Betty nous a trahi

indridason-300x460L’ouvrage de l’Islandais Arnaldur Indridason, Betty, doit être lu d’une traite et sans faiblir. Il faut accepter le déroulement de son intrigue. Accepter le jeu des personnages que l’on devine presque à l’avance, comme dans un téléfilm du dimanche que l’on regarde en sachant comment tout cela va finir car c’est rassurant. Il y a une chose, une seule, que l’on ne voit pas venir. Un détail qu’on ne nous révèle pas tout de suite. Ce petit détail est si insignifiant que personne n’y pense. On croit le narrateur alors qu’il ne nous dit rien, qu’il ne nous fait aucune promesse. Aucune, si ce n’est celle de lire un polar banal. Mais même cette promesse n’est pas tenue et Betty est un roman noir extrêmement original.

« Dans ma cellule je pense à elle, Betty, si belle, si libre, qui s’avançait vers moi à ce colloque pour me dire son admiration pour ma conférence. Qui aurait pu lui résister ? Ensuite, que s’est-il passé ? Je n’avais pas envie de ce travail, de cette relation. J’aurais dû voir les signaux de danger. J’aurais dû comprendre bien plus tôt ce qui se passait. J’aurais dû… J’aurais dû… J’aurais dû…

Maintenant son mari a été assassiné et c’est moi qu’on accuse. La police ne cherche pas d’autre coupable. Je me remémore toute notre histoire depuis le premier regard et lentement je découvre comment ma culpabilité est indiscutable, mais je sais que je ne suis pas coupable. »

Une banalité formelle apparente ?

 Ce roman contient tous les éléments d’un polar prometteur : un accusé innocent, une femme fatale, un meurtre passionnel, du suspense et des rebondissements. Cependant, les premières pages sont aussi l’expérience d’une déception. Le style est peu raffiné, avec de nombreuses répétitions et les dialogues sont difficiles à suivre à cause de la syntaxe parfois incorrecte. Cela est-il dû à la traduction française ou bien le style du narrateur est-il aussi brouillon en version original ? Certes, le texte a pour vocation de restituer l’oralité d’une confession, mais malgré la gêne qu’elle procure, on peut y voir de l’intérêt en tant qu’œuvre de « jeunesse » écrite avant la série policière qui a rendu Indridason célèbre narrant les aventures du commissaire Erlendur Sveinsson. Ici, c’est l’histoire qui prime au détriment du style. L’auteur tâtonne, cherche comment rendre l’état psychologique hautement perturbé du narrateur. On s’accommode de cette volonté de réalisme pour se concentrer sur l’histoire. Mais là encore l’intrigue déçoit par son apparente banalité.

Bad Betty

Dita-Von-Teese-Une-sublime-femme-fatale-pour-la-marque-de-lunettes-DITA-Eyewear-!_portrait_w674Les familiers des romans policiers savent qu’il n’y a pas de bonnes histoires sans une bonne psychologie des personnages. Les faits, seuls, ne sont rien si le doute ne nous saisit pas. Qui est l’assassin ? Pourquoi ? Pourtant, là encore les faits sont prévisibles. De plus, les personnages sont plutôt stéréotypés et l’intrigue reste plutôt classique : le narrateur tombe éperdument amoureux de la femme de son patron, une femme magnifique mais manipulatrice, qui aime l’argent au point d’être prête à tuer son mari. Pour parfaire le tout, ce dernier n’est qu’un macho misogyne et alcoolique qui la bat. Le crime passionnel qui s’annonce est, somme toute, banal.

« J’essayais de la comprendre. De comprendre pourquoi une femme comme elle restait avec cet homme. […]

– Ne t’inquiète pas, dit-elle. Il m’aime. Je le sais. Et il ne me ferait jamais rien. Ne crois pas ça ! J’assure.

– Comment tu sais ça ?

– Que j’assure ?

– Non : qu’il t’aime.

Elle remplit à nouveau les coupes de champagne.

– Tu sais comment il est, dit-elle. Il ne pense à rien d’autre qu’à gagner de l’argent. C’est sa seule vraie passion. Amasser de l’argent. Je sais qu’il m’aime parce qu’une grande partie de ses milliards (je sais qu’il en a plus de trois) me reviendra s’il meurt avant moi. Il a assuré mon avenir et ça, chez un homme comme Tozzi, ça ne veut dire qu’une seule chose : qu’il m’aime, et je le sais. »

Betty, cette femme vénale à la recherche de tous les plaisirs, n’a qu’un seul but, devenir riche, et profiter de cette richesse avec l’unique amour de sa vie. Peu importe les moyens pour y parvenir. En apparence le roman ne mériterait pas plus d’attention que cela. Oui, elle a tué son mari, mais…

La page 133, ou le salut du roman

femme 1Si seulement il ne s’agissait que de ça ! Tout l’intérêt du roman se joue sur un coup de théâtre, si violent qu’il en deviendrait presque physique. Nous avions faux. Depuis le début nous nous trompions, et le roman nous rappelle impérieusement à la première page qu’il faut relire pour comprendre à quel point nous étions aveugles à la véritable histoire qui se déroulait sous nos yeux séants. L’intrigue est plus profonde que ce que l’on imagine, terriblement bien menée par Arnaldur Indridason qui fait ici œuvre de maître en écrivant l’histoire de ces hommes et de ces femmes perdus. Ne dévoilons rien, parce que tout le plaisir de la lecture réside dans cet élément précis. Cet élément caché qui surgit soudainement comme la partie sombre de l’iceberg crevant d’un coup la coque du Titanic… Cet élément qui transforme l’histoire du tout au tout.

 L’auteur nous manipule, et nous ne pouvons pas lui en vouloir car nulle part il ne nous dit ce que nous voulons entendre, ce que nous croyons. À la lecture, nous nous surprenons dans notre bêtise, dans notre étroitesse d’esprit. Car là est toute la question. Ce qui importe n’est pas tant de savoir à quel point nous faisons confiance à l’auteur, ni ce que nous croyons lire entre les lignes. Ce serait davantage la façon dont le roman questionne les conventions qui nous accompagnent dans notre quotidien, celles dont nous sommes prisonniers.

