Les Contes d’Amadou Koumba de Birago Diop : une inquiétante étrangeté ?

Si les Contes des Milles-et-une-Nuit nous évoquent d’emblée les richesses et les merveilles d’un Orient exotique et mystérieux, où notre désir d’ailleurs se satisfait d’aventures épiques, il peut se heurter à certaines résistances inconscientes face à l’Afrique. Des résistances qui peuvent s’expliquer par le malaise face à l’inconnu. L’Afrique, dans nos représentations, serait peut être cette terre lointaine, marquée par une diversité culturelle qui nous déstabilise. L’ignorance et l’impossibilité même de créer, de recréer une image tangible dans notre esprit peut soit encourager notre curiosité naturelle, soit la décourager. Choisir de lire Les Contes d’Amadou Koumba relève de cette tentative de vouloir surpasser et s’affranchir de notre horizon d’attente personnel.

Les origines du conte : une genèse personnelle

Birago-Diop-dans-son-bureau1-293x300Les Contes d’Amadou Koumba sont écrits dans un but précis que l’auteur revendique dès l’introduction : « Si je n’ai pu mettre dans ce que je rapporte l’ambiance où baignaient l’auditeur que je fus et ceux que je vis, attentifs, frémissants ou recueillis, c’est que je suis devenu homme, donc, un enfant incomplet, et partant, incapable de recréer du merveilleux. C’est que surtout il me manque la voix, la verve et la mimique de mon vieux griot. Dans la trame solide de ses contes et de ses sentences, me servant de ses lices sans bavures, j’ai voulu, tisserand malhabile, avec une navette hésitante, confectionner quelques bandes pour coudre un pagne sur lequel grand-mère, si elle revenait, aurait retrouvé le coton qu’elle fila la première ; et où Amadou Koumba reconnaîtra, beaucoup moins vifs sans doute les coloris des belles étoffes qu’il tissa pour moi naguère. »

La rhétorique voudrait que l’acte même de se nier, permettrait de renforcer le propos. Or, la maladresse honnêtement avouée, inquiète. Si le conte nait du plaisir que l’on a à l’écouter, qu’en est-il de sa retranscription écrite ? Ne pourrait-on pas y voir simplement le besoin d’un écrivain qui cherche à se remémorer les moments les plus délicieux de son enfance ? Sans doute. « Ce retour fugitif dans le passé récent tempérait l’exil, adoucissant un instant la nostalgie tenace et ramenait les heures claires et chaudes que l’on n’apprend à apprécier qu’une fois que l’on est loin. » La douceur de la nostalgie nous laisse espérer que le plaisir qu’il a ressenti pourrait nous toucher. Peut être parce qu’il s’agit de contes, nous postulons d’emblée une sorte d’universalité du goût. Nous avons tous enfants, été émus devant le merveilleux, sensibles aux beautés de l’imagination.

La connaissance de la vie de Birago Diop qui séjourne en 1958 à Paris, en tant que ambassadeur du Sénégal avant de repartir à Dakar, sa terre natale, explique ce besoin de revenir aux sources. Le déracinement lors d’un exil quel qu’il soit rend l’adulte avide de son enfance, et des sensations merveilleuses qu’il a éprouvé. Le retour aux sources est un mouvement de retour à soi, où l’on cherche parfois désespérément le moment où l’on s’est senti comme étant « complet ». L’histoire est toujours la même. Le temps qui passe, les vicissitudes de l’existence tendent à épuiser l’individu qui voit son existence s’éloigner, s’éparpiller, se fragmenter, se morceler, se déchirer…Alors, le seul moyen de faire face, c’est par le travail du souvenir et de la mémoire. Le conte ne serait donc avant tout qu’un moyen pour l’aider à se reconstruire, à trouver une solution face à l’inquiétude de n’être qu’« un homme, donc, un enfant incomplet. »

