Le rêve, une seconde vie

« Le rêve est une seconde vie ». Ce sont les premiers mots d’Aurélia, l’œuvre de Gérard de Nerval, sorte de journal intime où l’auteur met en récit sa vie, ses rêves, où le lecteur même se laisse doucement bercer, se perd. Ce que les médecins appellent maladie ou folie, il l’appelle élégamment « épanchement du songe dans la vie réelle ».

Portrait NervalAurélia, c’est le lieu où rêve et réalité se mêlent pour ne former qu’un tout, une symbiose, une unité. Nerval retrace ses songes et se met à nu, plongeant dans les tréfonds de son être afin d’en saisir l’essence, si bien qu’Aurélia sonne comme un traité scientifique, « Aurélia ou Le rêve et la vie ». Nerval, à l’instar d’un médecin, se propose d’analyser l’existence dans ce qu’elle a de plus mystérieux, de plus fascinant, de plus inaccessible. Dans la veine de Swedenborg dans Memorabilia ou de Dante dans La Divine Comédie, il donne à voir l’invisible et se donne pour mission d’aller puiser dans les racines de l’homme pour tenter d’explorer l’âme humaine dans toute sa complexité. S’engage alors une longue quête initiatique.

Nerval n’envisage pas le rêve comme une forme distincte de sa vie puisque les songes ont imprégné les moindres parcelles de son existence durant presque un an. Aurélia, cette figure féminine aimée et tristement perdue, devient le prétexte de ses rêves et de la reconsidération des conditions de son existence. « Chaque homme a un double », et le rêve est l’expression de cet autre qui s’exprime. Nerval envisage ses rêves comme une chance de saisir son autre lui-même, partie intégrante de son être sans lequel il ne peut pleinement se comprendre. Or, peut-il y avoir un moyen plus efficace pour analyser l’âme humaine que de la saisir lorsqu’elle se libère de tout contrôle ? Chez Nerval, ce n’est pas tant les pensées qui confirment les songes que les rêves qui confirment la réalité, qui l’expliquent. Ils nous font parvenir à un état d’hyper-conscience qui permet de comprendre en profondeur les affres du réel. Nerval soulève également une autre problématique à travers la compréhension de soi par la retranscription de ses rêves ; Comment écrire et transmettre le rêve ? La poésie nervalienne s’inscrit dans le mouvement, dans l’insaisissable, l’ineffable, et elle invite de manière constante à la rêverie. Si Nerval s’engage dans une quête de lui-même, il emporte également le lecteur dans un mouvement d’introspection. Nerval plonge dans les enfers car l’homme ne peut se saisir pleinement sans catabase.

La Folie, Władysław Podkowiński, 1893

La Folie, Władysław Podkowiński, 1893

Bien plus que cela, la catabase qu’il effectue permet d’accéder aux prémices du monde, d’accéder à son origine. Le rêve nervalien creuse, explore le réel afin d’accéder aux mystères et aux secrets de l’univers dans ce qu’il appelle ses « heures suprêmes ». Le rêve permet à l’auteur d’accéder au centre de la terre, et de saisir l’essence même de la Création humaine et artistique, « où l’histoire humaine était écrite en traits de sang ». « C’était l’histoire de tous les crimes, et il suffisait de fixer les yeux sur tel ou tel point pour voir s’y dessiner une représentation tragique ». Nerval confie qu’il n’a aucun espoir en l’avenir, cette « génération descendante ». C’est finalement lorsque l’auteur croise le chemin de Saturnin, un malade aveugle, sourd et muet, qu’il retrouve la raison. L’auteur est confronté à lui-même, à l’aveuglement et mutisme à l’égard du présent. Cette contemplation lui permet de sortir progressivement de son état de transe. Après avoir réalisé une profonde introspection il s’observe enfin dans l’autre, à l’instar d’un miroir qu’on brandit fébrilement devant soi. « Une étoile a brillé tout à coup et m’a révélé le secret du monde et des mondes ».

Nerval encourage le lecteur à le suivre dans sa quête initiatique, et lui permet d’accéder à un monde nouveau, d’accéder à l’origine. L’auteur devient cette image de Saturnin, que l’on observe, avec qui on ne peut communiquer, échanger, mais qui transmet une sorte de vérité sur nous-même, sur le monde. « Le songe n’est pas le seul à s’épancher dans la vie réelle, la lecture aussi » écrit Gérard Macé dans la préface. Aurélia est la preuve que la littérature a elle aussi quelque chose à dire dans l’analyse de l’homme, que celui-ci est un être profondément complexe qui s’explique tant par son passé que par l’histoire universelle. Comme le souligne Nerval, « le rôle d’un écrivain est d’analyser sincèrement ce qu’il éprouve dans les graves circonstances de la vie », la littérature transmet des vérités sur l’âme humaine, ce que la science ne peut saisir. La littérature, c’est se contempler et contempler le monde en l’autre.

