L’amour si beau e(s)t pourtant si cruel au TNP !

IMG_2536.CR2IMG_2536.JPGIMG_2537.CR2IMG_2537.JPGIMG_2538.CR2IMG_Qui dit Saint-Valentin dit article sur l’amour ! Mais quel amour ? Sur l’amour au théâtre ! Depuis le 29 janvier et jusqu’au 21 février, au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, l’amour est à l’honneur. Dans la salle Jean Bouise au petit théâtre, se joue Le triomphe de l’amour de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, mis en scène par Michel Raskine.

Une fable atemporelle et cruelle

« Puisse l’amour favoriser mon artifice ! »

Jouée pour la première fois le 12 mars 1732 au théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, la pièce fut très décriée au soir de la première à cause de son histoire invraisemblable. Marivaux situe l’action à l’époque de la Grèce antique, mettant en scène une princesse spartiate – ce qui n’est pas trop choquant – mais qui se déguise pour séduire. Or, cela n’est pas considéré comme vraisemblable par la société de l’époque. Pourtant, les autres soirs, la pièce connaît un grand succès, une fois l’a priori de l’invraisemblance laissé de côté. La pièce est d’ailleurs si drôle qu’elle est aujourd’hui l’une des pièces les plus jouées de Marivaux. Alors pourquoi tant de succès ?

L’intemporalité de la pièce en fait sa force. Une histoire d’amour qui a peu de chance de réussir a toujours eu du succès, et en aura toujours… En effet, Léonide, princesse de Sparte, est amoureuse d’Agis qui n’est autre que l’héritier légitime du trône qu’elle occupe et que son grand-père s’était chargé d’usurper. Infortuné et recueilli par le philosophe Hermocrate et sa sœur Léontine, il est élevé dans la haine de la princesse. Elle décide donc de se déguiser en homme pour prendre des leçons auprès d’Hermocrate et s’infiltrer dans sa maison pour se rapprocher d’Agis. Évidemment, le philosophe et sa sœur, qui vivent dans une retraite presque totale, ne voient pas d’un très bon œil l’arrivée d’un jeune homme dans leur maison. Léonide, déguisée en homme sous le nom de Phocion, entreprend de séduire Léontine qui jusque-là se refusait à l’amour. Elle/il lui explique donc qu’elle/il l’aime d’un amour vertueux et qu’elle/il n’attend de sa bien aimée qu’un moyen de l’aider à faire disparaître cette passion coupable née au nom de la vertu. Par ce subterfuge, elle brise la résistance de la vieille acariâtre avant de rencontrer son frère et de le piéger grâce au même stratagème. Dissimulant de nouveau sa véritable identité, elle lui avoue être une femme et s’appeler Aspasie. On s’y perdrait presque ! Bref, Léonide/Phocion/Aspasie soudoie ensuite les serviteurs du philosophe pour qu’ils l’aident à séduire tout le monde.

Elle réussit dans son entreprise et leur promet à tous trois le mariage ! Mais ils découvrent la supercherie. Elle est obligée de se dévoiler, d’expliquer que si elle les a tous trompés c’était pour rendre son trône à Agis en en faisant son époux afin qu’ils règnent ensemble.

IMG_2536.CR2IMG_2536.JPGIMG_2537.CR2IMG_2537.JPGIMG_2538.CR2IMG_« C’est pour vous que j’ai trompé tout le monde ! »

Le thème de la manipulation amoureuse rend cette pièce intemporelle. De tout temps les manipulations amoureuses ont excité les curiosités, et dans un monde où tout se joue de plus en plus sur les réseaux sociaux, la manipulation est devenue reine. On choisit ce qu’on « partage », ce qu’on montre, ce qu’on ne montre pas, à qui on le montre ou non. On peut plus facilement mentir sur son âge, son physique, ses qualités ou ses intentions, notamment sur les sites de rencontres.