La puissance de l’oralité

83930995Nos habitudes de lecture font que nous opterons pour une lecture silencieuse et linéaire des contes afin d’essayer de dégager du recueil une organisation logique, une structure nette et cohérente. Cet habitus fait que l’on peine à se frayer un chemin dans cet univers. D’ailleurs, l’ancrage « réaliste » des contes est vu comme une légitimation de la spécificité culturelle de cette contrée africaine de Dakar. Le réalisme constitue même un obstacle à la compréhension. Nous sommes en effet envahis par une pléthore de noms propres (les noms des personnages mais aussi ceux des animaux. Ceux-ci, contrairement aux fables de La Fontaine, sont identifiés par un nom ; les noms des lieux ; l’importance de la religion dans certains contes comme Le Jugement). De plus, la précision des descriptions empêchent parfois l’imagination de vagabonder même si ces renseignements sont précieux pour tout lecteur curieux de cette culture.

S’il est dans un premier temps malaisé de s’y retrouver dans cet univers si riche c’est parce qu’une lecture silencieuse, sans voix, n’offre réellement, que peu d’attraits. On oublie souvent que la dimension orale d’un conte est primordiale car elle promet d’exprimer une plus grande variété de sens et d’émotions. Elle seule peut rendre compte de ce théâtre d’animaux et d’hommes, de cette étrange cosmogonie qui ne peut exister que par la force de l’imagination et de la pensée. En effet, ce ne sont pas les images et les représentations symboliques qui priment, c’est notre façon de réagir face à l’action qui nous est contée. Le corps, plus que notre héritage culturel et moral nous sert de guide. Rappelons que la parole s’incarne avant tout dans le corps. « Esclave de la tête, la bouche commande au reste du monde, parle et crie en son nom, souvent à tort, parfois avec raison, sans demander leur avis ni au ventre, qui mangerait encore alors qu’elle se déclare rassasiée, ni aux jambes, qui voudraient ne plus marcher quand elle se dit capable d’aller plus loin. La bouche prit tout le pouvoir du corps le jour où elle se sut indispensable. Elle sauve l’homme quelquefois et plus souvent le mène à sa perte, car il lui est difficile de se contenter de : « Je ne sais pas. » »

La parole est ainsi conquérante et dominatrice puisqu’elle peut tromper les sens et la raison. Ambivalente, elle est toujours à la fois Vérité et Mensonge. Ce conte éponyme (Vérité et Mensonge) met en scène Fène-le-Mensonge et Deug-la-Vérité. La seconde est aimée de Dieu, la première aimée et préférée des hommes. Ce conte est la démonstration éclatante de la spécificité du recueil qui est l’absence de toute parole moralisatrice. Les contes ne relèvent pas d’un didactisme forcé, construit précisément selon des archétypes propres aux contes de fées : adjuvant, opposant, récit initiatique…Ces artifices font que le conte est porteur d’un sens symbolique : il est sursignifiant. Les Contes d’Amadou Koumba ne peuvent ni être qualifiés d’exemple ou de contre-exemples. Ils ne représentent rien, ne symbolisent rien. Il montre simplement les choses comme elles sont. Ainsi, si les hommes se laissent plus facilement convaincre par les mensonges, c’est parce que la parole est habile flatteuse, intelligente séductrice. Elle sait s’adapter au monde des hommes, lire dans les conventions sociales et les préceptes, elle sait jouer contrairement à la parole de Vérité qui est nue, crue, étrangère à la complexité sociale, à la nature profonde de l’être humain qui fait qu’elle ne peut être reçue, comprise et assimilée par celui qui l’écoute.

