Hic & Hec de Mirabeau : gîte en bois pour un feu de poutre

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« Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux
C’est être libertin que d’avoir de bons yeux. »
Molière

Du comte de Mirabeau (1749-1791) nous connaissons surtout le personnage révolutionnaire, le tribun parlementaire, auteur d’essais politiques contre le despotisme et de discours enflammés. Pourtant, à l’égal de certains de ses plus illustres contemporains (Laclos, Casanova, Sade, Diderot, Crébillon) Mirabeau excella dans le genre du roman libertin, souvent sous couvert d’anonymat. Publié après la mort de l’écrivain, Hic & Hec s’inscrit dans la lignée d’Erotika Biblion et du Rideau levé, ou l’éducation de Laure. Un petit roman licencieux dont Apollinaire affirmait qu’il « a été écrit avec une grâce et un esprit qui sont rares » et dont la lecture peut redonner son ardeur d’antan au plus frigide des ancêtres.

Ici l’on s’égare

9782844859686Hic-et-Hec c’est ainsi que se nomme le héros de cette histoire. Jamais appelé autrement que par « ceci et cela », ce jeune androgyne délicat goûtera ainsi aux divers plaisirs de la chair, tant avec les femmes qu’avec les hommes, dans des bras novices autant que dans ceux de ses ainés, alternant les jeux et les joutes sexuelles avec la même avidité. Puritains, détournez les yeux ! L’éloge des amours interdites commence dès les premières pages de cette douce aventure dévergondée.

Les mains baladeuses de son maître d’école seront ainsi les premières à éveiller les recoins mystérieux du corps du jouvenceau. Tantôt par d’indécentes caresses, puis par des coups de verges bien senties que le jeune écolier retournera, avec la même « tendresse », à son régent Jésuite : « Enfin je m’enhardis et, empoignant son sceptre comme il avait fait du mien, je le fustigeai si vertement qu’il versa des larmes de plaisir. […] Il fut mon Socrate, je fus son Alcibiade ! Tour à tour agent et patient, il mit sa gloire à perfectionner mon éducation. »

Instruit des notions de théologie c’est en tant qu’abbé qu’il se présente au domicile des bien-nommés de Valbouillant en vue de prodiguer son savoir au jeune fils de madame. Cette dernière, belle bourgeoise aux formes charnues, ne tarde pas à évaluer personnellement les compétences intellectuelles, mais surtout physiques, du jeune précepteur. Pour sûr, il court, il court, le furet ! Quant au mari, revenant d’un voyage en Italie et découvrant les loisirs de sa femme, pensez-vous qu’il s’époumone de jalousie ? Au contraire, cet ancien capitaine des dragons souhaite ardemment participer aux ébats : « Comment rester fâché contre de si chers coupables ? Ce sein, dit-il en le baisant, et elle l’avait superbe, et ces jumelles, ajouta-t-il en frottant de la main l’autel où il venait de sacrifier, attendriraient un tigre ; de plus, je n’ai pas compté que tu pusses rester fidèle pendant une si longue absence. J’ai gagné dans mon voyage une bonne succession et des cornes. La première me fait plus de bien que les autres ne me feront de mal. N’apprêtons point à rire, soyons discrets et jouissons sans scrupule de tous les plaisirs que notre âge et notre fortune nous offrent ; évitons le scandale et moquons-nous du reste. »

Puis, c’est au tour de la jeune Babet, la filleule de Mme de Valbouillant de passer à la casserole. Là encore le partage est de mise et, à l’instar du coït pratiqué entre l’abbé et le mari, madame tombe sous le charme de sa servante : « Elle la déshabilla totalement et nous fit voir un corps dont Hégé aurait été jalouse. Aux caresses que Mme de Valbouillant prodiguait à chacun des charmes de sa filleule à mesure qu’elle les découvrait, je reconnus aisément que, quelque goût qu’elle eut pour le solide, elle pouvait, voluptueuse émule de Sapho, savourer avec une jolie nymphe les agréables dédommagements dont la Lesbienne usait en l’absence de Phaon. Je voyais son front s’animer, sa gorge se gonfler et ses yeux pétiller à mesure que ses mains parcouraient les charmants contours de ce corps pétri par les Grâces. »

Viendront encore de nombreux batifolages entrecoupés, çà et là, par de petites histoires coquines racontées par les protagonistes eux-mêmes. Leur permettant de reprendre leur souffle entre deux fouteries, ces courts récits – n’ayant pas la complexité narrative des Mille et Une Nuits – servent également à conserver l’excitation des sens en relatant leurs premiers émois sexuels, leurs truculentes déflorations.