Seulement cette manipulation est dangereuse. Et dans cette pièce elle est particulièrement cruelle. Dangereuse, car si l’identité de Léonide est découverte, ou si Agis la refuse une fois qu’elle lui aura dit qui elle est, alors c’est la mort qui l’attend. Elle joue un jeu dangereux qui, s’il réussit, sera d’une cruauté infinie pour ses victimes. Hermocrate qui refusait l’amour et ne voulait pas en entendre parler se retrouve piégé et sera humilié par Léonide à qui il aura offert son cœur. Elle triomphera de lui dans sa propre maison en le gratifiant d’un cruel : « Au reste, vous n’êtes point à plaindre, Hermocrate ; je laisse votre cœur entre les mains de votre raison. » Lui qui avait enfin arrêté de privilégier la raison s’y retrouve renvoyé. Pour Léontine, le mal est encore pire puisqu’elle découvre qu’elle est tombée amoureuse, non pas d’un homme, mais d’une femme, ce qui représente le comble de l’horreur pour elle comme le lui fait remarquer Léonide avec beaucoup de mépris dans cette mise en scène : « Pour vous, Léontine, mon sexe doit avoir déjà dissipé tous les sentiments que vous avait inspirés mon artifice. » Michel Raskine ne mise pas sur les réseaux sociaux pour moderniser sa pièce. Le côté cruel de la comédie est très bien représenté et explicité par des choix de mise en scène bien réfléchis.

« C’est qu’il se passe des choses émerveillables »

Une mise en scène moderne très audacieuse et intelligente, car libre !

Le Triomphe de l’amour de Marivaux, mise en scène Michel RaskAvant de parler de la modernité de la mise en scène, il faut revenir au texte de Marivaux qui ne comporte quasiment aucune didascalie. Il est intéressant de noter que dans cette pièce en trois actes, il n’y a aucune indication spatiale, il est juste précisé dans l’avant texte que « la scène est dans la maison d’Hermocrate », alors que la première réplique de la pièce commence par : « Nous voici, je pense, dans les jardins du philosophe Hermocrate. » Puisqu’il n’y a plus aucune précision sur l’endroit où se déroule la pièce ensuite, Michel Raskine décide de prendre une première liberté de mise en scène en alternant les lieux d’action. Tantôt la scène se situe dans les jardins d’Hermocrate, tantôt dans la maison et dans différentes pièces selon les personnages. Le décor est composé de trois éléments : un mur qui pivote, et qui selon le côté qu’il présente nous situe dans la maison ou dans les jardins, un escalier et un rideau, qui permet de distinguer les pièces et surtout les moments d’entretiens privés. La pièce est écrite de telle façon que le personnage de Léonide/Phocion/Aspasie est le seul des quatre protagonistes à se retrouver seul en scène avec Hermocrate, Agis, et Léontine jusqu’à la fin de l’acte II. Et seules trois scènes au dernier acte font se rencontrer les personnages seuls sans la princesse de Sparte. Chacun des trois personnages se retrouve dans cette mise en scène avec un espace qui lui est propre :

Agis rencontre toujours Phocion/Aspasie (il ne découvrira qu’à la fin qu’il s’agit de la princesse) dans les jardins, reprenant ainsi le topos littéraire des jeunes amants qui vivent leur amour dans la nature.

Léontine rencontre Phocion dans les jardins puis s’entretient en privé avec lui ; c’est à ce moment là que Phocion lui dévoile son amour. Les entretiens suivants se feront toujours dans la maison, c’est-à-dire dans un lieu qui n’est pas vraiment intime. En effet, les gens viennent interrompre leur discours comme si l’espace privée de Léontine était la maison, mais une maison qui ne lui offre pas d’intimité et donc peu de liberté au final. Si bien qu’à la fin, elle doit quitter la maison pour vivre son amour, comme si la maison empêchait l’amour d’évoluer.