Une parole qui n’est jamais moralisatrice

peintures_rupestres_sahara_1Aucun flamboyant héros dans ces contes, pas de grandes actions, d’exaltation, de bonnes actions, de pureté morale, d’innocence. Si la violence est omniprésente dans tous les contes, les mise à morts, les châtiments, les roueries et autres fourberies (l’ensemble des contes intitulés Les mauvaises compagnies) ne nous font pas réagir, du moins, pas comme nous l’entendons. Puisque notre corps est notre seul guide, nous pouvons nous fier à nos sensations et constater que la simplicité de la narration dénuée d’affect, d’adjectifs, de modalisation permet de produire un effet de distanciation parfait. Il nous est difficile de ressentir de l’indignation, de la compassion et de prendre parti. Nous suivons porté par la parole. Observateur curieux et attentif, notre plaisir réside dans l’écoute même et moins dans les multiples interprétations que s’empresse de chercher un intellect avide de sens compliqués et cachés.

Cette volonté d’accueillir est proche de la capacité de l’enfant à s’étonner de tout, et s’étonner de rien à la fois. Contrairement à l’adulte, cet « enfant incomplet » qui ne peut voir le monde sans le prisme de ses valeurs et de son histoire personnelle, l’enfant se construit et accepte sans trier tout ce qu’on lui soumet. Pour lui, Mensonge et Vérité, Bien et Mal ne sont jamais réellement opposés et fonctionnent ensemble. C’est l’ordre naturel des choses et la morale est impuissante. Dès lors, cette expérience de lecture se joue habilement de nous. La parole nous attire sans cesse vers l’enfance, elle nous force à nous réapprendre à accueillir et accepter l’ordre naturel de l’univers. Cette entreprise n’est jamais aisée car nos résistances sont fortes et nous sommes forcés de nous sentir mal à l’aise face à des contes amoraux où la mort et la violence surviennent soudainement, aussi brutales qu’elles sont incompréhensibles.

De nombreux contes n’enseignent rien, et c’est ce qui nous déçoit, nous adultes bien pensants pétris de bonne morale judéo-chrétienne. Le Bien ne triomphe pas. D’ailleurs, selon la sagesse populaire de ces contes il n’existe pas. Tout est question d’habilité et d’intelligence. Qui sera le plus fin pour tromper l’autre ? Seul celui qui ne se fera pas attraper triomphe. La loi du plus habile est toujours la meilleure. La désillusion et la déception liées à l’absence de symbolisation  sont le moteur essentiel et le ressort de ces contes. N’oublions pas donc, que l’existence du conte populaire réside dans l’acceptation de l’ordre du monde. Rarement subversif il vise simplement à renforcer la cohésion d’une communauté face à ce qui peut la menacer et lui faire peur : le marginal, le laid, le monstrueux, le chaotique, la nature… C’est ainsi que cet anthropomorphisme largement présent ne doit pas être considéré comme un didactisme mais comme le médium qui permet de faire face à l’état de sauvagerie, celle des hommes et celle du monde extérieur. La vie est absurde, incompréhensible, inexplicable. La parole du conteur, celle de l’écrivain sont conscientes de cet échec, mais l’action même d’écrire et de parler permet d’en assumer la charge.

Anh-Minh Le Moigne

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Requiem des innocents : la nostalgie du malheur

« Seigneur, Jésus-Christ, Roi de gloire, délivrez les âmes de tous les fidèles défunts des peines de l’enfer et de l’abîme sans fond : délivrez-les de la gueule du lion, afin que le gouffre horrible ne les engloutisse pas et qu’elles ne tombent pas dans le lieu des ténèbres. » ( Requiem de Mozart, Domine Jesu )requiem-des-innocents-25094

