Yasmina Reza : un théâtre sur rien

yasmina-rezaYasmina Reza est la dramaturge du moment. Que penser d’une œuvre théâtrale traduite et jouée dans plus de 35 langues à travers le monde ? Que des productions aussi diverses que la Royal Shakespeare Company, le Théâtre de l’Almeida, le Berliner Ensemble ou la Schaubühne à Berlin, le Burgteater de Vienne, les théâtres les plus renommés de Moscou à Broadway, s’empressent à lui donner vie sur scène, et qu’en plus, elle se voit ainsi récompensée par deux prix anglo-saxons les plus « prestigieux » : le Laurence Olivier Award (Royaume-Uni) et le Tony Award (États-Unis) pour Art et Le Dieu du carnage.

Pour le théâtre, elle a publié Conversations après un enterrement, La Traversée de l’hiver, L’Homme du hasard, Art, Trois versions de la vie, Une pièce espagnole, Le Dieu du carnage. L’écrivain choisit également la forme romanesque (HammerklavierUne désolationAdam Haberberg, Dans la luge d’Arthur Schopenhauer, Nulle part, L’Aube, Le Soir ou la Nuit) afin de donner corps à une nouvelle conception du monde contemporain, peut-être moins ironique et incisive que ses dialogues théâtraux. Son dernier roman Heureux les heureux a été publié en janvier 2013 aux éditions Flammarion et obtenu le Prix du journal Le Monde.

Comment vivre le théâtre ?

personnageCes « repères biographiques » n’existent que pour nous impressionner et conditionner d’avance notre avis sur ce que nous ne savons pas. Ils ne nous apprennent rien mais peuvent influencer la lecture de son théâtre, l’avis des spectateurs curieux qui s’empresseront de réserver une place au théâtre des Célestins, puisque se jouera du 6 au 17 janvier 2015, sa dernière pièce : Comment vous racontez la partie ? Difficile de faire son choix, lorsque la réputation de la dramaturge et de sa pièce Art ne cesse de nous inciter à prendre connaissance de ce théâtre, de ces personnages singuliers pour lesquels elle est sans cesse louée et acclamée. Elle est celle qu’il faut connaître. Culture générale oblige, tapage médiatique à l’appui.

Mais qu’en est-il alors ? Choisir de n’aborder son œuvre que par le biais de l’écrit peut sembler facile. On se raccroche au texte, à nos habitudes de lecture. Une situation bien plus confortable que l’expérience du spectateur qui doit apprivoiser le texte par la voix, le corps des comédiens qui ont ce pouvoir terrible de nous le faire aimer ou de nous en dégoûter. Quelle cruauté que le théâtre ! Nous sommes tiraillés entre l’œuvre textuelle marquée nécessairement par son incomplétude – forcée de n’exister qu’en tant que théâtre mental, texte qui cherche sans cesse à nous échapper, qui réclame d’être joué et incarné – et la représentation théâtrale. Car, une fois pensé, taillé, travaillé par le metteur en scène et les comédiens, le rôle du texte devient plus ambivalent. Il se fond dans un tout, dans une réalité fugitive qui ne dure que quelques heures. Un moment court, où la brièveté rend d’autant plus crucial le jeu théâtral. Le texte est intégré intimement au jeu du comédien. Il s’incarne alors dans dans ces êtres humains qui nous font face, qui ne vivent plus que pour le texte, que par le texte. Sont-ils vraiment des « personnages » ? Le doute subsiste sur leur identité. Ne s’agit-il pas plus qu’un jeu, qu’une pièce circonscrite par le lieu et le temps ? Tous les enjeux de la représentation théâtrale peuvent produire des « effets indésirables » en ce qu’elle est elle-même, intrinsèquement, obstacle au texte. Les acteurs et la mise en scène se jouent sans cesse de l’affect du spectateur, le malmenant ou le confortant, et cette relation spontanée et inévitable, est à interroger. La représentation théâtrale peut-elle, doit-elle, nous faire oublier le texte, nous aider à l’intégrer, le faire soi ? Comment prendre la distance nécessaire ? Peut-on privilégier l’un des deux supports ? Et le texte, cette origine qui nous obsède, veut-on vraiment s’en détacher ? En bref, comment vivre le théâtre ?

Vivre l’ennui, le malaise et l’inconfort, le manque de tendresse

Ayant choisi une approche par le texte, par le choix de plusieurs de ses pièces – L’Homme du hasard, Conversations après un enterrement, La Traversée de l’hiver, Art – la tâche qui importe le plus serait sans doute d’élucider les raisons du succès de l’auteur, plutôt que de résumer, analyser, disséquer le sens de chacune d’entre elles.

Par souci de clarté, dans la volonté d’aider le lecteur à entrer dans son œuvre, on pourrait néanmoins dire que la première pièce parle d’une tentative de rencontre entre deux inconnus dans un train, un homme et une femme qui sont liés par le livre écrit par l’homme (il n’est pas nommé dans la pièce) L’Homme du hasard, livre lu et apprécié par la femme (figure anonyme également) qui cherche à nouer le contact, encouragée par ce curieux hasard. La seconde, les instants d’une famille après la perte de l’un des leurs. La mort exacerbe les rancœurs, les non-dits, la souffrance. Vivre dans le mensonge ou souffrir dans la franchise ? La troisième, des vacances à la montagne, ennuyeuses et lassantes jusqu’à l’écœurement de l’autre et de soi. La dernière et la plus célèbre, un malheureux tableau blanc (enfin, pas vraiment blanc, puisqu’il s’agit de l’art contemporain… Du plus que blanc) qui n’avait rien demandé à personne, qui, en raison de son prix se trouve être l’élément déclencheur de la haine que l’on éprouve parfois en amitié. Celle qui est tabou. Cette douce folie dans laquelle les trois personnages se complaisent à loisir.

