La tôle et le sexe : l’irrépressible désir technique chez Cronenberg

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S’il est admis que le progrès technoscientifique est généralement bénéfique à l’humanité, il faut cependant considérer qu’il peut aisément se retourner contre nous avec force et violence. L’innovation d’un côté et la sécurité de l’autre se livrent une course parallèle démesurée. La seconde essayant de rattraper la première par le biais de la prévention (dispositifs de contrôle techniques, déontologiques, législatifs, réglementaires, etc.) pour éviter de se satisfaire d’une simple réparation de dommages.

Amor fati machinique

Une discipline universitaire s’est même créée pour prévenir le risque technique : la « cynindique », la « science du danger ». Mais deux limites viennent se heurter à ce projet : premièrement, les connaissances qui nous permettent d’innover vont plus vite que celles permettant de contrôler ces innovations, ce que le neuro-scientifique Graham Collingridge résume par le paradoxe suivant : « plus l’innovation est rapide, plus il y a potentialisation du risque technique » ; deuxièmement, le « facteur humain » est totalement imprévisible et l’homme peut désirer la violence technique. Pour appréhender cette jouissance destructrice de la technique dans l’esprit humain ce n’est pas tant vers la cynindique qu’il faut se tourner mais du côté de l’art, et notamment de la Science-Fiction.

la-moucheLa plupart des films de SF (de Brazil à Matrix) interprètent la violence technicienne en termes de volonté mauvaise, exercée de l’extérieur par une minorité (thème récurrent des contre-utopies). D’autres, plus rares, suggèrent que la violence du monde technique est interne à chaque être et directement liée à nos désirs inconscients. Ainsi, le fléau des accidents de la route (30 millions de morts depuis un siècle et la probable troisième cause de décès en 2020) est considéré comme un moindre mal pour satisfaire notre besoin de vitesse. Phénomène qu’illustre métaphoriquement le film Screamers de Peter Weller, où les humains sont traqués par des machines tueuses pouvant se multiplier et se perfectionner seules. Ce ne sont plus les hommes qui produisent les objets techniques mais le système technique lui-même après avoir dévoré l’être humain. Les machines sont également objets de désir : nous désirons les machines, quitte à y succomber, mais nous les aimons aussi parce qu’elles sont mortelles et déshumanisantes. David Cronenberg est un des meilleurs explorateurs des « racines existentielles de la violence technique » selon le philosophe Daniel Cérézuelle.

La liberté par l’autodestruction

holly_hunter_crashCrash dépeint un univers fictif réduit à sa seule dimension technique. La société est absente, la nature est absente, la ville habitée est absente. Seuls demeurent des individus isolés errant sur des routes, avec pour unique perspective le sexe et la machine, en l’occurrence la voiture. Dans un monde sans vie, l’émotion est inexistante. Ne satisfaisant plus leurs désirs par le sexe, ils se tournent vers la violence automobile, ultime recours pour aller au-delà de leurs limites corporelles dans un dépassement existentiel définitif. Grâce à la « belle catastrophe » ils sont à la fois délivrés de leur prison charnelle, et accèdent à l’éternité par l’existence immatérielle de la diffusion ultra médiatique de l’accident.

Dans La Mouche, Cronenberg met en scène un chercheur ayant découvert la téléportation en mettant « la chair en équations ». Mais suite à une erreur, son génome fusionne avec celui d’une mouche, et peu à peu se métamorphose. Dans son exaltation de dépasser ses limites humaines, il en perd toute humanité, physique comme morale, et finit par user de la force pour poursuive son rêve technoscientifique. Le désir d’une liberté désincarnée serait un « instinct secret » poussant les être humains à la violence technicienne.

existenzeXistenZ enfin nous plonge dans le monde de la réalité virtuelle totale. Coupés du réel, les participants à ce « grand jeu » ne ressentent aucune angoisse, aucune contrainte physique, aucune identité fixe, aucune attache géographique, aucune soumission temporelle. En somme aucune barrière à la liberté absolue. Ce qui entraîne la suppression du souci de l’autre, réduit à une apparence caricaturale pouvant être éliminée à tout instant ; la suppression des scrupules, car les actes n’ont pas de conséquences définitives dans un univers perpétuellement recomposé ; la suppression de l’autonomie et de la raison, le joueur devenant dépendant de sa logique ludique. Advient le règne des pulsions les plus barbares comme la rivalité et la violence.