La morale au bordel

MirabeauMirabeau, en bon libertin physiocrate, n’hésite pas à insérer dans son récit des pratiques aussi scandaleuses que l’inceste et la pédophilie, voire l’homosexualité pour l’époque (et sans parler des sex-toys utilisés par les nonnes !). Mais son érotisme demeure joyeux, jamais amer. Prenant le parti de Boccace ou de Pétrone (qu’il cite explicitement), et contrairement aux cruautés répétitives de Sade, ses orgies baignent dans un bain doucereux de tendresse, de complicité et de liberté. La caresse émancipe, le plaisir confine à la joie. Et c’est avec amusement que l’on découvre des pratiques aussi saugrenues que « le cheval fondu », « la main chaude » et « le pet-en-gueule ». Même les plus insensibles sont pris d’une fièvre concupiscente. Ainsi de la mère de Babet dénonçant les activités de sa fille à l’évêque de la ville et qui se retrouve, bien malgré elle, dans le feu de l’action :

« La vieille, qui dans l’abord voulait me mordre, me dévisager, prit enfin son mal en patience :
– Bonté divine ! s’écria-t-elle en remuant la charnière, ah ! chien… mon doux Jésus… quel dommage que ce soit un péché…
– Dis plutôt quel bonheur ! criait le prélat, me rendant les mouvements de Valbouillant, va, rien ne vaut le fruit défendu…
– Je me damne, répliquait la vieille toujours tordant le croupion.
– Va toujours, j’ai les cas réservés. »

On pourra toujours tiquer sur l’éclatement des tabous et de toute morale – caractéristique essentielle de la tradition du libertinage du XVIIIème siècle où l’hédonisme charnel est érigé en idéal libérateur contre le joug rigoriste de l’Église – transformant, dans sa logique extrême, les individus en objets sexuels : « La signora Magdalani observa que la société, toute charmante qu’elle était, péchait en ce qu’il y avait plus de consommatrices que d’objets de consommation. » Mais il faut prendre les choses en riant, notamment le renversement des mœurs des gardiens spirituels. Ce que fait le jeune abbé, avec esprit et roublardise : « – Comment, dit-elle, la mère dans les bras du fils, la fille dans ceux du père !…
– Eh ! madame, rappelez-vous d’avoir lu quelque part : « Qui doit goûter des fruits d’un arbre, si ce n’est celui qui l’a planté. »
– Il est vrai, mais le préjugé ?
– Le préjugé tient-il contre la loi du Créateur ?
– En est-il qui permette à un père, à une fille, à un frère, à une sœur ?… Fi donc, cela répugne.
– À qui donc a-t-il dit : Croisez et multipliez ? N’est-ce pas à Adam, à Ève, à ses fils, à ses filles, il ne regardait donc pas l’inceste comme un crime, puisqu’alors il le commandait. »

Mirabeau7Prenant également le contre-pied du puritanisme religieux, l’évêque (« l’Apollon du Vatican ») n’hésite pas à vanter auprès de sa sœur les mérites de l’éducation charnelle sous l’égide de la responsabilité individuelle. Le souci philosophique de Mirabeau : l’éducation des jeunes filles. Sa conviction : les rapports sociaux doivent être guidés par les lois de la nature. La majorité veut se gargariser d’une fausse morale alors que chacun, en son for intérieur, cherche l’extase luxurieuse :