 Il paraît clair que Betty est un thriller réussi où la manipulation est fine et inattendue. Mais bénit celui qui ne lit pas cet article et qui se plonge avec plaisir dans la lecture de son petit polar du mois comme on commence une série pour se détendre entre deux examens. Car lui ne sait pas. Il est comme le narrateur, lancé dans une histoire qui le dépasse, trahit dès les premières lignes, dès la première phrase.

Margot Delarue

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Ecrire à l’heure du Postmodernisme

chapter one 02Combien de grands auteurs, de grands courants littéraires avons-nous rencontré durant notre scolarité ? Des dizaines, des centaines peut-être, que nous avons aimé apprendre, que nous avons aimé imiter, et qui nous ont finalement formés, inspirés. Nous entendons pourtant dire qu’il faut sortir de l’éternel hommage aux anciens, abandonner  les formes littéraires qui leur ont donné leurs lettres de noblesse.

« Je sais que votre génération est encore toute imprégnée des notions romantiques », clamait la semaine dernière mon professeur d’Analyse du Discours, « mais le passé simple, c’est désuet ! C’est là le grand malheur des études de Lettres. Vous devriez être les étudiants les plus au fait de l’actualité littéraire, mais c’est tout l’inverse qui se produit tant on vous accable de lectures classiques. Voyez, combien d’entre vous ont lu ne serait-ce qu’un seul des romans parus lors de la dernière rentrée littéraire ? C’est bien ça, oui, trois élèves seulement sur une classe de trente. Et on espère faire de vous les écrivains, les journalistes, les scénaristes de demain ! De vous qui êtes paralysés, coincés par des règles dépassées, vous qui vous autocensurez ! Il faut en finir avec l’esthétique de la nostalgie. Osez, vous dis-je ! Osez l’anglicisme et le néologisme ! Osez l’écriture de 2014 ! »

La postmodernité : un flou problématique

ecrire-pour-le-web2014 ou la postmodernité. Le nom de cette nouvelle ère dans laquelle nous prétendons nous inscrire est déjà lourd en présupposés. Le préfixe « post » nous indique que nous savons ce que nous quittons, mais pas où nous entrons. Comment la littérature évolue t-elle ? Mais peut-être est-il dépassé d’envisager les lettres comme une entité à part entière meut par une énergie mystérieuse. Dès lors, vers quoi désirons-nous faire tendre la littérature postmoderne ? Quelle Histoire de la Littérature voulons-nous écrire ? L’écriture postmoderne doit-elle être « plus actuelle que l’actuelle », comme le suppose l’étymologie du mot ou bien radicalement antimoderne ?

Il semble qu’une mutation soit en train de s’opérer sans que la critique, dont les outils demeurent traditionnels, ne parvienne à en prendre la mesure. D’autres voient dans la postmodernité de la littérature une chimère, comme Pierre Lepape l’entendait, niant toute notion de futur dans l’écriture dite postmoderne, lorsque qu’il écrivait dans l’édition du Monde du 6 Octobre 1995 « nos écrivains, désormais convaincus de ne pas pouvoir changer le monde, auraient en quelque sorte, théorisé leur désarroi, en faisant passer l’avenir à la trappe ». Même s’il reste très flou, le terme est brandit comme un étendard sur les couvertures d’œuvres fraichement imprimées. Ne s’agirait-il pas que d’un slogan vide, d’un simple outil de plus-value marchande ? Essayons un instant de mettre de côté nos observations pessimistes sur le milieu de l’édition.

Re-Penser  l’écriture aujourd’hui

librairie_des_nouveauts_3Voici les questions que pourraient se poser les auteurs : comment écrire l’après ? Comment textualiser l’hétérogène sans retomber dans l’avant-gardisme expérimentaliste ? Comment renarrativiser le récit sans retomber dans la psychologisation des personnages ? Quelles sont les écritures alternatives ?

Au lendemain de la première veillée poétique de la saison organisée par le Cercle des Poètes Apparus du Littérarium – où nous avons eu le plaisir d’entendre la Réponse à un poète pédant de Grégory Parreira (le citadin filiforme), véritable pamphlet pour la sauvegarde de l’Alexandrin – et alors que le concours de nouvelles du Littérarium occupe tous les esprits, émerge une interrogation à laquelle tous les jeunes auteurs devraient réfléchir : comment allons-nous écrire 2014-2015 ?

Un Nouveau roman : de l’universel au diversel ?

ecrire_articleLe roman postmoderne, en ce qu’il est impossible à conceptualiser, se caractérise par le principe d’altérité qui imprègne notre quotidien par les questions d’identité collective (ex : leitmotiv de l’identité nationale) et d’identité personnelle (ex : polémique sur la théorie du genre). En effet, le principe d’altérité se matérialise sous les traits  du réseau (social).  Si la modernité a rêvé  l’universel, la postmodernité affirme la discontinuité, la fragmentation, l’hétérogène, en un mot : le diversel. Le roman postmodernisme se veut pluriel, ouvert sur la diversité dans la mesure où il est impossible d’identifier le Postmodernisme, mais où les contours des Postmodernismes sont, eux, apparents.

De l’idée de diversel découle celle de ruptures (sociales, économiques, culturelles…), c’est-à-dire l’idée de crise, que nous connaissons bien par les temps qui courent. Une idée en apparence simple, utilisée au quotidien, et dont le sens Français a pourtant subit une évolution majeure dans l’imaginaire collectif. La crise ne désigne plus chez nous un pic de turbulence ou une brutale dépréciation. La crise nous apparaît désormais comme un processus lent, gradation vers la violence, ou dégradation du niveau de vie, la crise est un état progressif : un horizon.

Voici donc les questions que je vous invite à vous poser avant de prendre la plume (ou le clavier, soyons actuels !). Quel sera votre horizon pour l’édition 2014-2015 du concours d’écriture des étudiants de Lyon 2 du Littérarium ?

