Les Renards pâles de Yannick Haenel : « La société n’existe pas »

11015425_10206309077505326_1146910271_nUne certaine méfiance serait un présupposé nécessaire à la lecture d’un livre écrit par l’un des « héritiers » de Philippe Sollers, directeur de la collection L’Infini chez Gallimard. L’image médiatique de ce dernier poussant à un étrange examen de nos préjugés. Comment lire ? Ais-je devant les yeux seulement une thèse sur la décadence morale de la France ? Plonger dans la lecture et constater est facile. Après tout, il est assez simple d’ouvrir un livre et de le lire. Celui-ci a même le luxe d’arborer une couverture des plus énigmatiques : une photographie d’une figure rituelle du Renard pâle dans la culture Dogon du Mali.

Si l’on survole le livre, rien à signaler. Il est plutôt court, concis, structuré en deux parties bien distinctes l’une de l’autre. La première évoluant autour de brefs chapitres, telles des séquences, des arrêts sur images précis. La seconde devenant massive, se déployant en une gigantesque phrase qui vient noyer le narrateur de la première partie. Celui-ci fait corps avec les Renards pâles. Il est la voix de cette foule d’anonyme et d’inconnus. Une voix qui ne les met pas en lumière, mais qui les préserve dans l’ombre. Si l’agencement et l’ordre ne nous déboussole pas, si le moment de lecture est bien cadré et circonscrit par la matérialité du livre, le moment d’après est crucial. Cet instant où, après avoir reposé le livre, on est brutalement confronté à son contenu. L’instant où les mots et les idées décantent. C’est un peu chaotique, tout se bouscule. Le décalage avec le quotidien se fait sentir sous la forme d’une question : que vais-je faire maintenant de cette lecture ? Comment-vais-je agir ? L’auteur Yannick Haenel fait ressurgir la voix de Beckett (En attendant Godot), murmurée doucement, presque prophétique : « Que faisons-nous ici, voilà ce qu’il faut se demander. » Tout est dit, tout est à faire.

Rêveries du promeneur solitaire

L’intrigue, si on en veut une, est simple, sans fioritures : un homme décide de vivre dans sa voiture. Les rebondissements romanesques relèvent alors d’évènements soudains, d’apparence anodine mais, finalement, préparatoires. En vingt chapitres, on prépare le terrain et la vie que mène le narrateur, une vie de bohème, marginale, spontanée, n’est qu’une illusion. En témoigne le regard rétrospectif du narrateur qui se dissimule derrière la description du quotidien mais qui ressurgit soudainement, afin de rappeler que tout ceci est nécessaire. Chaque acte est en quelque sorte voulu, prédestiné. Ils sont les grains de sables qui, doucement, finissent par former un tas. Plus de retour en arrière. Le narrateur comme le lecteur se mettent en marchent, et les aléas de la vie et du quotidien ne sont que l’apparence de quelque chose de souterrain, quelque chose qui se réveille, qui attendait minutieusement son heure pour agir.

11042221_10206309078225344_210842010_nMais la possibilité de dégager les fondations ne vient qu’après une première lecture où l’on se dit : voilà pourquoi. Au départ, le lecteur s’immerge dans la réalité du narrateur. Le premier chapitre, l’Intervalle, donne le ton. Une existence solitaire choisie et savourée à chaque instant, magnifiée par l’oisiveté et l’impossibilité, voire le refus, de rentrer dans la mécanique bien huilée des heures. L’engagement politique est majeur. En vivant en dehors de la société, notre existence prend une tournure miraculeuse et extravagante. Plus de temps, plus d’argent, plus personne, plus rien. Un plongeon dans une espèce de néant salvateur. « Je me sentais bien dans ce vide » déclare le narrateur. Il se sent pleinement vivant, et ainsi, il se prépare à ce qui va suivre, prêt à accueillir la vie et ses opportunités. Il se prépare à agir. Il attend que « le temps revienne » mais pour l’instant, pas de précipitation et d’efforts inutiles. Il savoure sa liberté à pleins poumons. « Est-ce que ça a un nom ? Personne ne sait ce qui arrive dans le vide. Personnellement, j’appelle ça « l’intervalle ». Pas facile à décrire : une bouffée de joie, et en même temps une déchirure. Pas facile à supporter, non plus : une sorte d’immense souffle. Est-ce que ça étouffe, est-ce que ça délivre ? Les deux : c’est comme si vous tombiez dans un trou, et que ce trou vous portait. »

Les chapitres suivants, sur le modèle du premier, ne sont que des déclinaisons d’une vie qui devient essentiellement promenade, ballade à travers Paris. Une promenade légère, sans but aucun, imprévisible, infinie qui dure toujours. Aux rencontres soudaines, aux confrontations avec l’autre, à sa manière de tout laisser glisser, on aurait envie de faire un parallèle entre le narrateur, Jean Deichel et Meursault de L’Étranger. Pourtant, cette attitude face au monde, détachée n’est que le reflet de son engagement politique et social futur. Là où Meursault, simplement existe, Deichel se prépare. Il jouit de chaque nuance de son existence. Il observe à l’affût. Mais certaines choses le marquent terriblement. Il découvre l’envers du décor : les déchets, les choses inanimées, les mots qui se colorent sur un mur gris, le rouge d’un maillot de bain, le feu… Deichel est semblable au flâneur baudelairien qui s’émerveille de chaque objets-morts. Il est le chiffonnier. Il fait d’un papyrus, objet dénigré de tous, « un compagnon de solitude ». Ce qu’il appelle « déchet », le hante.