5597660-8348764Simples à priori. Pas de rebondissements à n’en plus finir, pas de personnages de servantes, de valets jaloux et malicieux, d’amoureux transis et maudits, de parents sévères et incompréhensifs, de héros tragiques, de rois et princesses déchus… Rien. Un théâtre sur rien. Des situations qui semblent banales, quotidiennes, sans grand relief. Pas plus tragiques que l’existence elle-même. Le comique pur et délassant n’y est pas. Les situations au contraire, sont par leur simplicité (un voyage en train, la suite d’un enterrement, des vacances à la montagne, des visites amicales), transparentes et arides, presque rugueuses. La dramaturge fait d’ailleurs le procès de ce « manque de tendresse » dans sa pièce Art. Le manque de tendresse, d’empathie de Marc pour ses amis n’est pas la conséquence directe « du tragique de l’existence » – expression que l’on aime répéter lorsqu’il s’agit du théâtre, et notamment pour désigner le théâtre de l’absurde – elle est tout simplement naturelle à l’homme. L’égoïsme, la volonté de soumettre l’autre, l’envie de le ridiculiser, de l’abaisser, de le faire souffrir peuvent de prime abord échauffer notre bonne moralité d’homme primitif naturellement bon. Telle est la subtilité du théâtre, parce qu’il est spectacle, parce que l’on assiste à quelque chose, parce que l’on est du côté confortable du lecteur derrière son livre, du spectateur confortablement assis, nous avons tout le temps et le loisir d’être passionnés. Le théâtre excite nos passions les plus primitives et l’élan de nos émotions est le plus pur et le plus innocent.

Yasmina Reza joue habilement avec la langue pour la désacraliser, lui enlever son pouvoir et sa substance. Elle la met à nu en disant le banal, le trivial, la vie quotidienne. Le minimalisme est de rigueur. Pas un mot de trop. Le souffle est savamment dosé. Des répliques sèches, vives qui contrastent avec le contenu, banal, lourd, ennuyeux voire agaçant. Ainsi, nous nous heurtons d’emblée à l’inconfort. Plus exactement, cet inconfort découle de l’effondrement de nos habitudes face au théâtre. L’ennui est l’épée de Damoclès de cet art qui se veut le plus plaisant et distrayant possible, soucieux de nous inculquer par cette morale du plaisir, un enseignement approprié. Mais l’ennui est ici œuvre principale. Le plaisir, dira t-on, rend civilisé et le théâtre poursuivrait la même ambition. Mais qui se soucierait de cet impératif social lorsqu’il lit ou assiste à une pièce dont les dialogues sont ennuyeux, parce que répétitifs ? Une pièce où toute trace de plaisir, de tendresse envers les personnages et l’être humain est absente ? Un sentiment de malaise qui pose question. La dramaturge cisèle son œuvre sur les effets de l’ennui. L’ennui des personnages qui sont enfermés dans un huit clos. L’ennui des spectateurs qui doivent lui faire face, ou plutôt apprendre à apprivoiser ce malaise et cet inconfort. Pas de plaisir, seulement une lutte. Et pourtant…

Un théâtre vivant, dépassionné, neutre

Et pourtant, l’étrangeté de la situation est que le malaise, l’inconfort, ces sensations qui ne riment pas avec le plaisir, ne signifient pas pour autant son contraire, le dégoût, l’indifférence. L’art de Yasmina Reza est novateur et d’une intelligence remarquable en ce qu’il nous offre une nouvelle vision du théâtre, une nouvelle vision de la vie. Cette vision est difficile à décrire parce qu’elle est propre à chacun. En effet, les pièges sont nombreux et on se laisserait parfois tenter par la facilité. On suivrait alors les critiques médiatiques ou universitaires qui voudraient mettre en mots une expérience théâtrale singulière. Vous serez tenter de dire qu’il s’agit d’un théâtre du  paradoxe, de l’ironie jusqu’à l’absurde, de la cruauté, de la déconstruction des stéréotypes et clichés contemporains… Certes, tous ces adjectifs peuvent convenir. Toutes ces impressions sont fondées, peuvent être expliquées, démontrées texte à l’appui. Or, il serait dommage de rester dans la démarche de sacralisation d’un théâtre qui jouit de son succès. Il serait presque regrettable de jouer le lecteur ou le spectateur passionné, stimulé par la reconnaissance médiatique et sociale d’un théâtre qui essaie sans cesse de se détacher de l’impulsif, de la passion brève et soudaine, des préjugés, des avis faciles, d’une haine trop prompte.

Le théâtre de Yasmina Reza est un appel au calme, à une tranquillité lucide et intelligente. Il est plus facile de le saisir si l’on adopte le tempérament d’Yvan, personnage d’Art. Celui-ci apparaît comme le type banal par excellence et par désespoir. Malheureux, forcé de se marier (impératif social et salarial), ne prenant jamais parti, il est l’homme neutre, « l’Homme du hasard ». Parfois, la passion le prend, il veut se vanter de la folie que Marc admirait chez lui (idée de Marc : faire croire à quelqu’un ce qu’il n’est pas, est un bon moyen pour le manipuler et s’amuser de lui) et franchit les limites. Mais la réalité le rattrape. Il est neutre, celui qui ne dit rien de trop, qui ne pense rien de trop. Bouc-émissaire de ceux qui veulent le contraindre, lui en imposer. Imbécile heureux peut-être. Néanmoins, il a le mérite d’observer finement la situation, d’attendre et d’appréhender son déroulement, de laisser le flux des passions couler et se tarir.

5597660-8348771

Cette épuration psychologique est donc un indispensable au jeu théâtral. On assiste à un huis clos qui se joue sans cesse de lui-même. Un huis clos qui se dénonce mais qui n’est pas non plus complètement condamné comme en témoigne L’Homme du Hasard où il apparaît sous la forme d’un monologue intérieur, un dialogue de soi-même avec sa pensée. Curieux donc, une pièce de théâtre où chacun des personnages pense l’autre seulement par le biais d’une pensée personnelle, intériorisée, imaginaire. Un dialogue invisible. La pensée est un huit clos où l’on est jamais seul. Le théâtre n’est donc jamais le lieu de la solitude.