Céleste Chevrier

Source : https://halshs.archives-ouvertes.fr/file/index/docid/29666/filename/Le_Roman_postmoderne.pdf

Requiem des innocents : la nostalgie du malheur

« Seigneur, Jésus-Christ, Roi de gloire, délivrez les âmes de tous les fidèles défunts des peines de l’enfer et de l’abîme sans fond : délivrez-les de la gueule du lion, afin que le gouffre horrible ne les engloutisse pas et qu’elles ne tombent pas dans le lieu des ténèbres. » ( Requiem de Mozart, Domine Jesu )requiem-des-innocents-25094

1952, publication du premier livre de Louis Calaferte. Ce Requiem des innocents est salué comme une révélation dit-on. Vif succès. Pour preuve ? Une quatrième de couverture, déterminée et frondeuse, brandit fièrement de belles expressions pour étiqueter une œuvre qui « garde aujourd’hui encore toute sa virulence », mais surtout qui « demeure un des grands cris de révolte contre la misère et l’injustice moderne »… Que voulez-vous. Il faut être moderne, être d’actualité, vivre avec son temps… Il faut crier, hurler, taper du point, exprimer son mécontentement, son dégoût. Tarir d’éloges une œuvre presque inconnue, discrètement oubliée est l’occasion rêvée. Profitons-en. Dépoussiérées par un ton grandiloquent, la monstrueuse misère nous est offerte, l’honteuse injustice nous est dévoilée. Pour nous, lecteurs curieux et impatients, pas question d’en louper une seule miette. Silence. Le spectacle « commence au bout du monde ». De ce bout de terre lyonnaise, ce bout de mémoire et de souvenirs s’élèvent les premières notes inquiétantes et provocantes : « Il me semble encore entendre Lédernacht, le Juif allemand, soutenir que Christ n’avait pas été crucifié, mais bel et bien écrabouillé, à coup de talons et qu’ainsi toute résurrection était fort improbable. »

Le romanesque magique

« Je n’ignore point que ces pages n’ont de valeur qu’en vertu de l’émotion qui, si toutefois j’y réussis, doit sourdre de cette succession de scènes, de faits, tous réels que j’ai dépeints. » Cette implication de l’auteur est revendiquée à travers ces récits, ces souvenirs épars et morcelés qui s’amoncellent et s’entremêlent dans un ordre chaotique. Les impressions fugaces, les scènes cocasses et terribles se succèdent sans temps morts. Réfutons encore cette quatrième de couverture qui veut nier l’évidence, et parer l’œuvre de l’aura séduisante d’un témoignage, d’une simple et froide dénonciation de l’injustice. Le romanesque affleure à chaque mot, emplissant l’espace et exprimant la colère et la fierté, tout autant que le dégoût, le désespoir. Avec rage, haine mais aussi douceur et compassion, l’auteur parvient magnifiquement à allier l’âpreté réalisme des descriptions à un imaginaire fantasmatique.

L’exagération, les envolées lyriques sonnent étrangement à nos oreilles. Silence. On en vient même, dans un sentiment de malaise et de plaisir contradictoires, à contempler ces scènes de la violence ordinaire. La maîtrise remarquable du langage la déguise du costume de l’exagération et du fantastique. Le glauque, le malsain ne nous est pas révélé dans son affreuse nudité. La misère est magnifiée, esthétisée autant qu’elle est rejetée et abhorrée. Elle nous attire toujours, irrésistible. Les mots chantent, résonnent et s’entrechoquent dans une cadence faite d’alternances et de répétitions. Au martèlement des malheurs se succèdent des moments d’épiphanie d’une beauté subversive.

L’enfance meurtrie

photoLe récit de cette enfance volée nous est jeté abruptement au visage. L’absence marquée de chronologie et de « structure logique » nous entraîne dans un hors-monde où se confrontent simultanément les différents niveaux de temporalité. Le récit s’ouvre au présent, puis, peu à peu, le lyrisme s’efface devant la force du souvenir pour revenir plus puissant. Le je parsème malicieusement le récit et signe l’abandon progressif de l’auteur à la nostalgie et la pitié. Tout entier, il se laisse envahir par les chaotiques fluctuations du temps. Les nombreux retours en arrière l’engloutissent et dessinent une ambiance particulière, sombre et épique.

Le lyrisme finit toutefois par s’imposer au fil du récit. Les souvenirs ne s’apparentent plus à de simples scènes de la vie quotidienne. L’émotion ressentie par le narrateur les rend plus vivants et marquants. Le style et la tonalité changent du tout au tout. Le début du récit d’enfance est marqué par un ton joyeusement provocant et virulent. Tout est fait pour choquer, pour nous pousser au-delà de nos limites, et l’humour désabusé et sarcastique rend plus supportable les évocations des jeux cruels auxquels s’adonnent des enfants épris de violence. Même les bassesses des adultes en deviennent touchantes de ridicule. Devant leur monstruosité naturelle et spontanée, notre esprit critique est totalement réduit à néant. Nous sommes dépourvus de nos valeurs, de notre précieuse moralité. Seul persiste le malaise, la nausée nous étreint. La musique est insoutenable, brutale et saccadée, hachée par de  courtes phrases incisives elle s’emballe dans l’accumulation de verbes, joue sur les répétitions, ressasse et brasse un vocabulaire argotique qui s’insère poétiquement dans des phrases ciselées par des imparfaits du subjonctif. Les pointes de violence se manifestent par les insultes dirigées contre le « couple épique », les parents de l’auteur / narrateur. Ce déchaînement de fureur légitime vient rompre l’harmonie du requiem.

Le triste et sale bonheur

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Puis, le calme, le silence inquiétant après la tempête. Le récit se transforme et atteint une apogée où l’écriture s’apaise, devient compatissante. Non plus violente, elle devient simplement triste. Elle porte en elle les regrets mais aussi l’espoir. S’élève alors la « complainte des mal-nés » qui saisit l’émouvante humanité de ces « hommes déchus, anges terribles, crasseux, sales, malades, ivrognes, fainéant, répugnants, indifférents, étrangers ». Tous sont égaux dans la misère et le malheur, et tous sont touchés par «le délabrement moral ». Tous vivent dans le même enfer et c’est avec un plaisir presque inespéré que l’on assiste aux « instants de paix fugitifs », aux « quelques matins de frêle bonheur », autant de moments rares et précieux.

