La Vie de Galilée : le testament de Bertolt Brecht

« Le poète dramatique n’est à mes yeux rien d’autre qu’un historien, mais il s’élève au-dessus de ce dernier, du fait qu’il crée pour nous l’histoire une deuxième fois, et qu’au lieu de nous en donner une relation sèche, il nous plonge immédiatement dans la vie d’une époque, qu’au lieu de caractéristiques, il nous montre des caractères, et des figures au lieu de descriptions. » Georg Büchner

FEA BR01La Vie de Galilée s’épanouit dans un laps de temps de trente ans, entre 1926 à 1956. Pièce sans cesse en devenir, il a fallu la mort de Brecht en 1956 pour mettre un terme à cette incessante élaboration. La première version de La Vie de Galilée date de 1938. Elle est écrite en trois semaines au Danemark, où Brecht est en exil. Son titre : La Terre tourne. Son sujet : l’héliocentrisme de Copernic vérifié par les travaux de Galilée. Ce qu’elle annonce ? Le « problème » (Préface de l’édition de 1990, L’Arche) du conflit entre science et pouvoir. En 1939 la découverte de la fission de l’atome pousse Brecht à refondre la pièce : « On devrait réécrire complètement la pièce, si on voulait obtenir cette « brise qui vient des rivages nouveau, cette aurore rosée de la science. » » Mais vient la guerre, puis l’exil aux États-Unis. En 1944, sort la deuxième version, le Galileo américain issu de la collaboration de Brecht avec l’acteur Charles Laughton. 1945, c’est Hiroshima. Revirement capital. Le pessimisme est plus lourd. Installé à Berlin-Est à partir de 1949, Brecht y crée le Berliner Ensemble et l’affaire Oppenheimer le fait à nouveau revenir à Galilée. En 1953, il met au point au point une version allemande. C’est la fusion des expériences passées et présentes et la dernière version de La Vie de Galilée, mise en scène par Brecht lui-même en 1955 et publiée en 1956, voit le jour. Mais la mort de Brecht laisse à jamais en suspend la destinée d’une œuvre qui ne doit jamais être achevée. C’est cette ouverture intemporelle fait qu’on peut toujours y lire, y voir l’homme en prise avec son Histoire et avec lui-même.

La pièce est rarement jouée. En effet, le nombre de personnages atteignant la quarantaine y est pour quelque chose. De plus, dans son intégralité, elle doit durer environ quatre heures. Difficile, mais pas impossible comme le démontre le metteur en scène et dramaturge Armin Petras (dans sa représentation du 13 mars au théâtre des Célestins à Lyon) qui nous offre une mise en scène où se conjoignent minimalisme et baroque excentrique. L’art de la mise en scène a le mérite d’imposer elle-même une certaine forme de distanciation avec le texte, qui prend une autre ampleur. La lecture seule de l’œuvre de papier peut être insuffisante parce qu’elle donne à lire, à comprendre le sens, mais elle ne se donne pas à voir, à entendre ; c’est-à-dire, qu’elle ne s’expérimente alors que dans la solitude de la lecture, où nous élaborons le sens, seul, à nos risques et périls. Le bonheur de la mise en scène réside précisément dans l’exploitation de ses failles. Elle porte le texte, le supporte. Elle prouve alors que le sens, justement, prend sens, non pas seulement grâce aux mots, mais aussi par l’expérience. Oui, l’expérience !