À mi-chemin de la ballade, dans le chapitre Ecce homo cadaver, le nietschéen en ballade est brutalement confronté au corps d’un SDF, anonyme, traité comme un déchet, c’est-à-dire, mort broyé par un camion à ordures, au moment où il cuvait son sommeil dans une benne à ordure. Happé par des mâchoires de fer. Mangé, dévoré… « L’image du pied tranché me poursuivait. Je ne pouvais plus fermer les yeux sans qu’il surgisse et me saute au visage, alors je ne fermais plus les yeux. Cet homme dormait à quelques mètres de moi, et il n’en reste plus rien. Mort ? Je ne sais même pas si l’on peut employer ce mot. Déchiqueté, broyé, concassé. Traité comme un déchet. Quand je pense à lui, il m’est impossible de voir un homme. Je suis hanté par autre chose qu’un homme : par l’idée même qu’un homme puisse être jeté à la poubelle, qu’on le balance au vide ordures, qu’il se mêle aux résidus. Je me mets à penser que le traitement des déchets remplace la mort ; et puis cette substitution est le destin même des corps. »

Et dans un tourbillon d’images tout finit par s’enflammer dans son esprit. C’est l’explosion. Ça arrive.

Faire « un saut dans l’existence »

« Je me suis avancé vers lui, et lui ai tendu ma carte d’identité. On s’est regardés en silence. Avec des ciseaux, il l’a coupée en petits morceaux, puis les a jetés dans un cendrier où il a mis le feu. Les flammes étaient rouges et noir, comme les masques. Nous avons souri. » Plus de retour en arrière possible. Après le plongeon, c’est le grand saut dans l’existence. Le moment extatique que vit Rousseau. Ce moment précis : « je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j’apercevais. » Cette renaissance s’apparente à une fusion, non pas avec la société, mais avec le monde lui-même, avec la masse informe des masques, des anonymes sous ces masques. Ceux qui refusent d’être manipulés par des fichiers administratifs, ceux qui veulent tout dynamiter de l’intérieur, jusqu’au mythe même de la société.

11040110_10206309288070590_1121397838_nAprès ce saut, s’élève la voix collective : « Le monde n’est pas complètement asservi. Nous ne sommes pas encore vaincus. Il reste un intervalle, et depuis cet intervalle, tout est possible. » Cet intervalle, nous en parlions : cette joie si simple qu’elle est une déchirure. Cet intervalle, c’est la brèche dans laquelle peut s’immiscer les traumas de l’inconscient collectif, trop longtemps refoulés, l’époque ancienne et révolue où ils s’essayaient à vivre sous le masque de l’animal social qu’ils auraient du être. Un masque pour un autre. Le mythe de la société contre celui du Renard pâle. Lui qui « habitait au cœur de la destruction, ce qui lui donnait un savoir sur celle qui ravage aujourd’hui notre monde. Sa cruauté est un art, elle fait de lui un insoumis dès l’origine : dans la cosmogonie des Dogons du Malin il crée le désordre en s’arrachant à son placenta, et s’attaque au démiurge – son père – dont il conteste l’ordre. » Une nouvelle autorité peut-être… Quoi qu’il en soit, ces insoumis forment désormais un autre monde, à eux seuls, et ce long moment où le narrateur fait entendre leur voix résonne et fait trembler les fondements d’un monde qu’ils souhaitent voir s’enflammer.

Ce long monologue collectif interroge. La litanie de reproches face à la Société, face à cette ennemie apparaît comme une rhétorique de dénégation un peu simpliste qui se construit sur le schéma de la victime (ces insoumis) et le bourreau (la société occidentale). Il est difficile de se positionner, puisque le monologue « argumentatif » n’est, une fois encore, qu’une forme d’illusion romanesque. Faire réfléchir, oui, mais cette réflexion peut-elle réellement déborder les cadres du livre ? Que faire de tout ça ? D’ailleurs, peut-on réellement faire quelque chose ? Et c’est peut être là toute la difficulté de cette lecture. L’inconfort du spectateur, semble t-il, n’est pas au cœur des préoccupations. On ne nous amène pas à une franche et honnête « prise de conscience ». Au contraire, le style très travaillé met l’accent sur les verbes pour porter le récit, l’animer d’une vie et d’une texture propre qui en devient trop plaisante, voire complaisante. On y verrait presque un souci « didactique » du placere et docere (plaire et enseigner) qui finit par s’épuiser lui-même et perdre de sa puissance, de sa teneur, de sa solidité. En témoigne par exemple, la mort de deux des leurs, Issa et Kouré, morts noyés dans la Seine en voulant échapper aux chiens des policiers, ces mangeurs d’hommes. La figure du martyre, encore… Mais, la crème ne prend pas, ni même le pathétique… Quelque chose cloche, sonne faux dans ce pseudo-discours révolutionnaire qui cherche à allumer le feu dans nos esprits d’herbivores paisibles et conformistes. À tel point, que lorsque la voix de ces Renards pâles, apporte le doux mot révolution sur un plateau d’argent, le rire franc est incontrôlable.