Pauline Fricot

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Le cercle de la boue : L’Enfer de Verdun de Félicien Champsaur

Après avoir réédité L’Orgie Latine en 2013, c’est une nouvelle curiosité littéraire de Félicien Champsaur que les noctambules du Vampire Actif ont déterré : L’Enfer de Verdun, un court texte écrit en janvier 1917, constituant la préface d’une « pièce de théâtre hybride, au vitriol », L’Assassin innombrable. Un témoignage cru de l’horreur de la guerre de 14, cette grande boucherie rouge et pâteuse.

Les Croix de bois, de Raymond Bernard

Les Croix de bois, de Raymond Bernard

En 1916, la guerre et son cortège d’armes industrielles a fait 240 000 morts du côté allemand et 260 000 morts français. Et c’est la bataille la plus épouvantable, celle de Verdun, que le jeune écrivain, aujourd’hui oublié, raconte de manière détaillée. Quand il se rend sur place, Verdun est en ruine (« Des rues entières sont effondrées, et la rue Mazelle, entre autres, n’est qu’un charnier de pierres et de poutres, de pans de murs, restes et tronçons de façades écroulées. […] La cathédrale où nous entrons, est mystérieuse, émouvante, avec tant de trous dans sa robe de granit, les dentelles déchirées de ses fenêtres et de ses vitraux… »). Elle a subit une bataille terrible où les poilus se terraient dans des trous humides ou derrière de simples pans de murs effondrés pour échapper à l’orage d’acier de l’artillerie allemande (1250 pièces de tous calibres). Cherchant à faire ployer la citadelle, les Allemands bombardent sans discontinuer une armée qui « devient insomniaque, nerveuse, angoissée, promise à la mort. » (Pierre Miquel). La violence des coups de canon dans la nuit rend l’atmosphère électrique : « nous semblons, les uns aux autres, les seuls êtres vivants, et nous écoutons au cœur de l’angoisse de la nuit, d’ennemis invisibles, l’appréhension de la force des tonnerres humains, de leur gueule sonores et brutales. Pour la première fois, je contemple la Guerre, et je guette avidement ses regards de feu, du côté de Douamont et de Vaux, les beautés espacées et puissantes de son souffle. »

Le sol se jonche de cadavres, la mort répand partout sa pestilence, comme en témoigne une lettre de L.L. Combes : « L’imagination la plus féroce ne peut concevoir un pareil enfer. Dans les restes des tranchées et les boyaux, tous calcinés, tous tournés et retournés par d’implacables obus, c’est un fouillis sinistre de fusils brisés, de casques déformés, d’équipements en lambeaux et de lambeaux de poilus. C’est en beaucoup d’endroits l’exhalaison mortelle de l’odeur de cadavres mal ensevelis ou attendant encore la sépulture. Plusieurs fois déjà j’ai gravi les pentes de l’immortel calvaire où sont tombés avec leur croix et leur résignation tant de malheureux poilus. Au moins une fois j’ai eu les jambes littéralement coupées par l’émotion et la peur. Jusqu’ici je n’avais pas été habitué à courir sur des morts ; lorsque l’occasion vous oblige à le faire, dame ! ça vous fait tout de même quelque chose. »

Et Champsaur de s’abîmer dans le délire du champ de bataille, cet apocalypse où tout vole en éclat ou sombre dans les béances d’un sol meurtri : « Le brouillard, où résonnent, on ne sait où, de sourdes détonations, me semble ensorcelée de sang, comme si des titans avaient badigeonné de minium ce firmament, et comme si le délaiement de tout cet oxyde salin de plomb teintait de rouge l’atmosphère. » Rares étaient pourtant les témoignages directs – et d’une telle qualité littéraire – de la réalité des combats.