Le huis clos devient plus expressif dans Conversations après un enterrement et La Traversée de l’Hiver. Or si le sentiment d’étouffement, de langueur et d’oppression est exacerbé, voire presque intolérable, c’est un sentiment que l’on recherche parce qu’il est le petit cocon familial et social qui nous rassure, qui pose des limites à notre liberté, qui règle les souffrances individuelles, les tracas domestiques, les peines amoureuses. Ce besoin de limitations est vital pour ces personnages qui cherchent un moyen de ne pas sombrer dans la folie des passions furieuses et irraisonnées. Le huis clos étouffe toute passion et renvoie l’homme à des préoccupations quotidiennes et rassurantes. Il peut l’exacerber également. Faire resurgir les querelles, encourager les médisances et l’hypocrisie, inciter la colère purificatrice pour permettre un retour au calme. Le schéma se répète. La langue s’épuisant elle-même par les mots et la situation parvient jusqu’à la lassitude poisseuse, puis pour ce libérer de ce poids, la langue se libère, cruelle et vengeresse, elle frappe en plein coeur. Un petit mot, un sous-entendu et l’atmosphère change, devient électrique. La tension est palpable. Et entre ces extrêmes, la recherche de neutralité. Celle qui sous-tend l’expression première de sentiments passionnés vites avortés et laissés en suspend.

Pour un théâtre moral ?

Si la querelle autour de la moralité au théâtre semble moins pertinente aujourd’hui, c’est parce que, par l’ironie, il est possible de tout critiquer, de tout condamner, de tout dénoncer, d’haïr à loisir. La violence des rapports humains est bel et bien présente dans le théâtre de Yasmina Reza. Dire le banal et le trivial est un moyen de faire sentir la cruauté des autres. Les mots qui, innocents voire ignorants de leur pouvoir significatif, sont actualisés par un art du dialogue théâtral puissant et magnifique. Les mots ne disent rien, mais la situation parle. L’acte même de parler à l’autre est déterminant. Ce ne sont non pas la puissance des mots qu’il faut analyser, mais les relations qui se créent entre les différents protagonistes.

Malgré une approche seulement textuelle, le lecteur ne peut qu’être émerveillé par la capacité du texte à tendre vers la représentation théâtrale. Nous sommes plus que lecteur, nous sommes spectateurs et acteurs d’un texte qui peine à se dire, s’expliquer. Les mots me manquent. Non pas que le sens soit d’une complexité rare requérant érudition et culture littéraire, mais parce que l’œuvre théâtrale de Yasmina Reza peut être trompeuse. On peut se satisfaire de n’y voir que le regard ironique d’un auteur envers la stupidité humaine, la haine envers le manque de tendresse. On peut être touché par le malheur des personnages ou au contraire rire d’eux. Pourtant, ces jugements et cette distanciation nous ferait oublier que ces conversations banales, sont celles que nous avons tous les jours. Il ne s’agit pas de défendre un enseignement moral par le théâtre, de s’en inspirer pour invectiver à régler sa conduite convenablement… Seulement des questions : peut-on voir au contraire une autre voie théâtrale ? Le théâtre ne peut-il pas être qu’une simple monstration et non pas démonstration ? Peut-on se débarrasser de toute la rancœur, de toute la haine que l’on éprouve parfois vis-à-vis des autres et de leur parole qui nous blesse ? Peut-on arrêter de juger ces bourreaux du quotidien, ces ignorants et arrêter de faire soi la violence ambiante ?

Le théâtre peut être le lieu où on ne dit rien. Le lieu où l’on condamne rien, où l’on montre ce qui est laid chez l’homme. Pas seulement pour le critiquer, mais plutôt pour montrer qu’il existe, que l’on n’y peut rien. Oui, la souffrance existe, nous souffrons et faisons souffrir. Mais ce n’est pas tout, la vie ne se résume pas à ce huis clos. Le théâtre peut ne pas être passionné mais le lieu d’une réflexion lucide sans affect. Pour une fois, essayons de ne pas voir le théâtre que selon ce principe de plaisir, mais comme le lieu de l’entre-deux, du juste milieu entre les passions contraires. Faisons éclater les limites de la passion raisonnée pour tendre vers un théâtre joueur, malicieux qui s’amuse du spectateur gratuitement. Parce qu’il ne faut pas toujours de raisons nobles et d’idéaux pour faire du théâtre. Le théâtre de Yasmina Reza peut se lire ainsi : un théâtre sur rien, pour rien, qui n’a pas vraiment besoin de nous…

Anh-Minh Le Moigne   

Publicités

Écrire la simplicité et le tragique de l’existence

44_Anh-Minh_La fille de l'ascenseurLa littérature chinoise contemporaine est facilement accessible. Le recueil de nouvelles de Ye Mang, auteur à succès en Chine, nous ouvre les portes d’une société où les individus sont confrontés aux mêmes tourments, aux mêmes questionnements : pourquoi vivons-nous ainsi ? L’avenir sera-t-il différent d’aujourd’hui, sera-t-il meilleur ? Les trois nouvelles du recueil La Fille de l’ascenseur sont marquantes par leur simplicité. Trois nouvelles différentes, trois moments de la vie de personnes ordinaires. Trop ordinaires. La première nouvelle narre les déboires d’une pauvre femme trompée par son mari ; la seconde nouvelle nous fait suivre la journée harassante d’une mère qui travaille dans une usine, chargée de l’étiquetage des boîtes de conserves ; la dernière nouvelle nous fait intervenir dans la routine quotidienne de jeunes écoliers chinois. Une simplicité des faits appréciable, pour une œuvre qui ne peut être seulement qualifiée de « réaliste » ou même de « satire de la société », étiquettes faciles qui restreignent la visée et la force d’une œuvre.