Une science dramaturgique exquise…

Leben-des-Galilei-2015_003_ressourceOriginaleAu diable la dramaturgie classique ! La pièce se veut longue et dense, non concise. En trois heures, c’est 27 ans de la vie d’un homme que l’on voit défiler sous nos yeux. À toute vitesse, on navigue entre Padoue, Venise, Florence, Rome, une ville italienne, une maison de campagne, la frontière italienne… Peinture et fresque vivante ! Quinze tableaux discontinus et variés. Discours philosophique d’une intensité solennelle inouïe, légèreté et ironie de scènes quotidiennes… On n’est pas loin du drame romantique hugolien. Tout y est, sauf le réalisme. Le rythme de la pièce n’est pas toujours aisé à percevoir malgré une mise en scène inventive et exaltée. Mais c’est normal, c’est l’effet voulu. C’est un théâtre qui doit enseigner. Comment mettre à l’œuvre cette visée didactique ? Les tableaux, les scènes choisies pointent des détails. Nous construisons notre réflexion au gré des retournements dramatiques puisqu’au tableau 6, les valeurs se retournent pour laisser place au triomphe de la Raison sur l’obscurantisme, mais un triomphe toujours éphémère.

Mais reprenons. D’entrée de scène, le décor minimaliste, blanc pur et lumineux se déroule soudain devant nos yeux. Voici, selon la didascalie « Le modeste cabinet de travail de Galilée à Padoue. » C’est ici, que tout va commencer. Dans la lumière et la nudité. S’élève alors une voix. Celle de Galilée, celle de Peter Kurth, grave et terriblement puissante. Le ton est donné. D’une voix prophétique, il annonce un futur grandiose. Calme et solide exaltation, c’est en réalité la tempête qui s’annonce dans ses paroles. « Des murs, des sphères et l’immobilité ! Durant deux mille ans l’humanité a cru que le soleil et tous les corps célestes tournaient autour d’elle. » Il continue. « Car l’ancien temps est passé, et voici un temps nouveau. Cela fait cent ans que l’humanité semble attendre quelque chose. » La voix du comédien fait sens. Par sa grave mélodie, on y sent plus qu’un simple monologue. C’est la voix de Brecht qui monte. C’est ce moment où la philosophie, en tant que science qui fonde une connaissance sur l’humanité, rencontre sa sœur la littérature, dans un mouvement d’union des plus émouvants, des plus forts. Il n’y a rien d’autre à dire. Tout y est.

… pour un théâtre épique !

Leben-des-Galilei-2015_001_image_article_detailleSeulement, ce moment, pour être intense doit être introduit de manière subtile par un décalage de ton, par un décor discordant. Telle est la distanciation que théorise Brecht dans Petit Organon pour le théâtre. Fidèle, le metteur en scène plante le décor. Un jeune homme pour jouer Andrea, une situation quotidienne qui par son apparente banalité en devient délicieuse. Andrea, plus préoccupé à ce que Galilée lui donne de l’argent pour payer le laitier. Galilée, uniquement préoccupé par l’avenir glorieux du monde. La tête dans les étoiles, il en oublie, le plus important peut être, la vie simple, le lait quoi… Le jeune homme en subira copieusement les conséquences lorsque par malheur, du haut de ses onze ans, il soulignera naïvement (ô malheureux !) son incompréhension. Oui parce que Galilée se soucie du sort de l’humanité, de l’univers, de la Terre, mais, il n’aime pas du tout les idiots. C’est un lourd poids que de porter ce fardeau sur ces épaules, alors non, il ne peut pas s’encombrer de personnes qui ne veulent pas comprendre la clarté et la limpidité de son discours scientifique et érudit. On apprend alors qu’il ne faut jamais, ô grand jamais, ennuyer un professeur de mathématiques… Il ne faut pas rigoler avec l’avenir du monde. D’autres personnages en font les frais, Ludovico, qui veut mettre « un peu de science dans son vin » parce que c’est de bon ton. Le curateur de l’université, venu rappeler à l’infortuné qu’une demande d’augmentation de salaire est impossible car les mathématiques ne sont pas « lucratifs »… Mais, la légèreté ne dure jamais chez Brecht, et l’épineux problème théologique prend le devant de la scène, et pose la question : comment peut-on être libre de penser, de faire des recherches dans un monde régit par le pouvoir politique des ignorants ? Pas de réponse. À l’image de Galilée, nous sommes insatisfaits.