1952, publication du premier livre de Louis Calaferte. Ce Requiem des innocents est salué comme une révélation dit-on. Vif succès. Pour preuve ? Une quatrième de couverture, déterminée et frondeuse, brandit fièrement de belles expressions pour étiqueter une œuvre qui « garde aujourd’hui encore toute sa virulence », mais surtout qui « demeure un des grands cris de révolte contre la misère et l’injustice moderne »… Que voulez-vous. Il faut être moderne, être d’actualité, vivre avec son temps… Il faut crier, hurler, taper du point, exprimer son mécontentement, son dégoût. Tarir d’éloges une œuvre presque inconnue, discrètement oubliée est l’occasion rêvée. Profitons-en. Dépoussiérées par un ton grandiloquent, la monstrueuse misère nous est offerte, l’honteuse injustice nous est dévoilée. Pour nous, lecteurs curieux et impatients, pas question d’en louper une seule miette. Silence. Le spectacle « commence au bout du monde ». De ce bout de terre lyonnaise, ce bout de mémoire et de souvenirs s’élèvent les premières notes inquiétantes et provocantes : « Il me semble encore entendre Lédernacht, le Juif allemand, soutenir que Christ n’avait pas été crucifié, mais bel et bien écrabouillé, à coup de talons et qu’ainsi toute résurrection était fort improbable. »

Le romanesque magique

« Je n’ignore point que ces pages n’ont de valeur qu’en vertu de l’émotion qui, si toutefois j’y réussis, doit sourdre de cette succession de scènes, de faits, tous réels que j’ai dépeints. » Cette implication de l’auteur est revendiquée à travers ces récits, ces souvenirs épars et morcelés qui s’amoncellent et s’entremêlent dans un ordre chaotique. Les impressions fugaces, les scènes cocasses et terribles se succèdent sans temps morts. Réfutons encore cette quatrième de couverture qui veut nier l’évidence, et parer l’œuvre de l’aura séduisante d’un témoignage, d’une simple et froide dénonciation de l’injustice. Le romanesque affleure à chaque mot, emplissant l’espace et exprimant la colère et la fierté, tout autant que le dégoût, le désespoir. Avec rage, haine mais aussi douceur et compassion, l’auteur parvient magnifiquement à allier l’âpreté réalisme des descriptions à un imaginaire fantasmatique.

L’exagération, les envolées lyriques sonnent étrangement à nos oreilles. Silence. On en vient même, dans un sentiment de malaise et de plaisir contradictoires, à contempler ces scènes de la violence ordinaire. La maîtrise remarquable du langage la déguise du costume de l’exagération et du fantastique. Le glauque, le malsain ne nous est pas révélé dans son affreuse nudité. La misère est magnifiée, esthétisée autant qu’elle est rejetée et abhorrée. Elle nous attire toujours, irrésistible. Les mots chantent, résonnent et s’entrechoquent dans une cadence faite d’alternances et de répétitions. Au martèlement des malheurs se succèdent des moments d’épiphanie d’une beauté subversive.

L’enfance meurtrie

photoLe récit de cette enfance volée nous est jeté abruptement au visage. L’absence marquée de chronologie et de « structure logique » nous entraîne dans un hors-monde où se confrontent simultanément les différents niveaux de temporalité. Le récit s’ouvre au présent, puis, peu à peu, le lyrisme s’efface devant la force du souvenir pour revenir plus puissant. Le je parsème malicieusement le récit et signe l’abandon progressif de l’auteur à la nostalgie et la pitié. Tout entier, il se laisse envahir par les chaotiques fluctuations du temps. Les nombreux retours en arrière l’engloutissent et dessinent une ambiance particulière, sombre et épique.

Le lyrisme finit toutefois par s’imposer au fil du récit. Les souvenirs ne s’apparentent plus à de simples scènes de la vie quotidienne. L’émotion ressentie par le narrateur les rend plus vivants et marquants. Le style et la tonalité changent du tout au tout. Le début du récit d’enfance est marqué par un ton joyeusement provocant et virulent. Tout est fait pour choquer, pour nous pousser au-delà de nos limites, et l’humour désabusé et sarcastique rend plus supportable les évocations des jeux cruels auxquels s’adonnent des enfants épris de violence. Même les bassesses des adultes en deviennent touchantes de ridicule. Devant leur monstruosité naturelle et spontanée, notre esprit critique est totalement réduit à néant. Nous sommes dépourvus de nos valeurs, de notre précieuse moralité. Seul persiste le malaise, la nausée nous étreint. La musique est insoutenable, brutale et saccadée, hachée par de  courtes phrases incisives elle s’emballe dans l’accumulation de verbes, joue sur les répétitions, ressasse et brasse un vocabulaire argotique qui s’insère poétiquement dans des phrases ciselées par des imparfaits du subjonctif. Les pointes de violence se manifestent par les insultes dirigées contre le « couple épique », les parents de l’auteur / narrateur. Ce déchaînement de fureur légitime vient rompre l’harmonie du requiem.