Quelque chose ne va pas. Intégrer le récit d’évènements vécus par le narrateur à un discours qui se veut politique et engagé s’avère bancal, instable. Comme si par timidité, ces Renards pâles cachaient leur véritable ambition. On le sent très bien, ce malaise à assumer sa propre position. Ce malaise que l’on cache, que l’on noie derrière un cri, un reproche, une parole facilement haineuse à l’encontre de la société ennemie. On sent plutôt la peur de la solitude, d’où ce besoin de se regrouper derrière ces masques, facilité puisque l’on appartient à un groupe, mais on ne lui appartient pas entièrement puisque personne n’est nécessaire à sa survie… Il est dommage, voire presque regrettable de voir au combien le discours se nie et se déconstruit lui-même, d’autant plus que la lecture se veut plurielle, il faut revenir, avancer, picorer, et elle n’est pas aussi ferme et assurée que la ballade solitaire du narrateur, qui sait lui, comment vivre et que faire. Même si l’envoûtement de la langue, s’avère plutôt efficace, il s’agit surtout d’une insurrection étouffée avant même de naître, d’où encore une fois, la même question : « Que faisons-nous ici, voilà ce qu’il faut se demander. » Et une autre : Que peut la littérature ?

Anh-Minh Le Moigne

Bernanos et l’illusion de la liberté

« La Machinerie est-elle une étape ou le symptôme d’une crise, d’une rupture d’équilibre, d’une défaillance des hautes facultés désintéressées de l’homme, au bénéfice de ses appétits ? Voilà une question que personne n’aime encore à se poser. »

bernanos

Bernanos

Georges Bernanos aimait le peuple. Cet amour transpire dans ses romans. Et c’est à la faveur des humbles contre les puissants que sa férocité pris corps. C’est pour défendre ce peuple modeste contre la barbarie de la technique, de l’argent et de la production illimitée que ses pamphlets virent le jour.

Si trois de ses œuvres romanesques furent adaptées au cinéma (Journal d’un curé de campagne de Robert Bresson en 1951, Mouchette du même Bresson en 1967, et le scandaleux Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat en 1987), la déclinaison théâtrale fut plus rare.

Grâce soit donc rendue à Jacques Allaire pour l’audace de mettre en scène, au théâtre de la Croix-Rousse, deux essais trop méconnus de l’écrivain afin de « réveiller l’inquiétude » de nos contemporains : La liberté, pour quoi faire ? et La France contre les robots. Des textes politiques qui frappent à la gorge par leurs interrogations perçantes sur la société moderne. Bernanos nous heurte par ses remises en questions sur notre mode de vie effréné qui a détruit toute vie intérieure donc toute liberté. Son style flamboyant ne pouvait être déclamé que lors du bien nommé festival Les Grandes Gueules.

Contre la civilisation des machines

Bernanos est une flamme de colère contre les imbéciles de son temps. C’est de la nuit noire de la folie des hommes qu’il surgit, pareil à un vieux fou déambulant dans la rue ténébreuse pour vous indiquer la direction du soleil. Jacques Allaire et Jean-Pierre Baro apparaissent donc en pleine obscurité, munis de lampes torches, se moquant du pessimisme (« l’imbécile triste ») et de son envers, l’optimisme (« l’imbécile heureux »). La musique est minimaliste, sombre, l’inquiétude commence à nous parcourir l’échine. On perçoit le malaise de la loi du Progrès devenue loi de la Nature. Nos égarements et nos illusions nous rattrapent : « Bien avant d’être au service de l’Humanité, [les machines] serviront les vendeurs et les revendeurs d’or, c’est-à-dire les spéculateurs, elles seront des instruments de spéculation. Or, il est beaucoup moins avantageux de spéculer sur les besoins de l’homme que sur ses vices, et, parmi ces vices, la cupidité n’est-elle pas le plus impitoyable ? »

Jean-Pierre Baro et Jacques Allaire

Jean-Pierre Baro et Jacques Allaire

Lorsque les lumières jaillissent le ton devient moqueur, le rythme s’accélère, la sueur commence à perler aux tempes, le texte bondit et donne des coups, le combat est en marche. On rit de la lucidité éclatante de Bernanos. La liberté ? La démocratie ? Ha ha ha ! On rit de notre propre bêtise que nos ascendants n’ont pas pu minimiser faute d’avoir lu le maître et de nous en avoir enseigné les sagesses mordantes. Mais qui aurait bien pu prêter attention aux délires anti-progressistes en pleine France des Trente glorieuses ? Et qui serait assez inconséquent pour écouter sans ricaner les mises en gardes contre l’envahissement technologique à l’époque des smartphones ? Personne ! Bénie soit cette époque sur-informée et stupide : « Être informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre tel est le sort des imbéciles. » Bénie soit cette époque ! Au nom du Père Apple, du Fils Google et du saint Esprit Facebook, amen.