Le bonheur a l’apparence d’un homme, Lobe, Le Juste, celui qui débarbouille la criminalité  des visages  de ces petites teignes. Celui qui exalte en eux la volonté de s’en sortir, celui qui s’offre même, avec un amusement obstiné, à leurs poings timides et respectueux. Victime sacrificielle, tel le Christ il porte la croix pour alléger leur fardeau. Les coups pleuvent sur son corps grotesque. Il parle enfin le même langage que ces incompris. La tristesse s’envole des cœurs, remplacée par l’amitié, la toute-simple. Mais ce chant d’espoir ne survit pas longtemps au désespoir incrédule, qui colle à la peau, noire comme la crasse. Le passage le plus marquant du récit est un appel au secours. Le viol d’une fillette sur un tas de charbon constitue le prélude à l’horreur : le meurtre d’un chien. L’insistance de l’auteur sur le regard plus qu’humain de l’animal provoque le malaise. Nous sommes plus émus par le sort réservé à la bête, que par celui d’une fillette dont la résignation viendrait presque adoucir le crime. Eux-aussi sont des victimes sacrificielles et nécessaires. Sans elles, pas de rachat ni de rédemption. La prière du requiem s’élève enfin.

Le chemin de croix  

Requiem des innocents est un chemin de croix. Le chemin de la condition humaine aspirant à la rédemption. Puisque personne n’est innocent, puisqu’ils sont tous « honteux et fous d’orgueil », tous coupables, ils martèlent furieusement leur droit à l’existence. Cette humanité déchue n’est jamais dépeinte dans sa dignité et dans sa grandeur. Elle est rabaissée à l’ordinaire, donc à la bestialité la plus pure, la plus innocente. À coup de crayon, à coup de burin, on esquisse les personnages. Flous, indéterminés, ce ne sont que des bouts de corps et de chair qui mènent leur petit train-train cruel. Ils se mélangent, s’assemblent, ne formant plus qu’un tumulte de taches sombres et crasseuses. La voilà, l’humanité. Qu’elle est belle et sublime ! Les alcooliques, les victimes, les estropiés, les souffre-douleur, les tarés, les consanguins, les laids, les pauvres… Ils s’emparent éperdument d’un morceau de récit et jouent leur partition. Alors, les échos de leur vie et de leurs soupirs parviennent enfin à nos oreilles, jusqu’à hurler dans des contrepoints expressifs, la douleur lancinante de vivre une telle vie, de subir une telle misère… La beauté expressionniste et flamboyante de ce requiem naît de l’harmonie entre le dégoût et la compassion que suscite la condition humaine. Il en appelle, par sa brutalité imprécatrice, au repos de l’âme, et l’on se souviendra longtemps de cette prière pour le salut de ces innocents.

Anh-Minh Le Moigne

Garçons de cristal : la prostitution est aussi une histoire d’homme

David_garçons-de-cristal1Il y a vingt ans, le journal Libération titrait : « Les tapins de Taipei. Passes, descentes de police, rédemption et amour sublime : « Garçons de cristal », premier roman homosexuel chinois depuis plus d’un siècle et demi, par Bai Xianyong. » En gros. Très gros. Et en gras. Très gras… Mais c’est trop ! Trop pour la délicatesse du sujet abordé. Trop pour la finesse avec laquelle il est évoqué. Trop pour la fragilité qu’il nous est donnée de palper. Et trop pour le silence : ce silence qui fait parler beaucoup.

Eros est frère de Thanatos.

Taïwan, 1970. Après avoir été banni de chez lui, Aquig fait son entrée dans le « nid ». Homosexuel, mineur, il se prostitue pour survivre. Le roman débute en enfer, dans les rues de Taipei, où de jeunes garçons vendent leur corps à des quadragénaires solitaires et frustrés. À travers le regard d’Aqing, nous suivons le cheminement de ces oiseaux de nuit dans la misère, dans la haine, mais surtout dans l’amour.

C’est le désir qui plonge ces adolescents dans les griffes de la perversion. Non pas nécessairement le désir d’un homme, ni d’un garçon de leur classe, mais plutôt celui d’échapper à leur misère. Petit Jade est chassé de chez lui après avoir été surpris avec un homme laid et âgé, dans le but d’obtenir de quoi s’acheter une montre. Nous suivons ainsi le parcours de quatre garçons : chacun fuit son passé, sa famille, en quête de son enfance perdue. Petit Jade cherche son père, Aqing un petit frère, Wu Min du confort, et le Souriceau un trésor. Ce désir les fait plonger dans les eaux du Styx, mais les empêche d’en sortir.

David_garçons-de-cristal4Le roman de Bai Xianyong touche avec justesse un sujet difficile : le véritable problème pour sortir de la misère, c’est d’en avoir envie ! Mais pourquoi ces jeunes garçons ne réclament-ils pas d’aide ? Pourquoi ne cherchent-ils pas un travail ? N’a-t-on jamais pitié d’eux ? Comment peut-on s’abaisser à de telles humiliations ? Mais, mais, mais… Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Le lecteur proteste, et c’est bien naturel.

Rappelons dans un premier temps que loin de les protéger, la société les rejette, à commencer par leurs familles. Ces garçons sont perçus comme « déviants ». Malgré cela, existent bien des hommes qui cherchent à les aider. Certains « papas », prédisposés à les entretenir, sont repoussés. Cela peut encore se comprendre. Mais même lorsque des hommes désintéressés tentent de leur faire quitter l’abîme, le résultat est souvent voué à l’échec. Il est difficile à ces jeunes garçons de réintégrer le système, et davantage encore d’abandonner leur quête. Enfin, aussi contraignante que soit leur situation, elle leur confère une forme d’autonomie, de liberté. Les hommes qui les achètent sont, selon eux, les véritables proies qu’ils ont su piéger. Finalement, au milieu de tout cela, le sexe n’est plus qu’une formalité.