Le triste et sale bonheur

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Puis, le calme, le silence inquiétant après la tempête. Le récit se transforme et atteint une apogée où l’écriture s’apaise, devient compatissante. Non plus violente, elle devient simplement triste. Elle porte en elle les regrets mais aussi l’espoir. S’élève alors la « complainte des mal-nés » qui saisit l’émouvante humanité de ces « hommes déchus, anges terribles, crasseux, sales, malades, ivrognes, fainéant, répugnants, indifférents, étrangers ». Tous sont égaux dans la misère et le malheur, et tous sont touchés par «le délabrement moral ». Tous vivent dans le même enfer et c’est avec un plaisir presque inespéré que l’on assiste aux « instants de paix fugitifs », aux « quelques matins de frêle bonheur », autant de moments rares et précieux.

Le bonheur a l’apparence d’un homme, Lobe, Le Juste, celui qui débarbouille la criminalité  des visages  de ces petites teignes. Celui qui exalte en eux la volonté de s’en sortir, celui qui s’offre même, avec un amusement obstiné, à leurs poings timides et respectueux. Victime sacrificielle, tel le Christ il porte la croix pour alléger leur fardeau. Les coups pleuvent sur son corps grotesque. Il parle enfin le même langage que ces incompris. La tristesse s’envole des cœurs, remplacée par l’amitié, la toute-simple. Mais ce chant d’espoir ne survit pas longtemps au désespoir incrédule, qui colle à la peau, noire comme la crasse. Le passage le plus marquant du récit est un appel au secours. Le viol d’une fillette sur un tas de charbon constitue le prélude à l’horreur : le meurtre d’un chien. L’insistance de l’auteur sur le regard plus qu’humain de l’animal provoque le malaise. Nous sommes plus émus par le sort réservé à la bête, que par celui d’une fillette dont la résignation viendrait presque adoucir le crime. Eux-aussi sont des victimes sacrificielles et nécessaires. Sans elles, pas de rachat ni de rédemption. La prière du requiem s’élève enfin.

Le chemin de croix  

Requiem des innocents est un chemin de croix. Le chemin de la condition humaine aspirant à la rédemption. Puisque personne n’est innocent, puisqu’ils sont tous « honteux et fous d’orgueil », tous coupables, ils martèlent furieusement leur droit à l’existence. Cette humanité déchue n’est jamais dépeinte dans sa dignité et dans sa grandeur. Elle est rabaissée à l’ordinaire, donc à la bestialité la plus pure, la plus innocente. À coup de crayon, à coup de burin, on esquisse les personnages. Flous, indéterminés, ce ne sont que des bouts de corps et de chair qui mènent leur petit train-train cruel. Ils se mélangent, s’assemblent, ne formant plus qu’un tumulte de taches sombres et crasseuses. La voilà, l’humanité. Qu’elle est belle et sublime ! Les alcooliques, les victimes, les estropiés, les souffre-douleur, les tarés, les consanguins, les laids, les pauvres… Ils s’emparent éperdument d’un morceau de récit et jouent leur partition. Alors, les échos de leur vie et de leurs soupirs parviennent enfin à nos oreilles, jusqu’à hurler dans des contrepoints expressifs, la douleur lancinante de vivre une telle vie, de subir une telle misère… La beauté expressionniste et flamboyante de ce requiem naît de l’harmonie entre le dégoût et la compassion que suscite la condition humaine. Il en appelle, par sa brutalité imprécatrice, au repos de l’âme, et l’on se souviendra longtemps de cette prière pour le salut de ces innocents.