Mais la fête du Progrès est vite calmée par le cri de rage d’un fou qui, du haut d’un mat, met violemment en garde les joyeux festifs que nous sommes contre la folie de la vitesse des hommes. Cette vitesse exponentielle, sans freins ni cerveau, accélérant la dévastation du monde sous les hourrah des vertueux satisfaits. C’est la vitesse de la mort qui déferle : « L’expérience de 1914 ne vous a pas suffi ? Celle de 1940 ne vous servira d’ailleurs pas davantage. Oh ! ce n’est pas pour vous, non ce n’est pas pour vous que je parle ! Trente, soixante, cent millions de morts ne vous détourneraient pas de votre idée fixe : “Aller plus vite, par n’importe quel moyen.“ Aller vite ? Mais aller où ? Comme cela vous importe peu, imbéciles ! […] Oh ! dans la prochaine inévitable guerre, les tanks lance-flammes pourront cracher leur jet à deux mille mètres au lieu de cinquante, le visage de vos fils bouillir instantanément et leurs yeux sauter hors de l’orbite, chiens que vous êtes ! La paix venue vous recommencerez à vous féliciter du progrès mécanique. “Paris-Marseille en un quart d’heure, c’est formidable !“ Car vos fils et vos filles peuvent crever : le grand problème à résoudre sera toujours de transporter vos viandes à la vitesse de l’éclair. Que fuyez-vous donc ainsi, imbéciles ? Hélas ! c’est vous que vous fuyez, vous-mêmes – chacun de vous se fuit soi-même, comme s’il espérait courir assez vite pour sortir enfin de sa gaine de peau… On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas ! la liberté n’est pourtant qu’en vous, imbéciles ! »

Contre cette folie, Le Mal de Rimbaud (la boucherie de la guerre franco-prussienne de 1870) nous revient en mémoire :
Tandis qu’une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… –

Le patriotisme face à l’impérialisme

La liberté pour quoi faireLe spectre de la Révolution de 1789 hante la scène comme il hantait l’esprit de Bernanos : la liberté est inconditionnelle ou n’est pas ! Mais garde ! Bernanos n’est pas réactionnaire, il déjoue le piège du passéisme et du modernisme : « Je ne suis nullement “passéiste“, je déteste toutes les espèces de bigoteries superstitieuses qui trahissent l’Esprit pour la Lettre. Il est vrai que j’aime profondément le passé, mais parce qu’il me permet de mieux comprendre le présent – de mieux le comprendre, c’est-à-dire de mieux l’aimer, de l’aimer plus utilement, de l’aimer en dépit de ses contradictions et de ses bêtises qui, vues à travers l’Histoire, ont presque toujours une signification émouvante, qui désarment la colère ou le mépris, nous animent d’une compassion fraternelle. Bref, j’aime le passé précisément pour ne pas être un “passéiste“. » Aimer le passé pour aimer le présent et s’élancer dans l’avenir, voila une sagesse inaudible pour les adeptes de la religion du Présent perpétuel.

Dépossédés consciemment de leur liberté par les machines, les hommes ne sont que des coquilles vides, des êtres sans consistances se payant de mots et de principes pour contenir fraiche la croyance en leur volonté propre. Mais, pareil à des chaises vides, les yeux dans le vague, ils ne tiennent debout que pour un usage utilitaire, industriel, rationnel, logique. L’amour de la technique a remplacé l’amitié du prochain et la vulgarité audio-visuelle dispense désormais de toute activité spirituelle. La simplicité scénique laisse le temps à la puissance des mots de bouillonner en nous. Le débordement est salutaire en ces temps de tiède médiocrité.

Florissantes filiations

8d88fde6631904b8f2bc20191007fe56Nul doute que la prose pamphlétaire de Bernanos eut des répercussions intellectuelles chez les penseurs radicaux de la société techno-industrielle. Ainsi, comme un écho distant de plusieurs décennies, la rage des contempteurs de la servitude technologique résonne dans nos cervelles molles. Difficile de prêter l’oreille aux critiques émises par Theodore Kaczynski, théoricien terroriste de la société industrielle, pourtant l’urgence ne semble pas ailleurs : « Alors que le progrès technologique dans son ensemble restreint continuellement notre liberté, chaque nouvelle avancée technologique considérée séparément semble désirable. Que peut-on reprocher à l’électricité, à l’eau courante, au téléphone ou à n’importe laquelle des innombrables avancées technologiques, qu’a effectuées la société moderne ? Il aurait absurde de s’opposer à l’introduction du téléphone : il offrait de nombreux avantages, et aucun inconvénient. Pourtant […] tous ces progrès technologiques pris dans leur ensemble ont crée un monde où le sort de l’homme de la rue ne dépend plus de lui-même, ni de ses voisins et de ses amis, mais des politiciens, des cadres d’entreprise, des techniciens anonymes et des bureaucrates sur lesquels il n’a aucun pouvoir. Ce processus va se poursuivre. Prenons la génétique : peu de gens s’opposeront à l’introduction d’une technique génétique éliminant une maladie héréditaire. Cela ne cause aucun tort apparent et évite beaucoup de souffrances. Pourtant, la génétique prise dans son ensemble fera de l’espèce humaine un produit manufacturé au lieu d’une création libre du hasard – ou de Dieu, ou autre, selon les croyances. » (La société industrielle et son avenir, 1998)

De la nuit noire les hommes vinrent, ils crurent dompter le feu mais embrasèrent leur âme, et s’éteignirent en pleurs dans les ténèbres. Mais la destinée peut-être changée ! Sans retourner dans le passé, mais sans l’occulter, il faut se souvenir que le chant de l’homme libre n’est pas le rot du marchant, ni le grésillement de la machine : c’est la musique des rêves, du courage, de la foi.

