simples.

1ere-de-couv_Nativite-Est-ce également dû au fait que vous ne souhaitez pas vous mêler au spectacle médiatique littéraire ?

Oui et il y a plusieurs raisons à cela. Je vis en Martinique la plupart du temps car j’y travaille. D’autre part, je ne vois pas trop la nécessité de me montrer en public. Quel sens cela peut-il avoir ? On fait parfois de merveilleuses rencontres dans certaines librairies (je pense notamment à la librairie Coquillettes à Lyon, où c’était un plaisir et un bonheur de rencontrer les propriétaires de l’époque) car on a un auditoire choisi. Mais je ne suis pas élitiste quand je dis ça : ce sont des gens qui s’intéressent à une certaine forme de littérature, qui sont conviés, qui viennent et cela donne une soirée de qualité sans être collet monté, ni guindé, mais simple et drôle. Ce sont donc des choses que je fais volontiers mais je le fais rarement. J’aime autant qu’on lise mes textes, ça me semble plus intéressant que de m’exposer en public.

Vous êtes un infatigable voyageur, vous parlez plusieurs langues, les lieux que vous parcourez inspirent et imprègnent votre poésie. Mais le plus récurrent et le plus doux des voyages est celui que vous faites en vous-même, vers l’enfance.

En effet, cela correspond à deux facettes de mon œuvrette (pour éviter d’employer le terme « œuvre »). Sur l’écriture courte je fais très souvent référence aux choses vues, aux paysages. On voit quelque chose, on ne sait pas comment ça marche, mais on transforme en mots, presque de façon immédiate, la chose vue. À un moment il y a un déclic qui se fait, une association entre ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire. Pour le roman c’est différent, on est dans une écriture plus longue qui ne peut pas être dans l’instantané de la chose vue. Le monde contemporain n’est pas vraiment une de mes récurrences. Ce n’est pas que je le fuie mais je ne sais pas ce que je pourrais en dire. En revanche, je ne sais pas si c’est une chance, mais j’ai vécu une enfance et une adolescence heureuses, celles des années 1960, dont je m’inspire très volontiers. Je dis toujours que je n’ai pas d’imagination car les souvenirs ne sont pas imaginaires. C’est assez drôle car mes parents lisent mes ouvrages et de temps en temps s’exclament : « Mais, où est-il allé prendre ça ? Tu te trompes complètement, ce n’était pas du tout là, ce n’était pas à cette époque ! Etc. » Il y a donc une déformation des souvenirs par une sorte d’imaginaire, ce que j’appellerais une invention involontaire.

20130827_5320Loin d’être cérébrale, votre poésie est sensible. La ripaille bienheureuse que vous chantez ouvre l’appétit. Une réminiscence de la cuisine de votre enfance ?

Oui et non. J’ai toujours eu une grand-mère qui cuisinait. Vingt ans après la fin de la seconde guerre mondiale on était dans une relation à la nourriture qui était marquée par le besoin de manger. Dans les campagnes, là d’où je viens, il y avait un rapport à la nourriture un peu oublié aujourd’hui. Ce fonds de souvenir est très présent. D’un autre côté, et j’espère que cela ne se voit pas physiquement, je suis quelqu’un qui aime la nourriture, la bonne chère. J’aime cuisiner parce que c’est matériel : choisir le produit sur le marché, acheter la matière brute (la viande, les légumes…) et à partir de cette matière on fait quelque chose. C’est ce qui est fantastique dans la préparation de la nourriture : prendre des ingrédients épars, les réunir et en faire un plat (si possible bon).

Finalement, la littérature c’est un peu de la cuisine. On va chercher ce qui nous semble bon : on fait un choix de mots, de rythmes, d’images, etc. et on réunit tout ça pour faire des phrases. Mais je ne suis pas un gros mangeur, c’est-à-dire un gros lecteur. Je ne lis pas quinze livres par semaine. Je fais une sélection de ce que je peux lire, de ce que je sais pouvoir lire et je déguste. Il doit y avoir un plaisir lent à la lecture. Il y a une dégustation à certains styles : Julien Gracq, Jean Giono, Henri Bosco. Il y a un plaisir articulatoire à la lecture de leurs œuvres. C’est comme une mastication.