Il en est de même pour Hermocrate, qui est lui aussi associé à la maison, mais qui dispose d’une plus grande intimité. Les entretiens qu’il a avec Phocion/Aspasie s’arrêtent quand il décide lui-même d’y mettre un terme, et non pas à cause d’une interruption. Il isole même Phocion/Aspasie à l’intérieur de la maison en tirant un rideau, donnant ainsi l’impression qu’il s’entretient avec lui dans une sorte de bureau qui représenterait la retraite austère de ce philosophe. Il ne se rend pas compte qu’en agissant ainsi il invite le piège de l’amour dans son repère philosophique, et que c’est grâce à une habile manipulation de la vertu philosophique que Phocion/Aspasie réussit à le piéger.

Le Triomphe de lÕamour de Marivaux, mise en scne Michel Raskine

La mise en scène de Michel Raskine est intéressante, car en donnant un espace bien particulier à chaque personnage il fait de la maison un lieu essentiel des relations – rejoignant ainsi l’idée de Marivaux qui faisait se dérouler la pièce dans la maison uniquement – dont les murs ne cessant de bouger tombent petit à petit, à chaque entretien avec Phocion/Aspasie. Ce décor mouvant se déconstruit petit à petit et est de moins en moins imposant à mesure que l’amour s’insinue dans cette maison. À mesure que l’amour grandit chez les personnages, ceux-ci sortent du lieu auquel ils sont rattachés. Ainsi, les derniers entretiens entre Phocion/Aspasie et Hermocrate et Léontine se font dans les jardins, lieux propices à l’amour. En les déplaçant et en repoussant les murs, la princesse de Sparte réussit à les faire chavirer et même à les persuader de quitter définitivement la maison pour se marier. La maison, symbole d’austérité et d’annihilation des passions disparaît progressivement pour ne revenir qu’à la fin de l’acte III et devenir finalement le lieu de la fin de l’artifice et du triomphe de Léonide. Elle obtient Agis et humilie le philosophe et sa sœur dans leur propre maison.

L’intelligence de la mise en scène se ressent aussi dans d’autres éléments que le décor. Les personnages évoluent sur scène mais aussi sur les côtés de la salle, voire en hauteur et parfois même derrière les spectateurs, plongeant le public dans une immersion totale. L’immersion est prolongée par le jeu des deux acteurs qui jouent Dimas, le jardinier, et Arlequin, le valet d’Hermocrate. Tous deux, par leurs mimiques et leurs déplacements – une fois encore tirés de l’esprit espiègle de Michel Raskine – donnent un côté fou-fou à la pièce qui n’en manque déjà pas, notamment quand ils imitent les animaux dont ils parlent ou quand ils commencent à mimer des relations suggestives auprès de Phocion/Aspasie ou de sa servante Corine. Le jardinier – présenté comme un rustre qui multiplie les fautes de langage comme lorsqu’il veut faire chanter la princesse Léonide et Corine pour garder le secret sur leurs identités : « Alles n’osont approcher, dites-leur que je sis savant sur leus parsonnes. » – s’adresse au public pour lui dire la « fin de l’ak 1 » ou « Entrak ». De même, la télévision allumée pendant l’entracte avec Dimas, qui reste en scène pour la regarder ou les costumes très modernes, austères et noirs au début, et qui deviennent colorés (apparition de la couleur de la passion, le rouge) une fois les trois habitants de la maison tombés dans le piège de l’amour, participent à entretenir une proximité avec le public rendant la pièce drôle et sympathique.