L’admiration et le dégoût

Image-couverture-Enfer-de-Verdun-pour-webComme le rappelle Hugues Béeseau, dans son éclairante préface émaillée de nombreux témoignages, la parole officielle ne tolère pas d’autres voix que celles exaltants le courage des soldats, la volonté d’en découdre, les victoires successives… Mais certainement pas celles faisant état des conditions de vie épouvantables dans les tranchées : le cafard qui grignote les têtes, les rats qui mordillent les jambes, la faim qui rend fou, les morts qui s’accumulent un peu partout, etc. La censure et la propagande s’avèrent donc nécessaires pour sauver les apparences.

La propagande dégueule ses invraisemblables histoires dans les journaux destinés, non pas aux hommes du front, mais à l’arrière, dans le but de garder intact le moral d’une population qui envoie ses pères, ses maris et ses fils au combat. Les « joyeuses » histoires du front du Petit ParisienTu n’as pas le plaisir de t’endormir au son du canon et des mitrailleuses. J’ai cet avantage sur toi. Ici, la vie est très gaie… »), succèdent ainsi aux envolées grotesques de Maurice Barrès dans L’Écho de ParisEntendez-vous la voix d’argent, le timbre de cristal, le pur son de la jeunesse ? »), et aux mensonges grossiers du Petit JournalQuant à la supériorité de notre artillerie lourde sur celle de l’ennemi […] c’est maintenant un fait établi sans conteste. »). Rien de plus qu’un bourrage de crâne outrancier, fabriqué de toutes pièces et censé convaincre de la victoire imminente sur les « barbares » boches.

De ce point de vue, le ressentiment envers les Allemands (qui perdure depuis la guerre franco-prussienne de 1870) atteint des sommets de déshumanisation. Le Petit Parisien est à ce titre exemplaire : « Le peuple germanique, le peuple de Schiller et de Goethe, de Leibnitz et de Schubert, s’est, depuis quarante ans, transformé en un ramassis de brutes répugnantes qui détruisent, violent, pillent, massacrent et torturent comme faisaient, il y a trois siècles les Turcs, ses alliés d’aujourd’hui. Et encore, je me trompe. Les bandes de Mahomet II avaient sur celles de Guillaume cette supériorité d’être sobres. Elles ne demandaient point à l’alcool de stimuler leur fureur et leur barbarie, tandis que les tudesques, qui craignent sans doute d’être insuffisamment odieux quand ils sont à jeun, vont chercher dans l’ivresse la plus dégradante un renfort de sauvagerie et de brutalité. Ces êtres immondes sont à la fois des ivrognes, des voleurs, des satyres et des assassins. […] Il faudra que nous nous en souvenions à l’heure des règlements des comptes, quand les légions alliées, enfin victorieuses, fouleront le sol maudit, où, depuis presque un demi-siècle ont pullulé ces portées de brigands. » (8 janvier 1915)

Cet enthousiasme naïf et cette haine (très répandue) envers la « barbarie germanique » sont également présents dans les premiers journaux de poilus ainsi que dans la prose de Champsaur, d’où le paradoxe de ce texte : d’un manque de recul manifeste face à l’emballement guerrier, il n’en demeure pas moins lucide quant aux éprouvantes conditions de vie des hommes du front. Le général Nivelle, auteur d’une « offensive heureuse », est ainsi porté aux nues, considéré comme « le vainqueur » de Verdun, et décrit comme un « gentleman français ». Champsaur loue, par ailleurs, les valeurs d’héroïsme et de sacrifice : « oui, la guerre a sa noblesse, sa splendeur, sa purification ». Il se demande néanmoins : « Est-ce que j’aimerais la guerre ? Les canons invisibles, dont j’évoque les gueules pareilles à des cheminées d’usines, m’empêcheraient-ils de penser ? ». Cela ne l’empêche pas, en tout cas, de penser que les Allemands sont des « barbares scientifiques », les comparants aux Huns, « ces hordes nomades, incendiant tout, volant, violant, pillant ». Un « peuple de sangliers » qui, et là s’en est franchement ridicule, fait peur aux roses. Mais, paradoxalement, il considère avec humanisme que « ce sont tous des hommes, des victimes des orages d’en haut […] Ils se battent, ces fils de la même terre et qui retourneront à elle, ces paysans, ces ouvriers luttent, se massacrent ; mais, au fond, les haines crées par des conflits de foudres dans les nues, ne sont pas, sauf par exception, dans les yeux des pauvres diables. »