Pour Nietzsche la rumination est un modèle de lecture philosophique, la faculté permettant d’élever la lecture à la hauteur d’un art.

Je suis arrivé à un âge (57 ans) où on arrête de se gaver. On ne peut plus se permettre les excès que l’on a pu faire quand on avait vingt ans. Je suis arrivé à l’âge de la relecture. J’aime bien découvrir de nouveaux auteurs (même si parmi les contemporains il y en a peu qui me semblent intéressants) mais je suis surtout un relecteur. J’ai passé l’été dernier à relire certains ouvrages de Giono et de Bosco que je n’avais pas relus depuis plus de trente ans. On se dit que c’est de la littérature pour jeunes alors que c’est faux. Il y a toute une partie de la littérature de Bosco, incroyable de force, qui s’adresse à un public adulte. Malicroix (1948), par exemple, est impressionnant par sa beauté stylistique, par sa trace très sonore, par les thèmes de la nature, de l’île, de la terre, de la culture, du corps humain… C’est un texte magnifique.

On ne lit pas de la même manière qu’il y a trente ans. C’est cela qui est fantastique dans les livres qu’on peut relire. Il y a des livres qu’on ne peut pas relire, dont on ne tirera rien à la relecture. Mais il y en a, des textes que l’on croit très bien connaître, qu’on redécouvre à tous les âges. Par exemple, je suis un proustien convaincu depuis la fin de mon adolescence (je suis tombé dans Proust quand j’avais 17 ans) et Proust est un auteur sur lequel je reviens sans cesse. On prend un des volumes d’À la recherche du temps perdu et on tape dedans, n’importe où, et on s’émerveille de redécouvrir certaines choses. C’est la métaphore du petit pan de mur jaune que Bergotte découvre au seuil de la mort sur une peinture murale.

Petit pan de mur jauneOù se situe votre œuvre dans le temps ? Nous sommes au XXIe siècle mais vous semblez nostalgique du XIXe et du début du Xxe siècle.

Je vais vous étonner, et cela peut sembler paradoxal, mais je me crois foncièrement moderne. D’une modernité certes différente que celle d’auteurs plus jeunes que moi. Mais, je trouve mon écriture plus moderne qu’on ne le croit généralement. Pourquoi ? Parce que, tout en étant relativement classique de forme, il y a toujours quelque chose qui cloche, qui boîte un peu, qui est là pour apporter une petite discordance. Par ailleurs, je suis un tenant des écrits de rythme. J’ignore si cela est bien perceptible dans ce que j’écris mais, par exemple, la question de la ponctuation intervient constamment. Sans être amateur des musiques contemporaines, je me rapproche plus de certains compositeurs actuels qui travaillent sur les questions de rythme, de leitmotiv, etc.

Il faut aussi tenir compte de la façon dont je compose mes livres. La plupart d’entre eux ne sont pas linéaires. Il y a beaucoup de non-dits dans la structure. Je ne suis pas amateur des romans qui guident, qui disent tout, ça me laisse un peu pantois. Je tends plutôt à aller vers une écriture riche et économique. Économique car on n’a pas à dire l’entièreté du monde quand on écrit un roman. Ce qui m’intéresse c’est d’avoir une écriture pensée comme économie de narration, même si elle peut parfois heurter parce qu’il y a des choses qui manquent. Il m’arrive, bien entendu, de faire des apartés, des digressions, etc. mais tout cela est pensé par rapport à ce que je veux. Ce n’est pas pris au hasard. Ainsi, si l’on y prête attention, la modernité de mon écriture peut ressortir.

Ce serait cela la musicalité de votre style : le mélange entre classicisme et une certaine modernité ?

Dans un prochain roman qui paraîtra en 2014 aux Éditions du Sonneur je fais justement référence à l’improvisation en jazz, une musique que j’aime particulièrement. La question de la musicalité, de l’accord des accords, travaille mon écriture. C’est une question que je me pose constamment. Je ne sais pas faire autrement. Par exemple, j’ai une obsession qui peut sembler bête : le hiatus. C’est quelque chose que je ne supporte pas, même s’il y en a sans doute dans mes textes.