Anh-Minh Le Moigne

Le lecteur de mangas est-il un dangereux psychopathe ?

cowboy-bebopVoilà une question à laquelle il est intéressant de répondre, car si le lecteur de mangas souffre d’une véritable addiction pour ces petites bandes dessinées japonaises (et cela peut aller plus loin, jusqu’à se métamorphoser en personnage de ces BD lors de mystérieuses conventions dédiées à la culture japonaise), il reste toutefois, la plupart du temps, inoffensif. En effet, la lecture de mangas peut déclencher chez lui la création d’un imaginaire dépassant les frontières de notre triste et morne réalité, il se trouve ainsi comme enfermé dans une bulle hermétique où ses rêves d’évasion deviendraient presque palpables. Il n’est donc pas rare de croiser quelques sujets, intimement convaincus qu’ils deviendront un jour des pirates, naviguant avec bravoure sur la route de tous les périls, ou d’intrépides ninjas se battant avec courage pour défendre le village sacré de Konoha.

 

De ce fait, nous pouvons affirmer que la lecture de manga n’est pas sans risques. Mais elle présente aussi de nombreux points positifs.

 

Est-il vrai que lire des mangas accentue la pousse des poils nasaux ?

Mes amis, ne nous laissons pas distraire par de scandaleuses légendes urbaines. Certes, le manga est fréquemment défini comme une lecture illégitime, destiné à une classe d’adolescents déficients, pour qui « la grande Littérature » (terme définitivement discutable) n’est autre qu’une indéchiffrable suite de mots incompréhensibles. Et c’est un grand débat que voilà ! La question de la légitimité de la lecture étant un gouffre dans lequel ni vous ni moi n’avons envie de s’enfoncer, souvenons nous seulement de ce qu’a écrit notre cher Sartre dans son roman autobiographique Les mots : la lecture de romans « divertissants », en plus d’apporter au lecteur du plaisir, un moyen d’évasion, une compagnie, permet de créer chez lui une habitude de lecture qui le formera par la suite en tant que lecteur. Ces lectures, et notamment celles de mangas, sont donc légitimes dans le sens où elles forment à la lecture et constituent un véritable vecteur de développement de l’imagination et du goût.

 

Et il y en a pour tous les goûts !

46_fruits_basketQuelle bonne nouvelle ! Mais, avant de se pencher sur les différents genres que présente le manga, rappelons cependant que sa lecture nécessite un premier apprentissage. Le néophyte se lançant tête baissée dans la lecture d’un manga se cogne généralement au robuste mur – pour nous occidentaux – de la lecture de droite à gauche. Cette première étape constitue le premier pas vers l’acceptation de la particularité, et c’est ainsi que s’ouvre devant vous, devenu depuis peu lecteur ambidextre, une infinité d’ouvrages tous uniques par leurs histoires plus ou moins farfelues, mais pouvant se catégoriser en au moins trois catégories.

 

Amour, passion et petits chatons

Si vous êtes sensible aux histoires à l’eau de rose d’adolescentes en fleur, vous serez probablement attirés par le shōjo manga. Outre le caractère romantique très prononcé de ce genre, il peut s’agir parfois de réels voyages initiatiques, et le lecteur peut alors facilement s’identifier aux protagonistes.Prenons comme exemple le shōjo Fruits Basket de Natsuki Takaya, qui relate en 23 volumes l’histoire de la jeune Tohru Honda. Cette dernière est une lycéenne de 16 ans, orpheline, recueillie par les membres d’une famille maudite qui se transforment chacun en l’un des douze animaux du zodiaque chinois. Au fil de la série, l’adolescente est confrontée à des obstacles qui, derrière des aspects fantastiques, reflètent en vérité les questionnements que tout adolescent peut se poser. Le shōjo a donc une qualité incroyable : celle de créer une véritable catharsis chez le lecteur.