« – Quelle enfance ! elle est d’âge à tout savoir et je dis plus : il peut être dangereux de ne pas l’éclairer : que de fautes l’ignorance ne fait-elle pas commettre ? Une jeune fille à qui on ne cache rien est plus en état de repousser la séduction, et, si elle y cède, du moins elle évite le scandale qui, je le dis entre nous, est le plus grand mal moral. Qu’importe à la société que je satisfasse mes besoins physiques ou que je m’en prive, pourvu que je ne nuise pas au bonheur d’autrui, que je ne lui enlève pas sa propriété, que je n’altère pas ses jouissances et que je ne lui cause ni chagrin ni douleur ?
– Mon frère, dit-elle en souriant, diriez-vous cela dans une de vos homélies ?
– Oui, quand je parlerais à des gens que je voudrais éclairer ; mais en chaire, non, le peuple en masse veut être trompé, l’ignorance aime les prodiges ; une religion sans miracles trouverait peu de sectaires et les mystères qui répugnent à la raison entraînent la crédulité du grand nombre ; je continuerai à jeter de la poudre aux yeux du peuple ; mais je serais loyal et sans scrupules avec mes amis. »

Ici l’on se retrouve

Reprenons un verre de vieux vin d’Alicante et écoutons ce que disait Nietzsche dans ses Flâneries inactuelles : « Toute la haute civilisation et la grande culture littéraire de la France “classique” se sont développées sur des intérêts sexuels. On peut chercher partout chez elles la galanterie, les sens, la lutte sexuelle, “la femme” – on ne les cherchera pas en vain. » Admirable représentant d’un certain « esprit français » Mirabeau marie jovialement la pornographie et la philosophie. Nous l’avons vu, son beau style exclu l’ordurier et ouvre à la réflexion. Quel contraste avec l’indigence glauque de Christine Angot et consorts, ou de la mièvre collection Harlequin !

A6864L’orateur de la Révolution nous abreuve de métaphores : les fesses sont des jumelles, le pénis un bijou ou un plantoir, les tétons des fraises, le vagin une fontaine… Et n’est pas non plus avare en comparaisons bibliques et mythologiques. C’est aux antiques figures que sont assimilés les ébats amoureux du jeune abbé et de ses partenaires. Diane, Jupiter, Sapho, Ganymède, Phaon et bien d’autres sont convoqués au banquet des plaisirs : « Des soupirs enflammés se faisaient entendre, on eût dit Vénus se consolant dans les bras d’Euphrosine en l’absence de Mars. » « Il faisait chaud, nous étions dans l’état de nos premiers pères dans l’Éden : nos serpents orgueilleux levaient une tête altière, et l’aspect des pommes que nous présentaient nos Èves nous faisait frémir de désir. »

Le récit se clôt sur l’évocation d’une nouvelle aventure polissonne dont nous ne saurons rien mais en imaginons aisément la tournure… Les variations des délices de l’amour sont aussi vastes que le permet notre fantaisie. Deux siècles après sa parution l’odeur de soufre d’Hic & Hec n’a pas disparue mais les censeurs atrabilaires et les vieilles mégères ne sentent que leur propre fiel. Nous laissant le loisir d’humer les délicats effluves de la sensualité. Et c’est d’un sourire bienheureux, l’âme comblée par tant de volupté, que l’on referme ce livre avec la seule main nécessaire à sa lecture.

Sylvain Métafiot

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Pasolini : le chant de l’abyme

« Scandaliser est un droit. Être scandalisé est un plaisir. Et le refus d’être scandalisé est une attitude moraliste. » Devant le journaliste français qui l’interroge, Pier Paolo Pasolini ne mâche pas ses mots. Il ne l’a jamais fait. Il vient de terminer Salo ou les 120 journées de Sodome. Le lendemain, il sera mort. C’est ainsi que débute le beau film qu’Abel Ferrara a consacré à cet homme qui paya de sa vie son droit sacré au blasphème moderne.

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Pasolini par Ferrara

Rassurons d’emblée ceux que les biopics convenus lassent ou exaspèrent : le film de Ferrara n’a pas l’ambition, ni la volonté, d’embrasser toute la vie du poète italien de façon linéaire. Son récit se concentre sur les derniers jours de sa vie, comme si ces ultimes instants recelaient en eux-mêmes toute sa puissance tragique et artistique.