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Sylvain Métafiot

Que peut la littérature ?

Maison du LivreÀ une époque où l’on considère souvent l’art en général et la littérature en particulier comme de simples divertissements, il ne semble pas incongru de se demander qu’est-ce que la littérature ? Ou plutôt, et pour se démarquer du célèbre texte de Jean-Paul Sartre : que peut la littérature ?

À cette question il convient de laisser la parole à quatre auteurs remarquables : Juan Gabriel Vàsquez, Jérôme Leroy, Simone Weil et Pierre Jourde (mais aussi et indirectement : Stendhal, André Gide, Jean Genet, Carlos Fuentes, Mario Vargas Llosa, Marcel Proust, Théophile Gautier, Pier Paolo Pasolini, André Breton, Gabriel Garcia Màrquez, Jonathan Littell, James Ellroy, Primo Levi). Quatre réponses pour le prix d’une ! Ou une réponse en quatre parties, comme il vous plaira.

Tout d’abord, un texte de l’écrivain Juan Gabriel Vàsquez, Romans et cicatrices, qui, à l’occasion d’une table ronde sur la corruption et la violence politique lors des 6ème Assises Internationales du Roman à la Villa Gillet de Lyon, interroge les liens (mais surtout les différences) entre politique et littérature :

« Les mots de nos morts sont plus précis que les nôtres, sans doute parce qu’ils sont chargés de temps, qu’ils ont de l’expérience ou que leur sens a été modifié par l’expérience. Ceux que j’ai à présent en tête figurent dans La Chartreuse de Parme, chapitre XXIII. Je les ai déjà cités plusieurs fois et je crains de ne pas avoir été le seul. Stendhal écrit : « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention. » Et il ajoute : « Nous allons parler de fort vilaines choses, et que, pour plus d’une raison, nous voudrions taire. »

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Juan Gabriel Vàsquez

La politique et ses vices – la corruption et la violence, pour l’essentiel, mais pas seulement – ont toujours cohabité sous tension avec la littérature. Les romanciers qui explorent ce qu’on appelle la vie publique (et la façon dont elle pollue notre vie privée) naviguent entre les deux extrêmes suggérés par Stendhal : la grossièreté et le silence. L’équilibre est précaire : dans le monde du langage, les discours politique et littéraire sont aux antipodes. De par sa nature, le langage politique dédaigne la nuance, la subtilité, la complexité, les zones grises, alors que le roman trouve justement sa raison d’être dans les zones grises, la complexité, la subtilité, la nuance. Le langage politique n’est pas éclairant dans la mesure où il nous dit ce que nous savons déjà (ou que nous voulons entendre). Le langage littéraire cherche au contraire à nous révéler ce que nous n’avons pas vu (ou n’avons pas voulu voir et, dans ce cas, comme le disait Mario Vargas Llosa, le romancier devient un trouble-fête). Il en est ainsi dans la grande tradition du roman politique latino-américain : de L’Automne du patriarche, de Gabriel Garcia Màrquez, à Respiration artificielle, de Ricardo Piglia, de La Mort d’Artemio Cruz, de Carlos Fuentes, à Etoile distante, de Roberto Bolaño, de Conversation à la Cathédrale, de Mario Vargas Llosa à El espiritu de mis padres sigue subiendo en la lluvia, de Patricio Pron. Ces romans sont politiques sans faire de politique : ils enrichissent notre compréhension des zones grises de l’expérience sociale, éclairent les ombres morales des individus quand ceux-ci, hommes vulnérables, se heurtent au train fantôme que nous appelons tantôt Etat, tantôt Gouvernement ou Patrie et, invariablement, Pouvoir.