Sylvain Métafiot

Gharraa Mehanna : « La révolution égyptienne a été annoncée par les écrivains »

inattendu_programme-4Ancienne étudiante de Lyon 2, Gharraa Mehanna est professeur émérite à l’université du Caire au département de français de la faculté des lettres, spécialiste de littérature maghrébine d’expression française et de jeunesse. Elle est actuellement conseillère du ministre pour l’UFE (Université française d’Égypte). À côté de son travail académique, elle écrit des contes pour enfants. Elle a notamment publié cinq recueils en arabe classique et plus d’une soixantaine d’articles ayant trait à la littérature arabe en Thaïlande, aux États-Unis, en Belgique, en France, au Maroc, en Égypte et au Liban.

Entretien sur le témoignage romanesque de la révolution égyptienne.

Êtes-vous une témoin directe de la révolution égyptienne ?
Bien sûr. J’ai présenté, il y a deux ans à Rouen, dans le cadre des travaux de l’ACLJE (Association des Chercheurs de la Littérature de Jeunesse) dont je suis vice-présidente pour le monde arabe, un atelier sur la révolution, avec une classe préparatoire dans un lycée, dont le titre était « Place Tahrir, lieu imaginaire ou réel ? ». J’ai divisé les élèves en deux groupes : ceux qui ont vus les événements de la place Tahrir et ceux qui ont vu cela à travers les médias. J’ai ainsi essayé d’analyser leurs dessins, leurs écritures et j’ai remarqué que ceux qui n’avaient pas vus de leurs propres yeux la place Tahrir écrivaient tout ce que les médias avaient dit, ce qui était très différent de la réalité.

Cette révolution est sans pareil. Du jamais vu. Pour plusieurs raisons. C’est une révolution spontanée, improvisée. C’est un soulèvement qui, par pur hasard, se transforma en révolution. C’est une révolution faite par les étudiants et les éternels chômeurs. Facebook et Twitter ont joué un rôle important dans le cours des événements. C’est une révolution faite en famille, des grands-parents aux petits enfants. C’est une révolution de toutes les langues : les pancartes, les affiches, les slogans étaient de toutes les langues (français, arabe, anglais). C’est une révolution de toutes les couleurs : il y avait des danses, des chants, des pièces de théâtre, même des mariages en pleine place Tahrir. C’était une révolution dans l’humour. Les déclarations des dirigeants ont été détournés en anecdotes drôles : par exemples, le « Je vous comprends » de Ben Ali, le « Je vous ai écouté » de Moubarak, le « Je vous aime tous » de Morsi. Lorsqu’on a demandé à Moubarak de faire son discours d’adieu au peuple égyptien il a répondu : « Pourquoi ? Le peuple va-t-il partir ? ». C’est une révolution dans l’humour malgré le drame, le sang… Je crois que l’atmosphère a changé par la suite. Désormais, les gens ont un humour noir.

Mohamed Salmawy

Mohamed Salmawy

Dans quelle mesure cette révolution était-elle prévisible ? Ou imprévisible ?
Je pense que cette révolution a été annoncée dans les écritures des écrivains maghrébins en général et égyptiens en particulier. Par exemple, Les Ailes du Papillon de Mohamed Salmawy, qui date de 2011, annonçait cette révolution du peuple et le soutien de l’armée qui refuse de combattre les citoyens révoltés. Il y a aussi La Porte de sortie d’Ezzedine Choukri Fishere, écrit en 2012, qui raconte tout ce qui c’est passé, ce qui se passe et se passera en Égypte jusqu’à 2020. on voit ainsi une identité totale entre la fiction et la réalité. Il a, par exemple, parlé de la fin du pouvoir des Frères musulmans avec des détails étonnants. Quand il a été interviewé dans une émission télévisé il a répondu qu’il avait observé, analysé, compris et put, en quelque sorte, prédire les événements à venir.
On est en plein dans la prophétie et la voyance de l’écrivain visionnaire. Il y a aussi le livre d’Amal Ali Hassan, La Chute du silence, qui prédit la fin du pouvoir des Frères musulmans. Sur la 4e de couverture on peut lire : « Ceci n’est pas un roman sur la révolution mais c’est une révolution sous la forme d’un roman. » Toutes les œuvres qui ont été écrites sous la révolution sont des œuvres de témoignage permettant d’expliquer et d’interpréter les événements. Même quand l’on trouve le titre « Roman » sur la couverture ! Par exemple, la vie d’une égyptienne et de sa famille dans leur vie quotidienne jusqu’au renoncement de Moubarak au pouvoir. Le livre de Radwa Achour, Plus lourde que Radwa [Radwa désigne le nom de l’auteur et une montagne en Arabie Saoudite], est à la fois un journal et une autobiographie. Elle raconte sa maladie et les manifestations dans les rues du Caire. Elle raconte la révolution et des aspects de sa vie privée. Il y avait, pour certains, un besoin thérapeutique de témoigner, pour ne pas sombrer dans la folie.