Alternant les scènes de vie familiale avec les interviews politiques, Ferrara s’aventure également, à la manière des récits en cascade des Mille et une nuits, dans le champ de l’imaginaire en illustrant son roman inachevé Pétrole et les premières esquisses du film Porno-Teo-Kolossal racontant le voyage d’Epifanio et de son serviteur Nunzio à travers l’Italie à la recherche du Paradis, guidés par une comète divine. Enchâssant la fiction dans la réalité (et même la fiction dans la fiction), Ferrara trace une ligne de vie viscérale entre Pasolini et ses œuvres : « Pasolini n’était pas un esthète, mais un avant-gardiste non inscrit, affirme Hervé Joubert-Laurencin. Il n’a pas vécu sa vie comme un art mais l’art comme une vie, il n’était pas « décadentiste » mais « réaliste », il n’a pas « esthétisé la politique » mais « politisé l’art ». »

Et sa voix politique, frontale mais toujours respectueuse, a eu un retentissement phénoménal dans les années 1960/1970 en Italie et en Europe, en se heurtant au conservatisme politique et au puritanisme moral. La beauté de son cinéma politique résidait dans le regard cru qu’il portait sur les choses, notamment les plus triviales. Devant sa caméra elles ne se transformaient pas en verbiage théorique. Les choses restaient des choses, d’un réel trop éclatant, trop beau, trop vrai : « Je n’ai pas honte de mon « sentiment du beau ». Un intellectuel ne saurait être qu’extrêmement en avance ou extrêmement en retard (ou même les deux choses à la fois, ce qui est mon cas). C’est donc lui qu’il faut écouter : car la réalité dans son actualité, dans son devenir immédiat, c’est-à-dire dans son présent, ne possède que le langage des choses et ne peut être que vécue. » (Lettres luthériennes)

Vent debout face à la houle

9782020359382Pasolini était un homme du refus. Mais pas circonstancié et tiède : « Pour être efficace, le refus ne peut être qu’énorme et non mesquin, total et non partiel, absurde et non rationnel. » (Nous sommes tous en danger) C’est tout ou rien. Pasolini était CONTRE. Contre la droite cléricale-fasciste et démocrate-chrétienne mais aussi contre les illusions de son propre camp, celui du gauchisme (cette « maladie verbale du marxisme ») et de ses petit-bourgeois d’enfants.

Il était contre les belles promesses du Progrès qui font s’agenouiller les dévots de la modernité triomphante, ces intellos bourgeois marchant fièrement dans un « sens de l’Histoire » qu’ils supposent inéluctable et forcément bénéfique. « La plupart des intellectuels laïcs et démocratiques italiens se donnent de grands airs, parce qu’ils se sentent virilement « dans » l’histoire. Ils acceptent, dans un esprit réaliste, les transformations qu’elle opère sur les réalités et les hommes, car ils croient fermement que cette « acceptation réaliste » découle de l’usage de la raison. […] Je ne crois pas en cette histoire et en ce progrès. Il n’est pas vrai que, de toute façon, l’on avance. Bien souvent l’individu, tout comme les sociétés, régresse ou se détériore. Dans ce cas, la transformation ne doit pas être acceptée : son « acceptation réaliste » n’est en réalité qu’une manœuvre coupable pour tranquilliser sa conscience et continuer son chemin. C’est donc tout le contraire d’un raisonnement, bien que souvent, linguistiquement, cela en ait l’air. […] Il faut avoir la force de la critique totale, du refus, de la dénonciation désespérée et inutile. » (Lettres luthériennes)

C’est aussi son rejet de la nouvelle langue technique qui aplatit tout sur son passage, écrasant les particularismes culturels et linguistiques, réduisant en poussière le discours humaniste et faisant du slogan le nouveau port-étendard d’un monde mort sur lequel l’individu narcissique danse jusqu’à l’épuisement. Et la gauche, qui ne veut pas rester hors-jeu, s’engouffre dans cette brèche en prêtant allégeance à la civilisation technologique, croyant, de façon arrogante, qu’elle apportera Salut et Renouveau sans percevoir qu’elle détruit tout sentiment et toute fierté chez l’homme. Les regrets pointent : « L’individu moyen de l’époque de Leopardi pouvait encore intérioriser la nature et l’humanité dans la pureté idéale objectivement contenue en elles ; l’individu moyen d’aujourd’hui peut intérioriser une Fiat 600 ou un réfrigérateur, ou même un week-end à Ostie. » (Écrits corsaires)

