Love & Pop : une tendresse toute cruelle

Ne vous laissez pas tromper par le titre kawaï et la couverture sucrée de ce petit roman, le sujet en est grave : la prostitution. Sans concession, Ryû Murakami nous livre le portrait cynique d’une société japonaise où la jeunesse se fane avant d’avoir vécu. Il nous donne en pâture un monde désabusé, où règnent la solitude et la consommation, avec le regard froid et cinglant des reportages télévisés.

Quand lire et faire curée ne sont plus qu’un seul acte

loveandpopNon il ne s’agit pas du très fameux Haruki Murakami, mais de Ryû Murakami. Et loin du réalisme magique de son contemporain, l’auteur de Bleu presque transparent fait preuve d’un hyperréalisme déroutant. Des pages entières dédiées aux commandes d’un café, cinquante-cinq marques de parfums énumérées d’affilée, etc. autant d’éléments qui rendent la lecture parfois trouble, ou même pénible, mais qui rappellent aussi l’univers de surconsommation dans lequel est noyée Hiromi, la jeune lycéenne que nous accompagnons tout au long du roman.

Nous la suivons toute une journée, tantôt aveuglés par le monde qui l’entoure, tantôt dans les sombres recoins de son intimité. Murakami, qui est aussi scénariste, confère ainsi à son lecteur un regard avide, parfois presque pervers, comme peut l’être l’objectif d’une caméra. L’œil voyeur et mécanique, sans limites ni scrupules, d’une émission de télé-réalité.

Cette dernière image n’est pas gratuite puisque ce livre se présente comme un reportage. La postface du roman nous rappelle que la fiction que met en scène l’auteur est construite à partir de témoignages de jeunes filles qu’il a lui-même recueillis : « J’ai écrit ce roman en me tenant à vos côtés. » écrit-il à la fin, et c’est à leurs côtés que nous sommes amenés à le lire.

De la consommation de biens à la consommation du corps

loveandpop3Du simple « rendez-vous » au don de leur corps, il n’y a qu’un pas que de jeunes lycéennes mineures franchisse en devenant elles-mêmes des marchandises. Hiromi veut une bague, et pour cette bague, elle est prête à vendre son temps lors d’un rendez-vous arrangé, et même davantage s’il le faut. Horrible ? Stupide ? Dégouttant ? Comment juger ces jeunes cœurs que rien ni personne ne protège ? Les gens savent, ils voient. Hiromi est épiée tout au long du roman tandis qu’elle franchie les limites de la morale. Mais doit-on parler de jugement ? Ou serait-ce de l’envie ? L’envie de voir l’autre faire ce que l’on n’ose pas faire… Pour Murakami, « la littérature n’a que faire des questions de moralité ». Mais que penser alors du regard du lecteur ?

Reste qu’Hiromi n’est pas dénuée de conscience. Mais lorsqu’elle se demande s’il y a quelque chose de mal à « la perspective de baiser avec un inconnu », lorsqu’elle cherche s’il y a « quelque chose de supérieur qu’elle pourrait désirer et qui la dispenserait d’accepter un rendez-vous pour s’offrir cette bague », elle ne trouve rien :

« Elle chercha parmi les choses que lui auraient dites ses parents ou ses professeurs quand elle était petite, parmi les choses qu’elle aurait lu dans un livre, un journal ou un magazine, qu’elle aurait entendues à la radio, les paroles d’une chanson, un truc qu’elle aurait vu à la télévision, dans un film ou en vidéo. Elle ne trouva rien. »

L’existentialisme par Murakami

Passées sa superficialité et sa naïveté, le personnage d’Hiromi est très vite attachant. Sa loyauté, sa générosité et sa patience ne sont pas sans rappeler l’acharnement inhumain des héroïnes de shôjo (mangas destinés aux jeunes filles qui mettent en scène une romance). Les personnalités dépeintes dans ce roman sont terriblement humaines, jusqu’aux hommes rencontrés par la jeune fille au cours de ses différents rendez-vous. La solitude, la maladie, la sensualité… autant de phénomènes qui ne permettent pas de faire des psychotiques et des maniaques qu’elle rencontre de véritables monstres. Et la violence qu’ils déploient à son égard est aussi le lieu d’une leçon douloureuse : celle de la vie. Bien qu’elle en soit victime, Hiromi ne parvient pas à haïr totalement ses agresseurs. Ce regard pessimiste et désabusé est la mélodie qui sous-tend l’écriture de Murakami. Une écriture qui refuse de juger.

Ryu Murakami

Ryu Murakami

Chacun cherche à rencontrer l’autre dans cette œuvre, comme pour mieux éprouver qu’il existe. Car finalement, c’est le vide en chaque être qui motive l’action, et parfois la violence. Il leur faut désirer pour se sentir vivant. De sorte que la plus grande angoisse éprouvée par Hiromi c’est l’oubli. « « Un jour, quelque chose d’étrange se produisait », puis elle s’était rendu compte qu’en elle-même, « quelque chose passait et s’éteignait » ». C’est pourquoi il lui faut posséder cette bague le jour-même. Ce que redoute Hiromi, c’est d’oublier qu’elle veut ; c’est-à-dire oublier qu’elle vit.

« Lorsqu’on a envie d’une chose, il faut tout faire pour l’obtenir sans tarder car les choses changent de nature après une ou deux nuits et redeviennent ordinaires. Elles le savaient très bien comme elles savaient qu’il n’existait pas une seule lycéenne capable de travailler six mois dans un McDonald’s pour se payer un sac Prada. »

L’urgence qui presse ces jeunes filles, c’est celle de l’existence. Love & Pop c’est Éros, tel une musique entêtante et répétitive, celle de la consommation, qui vient recouvrir le silence du néant d’un vernis bon marché.