La fascination de la violence émanant des techniques automobiles et de celles de l’imagerie explique la jouissance d’abolir la réalité, le temps, et la responsabilité de nos actes. Ce désir secret à la liberté totale (dévoilé par les arts en général et la science-fiction en particulier) peut donc s’engouffrer dans ce que le philosophe Jean Brun appelait « la puissance onturgique de la technique, créatrice de nouvelles modalités d’être ». Au risque de s’abîmer dans des violences autodestructrices sans retours.

Sylvain Métafiot

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Hic & Hec de Mirabeau : gîte en bois pour un feu de poutre

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« Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux
C’est être libertin que d’avoir de bons yeux. »
Molière

Du comte de Mirabeau (1749-1791) nous connaissons surtout le personnage révolutionnaire, le tribun parlementaire, auteur d’essais politiques contre le despotisme et de discours enflammés. Pourtant, à l’égal de certains de ses plus illustres contemporains (Laclos, Casanova, Sade, Diderot, Crébillon) Mirabeau excella dans le genre du roman libertin, souvent sous couvert d’anonymat. Publié après la mort de l’écrivain, Hic & Hec s’inscrit dans la lignée d’Erotika Biblion et du Rideau levé, ou l’éducation de Laure. Un petit roman licencieux dont Apollinaire affirmait qu’il « a été écrit avec une grâce et un esprit qui sont rares » et dont la lecture peut redonner son ardeur d’antan au plus frigide des ancêtres.

Ici l’on s’égare

9782844859686Hic-et-Hec c’est ainsi que se nomme le héros de cette histoire. Jamais appelé autrement que par « ceci et cela », ce jeune androgyne délicat goûtera ainsi aux divers plaisirs de la chair, tant avec les femmes qu’avec les hommes, dans des bras novices autant que dans ceux de ses ainés, alternant les jeux et les joutes sexuelles avec la même avidité. Puritains, détournez les yeux ! L’éloge des amours interdites commence dès les premières pages de cette douce aventure dévergondée.

Les mains baladeuses de son maître d’école seront ainsi les premières à éveiller les recoins mystérieux du corps du jouvenceau. Tantôt par d’indécentes caresses, puis par des coups de verges bien senties que le jeune écolier retournera, avec la même « tendresse », à son régent Jésuite : « Enfin je m’enhardis et, empoignant son sceptre comme il avait fait du mien, je le fustigeai si vertement qu’il versa des larmes de plaisir. […] Il fut mon Socrate, je fus son Alcibiade ! Tour à tour agent et patient, il mit sa gloire à perfectionner mon éducation. »

Instruit des notions de théologie c’est en tant qu’abbé qu’il se présente au domicile des bien-nommés de Valbouillant en vue de prodiguer son savoir au jeune fils de madame. Cette dernière, belle bourgeoise aux formes charnues, ne tarde pas à évaluer personnellement les compétences intellectuelles, mais surtout physiques, du jeune précepteur. Pour sûr, il court, il court, le furet ! Quant au mari, revenant d’un voyage en Italie et découvrant les loisirs de sa femme, pensez-vous qu’il s’époumone de jalousie ? Au contraire, cet ancien capitaine des dragons souhaite ardemment participer aux ébats : « Comment rester fâché contre de si chers coupables ? Ce sein, dit-il en le baisant, et elle l’avait superbe, et ces jumelles, ajouta-t-il en frottant de la main l’autel où il venait de sacrifier, attendriraient un tigre ; de plus, je n’ai pas compté que tu pusses rester fidèle pendant une si longue absence. J’ai gagné dans mon voyage une bonne succession et des cornes. La première me fait plus de bien que les autres ne me feront de mal. N’apprêtons point à rire, soyons discrets et jouissons sans scrupule de tous les plaisirs que notre âge et notre fortune nous offrent ; évitons le scandale et moquons-nous du reste. »

Puis, c’est au tour de la jeune Babet, la filleule de Mme de Valbouillant de passer à la casserole. Là encore le partage est de mise et, à l’instar du coït pratiqué entre l’abbé et le mari, madame tombe sous le charme de sa servante : « Elle la déshabilla totalement et nous fit voir un corps dont Hégé aurait été jalouse. Aux caresses que Mme de Valbouillant prodiguait à chacun des charmes de sa filleule à mesure qu’elle les découvrait, je reconnus aisément que, quelque goût qu’elle eut pour le solide, elle pouvait, voluptueuse émule de Sapho, savourer avec une jolie nymphe les agréables dédommagements dont la Lesbienne usait en l’absence de Phaon. Je voyais son front s’animer, sa gorge se gonfler et ses yeux pétiller à mesure que ses mains parcouraient les charmants contours de ce corps pétri par les Grâces. »

Viendront encore de nombreux batifolages entrecoupés, çà et là, par de petites histoires coquines racontées par les protagonistes eux-mêmes. Leur permettant de reprendre leur souffle entre deux fouteries, ces courts récits – n’ayant pas la complexité narrative des Mille et Une Nuits – servent également à conserver l’excitation des sens en relatant leurs premiers émois sexuels, leurs truculentes déflorations.