Mais attention, il y a danger ! Le théâtre de Brecht ne peut se concevoir comme un divertissement pur. Il doit engager la responsabilité. Pour se faire, il faut essayer d’éviter la fascination opérée par le spectacle et l’identification avec les personnages. Le spectateur doit garder la bonne distance critique. Et c’est tout le rôle du metteur en scène, du scénographe de rendre possible cette exigence. Difficile, mais le public doit rester insensible parce que critique. Il suffit d’éviter de montrer les relations sentimentales unissant les personnages pour se concentrer sur l’Histoire. C’est le théâtre épique dans toute sa splendeur rigoureuse. Avec son refus du psychologisme, l’utilisation nouvelle de ressources scéniques, tout concoure à accentuer la portée politique et philosophique de ce théâtre dont le but est d’aider « sur le plan social les masses prolétariennes à s’introduire précisément dans les positions que l’appareil de théâtre avait créées pour les masses bourgeoises » (Walter Benjamin, Essais sur Bertolt Brecht). La Vie de Galilée reflète pleinement ces ambitions. La thématique de la pièce cible la grandeur et les risques de l’ère nouvelle, « l’aurore de la raison émergeant des ténèbres ». Jouant sans cesse entre l’époque de Galilée et celle de Brecht, le nœud de l’action est décentré et atemporel. La collision est partout et nulle part. Ce décentrement est lui-même un au-delà et la pièce ne nous propose pas une simple reproduction documentée de l’histoire. Elle nous propose l’histoire d’un homme. Et quel homme !

La vie d’un homme, celle de tous les hommes

--brecht-et-son-galilee-----la-genese-de-la-vie-de-galilee---une-ecriture-complexe--743Il est important de comprendre que Brecht attachait peu d’importance à la réalité historique. Et plus l’œuvre est modifiée, plus elle s’éloigne de la vérité, de la vie de Galilée. On le comprend, la véracité importe peu, seule la réflexion compte. Brecht fait de Galilée un personnage « mondialement historique » comme l’explique Georg Lukács. Il est selon Hegel, l’homme de l’ère nouvelle, de la raison ; il est, selon Schiller, le porte-parole de l’esprit du siècle. Il en partage l’avidité de savoir et la foi humaniste et si une contradiction l’écartèle c’est qu’il en incarne aussi les troubles et les régressions. « Distancier un caractère, c’est lui enlever tout ce qu’il a d’évident, de connu, de patent, et faire naître à son endroit étonnement et curiosité ». (Écrits sur le théâtre). Galilée nous est présenté dans un éclairage ambigu. En effet, si Galilée est bien l’homme « mondialement historique » de Lukács, s’il est l’homme de la Raison, l’homme de l’ère nouvelle qui le font entrer en conflit avec le pouvoir, son caractère tend aussi à le décrédibiliser. Deux exemples. Il se dit pédagogue. Il empêche sa fille d’accéder au savoir («Va à ta messe ! »). Il se dit passionné de vérité (« qui ne connaît la vérité n’est qu’un imbécile. Mais qui, la connaissant, la nomme mensonge, celui-là est un criminel ») mais ne résiste pas à l’idée de la torture et se rétracte « pour sauver ses tripes ».

Galilée est soucieux des misères endurées par les plus pauvres. Pour eux, il se veut savant préoccupé de dissiper les superstitions et seul importe ce combat contre l’oppression qui justifie l’avancée du savoir. Car si le soleil cesse de tourner autour de la terre, que deviennent le pape et le roi ? La hiérarchie séculaire s’effondre. L’exploitation de l’homme par l’homme ne se justifie plus. Pour Galilée, il y a  un dieu dans l’homme : la Raison. Si séduisante qu’est sa morale, elle n’en reste pas moins menacée par son humanité. L’intelligence du savant est sans cesse menacée. N’oublions pas, qu’il reste un homme. Arrive donc le moment critique. Le moment où, désespoir, il renie ses principes. Il défaille devant la peur de souffrir. Mais là où l’homme sage tire un enseignement de sa défaillance, là où l’homme raisonnable ne s’excuse pas de son comportement, là où l’homme simple avoue la vérité : la peur de souffrir en mourant dans d’atroces tortures avant de se voir amener, sans autres formes de procès, sur le bucher du déshonneur ; ces disciples admirateurs se détournent de lui. Et pire, ne le comprennent pas. Non ! Comment pouvons-nous accepter cette nouvelle morale relative et tiède qui ne place pas l’Esprit au-dessus de tout ? Pas de relativisme clament-ils. Sacrifice au nom des principes et au nom de la Science ! Que l’amour de la science soit tout-puissant face à la violence et la torture ! L’esprit peut tout. Allons bon. Humain, trop humain. Tel est le tort du brave homme. Décevant ? Réfléchissons encore devant ses mots de Brecht.