Le sexe. Il est absent du roman. Jamais évoqué explicitement. Malgré une écriture réaliste minutieuse, aucune activité sexuelle n’est décrite. Cette absence le rend omniprésent. Ce vide dans l’écriture obsède, il dérange. Toute la mécanique infernale du désir tourne autour de lui. Garçons de cristal est un roman de la circularité. Les prostitués font le tour du bassin du jardin public comme de jeunes autours dans un ciel sans nuages, proies juvéniles ou prédateurs féroces.

Les nouveaux Misérables.

 

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?

Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer…
*

 

David_garçons-de-cristal2Le roman de Bai Xianyong a quelque chose d’hugolien. Ce sont quatre Gavroche que l’auteur représente. Voyous attachants, chacun révèle quelque chose de touchant et d’honnête. Garçons de cristal a ses Fantine, ses Ténardier, et ses Jean Valjean. La narration abrite ses grandes figures : le généreux monsieur Fu, l’instructeur Yang et son gorille Axiong, ou encore le couple passionnel qui unit Dragon et Phénix… Nous les rencontrons à travers de vastes monologues au cours desquels leurs histoires nous sont contées.

Mais les figures idéalisées d’Hugo laissent place ici à des êtres (peut-être) plus humains et plus vrais. L’instructeur Yang, proxénète hystérique, se révèle peu à peu un protecteur généreux. Le vieux monsieur Fu, quant à lui, n’est pas sans faille : son histoire est tachée par le sang et les larmes. Les personnages prennent corps et s’éloignent du papier, tandis qu’ils évoluent au sein d’une écriture qui adopte un regard plus humain, plus près de l’homme en somme. Témoin le choix de la première personne : c’est Aqing qui s’exprime tout au long du roman, et bientôt lui-même ne supportera plus l’état auquel il est contraint.

« La littérature est nécessaire à la politique avant tout lorsqu’elle donne une voix à qui n’en a pas » écrit Italo Calvino dans La Machine littérature. La dénonciation est bien là, dans Les Misérables comme dans Garçons de cristal. Bai Xianyong présente régulièrement ces prostitués comme de vrais jeunes garçons : ils se chamaillent, jouent au basket, et nagent dans la rivière… On en oublie parfois leurs activités nocturnes. L’auteur hurle à l’humanité, attendrit son lecteur, et fait de son livre l’éloge de la bonté. Son regard est doux pour ces jeunes hommes à qui il offre un espace, une bouffée d’encre qui leur donne l’occasion de s’évader. Le roman débute « En notre royaume », puis les « oiseaux du printemps de la jeunesse » se dirigent en « Terre de béatitude », qu’ils finiront tous par quitter en un envol final, pour s’en aller survoler de nouveaux territoires.

Bai Xianyong

Bai Xianyong

Dans ses silences et ses blancs, Bai Xianyong nous offre une écriture transparente : celle qui refuse de cacher, celle qui fait voir ceux qui tentent de fuir le soleil de Taipei. Là, dans l’ombre du gouvernement, sévit un autre royaume, à la fois libre, anarchique et cruel, où séjournent des êtres fragiles et précieux. Mais ces parois de verre ne sauraient dissimuler un doux rayon d’espoir.

« L’histoire de ce royaume qui était nôtre est obscure : nul ne sait par qui ni quand il fut fondé, mais dans ce minuscule pays des plus secret, des plus illégitimes qui soient, se sont produites nombre d’histoires douloureuses, pleines de vicissitudes, à pleurer, à chanter, bien qu’elles ne méritent guère d’être contées à ceux qui leur sont étrangers. »

 

David Rioton

 

* Victor Hugo, « Melancholia », Les Contemplations.

L’ombre du vent et le Cimetière des livres oubliés

« Rien ne marque autant un lecteur que le premier livre qui ouvre vraiment un chemin jusqu’à notre cœur. Ces premières images, l’écho de ces premiers mots que nous croyons avoir laissés derrière nous, nous accompagnent toute notre vie et sculptent dans notre mémoire un palais ou tôt ou tard – et peu importe le nombre de livres que nous lisons, combien d’univers nous découvrons-, nous reviendrons un jour. »

54_Clement_1. Première imagePublié initialement en mai 2001 à Barcelone, L‘ombre du vent a connu lors de sa sortie un succès phénoménal, tant en France que dans le reste du monde. Traduit dans plus de 36 langues, il a été vendu à plus de 12 millions d’exemplaires. Ce quatrième roman de Carlos Ruiz Zafón a aussi été largement acclamé par la critique : il a reçu de nombreux prix, et notamment le prix du meilleur roman étranger, en 2004.

Le livre en lui-même raconte l’histoire du livre, ou plutôt d’un livre : L’ombre du vent d’un certain Julian Carax, mystérieux écrivain disparu lors de la Guerre d’Espagne. Cohabitent alors le livre que nous lisons et le livre à l’origine de la quête du héros. Ce dernier constitue le fil narratif reliant les personnages du roman, qui n’est pas raconté d’une seule voix mais par différentes voix, ce qu’on appelle dans la jargon la polyphonie narrative. Néanmoins les premières pages par lesquelles se dévoile le roman font place à une scène que l’on pourrait, sans se tromper, qualifier d’intimiste : celle d’un jeune garçon et son père marchant ensemble dans les rues de Barcelone.

« – Je veux te montrer quelque chose.
– Maintenant, à cinq heures du matin ?
– Il y a des choses que l’on ne peut voir que dans le noir »

Le pouvoir des livres

Comment caractériser au mieux ce roman, si ce n’est en le qualifiant de véritable labyrinthe ? Car il perd ses lecteurs dès les premières pages, pour son plus grand plaisir. La multiplicité des récits effectués par différents protagonistes, dans des lieux et époques variés, s’enchâssent dans la quête du narrateur principal : Daniel Sempere, qui au début du récit, en 1945, n’est âgé que d’une dizaine d’années. L’élément majeur autour duquel alternent passé et présent est celui de la guerre civile et du franquisme. Un lieu demeure central : Barcelone. Provoquant une certaine gêne chez le lecteur, ces récits que l’on pourrait tout aussi bien qualifier d’annexes, car constituant une rupture dans la chronologique des événements présents, emportent le lecteur passionné dans ce qui fait toute la saveur du roman : son épais manteau de mystères.