Si Pasolini était épris de cette belle passion triste qu’est la nostalgie, c’était non pas celle, réactionnaire, d’un Âge d’or fantasmé, mais celle d’une époque où le peuple avait le sens de la mesure, la dignité chevillée au corps et le ventre plein. Celle d’une Italie créatrice et glorieuse. Quand les petites gens n’avaient pas la pauvre ambition de devenir les puissants qu’ils combattaient : « J’ai simplement la nostalgie des gens pauvres et vrais, qui se battaient pour renverser ce patron, mais sans vouloir pour autant prendre sa place ! Puisqu’ils étaient exclus de tout, personne ne les avait même colonisés. […] Dis-moi, maintenant, si le malade qui songe à sa santé passée est un nostalgique, fût-il idiot ou misérable avant d’être atteint ? » (Nous sommes tous en danger) Quelque chose d’humain semble fini et Pasolini pleure un monde en ruine.

L’abrutissement de masse du monde bourgeois

Ferrara filme Pasolini comme le dernier homme d’une Terre dévastée, cette Italie tant aimée et tant haïe. L’ultime représentant d’une Humanité désormais asservie par l’aliénation de la mentalité bourgeoise qui dépasse le cadre de la classe sociale. « Par bourgeoisie, je n’entends pas tant une classe sociale qu’une pure et simple maladie. Une maladie très contagieuse ; c’est si vrai qu’elle a contaminé presque tous ceux qui la combattent, des ouvriers du Nord aux ouvriers immigrés du Sud, en passant par les bourgeois d’opposition, et les « solitaires » (comme moi). Le bourgeois – disons-le par un mot d’esprit – est un vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui. » (Contre la télévision)

Porno-Teo-Kolossal

Porno-Teo-Kolossal

La télévision étant, pour lui, le bras armé de cette aliénation de masse. « La télévision, loin de diffuser des notions fragmentaires et privées d’une vision cohérente de la vie et du monde, est un puissant moyen de diffusion idéologique, et justement de l’idéologie consacrée de la classe dominante. » (Contre la télévision) Pasolini découvre, horrifié, la propagande moderne du divertissement de masse dont la bêtise n’a d’égale que la vulgarité, sous couvert d’un manichéisme moral mis au goût du jour : «  Il émane de la télévision quelque chose d’épouvantable. Quelque chose de pire que la terreur que devait inspirer, en d’autres siècles, la seule idée des tribunaux spéciaux de l’Inquisition. Il y a, au tréfonds de ladite « télé », quelque chose de semblable, précisément, à l’esprit de l’Inquisition : une division nette, radicale, taillée à la serpe, entre ceux qui peuvent passer et ceux qui ne peuvent pas passer. […] Et c’est en cela que la télévision accomplit la discrimination néo-capitaliste entre les bons et les méchants. Là réside la honte qu’elle doit cacher, en dressant un rideau de faux « réalismes ». » (Contre la télévision)

Mais cet avilissement général est aussi de la responsabilité des hommes politiques qui acceptent tacitement de voir leur parole simplifiée, leur image dégradée, leur rôle discrédité. « L’écran de télévision est la terrible cage de l’Opinion publique – servilement servie pour obtenir un asservissement total – qui tient prisonnière toute la classe dirigeante italienne : la mèche blanche d’Aldo Moro, la jambe courte de Fanfani, le nez retroussé de Rumor, les glandes sébacées de Colombo, sont un spectacle représentatif qui tend à spoiler l’humanité de toute humanité. » (Contre la télévision)

C’était vrai du temps de Pasolini, ça l’est encore plus de nos jours. Un simple coup d’œil sur la prodigieuse machine consensuelle à fabriquer du bouffon qu’est Le Grand Journal de Canal + suffit à s’en convaincre. Un bref regard sur un quelconque programme de télé-réalité dont le but, toujours le même, est d’humilier les participants en flattant le spectateur suscite le dégoût.