La littérature a toujours été subversive, même malgré elle, car elle dispute au Pouvoir l’hégémonie sur le récit de nos vies. Dans mon pays, ni la corruption ni la violence n’existent sans pouvoir ; elles sont pour le Pouvoir le moyen de se perpétuer, ou pour celui qui veut y accéder le moyen d’y parvenir. Pourtant elles n’existent pas dans les récits qui se rapportent au Pouvoir : on pourrait dire, dans une certaine mesure, que l’une des conditions de l’exercice réussi du Pouvoir est sa capacité à créer un récit le concernant, dans lequel n’apparaîtraient ni corruption ni violence. Ni les violences passées, qu’on tente d’éliminer par le biais de l’oubli programmé ou de la révision historique ; ni les violences d’aujourd’hui, occultées par la censure directe ou indirecte, ou encore la « version officielle », à laquelle ont collaboré les médias et leurs intellectuels de location. Telle est l’aspiration des romans que j’ai écrits : rappeler ce que d’autres veulent voir sombrer dans l’oubli, multiplier les versions de notre histoire que nous sommes disposés à accepter, explorer les cicatrices laissées sur le corps par la violence et la corruption, des cicatrices autant métaphoriques que littérales.

« Nous allons parler de fort vilaines choses », disait Stendhal. Je suis prêt, allons-y. »

Les vilaines choses, Jérôme Leroy les aiment. Selon ce « hussard de gauche », le roman peut en effet tout dire, même le pire :
Jérôme Leroy

Jérôme Leroy

« À quoi sert la littérature − ou à quoi devrait-elle servir ? À blasphémer. Le blasphème est la seule fiction qui puisse dépasser la réalité.

La littérature qui ne blasphème pas est une littérature anxiolytique. Elle calme, elle apaise, elle noie les chagrins et surtout, surtout, elle raconte des histoires qui se finissent bien. Le marché du livre l’exige. Prenons les histoires d’amour : c’est Harlequin à tous les étages. Le roman féminin auto-fictionnel a gagné sur tous les fronts. Le roman homosexuel aussi. Parce que cela fait longtemps que l’homosexualité n’est plus du côté du blasphème. Par les temps qui courent, le héros homo est une plus-value. On ne peut pas vouloir se marier à la mairie, adopter des enfants et se la jouer subversif, tels ces pédés blasphémateurs, magnifiques et incontrôlables, que furent Genet ou Pasolini et qui ne cessèrent de gifler leur époque.

Chez nos grands surréalistes, amour était synonyme de révolution. « Je vous souhaite d’être follement aimée », écrit Breton en conclusion de L’Amour fou. Follement aimée, on se doute que ce n’est pour acheter un pavillon, consommer et voter pour des partis raisonnables, non, follement aimée pour faire le beau travail du négatif, celui qui bouleverse, détruit, sape toutes les certitudes politiques et morales d’une société. Bref, pour blasphémer, à l’image de « ceux qui, sans erreur possible et sans distinction de tendances, voulaient coûte que coûte en finir avec le vieil “ordre” fondé sur le culte de cette trinité abjecte : la famille, la patrie et la religion. » »

De fait, toujours selon Jerôme Leroy, la littérature peut s’emparer des figures les plus hideuses de la réalité, comme Mohamed Merah :

« À partir de quand l’écrivain a-t-il le droit de s’emparer de l’horreur contemporaine en prenant le point de vue du monstre plutôt que celui des victimes, ou en adoptant ce qu’on appelle la focalisation externe, c’est-à-dire en choisissant le point de vue d’un narrateur externe qui serait neutre. Neutralité évidemment factice et illusoire, voire menteuse car l’agencement même de la narration proposera implicitement la vision de l’auteur. Et en littérature comme en cinéma, comme le disait justement Godard, tout montage renvoie à une métaphysique.

Si l’on n’accepte pas que l’écrivain soit le porteur de la mauvaise nouvelle et non l’accompagnateur anxiolytique de nos moments d’ennui, il finit par arriver à l’écrivain ce qui est arrivé à Pasolini sur une plage d’Ostie en 1975 : on l’assassine. À force de dire des choses désagréables, choquantes, obscènes, scandaleuses sur son temps, à force de faire le travail du négatif pour une société qui a tendance à se trouver si belle en ce miroir, certains préfèrent toujours confondre le messager et le message, comme dans l’Antiquité.