Ainsi, malgré un certain manque de sens critique, Félicien Champsaur n’en reste pas moins sensible à toutes ces pertes inutiles, ces morts qui gonflent les charniers par tonnes. Ces hommes dont les corps sont déchiquetés par la mitraille qui fait de chaque débris humain une sépulture indécente à ciel ouvert : « Çà et là, des débris sanglants, un bras, un soulier que dépasse la chaussette et d’où sort un tibia cassé, tout blanc, très propre, nettoyé par les rats, et de vieux cadavres momifiés. [… ] Très souvent, la rencontre de deux bâtons en croix où est accrochée une plaque d’identité. Ah ! Tous ces soldats tombés sans croix d’honneur, même sans croix de bois ! Ils engraissent la boue et la sanctifient. La terre les prend tout entiers, et ils renaitront, anonymes, dans la vie éternelle. »

Le dernier cercle de l’enfer

À l'Ouest, rien de nouveau, de Lewis Milestone

À l’Ouest, rien de nouveau, de Lewis Milestone

Mais l’horreur la plus aigüe, la plus prégnante, ne provient pas des bombardements, des rats ou du froid. Non, elle vient de la boue. Cet ennemi intime, cette « Grande Dame des tranchées, avec son infinie et sale robe à traîne » comme dit Champsaur, cette fange immonde qui s’immisce partout, dans les chaussures, remonte le long des jambes, se déverse dans le froc, colle à la peau, aux yeux, aux cheveux, se mélange à la nourriture et au café déjà exécrables. Un ennemi informe, gluant et omniprésent. La boue « effrayante », « embêtante », « gênante », « agressive », « collante », « hideuse et plus laide que le sang ». Pas une tranchée qui ne soit recouverte de son manteau boueux, pas un poilu qui n’y patauge jusqu’aux hanches, y laissant souvent ses bottes et parfois même sa vie, englouti en silence dans le ventre puant de la terre, ne faisant plus qu’un avec elle : « Où commence le corps ? Où finit la boue ? Elle ne finit pas ». Champsaur raconte la détresse que cette ignoble matière vivante provoque chez les soldats :

« La boue sévit toujours, lourde aux pieds, la boue de la guerre dans une boue de fange et de fer, la boue qui, maintenant, a grimpé des chevilles à nos genoux, la boue rusée, opiniâtre, triomphante, qui, projetée des fondrières, caparaçonne les chevaux, empâte les roues de ravitaillement, tapisse les bâches, – la boue énorme, illimité, où l’on s’enlise, où l’on crève – la boue charognée de ce cloaque illustre de gloire militaire. […] Par ci, par là, un bâtonnet indique – pour prendre garde d’y poser le pied – la place d’un obus enfoncé dans la glaise, sans éclater, amorti dans la boue blanche, grisâtre, noire, ocreuse, violacée de sang, dans cette immondice que les poilus ont baptisée : la mouscaille, – dans la fange grasse devenue, ici, puissante comme un élément, comme l’eau, comme le feu, dans la fange, implacable, sournoise et salissante, dans la fange infinie. »

J'accuse, d'Abel Gance

J’accuse, d’Abel Gance

Cet enfer pâteux où baigne un océan de cadavres, les bien-pensants des journaux et du gouvernement ne le mentionne jamais. Il faut la témérité et la patience des embourbés des premières lignes pour en parler et ce, malgré la lassitude et le désespoir palpables qui gangrènent leurs cœurs. La guerre n’est pas un jeu, un amusement pour distraire les grands de ce monde, « elle n’est plus, se résout Champsaur, comme à Paris, une imagination ; elle m’apparaît une personne, et Elle est en face de moi, terrible, multiple, on dirait comme la mer et ses flots, infinie comme le ciel et ses nuages ; Elle est là, dans son horreur éternuante, autour de moi, au-dessus de moi. » En témoigne également les éprouvantes lettres du soldat Etienne Tanty, philosophe de formation, blessé, emprisonné, devenu caporal à la fin de la guerre et qui retourna à la vie civile en tant que professeur de lettres et de latin :