La morale au bordel

MirabeauMirabeau, en bon libertin physiocrate, n’hésite pas à insérer dans son récit des pratiques aussi scandaleuses que l’inceste et la pédophilie, voire l’homosexualité pour l’époque (et sans parler des sex-toys utilisés par les nonnes !). Mais son érotisme demeure joyeux, jamais amer. Prenant le parti de Boccace ou de Pétrone (qu’il cite explicitement), et contrairement aux cruautés répétitives de Sade, ses orgies baignent dans un bain doucereux de tendresse, de complicité et de liberté. La caresse émancipe, le plaisir confine à la joie. Et c’est avec amusement que l’on découvre des pratiques aussi saugrenues que « le cheval fondu », « la main chaude » et « le pet-en-gueule ». Même les plus insensibles sont pris d’une fièvre concupiscente. Ainsi de la mère de Babet dénonçant les activités de sa fille à l’évêque de la ville et qui se retrouve, bien malgré elle, dans le feu de l’action :

« La vieille, qui dans l’abord voulait me mordre, me dévisager, prit enfin son mal en patience :
– Bonté divine ! s’écria-t-elle en remuant la charnière, ah ! chien… mon doux Jésus… quel dommage que ce soit un péché…
– Dis plutôt quel bonheur ! criait le prélat, me rendant les mouvements de Valbouillant, va, rien ne vaut le fruit défendu…
– Je me damne, répliquait la vieille toujours tordant le croupion.
– Va toujours, j’ai les cas réservés. »

On pourra toujours tiquer sur l’éclatement des tabous et de toute morale – caractéristique essentielle de la tradition du libertinage du XVIIIème siècle où l’hédonisme charnel est érigé en idéal libérateur contre le joug rigoriste de l’Église – transformant, dans sa logique extrême, les individus en objets sexuels : « La signora Magdalani observa que la société, toute charmante qu’elle était, péchait en ce qu’il y avait plus de consommatrices que d’objets de consommation. » Mais il faut prendre les choses en riant, notamment le renversement des mœurs des gardiens spirituels. Ce que fait le jeune abbé, avec esprit et roublardise : « – Comment, dit-elle, la mère dans les bras du fils, la fille dans ceux du père !…
– Eh ! madame, rappelez-vous d’avoir lu quelque part : « Qui doit goûter des fruits d’un arbre, si ce n’est celui qui l’a planté. »
– Il est vrai, mais le préjugé ?
– Le préjugé tient-il contre la loi du Créateur ?
– En est-il qui permette à un père, à une fille, à un frère, à une sœur ?… Fi donc, cela répugne.
– À qui donc a-t-il dit : Croisez et multipliez ? N’est-ce pas à Adam, à Ève, à ses fils, à ses filles, il ne regardait donc pas l’inceste comme un crime, puisqu’alors il le commandait. »

Mirabeau7Prenant également le contre-pied du puritanisme religieux, l’évêque (« l’Apollon du Vatican ») n’hésite pas à vanter auprès de sa sœur les mérites de l’éducation charnelle sous l’égide de la responsabilité individuelle. Le souci philosophique de Mirabeau : l’éducation des jeunes filles. Sa conviction : les rapports sociaux doivent être guidés par les lois de la nature. La majorité veut se gargariser d’une fausse morale alors que chacun, en son for intérieur, cherche l’extase luxurieuse :

« – Quelle enfance ! elle est d’âge à tout savoir et je dis plus : il peut être dangereux de ne pas l’éclairer : que de fautes l’ignorance ne fait-elle pas commettre ? Une jeune fille à qui on ne cache rien est plus en état de repousser la séduction, et, si elle y cède, du moins elle évite le scandale qui, je le dis entre nous, est le plus grand mal moral. Qu’importe à la société que je satisfasse mes besoins physiques ou que je m’en prive, pourvu que je ne nuise pas au bonheur d’autrui, que je ne lui enlève pas sa propriété, que je n’altère pas ses jouissances et que je ne lui cause ni chagrin ni douleur ?
– Mon frère, dit-elle en souriant, diriez-vous cela dans une de vos homélies ?
– Oui, quand je parlerais à des gens que je voudrais éclairer ; mais en chaire, non, le peuple en masse veut être trompé, l’ignorance aime les prodiges ; une religion sans miracles trouverait peu de sectaires et les mystères qui répugnent à la raison entraînent la crédulité du grand nombre ; je continuerai à jeter de la poudre aux yeux du peuple ; mais je serais loyal et sans scrupules avec mes amis. »