photo-d-rLes lycéens – qui souvent font la moue quand leur professeur les oblige à aller au théâtre – riaient de bon cœur et semblaient convaincus par cette mise en scène et la prestation. Et ce malgré la fin très solennelle et triste donnée à la pièce par la sortie des acteurs rajoutée par Michel Raskine. Marivaux conclut son texte sans donner d’ordre de sortie ni préciser aucune attitude. La pièce pourrait se terminer sur les paroles de Léonide, mais Michel Raskine a décidé de faire sortir les personnages tous réunis sur scène pour la première fois. Une fois que Léonide a rendu le cœur d’Hermocrate à sa raison, il la fixe plein de rage puis s’en va d’un pas lent, sans dire mot et bouillonnant d’une rage qu’il ne peut montrer s’il veut conserver encore un peu de sa dignité de philosophe. Elle s’adresse ensuite à Léontine avec mépris, puis prend par la main Agis et sort avec lui le présenter à ses futurs sujets. Dimas et Arlequin sortent sans prononcer aucune parole mais en effectuant une petite pirouette qui dédramatise légèrement la scène. Puis c’est Léontine qui, toujours debout, seule au milieu de la scène, enlève ses gants, l’air grave et sévère, puis se dirige lentement désabusée vers une porte au fond de la scène, l’ouvre. De la lumière jaillit, elle hésite et finalement sort. Et enfin, c’est Corine qui, témoin de tout l’artifice de sa maîtresse, clôt ce « triomphe de l’amour » sur la raison et la haine laissant meurtris deux personnes qui après avoir méprisés l’amour s’y étaient abandonnés et qui n’y croiront malheureusement plus jamais !

En ce 14 février 2014, le Gazettarium vous souhaite une bonne Saint-Valentin et vous invite à ne pas vous laisser tromper par des feinteurs et à continuer de croire en l’amour, même s’il s’est déjà montré cruel par le passé.

Rémy Glérenje

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Maudit soit le traître à sa patrie ! : Le Festival Sens Interdit, du théâtre ou de la politique ?

La 3ème édition du festival de théâtre international Sens Interdit se déroulait du 23 au 30 octobre 2013 à Lyon. Cet événement proposait de rassembler quinze spectacles dans dix théâtres différents ayant tous pour thème « mémoires », « identités » et « résistance ». Si la pièce slovène, Maudit soit le traître à sa patrie ! ouvrait le festival, c’est qu’elle est parfaitement représentative de tous ces thèmes.

« La vérité, on se bat pour elle ! », ainsi parle Draga, actrice issue du Mladinsko Theatre qui participe à la création de ce spectacle.

Un festival de combats

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Ce festival ne propose que des pièces qui font écho à une lutte : identitaire dans Arabqueen, Je suis, les trois pièces de Marta Gronicka (Choeur de femmes, Requiem Machine et Magnificat), etc. Une lutte pour le devoir de mémoire avec, entre autres, Villa + discurso ou El año en que naci, sur le thème de la dictature de Pinochet. Une lutte résistante avec Pendiente de voto où le spectateur essaie de résister au système, L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge où l’on voit un roi résister aux pressions américaines puis aux pressions de son gouvernement et enfin essayer de reconquérir son trône. Cette présentation n’est pas exhaustive et si vous avez l’occasion de voir ces pièces ou si vous les avez déjà vues, vous comprendrez aisément que les trois thèmes de ce festival et donc ces trois luttes sont belles et bien présentes dans toutes les pièces mais à des degrés différents. La pièce qui semble représenter le mieux et de manière égale ces trois luttes est Maudit soit le traître à sa patrie !

Une pièce qui se nourrit de ses acteurs

Toutes ces pièces cassent les codes du théâtre, notamment concernant l’implication des spectateurs. La pièce El año en que naci est jouée par onze personnes (acteurs pour la première fois de leur vie), qui racontent la vie de leurs parents sous la dictature de Pinochet ; Pendiente de Voto est une pièce qui n’a pas de comédien et où le spectateur devient lui-même acteur ; les pièces de Marta Gronicka Choeur de femmes, Requiem Machine et Magnificat ne sont pas jouées par des acteurs mais par un chœur qui par sa présence scénique et la mise en scène parle d’une même voix et devient un seul et même acteur.