« Tout, tout est fait pour décourager. La terre est semée de trous de percutants, les arbustes sont déchirés de balles de shrapnels ; des morceaux de marmites traînent ça et là ; un vieux bonnet de police boche, une capote boche en lambeaux, du fumier, des bouts de pain, un gros os de bœuf encore plein de viandes et rouge, ça traîne pêle-mêle dans les trous. – Là, 3 ou 4 poilus lisent un journal où il n’est question que de bombardements, de charges à la baïonnette, de cadavres boches, de tranchées sautant par l’effet du miraculeux 75, que sais-je ? – Toujours la boucherie enfin ! Toujours la morts, le charcutage, la viande humaine. D’autres regardent un journal illustré : un boche mort de froid dans une tranchée ; une tête d’officier cité à l’ordre du jour, des cadavres boches qu’on jette en tas dans une fosse ; le tout accompagné par une prose de journaliste qui insiste sur ces choses avec admiration : en vérité, il faut que la race française soit bien basse, pour se complaire dans ses atrocités ; le tempérament sanguinaire est bien plus répandu qu’on ne le souhaiterait… Ailleurs, ce sont des poilus qui conversent, et leurs conversations, leurs plaisanteries, toujours les mêmes, sont écœurantes ; on se croirait au milieu de malades d’un coin clinique très spécial de Sainte-Anne. La goujaterie et l’ordure ! Il est frais le peuple souverain ! Pourriture physique, pourriture morale – je crois qu’il ne faudrait pas longtemps de cette vie des bois et des tranchées pour remonter au chimpanzé et au pithécanthrope. Et l’on accuse Zola d’avoir fait des charges et des caricatures ! » (17 mars 1915)

Nulle caricature dans le texte de Félicien Champsaur, ni dans les témoignages de ses compagnons d’armes : seulement la description froide et amère d’une dévastation monumentale dont aucun ne ressortira indemne.

Sylvain Métafiot

Le lecteur de mangas est-il un dangereux psychopathe ?

cowboy-bebopVoilà une question à laquelle il est intéressant de répondre, car si le lecteur de mangas souffre d’une véritable addiction pour ces petites bandes dessinées japonaises (et cela peut aller plus loin, jusqu’à se métamorphoser en personnage de ces BD lors de mystérieuses conventions dédiées à la culture japonaise), il reste toutefois, la plupart du temps, inoffensif. En effet, la lecture de mangas peut déclencher chez lui la création d’un imaginaire dépassant les frontières de notre triste et morne réalité, il se trouve ainsi comme enfermé dans une bulle hermétique où ses rêves d’évasion deviendraient presque palpables. Il n’est donc pas rare de croiser quelques sujets, intimement convaincus qu’ils deviendront un jour des pirates, naviguant avec bravoure sur la route de tous les périls, ou d’intrépides ninjas se battant avec courage pour défendre le village sacré de Konoha.

 

De ce fait, nous pouvons affirmer que la lecture de manga n’est pas sans risques. Mais elle présente aussi de nombreux points positifs.

 

Est-il vrai que lire des mangas accentue la pousse des poils nasaux ?

Mes amis, ne nous laissons pas distraire par de scandaleuses légendes urbaines. Certes, le manga est fréquemment défini comme une lecture illégitime, destiné à une classe d’adolescents déficients, pour qui « la grande Littérature » (terme définitivement discutable) n’est autre qu’une indéchiffrable suite de mots incompréhensibles. Et c’est un grand débat que voilà ! La question de la légitimité de la lecture étant un gouffre dans lequel ni vous ni moi n’avons envie de s’enfoncer, souvenons nous seulement de ce qu’a écrit notre cher Sartre dans son roman autobiographique Les mots : la lecture de romans « divertissants », en plus d’apporter au lecteur du plaisir, un moyen d’évasion, une compagnie, permet de créer chez lui une habitude de lecture qui le formera par la suite en tant que lecteur. Ces lectures, et notamment celles de mangas, sont donc légitimes dans le sens où elles forment à la lecture et constituent un véritable vecteur de développement de l’imagination et du goût.

 

Et il y en a pour tous les goûts !

46_fruits_basketQuelle bonne nouvelle ! Mais, avant de se pencher sur les différents genres que présente le manga, rappelons cependant que sa lecture nécessite un premier apprentissage. Le néophyte se lançant tête baissée dans la lecture d’un manga se cogne généralement au robuste mur – pour nous occidentaux – de la lecture de droite à gauche. Cette première étape constitue le premier pas vers l’acceptation de la particularité, et c’est ainsi que s’ouvre devant vous, devenu depuis peu lecteur ambidextre, une infinité d’ouvrages tous uniques par leurs histoires plus ou moins farfelues, mais pouvant se catégoriser en au moins trois catégories.