Radwa Achour

Radwa Achour

La plupart des romans de la révolution mentionnent le poème du tunisien Abou el Kacem Chebbi. Il a été traduit et répété de mille façons différentes. On le trouve quasiment dans toutes les œuvres sur la révolution. Il fait partie de l’hymne national tunisien mais les manifestants égyptiens chantaient aussi ses vers dans les rues du Caire. El-Ghazi, un poète égyptien a pris quelques vers du poème de Chebbi comme refrain qui scande les rythmes de son poème Le Retour de l’âme. Il y a une sorte de continuité dans les romans qui ont annoncé la révolution, qui ont dénoncé la torture.
Mais il y a une rupture dans le fait que la langue a changé. La langue est celle de l’époque de Facebook, de Twitter. Par exemple, le poème d’un jeune poète égyptien qui se nomme Revolution spacy. Quand il dit « nous les jeunes six », le mot « six » désigne l’appellation donnée ces jeunes égyptiens qui manquent de sérieux et de responsabilité. En un sens, ce sont ces jeunes « six » qui ont fait la révolution. Parfois, dans les poèmes, le vulgaire gagne son élégance, on évoque les proverbes, les dictions, etc. C’est une langue de l’époque compréhensible à tous.

Abou el Kacem Chebbi

Abou el Kacem Chebbi

Les romanciers et les intellectuels ont-ils pris part concrètement, d’une façon ou d’une autre, à la révolution égyptienne, outre le fait d’avoir rédigé des romans et essais « prophétiques » ?
Ils étaient place Tahrir et ont participé à tous les événements. Mais après le départ de Morsi, je ne sais pas où ils sont allés. Ils ne sont pas présents comme avant. Leur présence n’est pas vraiment remarquable. Il y a beaucoup de points d’interrogations, une absence de vérité.

Quel est, à vos yeux, l’essai ou le roman qui parle le mieux de la révolution égyptienne ?
Il y a toute une liste de romans, de témoignages et de journaux qui rendent compte de la révolution. Par exemple, Le Journal de la révolution ou L’Agenda de la révolution. Ce sont des jeunes qui ont ressentis le besoin de rédiger, la plupart du temps de façon collective, tout ce qui se rapportait à la révolution. L’ouvrage Yeux qui ont vus la révolution regroupe 44 écrivains, journalistes, hommes d’affaires, politiciens, etc. qui racontent la révolution de leur point de vue.

Cela dit, je crois que le roman à la hauteur de cette révolution n’a pas encore été écrit.

Sylvain Métafiot

Article également disponible sur Ma Pause Café

Le Sacre des spectateurs

Crédits : MicromondesSigne d’une vague de plus en plus assumée sur la scène contemporaine, le théâtre immersif, qui entend intégrer le spectateur dans le processus artistique, trouve désormais son rendez-vous une année sur deux à travers un festival consacré plus largement aux arts immersifs : Micromondes, qui s’est déroulé du 26 novembre au 1er décembre derniers. C’est à cette occasion que Roger Bernat est venu présenter son Sacre du Printemps, quelques semaines après Pendiente de Voto au Festival Sens Interdits.

Il est des œuvres incontournables que chaque artiste rêve de faire parler et d’ériger en totem représentatif de son esthétique. Il est des œuvres qui témoignent peu à peu, au fil des mouvements qui l’imprègnent, d’une histoire des arts. Le Sacre du Printemps, dans sa genèse même, porte en lui, tant musicalement que chorégraphiquement, les atomes d’une révolution artistique. La partition de Stravinski, basée sur des ruptures de rythme, amorçait déjà, en 1913, ce désir d’audace dont s’empareront au cours du vingtième siècle les chorégraphes les plus emblématiques de l’Histoire de la danse contemporaine, jusqu’à Gallota qui fait prendre en charge le personnage solo à tour de rôle par l’ensemble de la distribution. Sans avoir encore la reconnaissance d’un Béjart, d’une Pina Bausch ou d’un Preljocaj Roger Bernat, avec son Sacre, s’affirme à nouveau en revendicateur d’un théâtre immersif qui fait ici habilement écho à l’œuvre de Stravinski.

En arrivant dans la grande salle de répétition du Centre chorégraphique de Rillieux-la-Pape, il ne faut pas s’attendre à devenir le spectateur d’une nouvelle version du Sacre du Printemps. Quoi donc alors ? Le cadre même du Festival Micromondes le suggère : la frontière scène/salle sera balayée, et Le Sacre du Printemps sera joué par les spectateurs eux-mêmes. Coiffé d’un casque audio, chacun prend place autour de l’aire de jeu, guidé par une voix mécanique qui s’annonce au creux de l’oreille comme la chorégraphe et metteur en scène. Les spectateurs s’exécutent aussitôt à planter le décor de la représentation, à la craie, sur les quatre tableaux noirs délimitant l’espace quadrifrontal : aube, forêts, colline. Les repères sont mis en place pour que le spectacle commence.