Maudit soit le traître 2Le théâtre slovène du Mladinsko Theatre, qui a monté cette pièce dirigée par Olivier Frljić, est connu pour son théâtre subversif et délibératif. Délibératif parce que les acteurs participent à la création, aucun texte n’est figé, les acteurs le font évoluer au gré des répétitions, et ici, selon leurs expériences liées à l’éclatement de la Yougoslavie. Et la fin de la pièce révèle bien, de manière très originale, les débats entre les comédiens qui ont mené à son écriture. Les acteurs rapportent notamment dans un style très original et assez déroutant, mélange de discours rapportés et de discours directs, les hésitations d’une actrice sur son implication dans la pièce en raison de ses convictions.

Un patriotisme qui dérange !

Toute la pièce est construite sur les dangers et dérives du patriotisme. Elle se divise en plusieurs scénettes qui se terminent souvent par le châtiment du ou des traître(s). Mais finalement, qui est le traître ? Telle est la question posée. Est-ce le croate au milieu des Slovènes ? Les Slovènes entourant le Croate ? Les peuples autres que le peuple Slovène ? Ou les Slovènes eux-mêmes ? À nous de trouver la réponse, grâce à la mise en scène très dépouillée, sans décor sinon des instruments de musique que les neuf artistes utilisent au début et à la fin de la pièce pour nous montrer qu’un cycle se poursuit et que la haine de l’autre ne s’arrêtera peut-être jamais. Ainsi, la musique est très présente dans la pièce : au début et à la fin de chaque scénette, marquant une subtile transition et permettant au public de mieux s’imprégner de l’ambiance slovène. Les chansons apportent une sorte de légèreté à la pièce, bien que certaines soient assez dures ; l’une met par exemple en scène les acteurs chantonnant les rengaines suivantes en claquant des doigts : « connards de croates », « Istria est à nous » ou tout simplement « public de merde »… Ces rythmes néanmoins joyeux permettent au public de souffler un instant, avant de replonger dans le sérieux de la pièce qui ne s’inscrit pas seulement dans le cadre de l’ex-Yougoslavie, mais aussi en France. À un moment donné, un acteur s’adresse au public non plus en slovène mais en anglais pour nous mettre face à nos responsabilités dans le conflit yougoslave mais aussi sur notre politique patriotique et d’immigration. Ces dénonciations sont si dérangeantes qu’on ne sait s’il faut applaudir ou simplement rester gênés et avoir honte de nous-mêmes. Et le soir de la première, ceux qui ont applaudi à cette scène se sont alors fait violemment interpeller par l’acteur qui leur demandait pourquoi ils applaudissaient alors que le sujet ne s’y prêtait pas, jetant un froid dans la salle avant de rajouter « relax ! C’est juste du théâtre »…

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« C’est juste du théâtre » ?

Mais est-ce seulement du théâtre ? Les acteurs expliquant leur conception du théâtre et d’une certaine manière de leur patriotisme ? Le public français pris à parti ? Des faits historiques relatés et questionnés ?

Tous ces éléments font sortir cette pièce du simple cadre théâtral. Même si les acteurs jouent des personnages, même si tout n’est pas réel, le sujet de l’éclatement de la Yougoslavie et le sectarisme patriotique qui en découle sont eux bien réels et sérieux. Et si nous nous sentons si mal à l’aise au sortir du théâtre c’est parce qu’Oliver Frljić réussit à transposer sa pièce dans l’actualité française, nous laissant un goût amer et nous invitant à réfléchir à ce qui s’est passé et sur ce qui se passe aussi ici…

Maudit soit le traître à sa patrie ! est une pièce qui dérange, ne serait-ce que par son titre et son sujet, mais aussi dans sa façon de le traiter. Mais bien que dérangeante, on rit (sans forcément être réprimandé), on se dandine sur son siège emporté par la musique, et surtout on voyage…