Love & Pop se donne comme une chanson douce-amère, à la fois violente, pétillante et cruelle, mais non pas sans espoir. Le lecteur qui ira jusqu’au bout du roman saura apprécier l’ouverture, petite bouffée de lumière que laisse Murakami à sa protagoniste. En effet, le malaise dépeint dans le songe d’Hiromi au début du roman laisse place à la fin à un rêve… peut-être heureux ?

David Rioton

Solange Bied-Charreton : « L’individu contemporain est un enfant gâté insupportable. »

Dans son premier roman, Solange Bied-Charreton fait un compte-rendu acide de l’inconsistance d’une génération post-moderne qu’elle juge composée d’individus gâtés, égocentriques et insupportables, éblouissant d’une lumière noire les illusions de cette société désœuvrée et narcissique. Elle est donc une auteure qui semble faire sienne l’exigence nietzschéenne de « vaincre son temps et donc de soutenir le plus rude combat avec ce par quoi [elle] est l’enfant de son temps ».

Enjoy brosse le portrait de Charles, jeune bourgeois calquant son existence par rapport au réseau social ShowYou, un mélange entre Facebook et YouTube. Pour vous, exister socialement, est-ce désormais exister sur Internet ?

enjoy-718372Non, je ne pense pas. Mais je possède et maintiens mes comptes Facebook et Twitter pour des questions professionnelles. Je fais de ces réseaux sociaux un usage de promotion, de manière complètement cynique. J’ai parfois la tentation de supprimer mon compte Facebook mais quand je vois ma liste d’amis, je fais marche arrière en me disant que c’est tout de même utile pour diffuser des liens. Cela dit, il y a très peu de données sur ma vie privée. J’ai écrit Enjoy parce que j’ai commencé à avoir cette envie de faire disparaître ma vie intime sur Internet. J’étais effarée de voir les autres étaler leurs photos de vacances, leur vie de famille, leur vie amicale, etc. et j’y ai puisé une source romanesque incroyable. Il fallait que j’écrive là-dessus. Le roman doit rendre compte de la réalité, c’est un compte-rendu sociologique. Il se doit de soulever le problème de la modernité. Il faut écrire dessus. Il faut dire le rien, dire qu’il ne se passe rien.

Une tâche ô combien difficile, d’écrire sur le rien.

Il faut procéder par élimination, se poser la question mallarméenne de la poésie de l’objet. Étudier ce que l’objet veut dire : telle fille est rentrée chez elle, a allumé son ordinateur, a regardé une photo de ceci ou une vidéo de cela, voilà ce qui sert de matériau à la construction de mon roman. C’est une histoire qui est basée sur l’observation de l’inconsistance. Cela me fait d’ailleurs plaisir d’en parler très librement parce qu’une des raisons pour lesquelles ce livre s’est vendu est que les gens ont cru que c’était un roman branché, notamment à cause de certains mots-clés associés : génération Y, réseau social, etc. Ces deux mots-clés ont fait en sorte qu’une certaine partie de la population s’est totalement détournée de ce livre, croyant que je faisais l’apologie de cette génération branchée.

Votre roman fut mal compris avant même d’être lu ?

EXTENSION-DU-DOMAINE-DE-LA-LUTTE-1024x674Oui, mais j’ai beaucoup joué sur l’argumentaire de promotion. Je me souviens d’un reportage sur France 3 sur la génération Y où le présentateur n’avait, bien évidemment, pas lu l’ouvrage, ce qui explique la méprise médiatique suscitée à sa sortie. À la limite on s’en fout… Non seulement les journalistes télé ne lisent pas les livres, mais ils ne lisent même pas les résumés que les éditeurs leur envoient. Ils s’en foutent royalement.

On songe à Olivier Pourriol, ex-chroniqueur littéraire du Grand Journal de Canal+, à qui l’on conseillait de lire la première, la 100e et la dernière page d’un livre pour en parler et qui avait l’interdiction de citer des auteurs morts.

Autant avant je me méfiais des gens qui ne lisaient que des auteurs morts, autant aujourd’hui je lis très peu de littérature contemporaine. Les auteurs actuels ne me semblent pas vivants. Ce qui m’inspire c’est le réel. Et mes références sont Gustave Flaubert et Georges Perec. Les deux premiers livres de Perec surtout, l’Oulipo beaucoup moins, ce jeu sur la langue m’emmerde. Très peu d’écrivains contemporains comptent pour moi parce qu’il y en a trop. J’attends qu’ils meurent pour les lire.

Lesquels voudriez-vous voir mourir pour pouvoir enfin les lire ?

Comme je vous l’ai dit, je lis des auteurs morts, et pour certains autres de ma connaissance j’adorerais qu’ils soient morts et ne les avoir jamais lus. À part peut-être Michel Houellebecq, mais c’est une découverte assez récente. En réalité je n’aime pas les vivants.

Un des personnages de votre roman, Anne-Laure, affirme d’ailleurs qu’« être mort [est] un gage de qualité. »

Oui, elle ressemble à ce que j’étais quand j’avais vingt ans, en forçant certains traits. Elle est un peu paumée et caricaturale. Je voulais raconter le vide mais j’ai de la tendresse pour certains de mes personnages. Ce qui n’est pas le cas de mon prochain roman…

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Sylvain Métafiot