« Galilée a détruit non seulement sa personne, mais encore la partie la plus valeureuse de son travail scientifique. L’Église (i. e. l’autorité) défendait la doctrine biblique exclusivement pour se défendre, elle, son autorité, sa faculté de réprimer et d’exploiter. Le peuple s’intéressa à la théorie astronomique de Galilée exclusivement parce qu’il souffrait de la domination de l’Église. Et Galilée a trahi le véritable progrès quand il s’est rétracté, il a lâché le peuple, l’astronomie redevint une spécialité, le domaine des savants, apolitique, isolé. L’Église dissocia ces « problèmes » du ciel de ceux de la terre, consolida sa domination et reconnut ensuite avec empressement les nouvelles solutions. »

« Nous n’en sommes qu’au commencement ». Telle est la science. Duplice et inquiétante. Elle est plus que « maîtresse d’erreurs et de fausseté » selon l’image pascalienne. Ambivalente et dangereuse, elle annonce soit la joie liée aux progrès de la connaissance, soit le malheur lié à l’aveuglement si l’on se sert d’elle comme outil d’exploitation de l’humanité. La science est folie puisqu’elle pousse Galilée à trahir le peuple. Parce qu’elle le pousse vers la mort et la souffrance. Il n’a pas vraiment le choix. Peut-on lui en vouloir d’avoir voulu sauver sa peau ? Même si à cause de cette trahison, il y a fracture entre lui et la science, même si les conséquences sont que le peuple se voit confisquer la possibilité d’en disposer, même si elle devient un domaine réservé, une affaire de spécialistes, la vie n’est-elle pas tout aussi importante que la science ? La vie n’est-elle pas plus précieuse ? Comment pouvons-nous lire alors le testament de Brecht lorsqu’il dit : « Malheureux le pays qui a besoin de héros ». Quelle puissante et triste injonction ! Puissante parce qu’elle nous appelle à être courageux en récusant toute forme d’idolâtrie et d’aveuglement. Terrible, elle nous invite voire, nous force à rester les yeux grands ouverts. Elle nous impose la discipline lorsque nous devons nous astreindre à une critique distanciée. On serait tentée de croire qu’être éclairée par la Raison nous console et nous sauve toujours. Triste aussi, parce que la raison, soyons lucides et honnêtes ne peut difficilement être notre seule guide lorsque notre vie est menacée et la responsabilité est certes un poids nécessaire qui nous faut endosser pour continuer à vivre, mais il reste pesant. Alors, regardons Galilée qui assume toute sa faiblesse d’homme et méditons.

Anh-Minh Le Moigne

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Les Thanatonautes ou l’apprentissage de la mort

À raison d’un livre par an en moyenne, Bernard Werber nous offre des sagas toutes plus captivantes les unes que les autres, nous transportant dans des mondes si proches mais si lointains. Mademoiselle Descubes nous en a donné un premier aperçu en mai dernier avec son article sur Les Fourmis. Aujourd’hui, nous ne nous intéresserons pas au monde souterrain, mais à un monde encore méconnu de tous : celui de la mort.

les-thanatonautes-187On reprend du début. « Thanatos », en grec signifie la divinité de la mort et « nautès » désigne les navigateurs. En somme, ces hommes seraient des navigateurs, ou explorateurs, de la mort. C’est bien joli d’étaler sa science pour expliquer l’étymologie d’un mot un peu plus compliqué que les autres, mais qui sont-ils exactement ces Thanatonautes, me diriez-vous ? Et comment peuvent-ils visiter la Grande Faucheuse ? Pour le savoir, Werber nous transporte quelques années dans le futur. Attention ; 6, 5, 4, 3, 2, 1… Décollage !