Chaque pièce de ce festival présentait la vertu de nous faire voyager d’un pays à l’autre, du Chili au Cambodge, de la Pologne à la France, de l’Espagne à la Slovénie, de la Croatie au Liban, de l’Egypte à l’Allemagne… Chacune raconte une histoire, celle de son pays, celle de sa population et nous invite à découvrir leurs identités en faisant un travail de mémoire montrant les luttes constantes et les révolutions nécessaires pour faire évoluer les choses. Ces pièces ne font pas l’apologie de la révolution mais questionnent sur les motivations d’une révolution et sur nous-mêmes, car même si toutes les pièces, à l’exception d’Invisibles, sont étrangères, elles nous posent des questions sur nous-mêmes et notre rapport à la société.

Oui, c’est du théâtre, et non, ce n’est pas de la politique : c’est du théâtre politique, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire un théâtre qui parle à la société et qui concerne la société.

Rémy Glérenje

Villa + Discurso et El año en que naci : Un Chili, une dictature, une multitude de voix !

2_Jeremy_el ano en qque naci 2Ces trois pièces montées respectivement par Guillermo Calderon et Lola Arias, ont mis à l’honneur le théâtre chilien toute cette semaine au festival Sens Interdits. Villa + Discurso étaient présentées au TNP tandis que El año en que naci était jouée au théâtre Radiant-Bellevue.

Une dictature qui appelle un devoir de mémoire

Discurso est un peu à part car, bien qu’associée à Villa, elle ne traite pas de la dictature de Pinochet de 1973 à 1990 mais du discours d’adieu de la présidente Michelle Bachelet (2006-2010). Ce discours imaginé est un devoir de mémoire à trois voix, la présidente fait un bilan de son mandat assez critique et ces trois voix nous donnent à voir la complexité d’un femme d’État à trois facettes. Ce devoir de mémoire et d’inventaire sur ce qu’elle a réalisé durant son mandat est très intéressant si on considère que cette pièce jouée en 2011 pour la première fois, un an après la fin de son mandat, est encore jouée aujourd’hui un an avant la prochaine élection, à laquelle elle compte se présenter.

Ce devoir de mémoire est le même dans les deux autres pièces qui traitent plus particulièrement de la période de gouvernance de Pinochet. Dans Villa, il s’agit de réfléchir sur le devenir de l’emblème du pouvoir autoritaire du Général, la Villa Grimaldi où étaient envoyés les opposants trop hostiles à son régime.

Dans El año en que naci, le devoir de mémoire se fait de manière plus ludique et sur un ton plus léger puisque ce sont onze adultes d’aujourd’hui, enfants sous la dictature, qui racontent un événement marquant lié à leur année de naissance de 1971 à 1989 avant de nous faire partager l’histoire de leurs parents et leur rôle pendant cette période.

Des mises en scène qui mettent en avant la sincérité des émotions des personnages

2_Jeremy_VILLA-+-DISCURSO06En termes d’émotions, la pièce Villa est bluffante ! On ne s’attend pas à une telle claque. Si Maudit soit le traître à sa patrie avait interpellé, ici on est touché. Souvent, les spectacles du théâtre chilien s’inspirent de la vie des comédiens comme c’est le cas pour El año en que naci, et comme ce ne semble pas être le cas pour Villa, et pourtant, à la fin de la pièce, on ne peut que rester admiratif devant l’émotion que dégage ces trois actrices : Francisca Lewin, Macarena Zamudio et Carla Romero. Pendant longtemps, on doute. Elles paraissent si sincères et vivent si intensément ce qu’elles racontent qu’elles brouillent les frontières entre fiction théâtrale et réalité.