Pour le romancier italien, seule une prise du conscience des téléspectateurs, un sursaut salvateur du peuple, contre cet instrument mesquin et vulgaire permettra de sortir le pays de sa torpeur générale. Il ne se faisait pourtant guère d’illusion : « Quand les ouvriers de Turin et de Milan commenceront à lutter aussi pour une réelle démocratisation de cet appareil fasciste qu’est la télé, on pourra réellement commencer à espérer. Mais tant que tous, bourgeois et ouvriers, s’amasseront devant leur téléviseur pour se laisser humilier de cette façon, il ne nous restera que l’impuissance du désespoir. » (Contre la télévision)

Le fascisme au carré de la société de consommation

pier-paolo-pasoliniSi le fascisme avait détruit la liberté des hommes, il n’avait pas dévasté les racines culturelles de l’Italie. Réussissant le tour de force de combiner l’asservissement aux modes et aux objets à la destruction de la culture ancestrale de son pays, le consumérisme lui apparut comme, pire que le fascisme, le véritable mal moderne à combattre. Un mal qui s’est immiscé dans le comportement de tous les Italiens avec une rapidité folle : en l’espace de quelques années, l’uniformisation était telle qu’il était désormais impossible de distinguer, par exemple, un fasciste d’un anti-fasciste. Il n’y a plus que des bourgeois bêtes et vulgaires dans un pays dégradé et stérile.

La longue plainte de Pasolini est celle d’un homme qui assiste, impuissant, au génocide culturel de son pays : « Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la « tolérance » de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine. » (Écrits corsaires)

L’injonction hédoniste et la fausse tolérance ont également souillé la naïveté des cœurs tendres. Les hommes et les femmes sont devenus des machines se fracassant les unes contre les autres. « Le consumérisme a définitivement humilié la femme en créant d’elle un mythe terroriste. Les jeunes garçons qui marchent presque religieusement dans la rue en tenant, d’un air protecteur, une main sur l’épaule de la jeune fille, ou en lui serrant romantiquement la main, font rire ou bien serrent le cœur. Rien n’est plus insincère qu’un tel rapport réalisé concrètement par le couple de la société de consommation. » (Lettres luthériennes) La fausse libération sexuelle est en réalité une obligation sociale, créant un désarroi chez ceux qui ne se conforment pas à la panoplie du parfait petit consommateur de corps. Le couple est désormais maudit.

Pasolini refuse ce bonheur factice dont l’unique cause est la satisfaction immédiate des besoins matériels, l’achat compulsif et jovial dans une société au bord du gouffre, la grande fête des magasins accueillants : « Tout le monde est malin et, par conséquent, tout le monde a sa bonne tête de malheureux. Être malin est le premier commandement du pouvoir de la société de consommation : être malin pour être heureux (hédonisme du consommateur). Résultat : le bonheur est entièrement et totalement faux, alors que se répand de plus en plus un malheur immédiat. » (Lettres luthériennes)

Le crépuscule d’un homme haï par tous

ecrits_corsaires-23880« Je suis complètement seul. Et, de plus, entre les mains du premier qui voudra me frapper. Je suis vulnérable. Soumis à tous les chantages. Je bénéficie peut-être, c’est vrai, d’une certaine solidarité, mais elle est purement virtuelle. Elle ne peut m’être d’aucune aide dans les faits. » (Contre la télévision) Prophète de sa propre destinée, Pasolini a succombé à la haine de ses contemporains.

Il fut assassiné la nuit du 1er au 2 novembre 1975 sur la plage d’Ostie, près de Rome, par une bande de misérables lâches, ces « ragazzi di vita », héros de ses romans et de ses films, qu’il côtoyait régulièrement. Assassiné par ceux qu’il aimait. Ferrara, qui a toujours été fasciné par la chute des figures mythiques, ne nous épargne pas la cruauté de ces derniers instants d’horreur. Ceux d’un homme battu à mort parce que porteur de la marque infamante du scandale. Il avait 53 ans.

À la suite de cette ignominie, certains n’hésitèrent pas à brandir cette justification puante selon laquelle « il l’avait bien cherché, ce sale PD ». Une excuse d’assassins que, sous couvert d’un puritanisme moral, on entend encore de nos jours pour justifier les pires crimes (viols, lynchages ou attentats). Pour légitimer la violence physique des bourreaux, il faut commencer par accuser « la violence symbolique » et « oppressante » des victimes. Soit la barbarie qui considère, in fine, le meurtre comme une réponse appropriée à un poème, un film ou un dessin. Une perte de sens de la mesure ahurissante. Une logique proprement fasciste.