Pas d’animaux parlants, ni mages, ni magies : s’il y a des fantômes, c’est qu’ils sont réels. Le fantastique a cela de fabuleux qu’il ne peut surgir que dans un monde réel. Dans un univers réaliste qui ébranle ainsi les sentiments du réel des lecteurs et des personnages, et les saisissent du doute et de l’incompréhension face à des phénomènes qu’ils ne peuvent expliquer. À l’image de Le Horla, qui mêle ombres et vents, lueurs et bruissement.

Orphelin de mère, Daniel Sempere vit avec son père, veuf inconsolable, au-dessus de la librairie familiale. Un soir, son père décide de l’emmener au Cimetière des livres oubliés, lieu magique et labyrinthique qui regorge de livres précieux et poussiéreux ne demandant qu’à sortir de leur oubli. Comme son père avant lui, Daniel doit choisir un de ces livres parmi les milliers et jurer de le garder toute sa vie. Il repart avec L’ombre du vent d’un certain Julian Carax, auteur méconnu décédé plusieurs années auparavant. Ce livre va changer sa vie et le mener à enquêter sur Carax, un écrivain mystérieux qui le fascine, d’autant plus qu’un homme s’acharne à détruire par le feu tous les exemplaires de ses romans. Daniel va alors se passionner pour ce livre et son mystérieux auteur, arpentant Barcelone et suivant ses pas pendant plus de 500 pages, au cœur de cette Espagne franquiste et violente où certaines vérités ne devraient pas être découvertes. Au cours ses recherches il se fera un terrible ennemi : l’inspecteur Fumero, qui sème mort et terreur sur son passage. Mais il pourra aussi compter sur des figures aussi étranges qu’incroyables pour le soutenir.

« L’un des pièges de l’enfance est qu’il n’est pas nécessaire de comprendre quelque chose pour le sentir. Et quand la raison devient capable de saisir ce qui se passe autour d’elle, les blessures du cœur sont déjà trop profondes. »

Labyrinthe et littérature

54_Clement_2. Deuxième imageLe « Cimetière des livres oubliés » est un lieu qui a une résonance tout à fait spéciale et primordiale dans le monde de la littérature. Le livre tient ici une place de l’ordre du sacré. Déjà le terme de cimetière semble inattendu, accolé aux livres alors que justement le livre est un objet sacré, puissant et maléfique. Le livre devient le récit total et totalitaire du monde, et avec lui, le lieu qui contient le monde entier, puisqu’il contient tous les livres. Plus encore que mémoire ou sanctuaire, la bibliothèque est labyrinthe. La demeure du livre est tellement vaste qu’elle ne peut pas laisser l’esprit s’échapper, car elle contient toute les connaissances qu’il soit possible à l’esprit d’appréhender. Dès lors, on ne peut plus sortir du labyrinthe ni de la littérature.

Dans ce roman, le labyrinthe peut être identifié comme le Cimetière des livres oubliés et nous pouvons reconnaître dans ce terme, non seulement l’annonce de l’histoire qui va s’écrire sous les couleurs de la mort – car il s’agit tout de même d’un cimetière, d’un endroit où meurent les livres – mais aussi une théorie qu’un livre oublié, c’est-à-dire non lu, n’a pas d’existence. Seul l’acte de lecture donne vie au livre et lui donne un sens chaque fois qu’un nouveau le lecteur le saisit entre ses mains. On le voit, le véritable héros de L’Ombre du vent n’est autre que le livre. Il suffit de l’ouvrir et ce qu’il dit donne vie, ici, non pas au texte mais à son lecteur, par un procédé d’inversion.

« Chaque livre a une âme. L’âme de celui qui l’a écrit, et l’âme de ceux qui l’ont lu, ont vécu et rêvé avec lui. »

Le jeune Daniel, en lisant L’ombre du vent, lit sa vie et ce qui lui adviendra. Il s’agit sans doute du phénomène constituant l’élément le plus fantastique du livre, mais peut-être aussi le plus romanesque. Daniel revit ce que son double a vécu. Son double, il s’agit de Julien Carax. Mais par là même il est amené à répéter les événements qui ont conduit à la mort de celui-ci, et ce faisant à la sienne dorénavant. Dans la littérature fantastique, le thème du double revient régulièrement. Ici, il se double aussi d’une apparition d’un personnage de fiction : Lain Courbet, le diable qui guette Daniel au coin de la rue, comme celui du Maître et Marguerite de l’écrivain russe Mikhaïl Boulgakov, œuvre dont on peut par ailleurs noter de nombreuses inspirations dans le roman.

« Le destin attend toujours au coin de la rue. Comme un voyou, une pute ou un vendeur de loterie : ses trois incarnations favorites. Mais il ne vient pas vous démarcher à domicile. Il faut aller à sa rencontre. »

L’histoire de fiction devient réelle. C’est ce nœud qui donne le pouvoir magique au roman, entraînant le lecteur dans le labyrinthe des similitudes. Ce faisant, Daniel refait le même itinéraire que faisait Julian Carax pour vivre sa propre histoire d’amour. Indiscutablement, le parallèle s’établit. Le lecteur ne sait plus dès lors s’il lit l’histoire passée de Carax ou celle en train de se faire.