Au départ, ces trois femmes, toutes nommées Alejandra, votent à bulletin secret sur le devenir de la Villa Grimaldi : en faire un musée ou tout reconstruire à l’identique. Il y a un vote pour l’option A, un vote pour l’option B et un vote pour le Marichewu. Ce vote blanc est l’élément déclencheur de la pièce puisque c’est lui qui obligera les trois femmes à débattre entre elles et à s’ouvrir petit à petit. Elles sont la plupart du temps assises autour d’une maquette de la Villa et quand elles se lèvent c’est qu’elles s’emportent. Leurs déplacements reflètent exactement leurs sentiments, elles occupent l’espace scénique avec tant de prestance que nous avons l’impression de prendre part à ces délibérations et de vivre avec elle cet événement, et non pas de simplement les regarder vivre. Si ces délibérations s’annoncent difficiles, chacune se méfiant de l’autre, elles finissent par tomber d’accord après de nombreuses argumentations notamment parce qu’elles ont un point commun : elles sont toutes trois unies à la Villa par le même lien. Ces comédiennes jouent si bien et semblent tellement sincères qu’on jurerait qu’elles racontent leurs propres histoires.

À l’inverse, les onze personnages de El año en que naci, qui ne sont pas tous des acteurs professionnels, racontent tous leur histoire ou plutôt l’histoire de leurs parents (pour être plus précis encore : l’histoire que leurs parents ont bien voulu leur raconter). N’étant pas des acteurs professionnels leur jeu ne renvoie pas autant au pathos que dans Villa mais leurs récits le font pour eux. Leurs histoires, si atypiques et personnelles, racontées avec une telle retenue, nous font ressentir tout le poids de ce douloureux passé qui pèse sur eux. Bien que certains aient des parents qui ont été tué, qui les ont abandonnés, ou qui ont été exilé, ils réussissent à trouver le moyen de se lâcher sur scène et de s’amuser lors de mini-manifestations, ou de petit-déjeuner. Malgré ces moments de joie qui entrecoupent la narration, chaque récit est traité sérieusement, photos à l’appui même si elles subissent souvent des dommages (des moustaches et des cheveux rajoutées ici et là, des illustrations fort adaptées aux propos). Tout est réuni pour créer une interactivité avec le public. D’ailleurs, même s’ils s’écoutent les uns les autres, ils ne se racontent pas leurs histoires, c’est toujours au public qu’ils s’adressent. Nous devenons témoins de leur histoire. Ces histoires assez tristes et douloureuses alternent avec des scénettes assez drôles qui permettent de dédramatiser le spectateur avant de le replonger dans le sérieux de la pièce.

Ce qui est original dans l’œuvre de Lola Arias, c’est sa capacité à réunir tant de personnalités différentes et de les faire disparaître. Aussi étrange que cela puisse paraître ce n’est pas dans le récit de l’histoire de leurs parents qu’on semble les découvrir, mais bien dans les scénettes qu’ils jouent tant leur jeu est pur et expressif. Finalement, ils ne parlent presque jamais d’eux-mêmes, comme ils le disent dans la pièce : « nous avons beaucoup parlé du passé, un peu du présent mais pas de l’avenir ». En effet, le présent est seulement abordé, non pas pour parler de leur vie mais pour parler de leurs relations avec leurs parents aujourd’hui, nous laissant découvrir le traumatisme que cette période a laissé chez ces gens. Quant au futur, il le joue à pile ou face et finalement il se retrouve enseveli sous un « terremoto » (tremblement de terre).

2_Jeremy_el ano en que naci 1Ces pièces montrent à quel point l’héritage des années Pinochet est encore présent, dans les mémoires d’une part, et dans les liens familiaux d’autre part. Viviana, une actrice de El año en que naci, nous apprend que depuis qu’elle joue dans cette pièce, sa mère ne lui adresse plus la parole, preuve du traumatisme subi et du droit de réserve que les « anciens » opposent au droit de « mémoire » des plus jeunes. Fracture entre ceux qui veulent se souvenir pour avancer et ceux qui veulent oublier pour passer à autre chose…

Rémy Glérenje