[Mais selon certains] il y aurait une partie de la réalité sur laquelle la littérature aurait le droit de s’exprimer et une autre qui ne serait pas de son ressort. [Jacques Tarnero] déclare, par exemple, « Il est certain que d’autres « prosopopées » d’Hitler, de Goebbels, des Einsatzgruppen, de Staline, de Mengistu pourront alimenter un genre littéraire promis à un bel avenir. »

Pour commencer, ce genre littéraire existe déjà. Ce n’est d’ailleurs pas un genre littéraire, c’est la volonté d’écrivains, parfois, de cesser de faire de la littérature un exercice nombriliste comme l’autofiction, pour affronter l’horreur de l’intérieur, c’est-à-dire en se branchant de manière directe sur la psyché d’êtres humains qui ont échappé à l’humanité commune par leurs actes. On pourra penser récemment au Littell des Bienveillantes mais aussi aux romans de James Ellroy, comme Un tueur sur la route.

Allons plus loin : je crois même que si un jour, on peut comprendre quelque chose à qui fut Mohamed Merah, il y aura évidemment besoin de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire, de la criminologie, du journalisme d’investigation. Pourtant quelque chose nous échappera, encore et encore. La littérature, qui est tout ce que nous venons de citer plus quelque chose d’autre, de mystérieux, d’innommable (à tous les sens du terme), elle peut répondre à cette interrogation, peut proposer une vérité qui si elle n’est pas la Vérité avec un grand v, a au moins le mérite d’exister quand tous les autres discours se contentent malgré tout de constats ou donnent des explications en rapport avec des grilles préétablies. […]

Le problème est que le roman n’est pas moral. Ce n’est pas son affaire. Et c’est à ce titre que Mohamed Merah est un personnage de roman. »

Cela pose néanmoins la question de la responsabilité de l’écrivain. Comme l’écrivait Simone Weil (elle qui lisait Sophocle aux ouvriers), dans L’enracinement, à propos de « La liberté d’opinion » :
Simone Weil

Simone Weil

« De même pour la littérature. Ce serait une solution pour le débat qui s’est élevé récemment au sujet de la morale et de la littérature, et qui a été obscurci par le fait que tous les gens de talent, par solidarité professionnelle, se trouvaient d’un côté, et seulement des imbéciles et des lâches de l’autre.

Mais la position des imbéciles et des lâches n’en était pas moins dans une large mesure conforme à la raison. Les écrivains ont une manière inadmissible de jouer sur les deux tableaux. Jamais autant qu’à notre époque ils n’ont prétendu au rôle de directeurs de conscience et ne l’ont exercé. En fait, au cours des années qui ont précédé la guerre, personne ne leur a disputé excepté les savants. La place autrefois occupée par des prêtres dans la vie morale du pays était tenue par des physiciens et des romanciers, ce qui suffit à mesurer la valeur de notre progrès. Mais si quelqu’un demandait des comptes aux écrivains sur l’orientation de leur influence, ils se réfugiaient avec indignation derrière le privilège sacré de l’art pour l’art.

Sans aucun doute, par exemple, Gide, a toujours su que des livres comme Les Nourritures terrestres ou Les Caves du Vatican ont eu une influence sur la conduite pratique de la vie chez des centaines de jeunes gens, et il en a été fier. Il n’y a dès lors aucun motif de mettre de tels livres derrière la barrière intouchable de l’art pour l’art, et d’emprisonner un garçon qui jette quelqu’un hors d’un train en marche. On pourrait tout aussi bien réclamer les privilèges de l’art pour l’art en faveur du crime. Autrefois les surréalistes n’en étaient pas loin. Tout ce que tant d’imbéciles ont répété à satiété sur la responsabilité des écrivains dans notre défaite est, par malheur, certainement vrai.