La Liftière

Le récit de cette femme dont le quotidien s’écroule au moment où elle apprend que son mari la trompe, ce n’est pas un scénario bien original de nos jours… S’agissant d’une nouvelle, on s’attend à un dénouement aussi soudain, cruel et violent que ceux des nouvelles de Yu Hua (Un monde évanoui) où la mort plane sur chacun, angoissante et oppressante. On s’attendrait donc à ce qu’elle reprenne les rennes de sa vie, couteau en main, pour venir ensuite assassiner un mari coupable en plein ébat avec son amante. Puis qu’elle refasse sa vie, après avoir disparu dans la nature, ni vu ni connu. Curieusement, le dénouement est plus surprenant. La mort survient, inattendue, implacable et injuste. Cette soudaineté déroutante nous laisse amers, presque dégoûtés. La mort est un événement indescriptible, banal, personne ne s’en étonne. Elle fait partie du quotidien, de la routine des jours qui passent défilant toujours de la même manière. Elle n’émeut personne, on s’en retourne à ses activités, à son morne quotidien, et on attend son heure sans profiter du fait d’être en vie. La fin est d’autant plus cruelle et pessimiste qu’elle pointe l’indifférence des hommes qui peuvent fréquenter tous les jours les mêmes personnes, leur parler, mais ne pas se souvenir de leur nom, ni même de leur existence une fois mort.

44_Anh-Minh_015372-pecheur-aux-cormorans

C’est le récit de cette invisible qui nous est conté. Invisible physiquement, par sa maigreur. Invisible, parce qu’elle est une femme trompée, humiliée par le fait qu’elle s’occupe elle-même de monter l’ascenseur dans lequel se trouve sa rivale. Le plus triste est que devant la misère de son quotidien, elle n’éprouve même pas la force ni même le courage de retrouver sa dignité. Elle ne peut donner d’enfants à son mari qui ne l’aime pas, n’éprouvant au mieux, que pitié à son égard. Un mari qui se charge de la défendre contre les insultes de sa maîtresse parce qu’elle n’est pas capable de le faire elle-même. Pourtant, ce n’est pas la pitié ou l’agacement qui nous étreint à la lecture. Elle n’a pas d’autre choix, et ne peut vivre sa vie autrement. Elle est dans une impasse, et ne peut changer son quotidien, car son destin semble tout tracé. Elle s’englue toujours plus dans la misère, une misère d’autant plus cruelle qu’elle en est parfaitement consciente, lucide. Son quotidien s’organise et se rythme autour de l’organisation de son même repas, un peu de riz bouilli. Mais quel moment magnifique lorsqu’elle part à la recherche de son cousin, pour se venger, lui faire payer. On respire, peut-être son destin va-t-il changer finalement…

Tout s’écroule lorsqu’il lui demande de le pardonner. Devant tant de gentillesse, d’attention, elle comprend finalement que certains sont faits pour être heureux, mais qu’elle n’aura pas cette chance dans cette vie. « Les choses les plus étranges arrivent souvent par hasard. » Le ton pessimiste de cette nouvelle a le pouvoir de nous faire réfléchir sur la banalité d’une vie, marquée par tant de souffrances étouffées qu’elles nous rongent, nous usent et nous épuisent ; et sans que l’on comprenne pourquoi ni comment, tout se finit soudainement. On ne s’est rendu compte de rien, le temps passe si vite, qu’il est déjà trop tard pour changer. Ce n’est pas tant la vie de cette femme malheureuse qui nous bouleverse que l’absurdité d’un monde où parfois, le choix, les opportunités sont inexistantes. Il est étonnant de voir jusqu’à quel point, malgré nos efforts, on est privé de ces petits moments de joie qui rendent la vie plus douce et supportable.

Une journée harassante

44_Anh-Minh_ecriture_chinoise_grLe récit le plus court du recueil développe une brièveté paradoxale et nous détaille les actions quotidiennes et mécaniques d’une mère de famille qui en vient à régler son quotidien sur la cadence de son travail à l’usine. Du réveil à la préparation minutée du petit déjeuner, jusqu’au coucher, rien ne nous est épargné. Le rythme lent rend la lecture un peu pénible, parfois ennuyeuse. Cet ennui est nécessaire. Nous aussi nous éprouvons la pénibilité d’une routine aliénante : « C’est tous les jours la même chose. » « Ainsi s’achève une journée de travail pareille à toutes les autres. » Seulement, jamais l’angoisse ne vient étreindre douloureusement le cœur de cette femme, parce qu’elle ne connaît pas autre chose que les trajets harassants dans des bus surchargés, les plaisanteries grivoises de ses collègues, les repas frugaux. Elle ne peut laisser libre court à des états d’âme plus profonds mais l’on sent aussi qu’une routine parfaitement équilibrée et mécanique permet d’oublier cette lassitude indescriptible. L’auteur pointe très subtilement cet état d’inertie, sans sombrer dans la satire féroce, ni dans le pathos révolté. Un jour leur fille Lili leur demande « comment s’écrit le caractère fatigué, s’il te plaît ? Ba Xiukun aurait voulu le lui apprendre sans avoir à quitter sa chambre, mais comme la composition de ce caractère était trop complexe pour lui expliquer en quelque mots, elle dut aller la rejoindre pour le lui tracer de sa main. Elle trouva alors Lili en train de travailler à une rédaction ayant pour sujet :  « Une journée avec nous ». Elle avait laissé trois blancs dans sa dernière phrase où elle disait : « Mon père est très…Ma mère est très…, et je suis très… ». »

Un extrait des plus éloquents. Le blanc nous laisse deviner que le caractère chinois fatigué, par la complexité de sa réalisation, ne peut signifier entièrement le ressenti, l’émotion exacte. « Fatigué », terme assez simple qui peut être utilisé n’importe quand, pour dire n’importe quoi, est incapable d’exprimer le sentiment de personnes qui tentent seulement de faire taire leurs états d’âme en se laissant porter par une vie morne, répétitive et futile.