Nous sommes en 2062. L’Homme a toujours voulu tout connaître, tout savoir et tout voir. Après avoir exploré chaque recoin de la Terre, il a cherché plus loin et s’en est pris à la Lune. Mais après ? Allait-il en rester là ? Il l’aurait sûrement fait, si un groupe de chercheurs français n’avait pas souhaité atteindre l’ultime destination de tout être humain : le continent des morts.

La mort comme objet scientifique

Les pionniers de la recherche sur la terra incognita comprenaient Amandine, une douce infirmière ayant un penchant certain pour tous ceux qui défient la mort ; Félix Kerboz, un prisonnier qui encourt une peine de deux cent quatre-vingt-quatre ans de réclusion criminelle, mais surtout le premier thanatonaute ; et enfin deux grands amis : Michael Pinson, chirurgien-anesthésiste et Raoul Razorbak chercheur au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique). La bande se retrouve à faire des expériences pour visiter ce continent métaphysique. Mais sur quoi se fondent-ils pour prétendre y accéder sans perdre la vie ?

C’est là toute la richesse de ce livre. Après deux ans et demi de recherches sur la mort, l’auteur s’est lancé dans son écrit. Alors il se fonde sur tout : le livre des morts égyptien, celui des morts tibétain, la mythologie sud-africaine, mésopotamienne, australienne, celte, rosicrucienne… Bien entendu, les écritures bibliques, coraniques, la Thora ou le Zabur sont utilisées. Mais aussi les philosophies bouddhiste, chinoise ou encore persane. Rien ne semble avoir échappé à l’auteur.

Des tabous et des hommes

020« C’est là d’ailleurs que j’entendis pour la première fois la fameuse expression: « Ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers. » Je n’avais que huit ans mais je ne pus m’empêcher de penser : « Alors là, tout autour, il ne reste que les mauvais ? » »
Michael Pinson nous prend sous son aile à travers ses questionnements et ses idées sur le sujet intangible qu’est la mort. Il s’exprime sur ce qu’on n’a jamais osé dire tout haut, ce qu’on n’a jamais osé penser. Au fur et à mesure que l’histoire avance, on en apprend un peu plus sur cette inconnue. On voit à quel point l’Homme a pris à cœur ce sujet depuis des milliers d’années. Cela peut paraître logique, puisque ce voyage est le dernier de chaque être humain. Chacun le voit donc à sa façon : il peut être une libération, une crainte ou un passage vers une vie postérieure. Quoi qu’il en soit, la mort fait partie des questions existentielles de l’Humanité.

En pleine lecture, on est surpris par le discours cohérent des chercheurs. L’emploi de termes scientifiques parfois même liés à la mythologie nous déroute : « Et si c’était la solution ? ». Comme par exemple cet extrait qui prend ses sources dans le Livre des morts Tibétain :
« Chapitre 155 – MYTHOLOGIE TIBETAINE
Vibration : Tout émet, tout vibre. La vibration varie selon le genre.
Minéral : 5 000 vibrations par seconde.
Végétal : 10 000 vibrations par seconde.
Animal : 20 000 vibrations par seconde.
Humain : 35 000 vibrations par seconde.
Âme : 49 000 vibrations par seconde.
Au moment de la mort, le corps astral se sépare du corps physique car il ne peut supporter l’abaissement des vibrations de son enveloppe charnelle.
Enseignement du Bardo Thödol
Extrait de la thèse La Mort cette inconnue, par Francis Razorbak. »

Levons l’ancre

3453012969_984f9c50fdN’ayant rien de plus concret sur ce qu’il y a après la vie, on accepte leur vision de la mort. La manière dont est tourné le récit nous permet de concevoir que l’âme se rattache à son corps par une espèce de cordon ombilicale et vogue à la vitesse de la pensée dans l’univers pour atteindre un territoire en forme d’entonnoir.
Nous sommes présents du début à la fin, nous ressentons leurs angoisses avant chaque décollage, leurs frayeurs à chaque contretemps. Finalement, il y a un peu de ces explorateurs de la mort en nous.