Si le casque maintient chacun dans un cocon sonore, presque hypnotique, l’annonce de la voix n’est cependant pas dénuée d’humour : alors qu’elle s’excuse de ne pas exister, l’ironie de ce guide androïde laisse entendre la patte d’un metteur en scène soucieux de désamorcer d’emblée toute crainte du spectateur vis-à-vis d’un diktat artistique. L’inquiétude serait pourtant légitime : l’absence, en apparence, d’un metteur en scène, a de quoi poser question, car qui vient alors légitimer l’œuvre ? Livré au seul artifice d’une voix mécanisée, le spectateur semble surtout livré à lui-même… et livré au groupe qu’il intègre. Mais n’est-il pas ici question de sacrifice ?

Le Sacre du Printemps met justement en scène, en deux tableaux, le sacrifice de la jeune Aurore, offerte au dieu slave Iarilo au cours d’un culte solaire. Le compositeur Stravinski s’appuie ici sur des thèmes fondateurs, inhérents  à toute civilisation : d’une part, le culte dans le rapport qu’une société entretient avec le macrocosme, d’autre part le rapport de cette société avec l’individu qui y prend part.

Le spectateur est ici livré lui-même au jeu du sacrifice : il faut bien pour assurer le spectacle  qu’« une Aurore se désigne », tel que l’annonce la voix, c’est-à-dire qu’un des spectateurs choisisse de s’exclure de lui-même du groupe qui lui fera alors face. Quant au groupe qui danse, qui choisit – puisqu’il est toujours question de choix – de vivre l’expérience du théâtre immersif, n’est-il pas lui-même, débarrassé de son regard de spectateur, en train de redonner au théâtre sa fonction cultuelle primitive ? La participation du groupe entier à la représentation, associée ici au motif païen du Sacre du printemps, renvoie aux origines premières du théâtre grec, célébration religieuse prise en charge uniquement par l’assemblée. Il y a une complicité collective qui se joue ici, permise par un double sentiment d’abandon : l’impression d’abandon par le metteur en scène – du fait de la voix mécanisée pour seul repère – qui conduit plus positivement à un abandon de soi. Seuls, les spectateurs prennent la responsabilité de la conduite du spectacle… et choisissent paradoxalement d’en abandonner le regard.

C’est là toute la fragilité et la complexité du théâtre immersif, repoussées par Roger Bernat : l’annihilation partielle du regard du spectateur remet en cause son propre statut et du même coup, la notion même de spectacle. Plus de spectateur, plus de regard : plus de matière artistique à regarder.

Il semble cependant subsister dans ce Sacre un substrat de représentation, dès lors qu’est défini un espace de jeu, aussi mince soit-il. Le franchissement des bordures blanches, qui le délimitent, impliquent un espace réel, coupé de la fiction, dans lequel le spectateur peut se retirer et reprendre sa fonction à tout moment.

Mais en laissant au spectateur le choix du théâtre immersif, donc le choix de pouvoir encore avoir un regard extérieur et critique, Roger Bernat met lui-même une limite à l’expérience et en pose peut-être aussi les contradictions : y a-t-il représentation dès lors qu’est affranchie la frontière entre réel et fiction ? Y a-t-il donc possibilité de totale immersion, au risque de faire vaciller la représentation dans la seule pratique artistique ou la cérémonie ?

Loin de démontrer ici une toute-puissance artistique ou de révéler l’instinct grégaire du spectateur, ce qui serait d’ailleurs contraire au principe même du théâtre immersif, Roger Bernat donne le choix de franchir ou non la frontière qui sépare le spectateur de la représentation. Et ouvre ainsi, sans démagogie ni artifice, et sans jamais l’imposer non plus, l’opportunité de vivre vraiment une expérience artistique.

Yves Desvigne

Maudit soit le traître à sa patrie ! : Le Festival Sens Interdit, du théâtre ou de la politique ?

La 3ème édition du festival de théâtre international Sens Interdit se déroulait du 23 au 30 octobre 2013 à Lyon. Cet événement proposait de rassembler quinze spectacles dans dix théâtres différents ayant tous pour thème « mémoires », « identités » et « résistance ». Si la pièce slovène, Maudit soit le traître à sa patrie ! ouvrait le festival, c’est qu’elle est parfaitement représentative de tous ces thèmes.

« La vérité, on se bat pour elle ! », ainsi parle Draga, actrice issue du Mladinsko Theatre qui participe à la création de ce spectacle.

Un festival de combats

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Ce festival ne propose que des pièces qui font écho à une lutte : identitaire dans Arabqueen, Je suis, les trois pièces de Marta Gronicka (Choeur de femmes, Requiem Machine et Magnificat), etc. Une lutte pour le devoir de mémoire avec, entre autres, Villa + discurso ou El año en que naci, sur le thème de la dictature de Pinochet. Une lutte résistante avec Pendiente de voto où le spectateur essaie de résister au système, L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge où l’on voit un roi résister aux pressions américaines puis aux pressions de son gouvernement et enfin essayer de reconquérir son trône. Cette présentation n’est pas exhaustive et si vous avez l’occasion de voir ces pièces ou si vous les avez déjà vues, vous comprendrez aisément que les trois thèmes de ce festival et donc ces trois luttes sont belles et bien présentes dans toutes les pièces mais à des degrés différents. La pièce qui semble représenter le mieux et de manière égale ces trois luttes est Maudit soit le traître à sa patrie !