L’Initiation

44_Anh-Minh_chineOù nous suivons les journées de jeunes écoliers chinois, leurs difficultés d’insertion. Le rejet qu’ils subissent sont l’œuvre de leur jeune institutrice. Dynamique et particulièrement dévouée à son travail, elle ne peut s’empêcher d’avoir des préférés, ceux évidemment qui ont la chance d’avoir des parents ayant une situation sociale élevée. Les enfants de ceux-ci ne paieront pas les frais de cantines, ne seront pas humiliés gratuitement devant leurs petits camarades. Et les parents dans tout ça ? Deux attitudes : la soumission ou la révolte. On ne peut aller contre l’ordre établi, l’école est une institution toute puissante. D’ailleurs, le rejet de certains élèves par la maîtresse passe inaperçu. Très habilement, elle manipule les élèves et leur fait perdre toute conscience du bien et du mal. Elle dicte ses propres règles, fait ce qu’il lui plaît. Le sentiment de vertige s’empare de nous, lorsque les parents s’effacent, perdent leur bon sens. Il n’est pas bon de se révolter contre l’école sous risque d’opprobre sociale. C’est ce que le vieux fou, répétant sans cesse les paroles inquiétantes « Il faut sauver les enfants. Il faut sauver les enfants. », apprendra à ses dépends en le payant de sa vie. Non, il n’est pas bon de se rebeller, il est plus facile et plus agréable de rester tranquille pour le bien de tous. Mais vous savez ce qu’on dit sur les fous…

« Je lui ai donné un coup de pied, qu’y a-t-il de mal à cela ? Je ne te cache pas que je meurs d’envie de lui régler son compte ! C’est un voyou ce type, la preuve, il a le culot de se promener les fesses à l’air ! En plus c’est un vrai réactionnaire avec ses « Sauvons les enfants ! » comme si vous étiez en train de vous noyer ! » Tout est parfait dans le meilleur des mondes.

La force de l’écrivain réside dans l’absence de moralisation. Il se contente de peindre des faits, qui surprennent par la douce violence qui imprègne les récits. Douce et cruelle parce qu’elle semble, latente, presque étouffée et inaperçue, mais d’autant plus oppressante qu’elle menace d’éclater à tout moment et de tout détruire sur son passage. L’inertie qui touche ces êtres est déroutante, ils ne sont ni aveugles ni insensibles, mais ils sont empêchés par une force qui les aliène et les contraints : la société. Rivalités, représentations sociales… Personne ne peut en échapper et aucune justice, fictive ou même divine, ne peut sauver ces laissés-pour-compte.

Cette société où l’homme est exploité par son semblable paraît parfois enfantine. La bêtise, la naïveté, l’envie semblent être les seuls et derniers remparts pour se protéger d’une existence tragique. Le bien et le mal, l’esprit critique, sont totalement annihilés. Finalement, c’est cette « banalité du mal » qui les conduit à leur propre échec. Mais il faut bien vivre. Comment continuer à vivre ? Peut-on vivre ainsi ? Cette question fondamentale et naturelle. Ils l’ont oublié. En perdant cette capacité à s’interroger, c’est bien l’humanité, ce qui fait de nous des êtres humains, qui est ainsi remis en question. La fille de l’ascenseur : vivre c’est perdre le sentiment que l’on a de sa propre existence, de sa propre condition humaine.

Anh-Minh Le Moigne

Les Mille et une Nuits ou le flamboiement sans fumée

Frontispiece_of_Burton's_Arabian_Nights,_volume_1De son nom original, Alf Lailah Oua Lailah, ce recueil anonyme de contes populaires est ce que l’on nomme, dans la simplicité même, un chef d’œuvre absolu, au même titre que L’Odyssée d’Homère ou le Don Quichotte de Cervantès.

Tous les petits enfants sont très tôt initiés aux contes d’Aladin et la lampe merveilleuse, d’Ali Baba et les quarante voleurs ou de Sindbad le Marin. Ce recueil littéraire porte donc souvent une connotation juvénile. Mais Les Mille et une Nuits sont bien plus que des contes pour enfants : pieuses, tragiques, sensuelles, cruelles et érotiques.

Ce monument de la littérature imaginative arabe a eu pour prototype un recueil persan, le Hazar Afsanah. À ce livre, aujourd’hui perdu, sont empruntés le dispositif des Mille et une Nuits – c’est-à-dire le dispositif de Schahrâzâde – et le sujet d’une partie des histoires. Les conteurs qui s’évertuèrent sur ces thèmes les transformèrent au gré de la religion, des mœurs et de l’esprit arabes, ainsi qu’au gré de leur fantaisie.

D’autres légendes, d’origine nullement persane, d’autres encore, purement arabes, se constituèrent dans le répertoire des conteurs. Le monde musulman sunnite tout entier, de Damas au Caire et de Bagdad au Maroc, se réfléchissait enfin au miroir des Mille et une Nuits.

Ce n’est donc pas une œuvre consciente, une œuvre d’art proprement dite, mais une œuvre dont la formation lente est due à des conjonctures très diverses et qui s’épanouit en plein folklore islamite.
Une œuvre arabe, malgré le point de départ persan, et qui, traduite de l’arabe en persan, turc, hindoustani, se répandit dans tout l’Orient.

Comme une offrande au Dieu de la Joie, voici deux extraits de cette merveille immortelle, dans la traduction de Joseph Charles Mardrus. Laissez les Djinn guider vos pas sur infini velours du ciel étoilé.

Extrait de la 376ème nuit

les-mille-et-une-nuits« On raconte qu’une nuit Haroun Al-Rachid s’étant couché entre deux belles adolescentes qu’il aimait également, dont l’une était de Médine et l’autre de Koufa, ne voulut pas exprimer sa préférence, quand à la terminaison finale, spécialement à l’une au détriment de l’autre. Le prix devait donc revenir à celle qui le méritait le mieux.