Si un écrivain, à la faveur de la liberté totale accordée à l’intelligence pure, publie des écrits contraires aux principes de morale reconnus par la loi, et si plus tard il devient de notoriété publique un foyer d’influence, il est facile de lui demander s’il est prêt à faire connaître publiquement que ces écrits n’expriment pas sa position. Dans le cas contraire, il est facile de le punir. S’il ment, il est facile de le déshonorer. De plus, il doit être admis qu’à partir du moment où un écrivain tient une place parmi les influences qui dirigent l’opinion publique, il ne peut pas prétendre à une liberté illimitée. Là aussi, une définition juridique est impossible, mais les faits ne sont pas réellement difficiles à discerner. Il n’y a aucune raison de limiter la souveraineté de la loi au domaine des choses exprimables en formules juridiques, puisque cette souveraineté s’exerce aussi bien par des jugements d’équité. »

Concluons sur la réponse de Pierre Jourde à l’éternelle question : à quoi sert la littérature ?
Pierre Jourde

Pierre Jourde

« Pour savoir à quoi elle sert, encore faudrait-il savoir un peu mieux ce qu’elle est. [certains] laissent entendre que cette vieillerie que l’on est convenu d’appeler littérature ne sert pas à grand-chose, sinon, au mieux, de décorum culturel, au pire, de moyen de distinction sociale. Soit elle est inutile et obsolète, non professionnalisante, soit elle sert l’injustice. C’est un élément de la culture bourgeoise. Ceux qui font profession d’écrire, d’enseigner la littérature, de se consacrer à la recherche littéraire en éprouvent parfois un sentiment de culpabilité. Sont-ils des survivances d’une époque disparue ? Des bibelots de luxe qu’une société en crise n’a plus les moyens de s’offrir ? Et après tout, que cherchent-ils ? A quoi servent tous ces vieux bouquins ? A ceux qui s’interrogent, souvent de bonne foi, sur leur utilité, il leur faut répondre, et répondre aussi clairement que possible à cette question complexe.

Après tout, il est bien possible que la littérature ne serve à rien, en effet. Pour les partisans de l’art pour l’art, au XIXe siècle, il lui suffisait de se contenter d’être belle. La beauté se refusait à toute utilité. Toute beauté est superflue a priori, celle de la littérature comme celle de la peinture, de la musique. La beauté de la nature est superflue. Il nous est très utile de transformer l’ensemble de la planète en un mélange d’usines, d’autoroutes, de champs de patates et de plantations de sapins calibrés. Mais comme un enfant privé de caresses meurt presque aussi sûrement qu’un enfant qu’on ne nourrit pas, une société sans art, une société qui se prive du beau risque de ne pas survivre bien longtemps. Les hommes se nourrissent de beauté. C’est en elle qu’ils trouvent le goût de vivre. La beauté d’un poème peut donner souffle à l’esprit qui étouffe.

Au-delà, la littérature a au moins fonction de témoignage. L’histoire reconstitue a posteriori la vie des hommes du passé. La littérature les met en scène, de manière vivante, avec leurs douleurs, leurs questions, leurs conflits. Elle est leur mémoire. La connaissance du passé et du présent, telle que la littérature la conserve, ne passe pas seulement pas le biais de l’intellect, mais aussi par celui de l’affect. C’est en cela qu’elle nous atteint plus profondément que la connaissance plus théorique, en cela qu’elle nous appartient et nous constitue. Le savoir littéraire ne nous demeure pas extérieur. Il atteint l’ensemble de notre espace mental et de notre individualité. Il nous engage.

Le texte littéraire montre, concrètement, le travail des représentations, la confrontation des idéaux et des réalités sociales. Germinal est infiniment plus important pour la mémoire ouvrière en France que n’importe quel ouvrage historique. Comme l’écrit Thomas Pavel dans La Pensée du roman, « le roman est le premier genre à s’interroger sur la genèse de l’individu et sur l’instauration de l’ordre commun. Il pose surtout, et avec une acuité inégalée, la question axiologique qui consiste à savoir si l’idéal moral fait partie de l’ordre du monde ».  