En fin de compte, c’est comme si nous lisions un livre d’Histoire, que nous étions en 2062 et que nous disions à notre camarade de classe : « Tu arrives à t’imaginer qu’il y a cinquante ans, personne ne savait ce qu’il y avait après la mort ? ». Au fil des pages on se surprend à se questionner sur l’après, à accepter que nous ne sommes que de passage. Mais bizarrement, ce livre sur la mort nous fait aimer la vie.

Perrine Blasselle

Cœur de Chien

L’écriture : salutaire et nécessaire

« Il y avait eu la vie, et elle est partie en fumée. » Que pouvait dire d’autre un médecin russe après avoir vécu la Première Guerre mondiale et la guerre civile russe ? Devant un tel constat, plus lucide qu’amer, Mikhaïl Afanassievitch Boulgakov prend une décision irréversible. À dater du 15 février 1920, jamais plus il n’exercera la médecine. La précision de la datation n’est pas anodine. Derrière le concret émerge le symbole. La naissance de sa vocation d’écrivain correspond à un événement historique déterminant : la défaite infligée par les Rouges à l’Armée Blanche dans laquelle il est mobilisé en tant que médecin. D’où ce constat. La Russie qu’il a connu n’existe plus.

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Au lendemain de la Révolution d’Octobre, l’écrivain cherche à s’insérer dans les rouages culturels et journalistiques de l’appareil d’État, mis en place par les bolcheviques. L’écriture est son salut. Elle pare au plus urgent. Elle restaure la vie en instaurant une distance salutaire face à la souffrance insoutenable qui est transformée en objet de représentation. Cette souffrance subit une transmutation par l’écriture. De l’insupportable, elle devient peu à peu vivable, voire délectable.

C’est bien ce monde « catastrophé » qu’il dépeint dans une nouvelle satirique écrite en 1925 : Cœur de chien. Mais dès 1926, la censure idéologique se durcit. Il ne cessera alors d’être persécuté par le régime stalinien. Son appartement est perquisitionné, son manuscrit lui est confisqué, ses œuvres retirées de la ventes, ses pièces interdites.  

Le rêve de l’humanité

À Moscou, un chien errant est sur le point de mourir. Il ne doit son salut qu’à un homme : le professeur Philippe Philippovitch. Tout est parfait, dans le meilleur des mondes. Grâce aux bons soins de son nouveau maître, le chien retrouve la santé. Il s’engraisse suffisamment pour pouvoir pavaner dans la rue en tant que « chien de la haute ». Les autres chiens sont verts de jalousie. Vaut-il mieux la liberté, ou bien crever de faim, être martyrisé, avant d’être achevé par un coup de canne et abandonné dans le caniveau ? Échapper au froid, à la faim, à la cruauté humaine, à la mort. Instinct de survie, quoi de plus naturel ? Mais le pire reste à venir.

Ce charmant et bon professeur, apprenti-sorcier faustien, deviendra son nouveau bourreau. Le Chien, nommé Charik, deviendra rat de laboratoire. Le professeur, pour l’amour du savoir et de la science, entreprend de faire bénéficier à son animal de compagnie les trouvailles de ses dernières recherches. Celles-ci portent sur le rajeunissement des cellules humaines. Le passage à l’action se fait naturellement à coup de scalpel. Secondé par le docteur Bornmenthal, il greffe sur l’animal les attributs d’un homme fraîchement trépassé.