Ici l’on se retrouve

Reprenons un verre de vieux vin d’Alicante et écoutons ce que disait Nietzsche dans ses Flâneries inactuelles : « Toute la haute civilisation et la grande culture littéraire de la France “classique” se sont développées sur des intérêts sexuels. On peut chercher partout chez elles la galanterie, les sens, la lutte sexuelle, “la femme” – on ne les cherchera pas en vain. » Admirable représentant d’un certain « esprit français » Mirabeau marie jovialement la pornographie et la philosophie. Nous l’avons vu, son beau style exclu l’ordurier et ouvre à la réflexion. Quel contraste avec l’indigence glauque de Christine Angot et consorts, ou de la mièvre collection Harlequin !

A6864L’orateur de la Révolution nous abreuve de métaphores : les fesses sont des jumelles, le pénis un bijou ou un plantoir, les tétons des fraises, le vagin une fontaine… Et n’est pas non plus avare en comparaisons bibliques et mythologiques. C’est aux antiques figures que sont assimilés les ébats amoureux du jeune abbé et de ses partenaires. Diane, Jupiter, Sapho, Ganymède, Phaon et bien d’autres sont convoqués au banquet des plaisirs : « Des soupirs enflammés se faisaient entendre, on eût dit Vénus se consolant dans les bras d’Euphrosine en l’absence de Mars. » « Il faisait chaud, nous étions dans l’état de nos premiers pères dans l’Éden : nos serpents orgueilleux levaient une tête altière, et l’aspect des pommes que nous présentaient nos Èves nous faisait frémir de désir. »

Le récit se clôt sur l’évocation d’une nouvelle aventure polissonne dont nous ne saurons rien mais en imaginons aisément la tournure… Les variations des délices de l’amour sont aussi vastes que le permet notre fantaisie. Deux siècles après sa parution l’odeur de soufre d’Hic & Hec n’a pas disparue mais les censeurs atrabilaires et les vieilles mégères ne sentent que leur propre fiel. Nous laissant le loisir d’humer les délicats effluves de la sensualité. Et c’est d’un sourire bienheureux, l’âme comblée par tant de volupté, que l’on referme ce livre avec la seule main nécessaire à sa lecture.

Sylvain Métafiot

Garçons de cristal : la prostitution est aussi une histoire d’homme

David_garçons-de-cristal1Il y a vingt ans, le journal Libération titrait : « Les tapins de Taipei. Passes, descentes de police, rédemption et amour sublime : « Garçons de cristal », premier roman homosexuel chinois depuis plus d’un siècle et demi, par Bai Xianyong. » En gros. Très gros. Et en gras. Très gras… Mais c’est trop ! Trop pour la délicatesse du sujet abordé. Trop pour la finesse avec laquelle il est évoqué. Trop pour la fragilité qu’il nous est donnée de palper. Et trop pour le silence : ce silence qui fait parler beaucoup.

Eros est frère de Thanatos.

Taïwan, 1970. Après avoir été banni de chez lui, Aquig fait son entrée dans le « nid ». Homosexuel, mineur, il se prostitue pour survivre. Le roman débute en enfer, dans les rues de Taipei, où de jeunes garçons vendent leur corps à des quadragénaires solitaires et frustrés. À travers le regard d’Aqing, nous suivons le cheminement de ces oiseaux de nuit dans la misère, dans la haine, mais surtout dans l’amour.

C’est le désir qui plonge ces adolescents dans les griffes de la perversion. Non pas nécessairement le désir d’un homme, ni d’un garçon de leur classe, mais plutôt celui d’échapper à leur misère. Petit Jade est chassé de chez lui après avoir été surpris avec un homme laid et âgé, dans le but d’obtenir de quoi s’acheter une montre. Nous suivons ainsi le parcours de quatre garçons : chacun fuit son passé, sa famille, en quête de son enfance perdue. Petit Jade cherche son père, Aqing un petit frère, Wu Min du confort, et le Souriceau un trésor. Ce désir les fait plonger dans les eaux du Styx, mais les empêche d’en sortir.

David_garçons-de-cristal4Le roman de Bai Xianyong touche avec justesse un sujet difficile : le véritable problème pour sortir de la misère, c’est d’en avoir envie ! Mais pourquoi ces jeunes garçons ne réclament-ils pas d’aide ? Pourquoi ne cherchent-ils pas un travail ? N’a-t-on jamais pitié d’eux ? Comment peut-on s’abaisser à de telles humiliations ? Mais, mais, mais… Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Le lecteur proteste, et c’est bien naturel.