« [Elle] dit que l’art de lire est en train de mourir lentement, que c’est un rituel intime et que le livre est un miroir et que nous pouvons seulement y trouver ce que nous portons déjà en nous, que nous mettons dans la lecture l’esprit et l’âme et que ce sont des choses chaque jour plus rares. »

54_Clement_4. Quatrième image

« Nous nous taisons tous, en essayant de nous convaincre que ce que nous avons vu, ce que nous avons fait, ce que nous avons appris de nous-mêmes et des autres est une illusion, un cauchemar passager. Les guerres sont sans mémoire, et nul n’a le courage de les dénoncer, jusqu’au jour où il ne reste plus de voix pour dire la vérité, jusqu’au moment où l’on s’aperçoit qu’elles sont de retour, avec un autre visage et sous un autre nom, pour dévorer ceux qu’elles avaient laissés derrière elles. »

Clément Morand

Dans la peau d’une fourmi

52_Juliette_fourmis roman« Les Fourmis ? Y-a vraiment un gars qui a écrit un roman entier sur les fourmis ?! Bon, pourquoi pas. »

Les Fourmis de Bernard Werber, premier volet d’une saga de trois bouquins, est un peu magique. On l’ouvre et POUF ! On a rétrécit. Drôle de sensation que de se retrouver dans un corps minuscule d’à peine quelques centimètres de long. Dans la peau d’une fourmi donc, ces petits êtres qui grouillent dans nos jardins, qui envahissent nos maisons et que l’on prend un malin plaisir à écrabouiller. Pourtant, dès les premières lignes monsieur Werber nous donne l’occasion d’explorer, de découvrir un monde qu’on ne peut voir du haut de nos deux jambes dressées face à cette terre, où demeure une société en tout point similaire à la notre.

Prenez-en de la graine !

Car si le livre tend à nous démontrer que la société fourmi fonctionne de manière semblable à la société des hommes, il faut reconnaître qu’elle fonctionne même mieux ! C’est dans une parfaite harmonie et une complète compréhension que les fourmis vivent, travaillent et évoluent grâce à une forme singulière de communication : la communication absolue. Il ne nous est plus possible de mépriser ces insectes que l’on pensait insignifiants. Plus que de les respecter, certains sont allés jusqu’à penser qu’il faudrait en prendre l’exemple. En nous exposant leur mode de vie, allant de l’exécution parfaite de la tâche qu’on leur à confié bien avant qu’elles ne naissent jusqu’au sacrifice de leur personne pour la sainte nation et leur Mère, l’auteur nous montre l’existence d’une vie en communauté sans faille. De quoi rendre jaloux nous autres individus.

Un fabuleux mélange des genres

52_Juliette_ homme fourmiEn s’appuyant sur de vrais propos scientifiques, Bernard Werber (journaliste scientifique avant d’être écrivain) donne une profondeur et une légitimité cruciale à son roman. Ainsi se mêlent jovialement la science et le fantastique ! Le discernement entre les deux n’est d’ailleurs pas toujours évident, puisque tout à l’air indéniablement réel.

À cela s’ajoute de véritables intrigues policières. Dans le monde des hommes, de mystérieuses disparitions ont lieu dans la cave de la famille Wells : la famille elle-même mais aussi les policiers chargés de l’enquête et les pompiers venus sauver le tout. Dans le monde des fourmis, une petite équipe cherche à percer le secret d’une énigmatique arme secrète dont disposerait une nation fourmi ennemie. Bien plus qu’un simple roman animalier, les intrigues de ce livre vous saisissent et vous mènent dans une course frénétique vers la recherche de la vérité.

Aimons nos semblables !

Au fil de la lecture, on se surprend à affectionner ces petites bestioles, qui, dans le roman, parlent français (ou coréen, si vous lisez la traduction coréenne), éprouvent des sentiments tels que la frustration, la haine, l’amour (n’avons-nous pas tous appris en cours de philo qu’aimer était une capacité humaine ?), ce qui en somme les rapproche irrémédiablement de nous. Mais s’il est un sentiment délicieux que de se sentir proches d’êtres infiniment plus petits que nous, vient l’effroi lorsque l’on prend conscience du nombre faramineux de fourmis que l’on a tué et que l’on tuera par mégarde pendant notre vie ! Triste fatalité.

52_Juliette_bandeau-fourmis

Fascinant, enrichissant, déstabilisant, ludique, Les Fourmis ne vous laissera pas indifférent quant à la vie qui se passe sous vos pieds. Prenez donc garde où vous les posez.

Juliette Descubes

Espaces verts (Veřejná zeleň), de Pavel Procházka

 

Les écrivains tchèques sont souvent ignorés, et la plupart tout simplement rayés de la carte de l’horizon littéraire : petit pays, histoire buissonnante, héritage miséreux. Pourtant, une atmosphère particulière se dégage de ces écrivains, et il en est un parmi eux qui brille par la précision aiguë de son style : Pavel Procházka. Né en 1962, professeur de physique-chimie, auteur d’un unique roman : Espaces verts (traduction d’Eva Bloch).

Déroute littéraire

49_Willem_101750119Les premières pages, d’un lyrisme à dégoûter le plus véreux romantique, sont l’occasion d’une rêverie sur les fleuves et les champs moraves, gris et noirs. Cette introduction de six pages est en réalité une illusion, un trompe-l’œil, que l’auteur désavoue dès le deuxième chapitre, qui ouvre une série de vingt tableaux impressionnants par leur caractère vif. On y suit plus ou moins l’histoire de deux personnages : Milena Svobodová et Alexej Horákovitch. Leurs récits ont pour cadre les « espaces verts », où ils s’y croisent sans jamais s’adresser la parole.

Espaces verts alterne les récits du point de vue de Milena et d’Alexej. C’est Alexej qui parle le plus : ses chapitres font en moyenne dix pages, ceux de Milena la moitié. En 160 pages, Procházka nous plonge dans les vicissitudes d’un duo morave, durant l’année 1993, où Václav Havel devient le premier président de la nouvelle République tchèque. Euphorie, espoirs et désillusions semblent faire le quotidien de ces deux personnalités dont le passé ne nous est presque jamais évoqué. On comprend que Milena fut enceinte d’un homme qu’elle n’aimait pas et qu’elle a abandonné son enfant dans les eaux de la Dyje : un apprenti Moïse dont la destinée est désamorcée (l’image du couffin qui se noie semble hanter Milena).