Aussi l’esclave de Médine commença par lui prendre les mains et se mit à les caresser gentiment, tandis que celle de Koufa, couchée un peu plus bas, lui massait les pieds et en profitait pour glisser sa main jusqu’à la marchandise du haut et la soupeser de temps en temps.

Sous l’influence de se soupèsement délicat, la marchandise se mit soudain à augmenter de poids considérablement. Alors l’esclave de Koufa se hâta se s’en emparer et de la cacher dans le creux de ses mains ; mais l’esclave de Médine lui dit : « Je vois que tu garde le capital pour toi seule, et tu ne songe même pas à m’abandonner les intérêts ! »

Elle repoussa sa rivale et s’empara du capital à son tour en le serrant soigneusement dans ses deux mains.

Alors l’esclave ainsi frustrée, qui était fort versée dans la connaissance des traditions du Prophète, dit : « C’est moi qui doit avoir droit au capital, en vertu de ces paroles du Prophète : « Celui qui fait revivre une terre morte en devient le seul propriétaire ! » Mais l’esclave de Médine, qui ne lâchait pas la marchandise, n’était pas moins versée dans la Sunna que sa rivale et lui répondit : « Le capital m’appartient en vertu de ces paroles du Prophète : « Le gibier appartient, non point à celui qui le lève, mais à celui qui le prend ! » Lorsque le Khalifat eut entendu ces citations, il les trouva si justes qu’il satisfit également les deux adolescentes cette nuit-là. »

Extrait de la 679ème nuit

sindbad-1« Et d’un mouvement rapide, elle rejeta ses voiles et se dévêtit tout entière pour apparaître dans sa native nudité. Béni soit le ventre qui l’a portée ! C’est alors seulement que Nour put juger la bénédiction qui était descendue sur sa tête !

Et il vit que la princesse était une beauté douce et blanche comme un tissu de lin, et qu’elle répandait de toutes parts la suave odeur de l’ambre, telle la rose qui sécrète elle-même son parfum originel.

Et il la pressa dans ses bras et trouva en elle, l’ayant explorée dans sa profondeur intime, une perle encore intacte. Et il se mit à promener sa main sur ses membres charmants et son cou délicat, et à l’égarer parmi les flots et les boucles de sa chevelure, en faisant claquer les baisers sur ses joues, comme des cailloux sonores dans l’eau ; et il se dulcifiait à ses lèvres, et faisait claquer ses paumes sur la tendreté rebondissante de ses fesses.

Et elle, de son côté, elle ne manqua pas de faire voir une partie considérable des dons qu’elle possédait et des merveilleuses aptitudes qui étaient en elle ; car elle unissait la volupté des Grecques aux amoureuses vertus des Egyptiennes, les mouvements lascifs des filles arabes à la chaleur des Ethiopiennes, la candeur effarouchée des Franques à la science consommée des Indiennes, l’expérience des filles de Circassie aux désirs passionnés des Nubiennes, la coquetterie des femmes du Yamân à la violence musculaire des femmes de la Haute-Egypte, l’exiguïté des organes des Chinoises à l’ardeur des filles du Hedjza, et la vigueur des femmes de l’Irak à la délicatesse des Persanes.

Aussi les enlacements ne cessèrent de succéder aux embrassements, les baisers aux caresses et les copulations aux foutreries, pendant toute la nuit, jusqu’à ce que, un peu fatigués de leurs transports et de leurs multiples ébats, ils se fussent endormis enfin dans les bras l’un de l’autre, ivres de jouissances… »

Sylvain Métafiot

À lire : le billet de Pierre Assouline sur la littérature arabe

Le jugement du début de la fin : Une tragi-comédie historique !

Maison d'elliot

Les 22 et 23 novembre à Couzon au Mont-d’or et le 30 novembre aux Asphodèles de Lyon, la Maison d’Elliot présentait sa dernière création, Le jugement du début de la fin. Première pièce écrite par Clémentin Dubrenyi (pseudonyme unique pour deux co-auteurs) et première mise en scène pour Clément Szebenyi. Ce spectacle renoue avec la tradition de la Maison d’Elliot qui était de créer des comédies décalées. Après Le Frère aîné de Vampilov et Les ombres de Peter Pan d’après J.M. Barrie, la Maison d’Elliot nous présente une création drôle et pleine de folie.

« Au départ, l’idée était de faire une pièce drôle avec un sujet sérieux et on s’est dit : « Tiens pourquoi pas la mort ? Ah ouais ! Ouais la mort c’est marrant ! » » Clémentin Dubrenyi

Le procès de l’humanité

SocrateLa pièce organise le jugement de l’être humain et de ses pêchés. Un homme, Stanley Lambda, meurt et se retrouve malgré lui le représentant de la race humaine. Comme son nom de famille l’indique, Stan est un personnage banal qui n’a rien fait de particulier, il n’a fait que vivre sa vie, il est comme tout un chacun.

Pourtant, il a été choisi pour nous représenter, il est mort pour se faire juger. Mais où et par qui ? La Mort, après un long monologue sur le cycle de la vie toujours identique, vient chercher un Stan qui ne comprend pas qu’il est mort et encore moins ce qui lui arrive. Nous non plus, nous ne le savons pas, nous le comprenons lorsqu’il est sur la barque de Charon et que la Mort se prend pour un pirate. Elle ne lui parle pas et le laisse sur le rivage. C’est ici qu’il rencontre quatre habitants qui vont lui apprendre qu’il sera jugé pour tous les pêchés des hommes, ce qui révolte Stanley qui ne se sent pas représentatif de la race humaine. Se pose alors une question : un seul homme peut-il représenter toute l’humanité ?

Des personnages hauts en couleurs

« On s’est bien marré, on s’est même parfois auto-censuré, en se disant : « Oula ! Non, là on va trop loin, on va les perdre« .