Profondément pessimiste, Pasolini était descendu en Enfer, au-delà de l’horizon, et nous avait mis en garde : « Je ne crois pas que l’homme puisse être libre. Il ne faut jamais rien espérer : l’espérance est une chose horrible que les partis ont inventée pour garder leurs militants. » Mais il a paradoxalement chanté le plus beau des conseils à Gennariello dans ses Lettres luthériennes, celui qui mérite notre attention en tout lieu et en tout temps, celui qui fait danser la grâce avec la rage : « Ne te laisse pas tenter par les champions du malheur, de la hargne stupide, du sérieux joint à l’ignorance. Sois joyeux. »

Sylvain Métafiot

Article initialement publié sur Le Comptoir

Canal hécatombe : Acide Sulfurique d’Amélie Nothomb

652001-gbL’auteur belge Amélie Nothomb nous offre, à travers ce quatorzième livre, un roman marqué à nouveau par sa plume si caractéristique, constitué de réalités dérangeantes et de héros aux noms bien spéciaux. L’écrivain a toujours été sujet de controverses et chacun de ses romans lui a valu autant de succès que de contestations. Fait intéressant : on lui a longtemps reproché de ne pas prendre assez de risques, d’aborder des thèmes qui fâchent par une approche trop simpliste, dans un style manquant de sensibilité, trop peu poignant au vue des sujets traités. En témoigne Acide SulfuriqueBiographie de la faim (2004), ou encore Stupeur et tremblements (1999).

En 2005, son roman a, une fois de plus, rencontré un succès mitigé. Alors que sa prise de risques a été valorisée, la mise en scène des sujets dits dérangeants est jugée problématique. A priori, on ne verrait rien de choquant dans sa démarche. Toutefois, associer un sujet aussi désarmant que les camps de concentration à celui de la téléréalité n’a pas fait l’unanimité auprès des critiques. Nothomb semble être le petit Calimero du roman. Quoi qu’elle fasse, son œuvre contrarie. C’est peut-être ce qui nous a plu. Son style au service d’une histoire poignante. Une histoire qui est, en réalité, une vraie prise de conscience, une dystopie qui fait écho aux monstruosités humaines, à notre capacité d’adaptation à l’horreur. Nous nous rangeons ainsi aux côtés de son ami Frédéric Beigbeder qui, fasciné par l’œuvre de l’écrivaine belgo-nippone, lui rend hommage en lui adressant quelques paroles dans son roman L’égoïste Romantique.

Une réalité dérangeante

 9782253121183« Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus : il leur en fallut le spectacle. »

Le récit traite d’une nouvelle émission de téléréalité intitulée « Concentration ». Le principe consiste à prendre au hasard des personnes pour en faire des prisonniers filmés 24h/24. Ils sont dénigrés, insultés, peu nourris, battus par les surveillants, les Kapos. La déshumanisation fait le pont entre la téléréalité et l’horreur des camps de concentrations. Tous les jours, les candidats ont pour tâche de creuser un tunnel qui n’a aucune utilité autre que celle d’entrer dans les comptes de la torture physique et mentale. Aussi, deux détenus sont exécutés quotidiennement. Dans un premier temps, ils sont choisis par les kapos, puis, pour gagner de l’audimat, le public prend le relais et désigne par vote les prochains exécutés.

Plus loin, le récit prend de l’ampleur lorsque l’héroïne, Pannonique de son matricule de détenue CKZ 114, arrive dans le camp. Elle porte en elle l’espoir de toute une génération. L’espoir d’une résistance et d’une humanité que le peuple aurait perdu. Le Kapo Zdena, l’un des personnages les plus méprisants de l’histoire, en tombe éperdument amoureux. Cet amour impossible entre le bourreau et la victime nourrit le pathos du roman. Ensemble, ils constituent la métaphore des opposés qui ne peuvent exister l’un sans l’autre : sans Mal le Bien n’existerait pas, sans peur le courage n’aurait pas lieu d’être. Tout est lié, les antagonismes fonctionnent ensemble et finalement la frontière entre deux extrêmes est bien ténue.