Rappelons dans un premier temps que loin de les protéger, la société les rejette, à commencer par leurs familles. Ces garçons sont perçus comme « déviants ». Malgré cela, existent bien des hommes qui cherchent à les aider. Certains « papas », prédisposés à les entretenir, sont repoussés. Cela peut encore se comprendre. Mais même lorsque des hommes désintéressés tentent de leur faire quitter l’abîme, le résultat est souvent voué à l’échec. Il est difficile à ces jeunes garçons de réintégrer le système, et davantage encore d’abandonner leur quête. Enfin, aussi contraignante que soit leur situation, elle leur confère une forme d’autonomie, de liberté. Les hommes qui les achètent sont, selon eux, les véritables proies qu’ils ont su piéger. Finalement, au milieu de tout cela, le sexe n’est plus qu’une formalité.

Le sexe. Il est absent du roman. Jamais évoqué explicitement. Malgré une écriture réaliste minutieuse, aucune activité sexuelle n’est décrite. Cette absence le rend omniprésent. Ce vide dans l’écriture obsède, il dérange. Toute la mécanique infernale du désir tourne autour de lui. Garçons de cristal est un roman de la circularité. Les prostitués font le tour du bassin du jardin public comme de jeunes autours dans un ciel sans nuages, proies juvéniles ou prédateurs féroces.

Les nouveaux Misérables.

 

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?

Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer…
*

 

David_garçons-de-cristal2Le roman de Bai Xianyong a quelque chose d’hugolien. Ce sont quatre Gavroche que l’auteur représente. Voyous attachants, chacun révèle quelque chose de touchant et d’honnête. Garçons de cristal a ses Fantine, ses Ténardier, et ses Jean Valjean. La narration abrite ses grandes figures : le généreux monsieur Fu, l’instructeur Yang et son gorille Axiong, ou encore le couple passionnel qui unit Dragon et Phénix… Nous les rencontrons à travers de vastes monologues au cours desquels leurs histoires nous sont contées.

Mais les figures idéalisées d’Hugo laissent place ici à des êtres (peut-être) plus humains et plus vrais. L’instructeur Yang, proxénète hystérique, se révèle peu à peu un protecteur généreux. Le vieux monsieur Fu, quant à lui, n’est pas sans faille : son histoire est tachée par le sang et les larmes. Les personnages prennent corps et s’éloignent du papier, tandis qu’ils évoluent au sein d’une écriture qui adopte un regard plus humain, plus près de l’homme en somme. Témoin le choix de la première personne : c’est Aqing qui s’exprime tout au long du roman, et bientôt lui-même ne supportera plus l’état auquel il est contraint.

« La littérature est nécessaire à la politique avant tout lorsqu’elle donne une voix à qui n’en a pas » écrit Italo Calvino dans La Machine littérature. La dénonciation est bien là, dans Les Misérables comme dans Garçons de cristal. Bai Xianyong présente régulièrement ces prostitués comme de vrais jeunes garçons : ils se chamaillent, jouent au basket, et nagent dans la rivière… On en oublie parfois leurs activités nocturnes. L’auteur hurle à l’humanité, attendrit son lecteur, et fait de son livre l’éloge de la bonté. Son regard est doux pour ces jeunes hommes à qui il offre un espace, une bouffée d’encre qui leur donne l’occasion de s’évader. Le roman débute « En notre royaume », puis les « oiseaux du printemps de la jeunesse » se dirigent en « Terre de béatitude », qu’ils finiront tous par quitter en un envol final, pour s’en aller survoler de nouveaux territoires.

Bai Xianyong

Bai Xianyong

Dans ses silences et ses blancs, Bai Xianyong nous offre une écriture transparente : celle qui refuse de cacher, celle qui fait voir ceux qui tentent de fuir le soleil de Taipei. Là, dans l’ombre du gouvernement, sévit un autre royaume, à la fois libre, anarchique et cruel, où séjournent des êtres fragiles et précieux. Mais ces parois de verre ne sauraient dissimuler un doux rayon d’espoir.

« L’histoire de ce royaume qui était nôtre est obscure : nul ne sait par qui ni quand il fut fondé, mais dans ce minuscule pays des plus secret, des plus illégitimes qui soient, se sont produites nombre d’histoires douloureuses, pleines de vicissitudes, à pleurer, à chanter, bien qu’elles ne méritent guère d’être contées à ceux qui leur sont étrangers. »

 

David Rioton

 

* Victor Hugo, « Melancholia », Les Contemplations.