On avait commencé à répéter cet été, beaucoup de personnes ont eu un déclic très tard dans l’année et là c’était du pain béni. On s’est vraiment beaucoup amusé. » Clémentin Dubrenyi

CesarLa réponse à cette question sera la base de la prise de conscience de Stanley qui sera aidé dans cette tâche par Socrate, présenté comme un alcoolique, aimant la bonne chère et dont le passe-temps favori est de nourrir les pigeons. Clémentin Dubrenyi nous ont confié qu’au moment de l’écriture, ils voulaient donner une dimension philosophique à la pièce et que le personnage de Socrate leur a semblé évident. Comme la philosophie aide à mieux comprendre le sens de la vie, le philosophe aide l’homme perdu à mieux comprendre ce qui lui arrive. Ce Socrate est d’ailleurs construit comme un hommage à leur professeur de philosophie, dont ils se sont inspirés pour façonner ce personnage qui guide les âmes perdues vers la connaissance.

Les juges du malheureux Stan sont un Jules César bling-bling, un Louis XVI pompeux, parlant haut et avec un égo surdimensionné, un Jésus-Christ misanthrope et une Jeanne d’Arc complètement obnubilée et pénétrée par Dieu.

Tous ces personnages sont hilarants : Jules César cherchant à s’affirmer devant l’oubli dont il est victime, Louis XVI essayant de tout contrôler en bon monarque absolu et en perpétuelle opposition avec son homologue romain. Jeanne D’arc paraît comme une adolescente un peu trop pieuse qui parle avec Dieu par télépathie, et on sent que si pour certains les voix de Dieu sont impénétrables, Jeanne d’Arc y pénètre… Jésus-Christ, à l’inverse, fait une espèce de crise d’adolescence : il se rebelle contre le statut de messie que lui a imposé son père et passe son temps à remettre en question ses propres miracles et sa propre pensée, qu’il aurait prononcée pour rigoler et surtout en étant bourré… Les co-auteurs ont voulu inscrire les personnages dans notre époque. Bien que morts, les personnages ont continué à vivre dans cet autre monde et ont donc évolué, comme Jésus-Christ qui est le contraire de ce qu’il était ou Louis XVI qui a une minerve et César qui porte des Ray Ban.

Le procureur de ce procès, en la personne de Margaret Thatcher, affiche sa détermination et sa rigueur à condamner l’accusé qui est défendu par un Martin Luther King chantant du gospel et ayant fait un rêve…

Tous ces personnages sont caricaturés et burlesques, mais le plus incroyable reste Sigmund Freud, joué magistralement par Aymeric Raffin qui fait du père de la psychanalyse un vieux pervers drogué, complètement fou, bon pour l’asile. Les co-auteurs nous ont confié qu’à l’écriture, ils n’avaient mis aucune didascalie pour laisser une grande liberté de jeu et d’interprétation aux comédiens et que, lorsqu’ils ont pensé à utiliser le personnage de Freud, ils l’ont écrit en pensant à ce comédien car ils savaient qu’il saurait transcendé le personnage, ce qu’il fait avec brio. C’est justement Freud, qui fait le portrait psychologique d’un Stanley Lamba subissant totalement ce qui lui arrive et qui se retrouve affublé d’un complexe œdipien.

Alors que tous les personnages sont porteurs de comique, Stan prenant tout au sérieux est lui, à l’inverse, complètement tragique.

Une écriture subtile

Jugement« Tout ce rapport avec la dialectique, c’est un moment qu’on aime beaucoup et qui nous rappelle les moments qu’on a eu avec notre Socrate à nous qui était notre professeur de philosophie au lycée. On voulait partager cela aussi, tout en faisant rire, ça permettait de transmettre des idées et de donner un avis sur quelque chose. » Clémentin Dubrenyi

Le jeu d’acteurs, très exubérant, est hilarant et le contraste entre les personnages historiques morts caricaturés et un Stanley portant un énorme fardeau favorise le tragi-comique incarné par le personnage de la Mort. Cette « dame en noir » semble très stricte et sérieuse, puisqu’elle est la reine des lieux, organisatrice du procès. Et pourtant, de temps en temps, une certaine folie s’empare d’elle, la rendant attendrissante et drôle.

L’écriture alterne toujours le comique et le tragique : malgré l’ambiance pesante du procès, le comique n’est jamais totalement absent. On n’en oublierait presque que le procès des pêchés de l’humanité est une question sérieuse.

Les co-auteurs ont réussi leur pari en trouvant un équilibre entre les deux. De plus, le texte est parsemé de références aux écrits des personnages. Malgré le ton léger, on découvre la doctrine philosophique de Socrate et la psychanalyse est vulgarisée par Freud lui-même. La religion est gentiment dévalorisée par son plus grand représentant, Jésus, et par l’hystérie et le fanatisme de Jeanne d’Arc. La caricature, bien qu’assumée et totalement perceptible, reste très subtile. Clémentin Dubrenyi a réussi la prouesse d’écrire une pièce sérieuse, comique et caricaturale, tout en équilibre. On jongle toujours entre les trois et c’est cet équilibre qui participe au dynamisme de cette pièce portée par des acteurs phénoménaux.

Rémy Glérenje

Pour plus d’infos : http://www.lamaisondelliot.fr

Facebook : La maison d’Elliot

La cruauté de l’innocence

6_Clarisse_Le grand cahier afficheDeux jeunes garçons décharnés, forcés au travail par une grand-mère abjecte surnommée « la sorcière » par les villageois. Un pitch digne d’un conte des frères Grimm, pourtant il s’agit là du très remarqué roman de guerre, Le grand cahier, d’Ágota Kristóf, publié en 1986. Alors que l’histoire a longtemps été considérée comme inadaptée pour le grand écran, le réalisateur hongrois János Szász lui rend enfin justice. Le film, déjà sorti à l’étranger où il a rencontré un succès certain, sera à l’affiche en France à partir du 5 février.