Une pièce qui se nourrit de ses acteurs

Toutes ces pièces cassent les codes du théâtre, notamment concernant l’implication des spectateurs. La pièce El año en que naci est jouée par onze personnes (acteurs pour la première fois de leur vie), qui racontent la vie de leurs parents sous la dictature de Pinochet ; Pendiente de Voto est une pièce qui n’a pas de comédien et où le spectateur devient lui-même acteur ; les pièces de Marta Gronicka Choeur de femmes, Requiem Machine et Magnificat ne sont pas jouées par des acteurs mais par un chœur qui par sa présence scénique et la mise en scène parle d’une même voix et devient un seul et même acteur.

Maudit soit le traître 2Le théâtre slovène du Mladinsko Theatre, qui a monté cette pièce dirigée par Olivier Frljić, est connu pour son théâtre subversif et délibératif. Délibératif parce que les acteurs participent à la création, aucun texte n’est figé, les acteurs le font évoluer au gré des répétitions, et ici, selon leurs expériences liées à l’éclatement de la Yougoslavie. Et la fin de la pièce révèle bien, de manière très originale, les débats entre les comédiens qui ont mené à son écriture. Les acteurs rapportent notamment dans un style très original et assez déroutant, mélange de discours rapportés et de discours directs, les hésitations d’une actrice sur son implication dans la pièce en raison de ses convictions.

Un patriotisme qui dérange !

Toute la pièce est construite sur les dangers et dérives du patriotisme. Elle se divise en plusieurs scénettes qui se terminent souvent par le châtiment du ou des traître(s). Mais finalement, qui est le traître ? Telle est la question posée. Est-ce le croate au milieu des Slovènes ? Les Slovènes entourant le Croate ? Les peuples autres que le peuple Slovène ? Ou les Slovènes eux-mêmes ? À nous de trouver la réponse, grâce à la mise en scène très dépouillée, sans décor sinon des instruments de musique que les neuf artistes utilisent au début et à la fin de la pièce pour nous montrer qu’un cycle se poursuit et que la haine de l’autre ne s’arrêtera peut-être jamais. Ainsi, la musique est très présente dans la pièce : au début et à la fin de chaque scénette, marquant une subtile transition et permettant au public de mieux s’imprégner de l’ambiance slovène. Les chansons apportent une sorte de légèreté à la pièce, bien que certaines soient assez dures ; l’une met par exemple en scène les acteurs chantonnant les rengaines suivantes en claquant des doigts : « connards de croates », « Istria est à nous » ou tout simplement « public de merde »… Ces rythmes néanmoins joyeux permettent au public de souffler un instant, avant de replonger dans le sérieux de la pièce qui ne s’inscrit pas seulement dans le cadre de l’ex-Yougoslavie, mais aussi en France. À un moment donné, un acteur s’adresse au public non plus en slovène mais en anglais pour nous mettre face à nos responsabilités dans le conflit yougoslave mais aussi sur notre politique patriotique et d’immigration. Ces dénonciations sont si dérangeantes qu’on ne sait s’il faut applaudir ou simplement rester gênés et avoir honte de nous-mêmes. Et le soir de la première, ceux qui ont applaudi à cette scène se sont alors fait violemment interpeller par l’acteur qui leur demandait pourquoi ils applaudissaient alors que le sujet ne s’y prêtait pas, jetant un froid dans la salle avant de rajouter « relax ! C’est juste du théâtre »…

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« C’est juste du théâtre » ?

Mais est-ce seulement du théâtre ? Les acteurs expliquant leur conception du théâtre et d’une certaine manière de leur patriotisme ? Le public français pris à parti ? Des faits historiques relatés et questionnés ?

Tous ces éléments font sortir cette pièce du simple cadre théâtral. Même si les acteurs jouent des personnages, même si tout n’est pas réel, le sujet de l’éclatement de la Yougoslavie et le sectarisme patriotique qui en découle sont eux bien réels et sérieux. Et si nous nous sentons si mal à l’aise au sortir du théâtre c’est parce qu’Oliver Frljić réussit à transposer sa pièce dans l’actualité française, nous laissant un goût amer et nous invitant à réfléchir à ce qui s’est passé et sur ce qui se passe aussi ici…

Maudit soit le traître à sa patrie ! est une pièce qui dérange, ne serait-ce que par son titre et son sujet, mais aussi dans sa façon de le traiter. Mais bien que dérangeante, on rit (sans forcément être réprimandé), on se dandine sur son siège emporté par la musique, et surtout on voyage…

Chaque pièce de ce festival présentait la vertu de nous faire voyager d’un pays à l’autre, du Chili au Cambodge, de la Pologne à la France, de l’Espagne à la Slovénie, de la Croatie au Liban, de l’Egypte à l’Allemagne… Chacune raconte une histoire, celle de son pays, celle de sa population et nous invite à découvrir leurs identités en faisant un travail de mémoire montrant les luttes constantes et les révolutions nécessaires pour faire évoluer les choses. Ces pièces ne font pas l’apologie de la révolution mais questionnent sur les motivations d’une révolution et sur nous-mêmes, car même si toutes les pièces, à l’exception d’Invisibles, sont étrangères, elles nous posent des questions sur nous-mêmes et notre rapport à la société.

Oui, c’est du théâtre, et non, ce n’est pas de la politique : c’est du théâtre politique, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire un théâtre qui parle à la société et qui concerne la société.

Rémy Glérenje