Les bourreaux omniprésents

La déshumanisation fait partie intégrante de cette histoire, qu’elle soit physique ou morale. Tout d’abord, elle réside dans le plaisir que prennent les Kapos à user de leur pouvoir sur les prisonniers. Si l’on se réfère à nos vieux cours de philosophie, chaque être est constitué d’un ça, d’un moi et d’un surmoi. Le surmoi serait les normes sociales que l’on nous dicte, le ça, nos pulsions refoulées, et le moi, la jonction entre ces deux instances. Il répondrait au besoin d’assouvir une partie de nos pulsions mais dans la limite des normes sociales. Les Kapos ont le « privilège » d’utiliser leur ça comme bon leur semble. Toutes leurs pulsions sensées être refoulées peuvent être assouvies dans ce roman. Ils usent et abusent de leur pouvoir à leur guise et nous nous sentons impuissants face à ce spectacle.

Puis, la déshumanisation s’esquisse en arrière-plan et s’incarne dans les créateurs de cette émission. Tout le monde semble prendre goût au vice. Après tout, il est plus facile de se nourrir des salades que l’on nous sert plutôt que de se questionner sur ce que l’on nous cache. Le rôle des organisateurs est simple : gagner toujours plus d’audience, toujours plus d’argent. Eux-seuls tirent les ficelles du jeu. Contrairement à ce que la réalité laisse paraître, les manipulateurs ne se trouvent pas devant la scène. Ceux-ci n’en sont que les pantins.

Enfin, et peut être les plus odieux : les téléspectateurs et leur mauvaise-foi. Ils se complaisent dans le voyeurisme et se protègent derrière leur statut d’individus dépourvus de pouvoir sans prendre conscience qu’ils en possèdent réellement. Nothomb montre ici que malgré ce qu’on nous laisse croire, la population dispose du plus puissant de tous : le choix.


À qui la faute ?

poulet-realite« – Spectateurs, éteignez vos télévisions ! Les pires coupables, c’est vous ! Si vous n’accordiez pas une si large audience à cette émission monstrueuse, elle n’existerait plus depuis longtemps ! Les vrais kapos, c’est vous ! Et quand vous nous regardez mourir, les meurtriers, ce sont vos yeux ! Vous êtes notre prison, vous êtes notre supplice ! »

Acide Sulfurique est une réflexion sur ce dit voyeurisme, sur ce plaisir sournois d’une population qui regarde la souffrance des autres. Elle résonne comme un appel de détresse, une prévention que chacun de nous se doit d’écouter. L’auteur, malgré les critiques houleuses, a réussi à dénoncer l’hypocrisie des Hommes et le roman d’anticipation révèle l’étendue de la bêtise humaine.

« Le sommet de l’hypocrisie fut atteint par ceux qui n’avaient pas de télévision, s’invitaient chez leurs voisins pour regarder « Concentration » et s’indignaient : Quand je vois ça, je suis content de ne pas avoir la télévision ! »

L’adage connu de tous « ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort », pourrait être ici aisément transformé en « ce qui ne nous touche pas, nous rend plus fort ». Il est vrai qu’il est bien plus facile et confortable de se placer en tant que spectateur plutôt qu’acteur. Ainsi, à cette lecture, une certaine honte monte en nous. Ne serait-elle pas à l’origine du malaise des critiques ? En effet, ce livre nous  enjoint à nous remettre en question. Sans cela, toutes tentatives de prise de conscience n’est qu’un échec, sans cela, autant recréer le spectacle du roman.

Ces paroles saisissantes nous transportent. Elles nous sortent de notre statut de spectateur pour nous pousser à nous faire violence. Et c’est en commençant par se faire violence que l’on peut changer les choses. Pouvons-nous prétendre être dotés d’intelligence si, au moment de le prouver, nous préférons rester passifs et apathiques ? C’est une des questions que soulève ce petit roman, facile à lire. Une œuvre qui s’avère être une belle leçon d’humilité ainsi qu’une réflexion autour de ce qui fonde notre humanité.

Perrine Blasselle