Une monstrueuse volonté de survie

Poignant et déroutant, Le grand cahier n’est pas le genre de livre que l’on repose dans sa bibliothèque en pensant à autre chose. Ágota Kristóf, dans un style tant enfantin que cru, relate le destin tragique de jeunes jumeaux, dont elle tait les noms, obligés de quitter « la Grande Ville » pour aller vivre à la campagne chez leur grand-mère, qui leur était jusque-là inconnue. C’est avec un sang-froid effrayant et une audace à toute épreuve qu’ils se battent pour survivre dans un monde en guerre, une guerre vaguement décrite mais pas clairement nommée, où règne désormais la loi du plus fort. Ils s’imposent avec une discipline sans faille toute une série d’exercices d’endurcissement physique et psychologique ainsi que de la lecture et de l’enrichissement intellectuel. Ils apprennent à mendier, à mentir, à voler, à tuer, parce qu’« il faut savoir tuer quand c’est nécessaire » (p.51). Tout ce qu’ils font est retranscrit dans un « Grand Cahier » sous forme de composition, qu’ils jugent « Bien ».

« Pour décider si c’est « Bien » ou « Pas bien », nous avons une règle très simple : la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons. […] Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues ; il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est-à-dire la description fidèle des faits. » (p.33).6_Clarisse_Le grand cahier 4

C’est cette règle qu’adopte Ágota Kristóf pour la rédaction de son roman, puisqu’il s’agit ni plus ni moins que du Grand Cahier lui-même. Une chronique de l’insidieuse déshumanisation de deux enfants en temps de guerre, qui tire son intensité dévastatrice du style dénué d’émotion, effrayant de neutralité : des phrases brèves mais aiguisées qui créent un climat difficilement supportable. Les enfants fascinent par leur monstruosité. Ils ouvrent leurs yeux mais ferment leur cœur, forment une unité insécable, et se montrent sans pitié. Ni enfants, ni adultes, les jumeaux se fient à leur propre morale. « Nous ne jouons jamais » (p.35) déclarent-ils aux adultes qui ne voient en eux que l’innocence de leur âge.

Comment filmer l’absence d’émotion ?

C’est un grand roman qui méritait sa transposition à l’écran, même si une adaptation ne pouvait mener qu’à un film sublimement triste, à l’image de l’emblématique Ruban Blanc de Michael Haneke. C’est dans cette optique que l’auteur et réalisateur hongrois János Szász, déjà connu pour Les Garçons Witman, projeté au festival de Cannes en 1997, aborde cette œuvre.

Pour la scène d’ouverture, la caméra effectue un travelling en gros plan à travers le Cahier encore vide, caresse la surface en relief du papier couleur sépia. Brusquement, des bouts de mine de crayon jaillissent sur la page vierge, un crayon à papier est taillé à l’aide d’un couteau, comme si cet outil indispensable à l’écriture était la véritable arme.

 6_Clarisse_Le grand cahier 2

La glaçante neutralité du roman est effrayante, mais elle crée également une distance qui peine à exister à l’écran, surtout lorsqu’il s’agit d’enfants (brillamment interprétés par les frères jumeaux András et László Gyémánt). Chaque gros plan rapproche un peu plus les deux jeunes garçons du spectateur et rend l’effroi un peu plus palpable.

Cependant, János Szász atténue légèrement quelques passages sensibles du livre : les expériences sexuelles explicitement décrites, imposées aux jumeaux par la servante de la cure sans scrupules et par l’officier sadomasochiste qui loge chez la grand-mère, ne sont que suggérées. Mis à part cela, le film reste assez proche du roman et fait preuve de tout aussi peu de pitié : le soldat qui meurt de froid seul dans la forêt et dont les jumeaux volent les armes, leur voisine surnommée bec-de-lièvre qui se fait violer et tuer par ceux qui se présentent comme les libérateurs, le mépris des villageois envers ceux qui se font déporter. Dans ce monde, aucun espoir n’est permis. Dans le film, la guerre est identifiable comme étant la Seconde Guerre mondiale, mais la précision n’est pas réellement nécessaire. Il s’agit de dépeindre le dommage que cause toute guerre à une jeune âme encore innocente lorsqu’il n’y a plus de modèle d’identification et que seule la haine est montrée en exemple. Les jumeaux se créent leurs propres modèles de bien et de mal, mais ils ne se rendent pas compte que leur sens de l’humanité dépérit.

6_Clarisse_le grand cahier 3János Szász décrit les événements de la guerre de manière objective et brève, respectant ainsi le modèle de parabole qu’instaure Ágota Kristóf dans son roman des expériences vécues et retranscrites par les jumeaux. Derrière la caméra on retrouve l’œil aguerri de Christian Berger, notamment connu et reconnu pour son travail en tant que directeur de la photographie pour Le Ruban Blanc de Michael Haneke, qui transpose ce style particulier d’écriture, distant et brutal, et l’éloignement des jumeaux de leur entourage en des images précises et cinglantes, qui donnent l’impression de n’avoir que très rarement vu des profils aussi acérés au cinéma.

Et pourtant ce revirement total de personnalité, cette monstrueuse mutation de deux êtres innocents en de redoutables psychopathes semble moins crédible à l’écran que dans le roman, peut-être à cause du changement d’âge que s’est autorisé János Szász, puisque dans le film les jumeaux ont treize ans alors qu’ils n’en ont que neuf dans le roman. De plus, les atrocités se bousculent tellement, surtout vers la fin du film, qu’elles en deviendraient presque des caricatures de la misère que l’on a du mal à prendre au sérieux. Tout peut toujours s’aggraver, et tout s’aggrave toujours. On assiste à une expansion de brutalité et d’inhumanité, et chaque événement ne peut avoir qu’une issue tragique.

Quoiqu’on puisse en penser, c’est une œuvre qui ne laisse pas indifférent. Le grand cahier est un film transcendant et déconcertant, qui n’épargne rien au spectateur. Préparez-vous à en ressortir bouleversé, tant par la beauté des prises de vue que par la monstruosité de l’humanité.

Clarisse Bogdahn