 

Amour, passion et petits chatons

Si vous êtes sensible aux histoires à l’eau de rose d’adolescentes en fleur, vous serez probablement attirés par le shōjo manga. Outre le caractère romantique très prononcé de ce genre, il peut s’agir parfois de réels voyages initiatiques, et le lecteur peut alors facilement s’identifier aux protagonistes.Prenons comme exemple le shōjo Fruits Basket de Natsuki Takaya, qui relate en 23 volumes l’histoire de la jeune Tohru Honda. Cette dernière est une lycéenne de 16 ans, orpheline, recueillie par les membres d’une famille maudite qui se transforment chacun en l’un des douze animaux du zodiaque chinois. Au fil de la série, l’adolescente est confrontée à des obstacles qui, derrière des aspects fantastiques, reflètent en vérité les questionnements que tout adolescent peut se poser. Le shōjo a donc une qualité incroyable : celle de créer une véritable catharsis chez le lecteur.

 

Aventures, bagarres et testostérone

46_Juliette_One-PieceSi vous préférez l’action, les combats ou encore les histoires de force et de dépassement de soi, vous serez probablement attirés par le shōnen manga, autrement dit le « manga pour jeune garçon ». Ce genre présente couramment l’histoire d’un jeune héros emplit de rêves et d’ambition, comme le fougueux Monkey D. Luffy, jeune pirate héros de la saga One Piece, qui doit se battre pour obtenir ce qu’il désire le plus au monde : le titre de roi des pirates ! Tout comme One Piece, les shōnen mangas sont souvent porteurs de morales et de principes que les personnages s’approprient au cours de leurs multiples et incessantes aventures. Ainsi, si l’on croit en le rôle de modèles que peuvent avoir ces personnages (notamment chez les jeunes lecteurs), il ne serait pas fou de dire, que, OUI, le manga peut être vu comme une sorte d’apologue qui nous rendrait vertueux ! Et nous voulons y croire.

 

Violence, marre de sang et boobs à foison

Si vous préférez le trash, le gore et le sexe (et non vous n’aurez pas d’illustrations pour cela), penchez-vous alors sur le seinen manga (et ce n’est qu’à peine exagéré). En effet, le seinen manga étant destiné à un public masculin et adulte, il n’est pas inhabituel, lorsque vous entre-ouvrez un livre au hasard dans le rayon seinen d’une librairie, de tomber sur des scènes à caractère sexuel +++ ou sur de véritables boucheries et autres marres de sang. L’excellent Battle Royale (tiré du roman du même nom)de Masayuki Taguchi et Koushun Takami, décrit l’histoire d’une quarantaine d’élèves, dans un pays totalitaire appelé « République de l’Est », envoyés sur une île dans le but de jouer à un « jeu » : s’entre-tuer et ne laisser qu’un seul survivant. Si le roman était déjà poignant, l’apport des images du manga brise l’aspect in-figurable d’un tel scénario, et nous met sous les yeux l’horreur du massacre juvénile. Malheureusement, le Gazettarium n’a pas pu tester pour vous les seinens dit érotiques (pardonnez).

 

Mais il existe bien d’autres sagas qui ont des thèmes plus particuliers. Un exemple, vous êtes fan de rock ? Beck (Harold Sakuishi) saura combler votre désir de rock’n’roll ! Vous n’avez donc plus aucune excuse pour ne pas vous y mettre.

 

Votre nez pisse le sang quand vous apercevez une culotte ?

46_battle_royale_01C’est que vous en avez déjà trop lu ! Les mangas regorgent de codes et de symboles qui leurs sont propres, et c’est à chaque fois un plaisir de les retrouver. L’expression exagérée des sentiments fait partie de ce que l’on retrouve très régulièrement dans un manga, et la retranscription en l’image entraîne de ce fait chez le lecteur une émotion accrue. On remarquera d’ailleurs que l’expression extrême du sentiment est à l’inverse de ce que l’on peut retrouver dans les mœurs japonaises ou dans les films (attendre 2h le baiser pour qu’il n’arrive finalement jamais…). Ainsi, l’écriture et l’illustration du manga se révèlent être de véritables licences pour les auteurs (mangaka), et c’est peut-être pourquoi certains scénarios nous semblent parfois si déjantés.

 

Alors, même s’il faudra attendre encore un peu avant de pouvoir placer les références de nos mangas préférés dans nos dissertations, lisez des mangas, c’est bon pour la santé ! Et s’il y a encore quelques réticents parmi vous, sachez qu’il existe des mangas occidentaux qui se lisent de gauche à droite (Pink Diary – Jenny).

Le lecteur de mangas n’est pas un dangereux psychopathe.

 

Juliette Descubes