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Après une phase de convalescence bien méritée, notre Chien subit d’étranges transformations physiques. Il renaît en tant qu’être humain ! Quel rêve magnifique, quelle grandiose aventure ! Elle se corse un peu lorsque s’ensuit l’apprentissage de la civilisation. Un homme accompli ne marche pas à quatre pattes, parle correctement, ne cherche pas à ruiner et déposséder son père, ne l’insulte pas, ne s’efforce pas de le déshonorer. Un homme accompli travaille pour le bien de la société, ne s’enivre pas, ne viole pas toutes les femmes qui se trouvent sur son chemin. Un être humain accompli obéit aux lois d’un régime contraignant, reste sagement à sa place.

La tâche n’est pas aisée pour autant. Elle est ardue pour le Chien devenu « citoyen Charikov » qui ne peut s’empêcher, à l’occasion, de s’adonner à l’assassinat méthodique de chats. Elle l’est encore plus pour le bon professeur Filippovitch. Déçu du comportement discourtois d’un enfant si prometteur, il en vient à regretter de lui avoir greffé l’hypophyse du citoyen Klim Tchougounkine. Un illustre inconnu, qui ne reste dans les mémoires que pour s’être illustré par son comportement vulgaire, ses penchants prononcés pour l’alcool, ses actes inciviques et son immoralité. Heureux héritage.

Charikov prend du galon. Il devient un fidèle fonctionnaire de l’État et milite activement au côté des comités prolétariens. Par la pression et autres discours démagogiques chers au régime soviétique (délation, confiscation de biens…), il pousse le professeur dans ses derniers retranchements. Ce dernier, après mûre réflexion, reprend son scalpel, bien décidé à agir. Pourra-t-il se défaire de cette menace ? Peut-on, par les miracles de la science et de la médecine, se débarrasser facilement des vices du cœur humain ?

Une satire antirévolutionnaire : l’absurdité d’une politique inefficace et répressive

La satire politique constitue la matière même de cette longue nouvelle. Sur une centaine de pages, Boulgakov dénonce ouvertement la société idéale que souhaite édifier les bolcheviques qui usent de tous les moyens de pressions à disposition. Toutefois, la critique anti-révolutionnaire n’oublie personne : les prolétaires, les bureaucrates, les scientifiques. Tous, s’ils sont hommes, se voient jugés par sa plume acérée et mordante.

 « De tous les prolétaires, les balayeurs de cours sont bien les plus dégueulasses. Des déchets d’humanité, les derniers des derniers. »

 L’incipit est marquant et saisissant de par la violence du regard du Chien, spectateur dégoûté et désabusé du monde des hommes. Son agonie, son hurlement de douleur, est celui de l’auteur, à l’agonie dans une société dont il est sans cesse exclu.

 « Hou-ou-ou-ou-ou-ou-houhou-ouou ! Oh, regardez : vous me voyez ? Je meurs ! La tempête sous le porche, me rugit la prière des agonisants, et je la hurle en même temps. Je suis mort, fini ! »

Les limites de la science : l’échec de l’avènement de « l’homme nouveau »

 

31_Anh Minh_Image 2L’intelligence de cette nouvelle est remarquable. Tout est critiqué, et tout est satire, à croire que rien n’est bon dans l’Homme. Le professeur, persona de l’auteur par son discours anti-révolutionnaire, ne résiste pas longtemps aux traits d’une plume révoltée, dont le désespoir et la haine sont légèrement atténués par un comique grinçant, une ironie tragique.

Les prouesses de la science et l’exaltation du savoir et de la connaissance sont ridiculisées. Ce ne sont pas tant les limites de la science qui sont énoncées, puis dénoncées. C’est bel et bien la bêtise humaine qui cherche à se légitimer, pire, à se glorifier, voire à s’excuser derrière les lumières de la raison, derrière la technicité de la médecine et la précision de la science.

À quoi peut servir la science ?  Est-ce donc à cet « homme nouveau », enfant de la Révolution d’Octobre et du régime marxiste-léniniste, que l’on doit confier l’avenir de la Russie ? Le salut de l’homme ne réside donc pas dans la science, mais peut être dans l’écriture.