On devine aussi qu’Alexej a tenté de se suicider par dépit amoureux : sa belle était une communiste qui est partie à Moscou au bras d’un Dimitri. Pourtant, ce ne sont pas les récits de dépressifs que l’on lit, ce sont deux vies qui semblent opposées mais que l’auteur, patiemment, coud et relie. Si bien que le dernier chapitre, dans lequel Milena et Alexej se « rencontrent », semble faire le bilan unique de leurs deux destins, appelés dès le début à se confondre.

L’épilogue (si on peut l’appeler ainsi) du livre explique en effet rétrospectivement l’ouverture laborieuse : c’est par excès de lyrisme que ces deux êtres semblaient se décomposer. Deux Bovary moraves, c’est ce que l’on lit. En effet, Milena et Alexej sont abreuvés de littérature, en grande partie occidentale, qui tapisse leurs rêves : romans et poésies mettent à leurs yeux des mondes qui sont pourtant impondérables. Ce sont donc deux courses contre le temps, pour leurs espoirs, qu’entament ces deux personnages, dont les voix singularisées font entendre la condition difficile des Moraves, qui ne font partie ni de l’ouest ni de l’est, dans une région oubliée, perdue, désolée, isolée, esseulée.

Et l’eau de la Dyje, solitaire, était le seul témoin du crépuscule morave.

49_Willem_2091301Le « crépuscule morave », c’est ce que relatent les trois premiers chapitres : le lent déclin d’une nation qui s’est composée trop tard, que tout le monde ignore, et où la pesanteur des régimes totalitaires se fond toujours dans les recoins. Ce n’est pourtant pas un livre engagé. Procházka nous offre deux tranches de vie, douloureuses, rêveuses mais incapables de trouver leur réalisation, et qui vont jeter dans ces Espaces verts leurs désillusions.

C’était là, au centre de l’oubli du monde, qu’Alexej pouvait enfin hurler : le silence étouffant lui répondait. Un drapé ferreux recouvrait le ciel, faisant résonner sans cesse l’immobile note du chaos. Il ne restait rien, partout étaient brouillards. L’éternité du silence, enfermée dans l’écrin morave.

Et dans ces lieux sans loi, sans foi, sans roi, les deux personnages persévèrent pourtant, continuent de vouloir vivre, dans des perspectives différentes.

Mots désamorcés

Milena a peur de la parole. Elle espère se faire pardonner (de quoi ? D’avoir assassiné son enfant ? De ses relations troubles avec les hommes ? D’avoir abandonné ses parents ?), espère trouver dans ces lieux anonymes l’occasion d’un rachat. Alexej, lui, a peur de la mort. Il se cherche un talent, change tous les jours de travail, dans l’espoir d’un jour se fixer, trouver une femme, pouvoir se définir. Car Alexej échappe à la définition : il accumule les objets, les journaux, tente de se trouver une identité qui, finalement, lui échappe (il faut surtout retenir ce très beau septième chapitre, occasion d’une réflexion métaphysique sur l’identité au cours de laquelle Alexej se met à douter de son propre nom, de son propre patronyme, de l’univers même).

L’on ne pouvait exister que nommé, et en ce lieu, rien n’avait de nom.

L’une cherche à perdre son identité, l’autre à en obtenir une : ces deux trajectoires ne pouvaient que se réunir à la fin, et les deux personnages se rendent comptent (outre le fait que c’est par excès de lyrisme qu’ils ont perdu leurs repères) qu’ils ont utilisé les mêmes méthodes : finalement, l’identité se trouble, devient un non-sens. On ne peut l’acquérir ni la perdre, et l’on retrouve le propos d’Héraclite : tout devient tout, tout est tout, et l’homme est perdu dans l’indéfinition la plus totale. Les mêmes méthodes : la relation amoureuse (échec dans les deux cas), les rapports sexuels, interrompus toujours par des pensées perverses, adultères, métaphysiques :

J’étais en elle mais elle n’était pas là ; un froid me glaça.

49_Willem_354654132Même la solitude est éprouvée, mais ne parvient pas à contenter nos deux personnages, en proie à des conflits intérieurs qui trouvent douloureusement une résonance en l’âme du lecteur. Espaces verts est aussi une réflexion sur l’héritage occidental dans les sociétés d’Europe centrale. Si le stalinisme a eu de mauvaises conséquences, l’occidentalisme ne fait pas mieux : c’est toujours une agression étrangère, qui vide les pays d’histoire et de sens. On ne lit plus en Moravie que le prisme étranger, les chants traditionnels n’ont plus de sens, et toute l’histoire se réduit à un folklore (existe-t-il meilleur moyen pour tuer une culture que de la muséifier, la rendre ponctuelle, artificielle ?).

C’est finalement une réflexion sur l’histoire et le sens. C’est parce qu’ils n’ont pas de passé qu’Alexej et Milena ne parviennent pas à se trouver un avenir, ni même à se placer dans le présent. C’est parce qu’ils ont subi une « table rase » qu’ils n’ont plus aucun repère, aucune identité, aucune stabilité. La Moravie semble dès lors condamnée à voguer entre les eaux, à divaguer, terre anonyme, vierge, vidée, désert insensé, insonore, incolore, espace vert, blanc, gris. On ne peut s’empêcher de souffrir pour ces Moraves dont le destin semble amputé de vie, comme si les fleuves étaient devenus des artères trouées, fuyantes, amères, d’où s’écoule un trouble national, illustré par deux destins qui se font écho, mais un écho dans un vide peut-il faire un sens ? Un livre ne démontre pas, mais il montre ; il ne prouve pas, mais fait éprouver : et c’est avec tristesse et frisson que l’on ressent

(…) l’écoulement invisible d’un temps effacé. Le vent s’affolait sur les flots de la Dyje impassible, en inertie. L’onde emportait des langes maculés, déchirés, réduits à néant. Sous l’eau, un cri étouffé, des vocables informes, comme un ancien chant, stóji Jano při potoce, eja hoj, stóji Jano při potoce, umývá si zkravi ruce, bože mój

Willem Hardouin