 

Aventures, bagarres et testostérone

46_Juliette_One-PieceSi vous préférez l’action, les combats ou encore les histoires de force et de dépassement de soi, vous serez probablement attirés par le shōnen manga, autrement dit le « manga pour jeune garçon ». Ce genre présente couramment l’histoire d’un jeune héros emplit de rêves et d’ambition, comme le fougueux Monkey D. Luffy, jeune pirate héros de la saga One Piece, qui doit se battre pour obtenir ce qu’il désire le plus au monde : le titre de roi des pirates ! Tout comme One Piece, les shōnen mangas sont souvent porteurs de morales et de principes que les personnages s’approprient au cours de leurs multiples et incessantes aventures. Ainsi, si l’on croit en le rôle de modèles que peuvent avoir ces personnages (notamment chez les jeunes lecteurs), il ne serait pas fou de dire, que, OUI, le manga peut être vu comme une sorte d’apologue qui nous rendrait vertueux ! Et nous voulons y croire.

 

Violence, marre de sang et boobs à foison

Si vous préférez le trash, le gore et le sexe (et non vous n’aurez pas d’illustrations pour cela), penchez-vous alors sur le seinen manga (et ce n’est qu’à peine exagéré). En effet, le seinen manga étant destiné à un public masculin et adulte, il n’est pas inhabituel, lorsque vous entre-ouvrez un livre au hasard dans le rayon seinen d’une librairie, de tomber sur des scènes à caractère sexuel +++ ou sur de véritables boucheries et autres marres de sang. L’excellent Battle Royale (tiré du roman du même nom)de Masayuki Taguchi et Koushun Takami, décrit l’histoire d’une quarantaine d’élèves, dans un pays totalitaire appelé « République de l’Est », envoyés sur une île dans le but de jouer à un « jeu » : s’entre-tuer et ne laisser qu’un seul survivant. Si le roman était déjà poignant, l’apport des images du manga brise l’aspect in-figurable d’un tel scénario, et nous met sous les yeux l’horreur du massacre juvénile. Malheureusement, le Gazettarium n’a pas pu tester pour vous les seinens dit érotiques (pardonnez).

 

Mais il existe bien d’autres sagas qui ont des thèmes plus particuliers. Un exemple, vous êtes fan de rock ? Beck (Harold Sakuishi) saura combler votre désir de rock’n’roll ! Vous n’avez donc plus aucune excuse pour ne pas vous y mettre.

 

Votre nez pisse le sang quand vous apercevez une culotte ?

46_battle_royale_01C’est que vous en avez déjà trop lu ! Les mangas regorgent de codes et de symboles qui leurs sont propres, et c’est à chaque fois un plaisir de les retrouver. L’expression exagérée des sentiments fait partie de ce que l’on retrouve très régulièrement dans un manga, et la retranscription en l’image entraîne de ce fait chez le lecteur une émotion accrue. On remarquera d’ailleurs que l’expression extrême du sentiment est à l’inverse de ce que l’on peut retrouver dans les mœurs japonaises ou dans les films (attendre 2h le baiser pour qu’il n’arrive finalement jamais…). Ainsi, l’écriture et l’illustration du manga se révèlent être de véritables licences pour les auteurs (mangaka), et c’est peut-être pourquoi certains scénarios nous semblent parfois si déjantés.

 

Alors, même s’il faudra attendre encore un peu avant de pouvoir placer les références de nos mangas préférés dans nos dissertations, lisez des mangas, c’est bon pour la santé ! Et s’il y a encore quelques réticents parmi vous, sachez qu’il existe des mangas occidentaux qui se lisent de gauche à droite (Pink Diary – Jenny).

Le lecteur de mangas n’est pas un dangereux psychopathe.

 

Juliette Descubes