La littérature ne se contente pas de nous représenter, elle nous change. L’individu occidental tel qu’il est, tel qu’il se veut, tel qu’il règne en ce début du XXIe siècle est le produit d’un long travail littéraire, celui qui a été effectué par la Renaissance, le roman du XVIIIe siècle, l’oeuvre de Rousseau et le Romantisme. Ce moi auquel j’attache tant d’importance, cette liberté que j’entends exercer sont en grande partie des productions littéraires. Nos représentations nous façonnent. Est-il utile que quelque chose comme l’individu, avec ses droits et ses prérogatives, ait accédé à la conscience et à l’existence ? Pas nécessairement. Mais si nous ne renonçons pas facilement à notre moi, pourquoi nous semble-t-il si simple de renoncer à la littérature ?

La littérature nous donne accès à l’autre. Dans la vie dite « réelle », il nous reste étranger. Comment, sinon par le roman ou l’autobiographie, pénétrer l’intimité d’un paysan du XIXe siècle, d’une jeune anglaise du XVIIIe siècle, d’un soldat russe, d’un cheminot américain, d’une reine de l’antiquité égyptienne, d’un noble romain, d’un samouraï, d’un esclave noir, d’un dictateur sud-américain, d’une domestique normande, d’un handicapé mental ? La littérature nous permet de voir par leurs yeux, de sentir avec eux, de multiplier nos vies et nos expériences, de relativiser ce que nous sommes et de nous ouvrir à l’empathie. Dans Du côté de chez Swann, Françoise, la cuisinière de la tante du narrateur,  est secondée par une fille de cuisine, une pauvre souillon qui tombe enceinte. La grossesse se passe mal, la pauvre fille est affligée d’affreuses douleurs. Françoise, indifférente, la rudoie, jusqu’à ce qu’elle tombe sur un ouvrage de médecine où sont décrites en détail ses souffrances. Et Françoise, qui n’avait pas pleuré sur la fille réelle, pleure sur les mots inscrits sur le papier. Il faut voir là une allégorie des pouvoirs de la littérature : L’autre nous est un obstacle à lui-même. Face à lui, nous demeurons tout armés. La littérature écarte cet obstacle. En elle, nous sommes déjà lui. Ainsi, de même que la littérature a permis l’assomption de l’individu, c’est elle qui l’empêche de s’enfermer dans sa solitude, dans sa classe, dans son lieu, dans son époque, dans sa culture. C’est par elle que communiquent la singularité et l’universalité. La transmettre, l’enseigner, c’est entretenir le lien essentiel qui permet aux sociétés de maintenir l’équilibre entre individualité et intersubjectivité.

Reste qu’il y a, dans la littérature, singulièrement depuis la fin du XVIIIe siècle, une fascination pour le mal et l’horreur, un refus du social, une fascination pour l’inhumain. A qui ou à quoi tout cela pourrait-il bien être utile ? Si la littérature nous entraîne dans les territoires de l’asocial et de l’inhumain, il est absurde de vouloir à tout prix lui conserver un caractère institutionnel. Avant le XIXe siècle, on considérait couramment que la littérature avait une utilité morale ou didactique. Elle servait à corriger par l’exemple, à instruire, à transmettre certaines valeurs. Nous n’en sommes plus là, et l’on pourrait difficilement soutenir que Sade ou Céline transmettent des valeurs morales.

The power of booksPourtant, Sade, Bataille, Céline sont de très grands écrivains. Pourtant, on les étudie, au lycée, à l’université. Et on a raison. Eux seuls permettent de saisir, de l’intérieur, cette part d’inhumanité qui habite l’homme. Eux seuls nous confrontent aux limites de l’humain. Eux seuls posent, dans toute sa violence, la question du mal. Alors, oui, dans des genres et selon des démarches très différentes,  Le Sabbat de Maurice Sachs, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Là-bas de Huysmans, Les Nuits chaudes du cap français de Rebell, nous rappellent que l’abjection, la cruauté, la lâcheté ne nous sont pas étrangères, qu’elles peuvent même être objets de désir. Ne pas se poser ses questions, refuser l’idée que l’inhumanité nous appartient, s’en détourner, c’est lui donner toutes chances de s’accroître. Voilà à quoi elle peut servir, la littérature, et ce n’est pas rien.