Nouvelle versus Opéra

Un opéra récréatif au comique burlesque irrésistible

            La nouvelle offre, par une écriture puriforme, une critique plus acerbe que son adaptation à l’opéra par Alexander Raskatov. Bien qu’excellente, cette dernière, par la force d’une mise en scène baroque, éblouissante et excessive, noie un peu dans la délectation du spectacle, la portée d’une critique fine et subtile ainsi que la voix douloureuse de l’écrivain qui se retranche derrière une écriture du malaise.

Très habilement, l’écrivain procède à la multiplication des points de vue qui s’entremêlent, se brouillent pour former une unité discordante. En effet, les voix narratives s’enchaînent sans cohérence. On ne peut qu’être surpris devant les effets de ruptures, qui sont aussi prompts et soudains que des déchirures, comme une lame qui vient lacérer la matière textuelle. L’écrivain donne l’impression que son texte est vivant, mais meurtri par des blessures béantes, brûlantes, purulentes. Des blessures qui ne peuvent cicatriser. Cette souffrance se concrétise dans la souffrance du Chien. Son point de vue se reconnaît d’emblée par son oralité, sa vulgarité et sa violence. Son agonie est lente, à l’image de son corps meurtri et torturé, découpé, tranché, assassiné. Cette violence dans l’écriture permet l’évocation d’une image de l’esprit, bien plus frappante et angoissante, que les artifices de mise en scène de l’opéra. Bien que la scène d’ouverture retranscrive parfaitement une atmosphère sombre et étrange, par le hurlement nasillard et discordant du chien et des effets de lumières pour représenter une tempête de neige, la scène perd le sentiment de révolte qui naît chez le lecteur, devant la cruauté et la bêtise humaine.

L’adaptation en opéra réussit magistralement à capter l’essence théâtrale de la nouvelle. L’opéra, par la vivacité étonnante des chanteurs-acteurs qui s’emparent de la scène comme d’un terrain de jeu, transfigure la précision scientifique d’une écriture épurée qui à certains moments peut rebuter par son effrayante froideur et sécheresse due à la précision du vocabulaire médical, mais surtout la violence d’une langue orale et familière.

L’opéra prend le parti de signifier ce monde « catastrophé » par une mise en scène qui s’organise autour d’une gestuelle comique très travaillée et mécanique. Les chants, notamment les chœurs des prolétaires et des révolutionnaires, sont beaux et puissants. Ponctués d’une musique orchestrale qui joue davantage d’effets de bruitages pour susciter l’étrangeté. Là aussi, c’est un parti pris étonnant et audacieux pour une nouvelle qui frappe davantage par son réalisme froid. Pourtant, il s’agit bien d’une osmose qui s’opère entre les chants russes et la musique, qui nous révèle tantôt un monde où plane le malaise, tantôt un monde absurde presque touchant de maladresse, où la verve comique, travaillée à l’extrême, permet au spectateur de prendre ses distances vis-à-vis de la réalité.

 L’auteur montre que tout est possible dans ce monde. Les pouvoirs maléfiques de la science constituent un réel possible. Bouglakov est cet homme qui ne croit pas au progrès. À aucun moment il ne se laisse piéger par l’illusion d’une utopie de fraternité, de félicité, d’immortalité. Pour lui, elle n’est qu’instrument de domination, programme d’abâtardissement et d’uniformisation de l’humanité. L’utopie est le matériau brut de son œuvre. Il s’en sert pour édifier une interprétation métaphysique de l’Histoire. Cette interrogation sur l’origine du Mal dans l’Homme est nécessaire, car ainsi il redonne sens et intérêt à la vie. Cœur de Chien, nouvelle et opéra, nous inquiète devant le spectacle d’un mal, multiforme et cacophonique. On en vient à savourer sans culpabilité ce spectacle multicolore, cette mise en scène de la vie, se délectant de toutes les nuances du Mal dans l’Homme.

Anh-Minh Le Moigne