Mais, à mon sens, ce n’est pas encore ce qui fait de la littérature une nécessité vitale. Nous sommes pétris de mots. Notre vie même est le récit que nous en faisons. Nous nous racontons notre propre histoire. Nous nous mentons, nous fabriquons des châteaux d’illusions. Un texte littéraire n’est pas seulement, n’est pas toujours un échafaudage verbal qui nous emmènerait bien loin de la réalité. Il peut aussi nous y ramener, trouver les mots et les représentations qui nous permettront de lutter contre les idées toutes faites, les complaisances, l’inattention à nous-mêmes. Car nous ne sommes pas à nous-mêmes. Devant ce que nous sommes, nous demeurons distraits, craintifs, oublieux, dispersés. La littérature nous ramène à nous, elle nous oblige à nous confronter à cette réalité avec laquelle nous avons tant de difficultés. C’est en ce sens que Proust a pu écrire que « la seule vie réellement vécue, c’est la littérature ». Non pas dans le sens d’un refus de la vie, mais d’un approfondissement de celle-ci. Considérée ainsi, la littérature ne nous détourne pas de l’expérience, elle la rend possible, elle lui donne sa place et sa résonance.  

On a pu dire, et Umberto Eco l’a rappelé, que l’amour était un produit de la littérature. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il est vécu dans une imitation superficielle de modèles culturels, mais que les représentations littéraires éveillent de nouvelles dimensions de la sensibilité. Les Minnesänger germaniques, les troubadours, Pétrarque, Maurice Scève, Mme de Lafayette avec La Princesse de Clèves, Goethe avec Les souffrances du jeune Werther, en inventeurs de l’amour, fabriquent de la complexité humaine. La culture, et singulièrement la littérature, est une humanisation.

La littérature, entendue comme retour au réel dans sa complexité, élargissement du champ du sensible, éclaircissement et possibilité de l’expérience, pour autant que l’écrivain se consacre bel et bien à ces tâches, est plus essentielle aujourd’hui que jamais. Jamais, en effet, nous n’avons autant baigné dans les mots et les images. Jamais nous n’avons été à ce point menacés par la déréalisation. Jamais nous n’avons été si constamment bombardés de stéréotypes, de slogans, de clichés, de phrases préfabriquées, d’automatismes verbaux, d’images commerciales, de représentations réductrices. Bien des écrivains s’y perdent, qui deviennent de simples auxiliaires du bavardage médiatique. A la littérature de nous restituer la réalité, à la fois dans sa brutalité et sa complexité. De se faire langage de résistance.   

A quoi elle sert ? A rien, on l’a vu. En tous cas rien d’immédiatement rentable. Pourtant, elle a fait en partie ce que nous sommes devenus. Elle donne intimement accès à l’autre, élargit le champ de la connaissance et la profondeur de l’expérience. Ça ne se pèse pas, ça ne se monnaye pas, mais c’est essentiel. On comprend que les beaux discours sur l’inutilité de la littérature dans les concours, l’urgence de ne délivrer que des formations professionnalisantes, limitées aux étroites techniques d’un métier, puissent séduire ceux qui veulent rentrer dans la vie active. Et puis, vingt-cinq ans après, on voit revenir à l’université des quinquagénaires, tout heureux de se plonger dans les études des lettres, passionnés par les cours. Ils ont compris qu’on ne vit pas seulement pour visser le boulon et payer les traites de la 306. Que tout homme désire tenter d’aller plus loin que lui-même, d’approfondir ce qu’il est, de trouver sa respiration dans l’étroitesse des vies programmées par les nécessités économiques. Ils se plongent avec délices dans l’inutile. Inutile, vraiment ? Je parierais que les gens qui se cultivent, et pour qui la culture est un élargissement des dimensions de l’être, sont aussi d’excellents professionnels.

Je ne prétends pas que cette courte liste, en deux parties, relevant quelques aspects de ce que peut la littérature, depuis le seul plaisir esthétique jusqu’à l’humanisation et la lutte contre la déréalisation, soit exhaustive. Il s’agit ici de quelques manières possibles de répondre à la question : « à quoi ça sert ? ». Quoi qu’il en soit, il me paraît clair qu’une société fondée sur le pur utilitarisme, l’intérêt à court terme, perd sa raison d’être. »

Sylvain Métafiot