Les leçons de l’Alchimiste

L’œuvre de Paulo Coelho ne laisse pas indifférent. Soit nous restons de marbre face à ce récit à l’écriture parfois qualifiée de simpliste ; ou bien on est sensible à ce message, et ses livres, comme L’Alchimiste, peuvent transformer notre façon de voir notre propre existence. Le but de cet article est de réfléchir sur quelques enseignements principaux à tirer de la philosophie de Paulo Coelho ou, du moins, d’en proposer une interprétation, car chacun peut lire différemment ce livre truffé de métaphores aux nombreux niveaux de lecture. En effet, outre un récit de voyage dépaysant, il s’agit d’une réelle quête initiatique que mène le personnage de Santiago qui, par la force des choses se retrouve sur le chemin de sa Légende Personnelle.

imagesL’Alchimiste, c’est l’histoire de Santiago, qui a choisi d’être berger plutôt que prêtre, parce qu’il voulait voyager. Il mène ainsi une vie paisible en compagnie de ses moutons, vivant au rythme de ceux-ci. Mais deux nuits de suite, il fait le même rêve, celui qu’un trésor l’attend près des pyramides d’Égypte. Il décide d’aller consulter une voyante qui l’incite à poursuive ce rêve, aussi hypothétique qu’il puisse paraître, et de se rendre en Égypte. Commence alors un long voyage parsemé de rencontres, celle du roi Melchisedec notamment, dont les sages paroles le suivront tout au long de son aventure ; ou celle du marchand de cristaux, faisant ce métier car il « était trop tard » pour en changer, lui qui n’avait jamais rien connu d’autre et était animé par le rêve de se rendre un jour à la Mecque. Un rêve qui lui permettait de supporter son existence, donc un rêve irréalisable. Après avoir travaillé presque un an dans son magasin, parvenant à le faire largement fructifier, Santiago entreprend la traversée du désert à l’aide d’un chamelier, ancien fermier à la vie paisible et dont le destin a basculé lorsqu’une crue du Nil a dévasté son exploitation, l’obligeant à se remettre en question. Il fait également la connaissance d’un Anglais à la recherche d’un alchimiste, passant sa vie à apprendre cette discipline dans les livres sans jamais en saisir le vrai sens faute d’expérimentations. Il rencontre enfin l’amour, incarné par Fatima, puis le fameux alchimiste qui l’amène jusqu’au bord du terme de sa quête.

Tout au long de ce voyage, dans un récit simple et efficace mais surtout rempli de sagesse, le personnage évoluera, nous livrant de précieux enseignements de vie. Voici donc quelques-unes des leçons de vie spirituelles dont la profondeur se creuse à mesure que le récit avance, nous donnant peut-être les clés du bonheur.

Le choix nous appartient

« Il devait se décider, choisir entre quelque chose à quoi il s’était habitué et quelque chose qu’il aimerait bien avoir. »
Dans notre vie, nous sommes parfois confrontés à des crises ou à des prises de conscience. Se pose alors cette effrayante question : faut-il rester dans le confort d’une vie connue, sécurisante, en répétant inlassablement le passé aussi insatisfaisant soit-il, ou bien prendre le risque de tout perde jusqu’au dernier moyen, de se confronter à l’inconnu, afin d’écouter cette petite voix intérieur qui crie que nous passons peut-être à côté de l’essentiel ?

C’est cette deuxième alternative que le berger choisira de suivre, contrairement au marchand de cristaux qui, prétendant se satisfaire de ce qu’il a, se plaint souvent et a des rêves de voyages. En réalité, il a très peur de découvrir qu’il pourrait avoir une vie bien plus riche, car cela lui créerait un conflit intérieur, l’obligeant à remettre en question sa « paresse ». Mais le berger parvient malgré tout à le faire changer un peu car « certaines fois, il est impossible de contenir le fleuve de la vie » : personne, et cela sera souvent répété dans le récit, ne peut faire taire longtemps la voix de son cœur.

Il n’y a aucun malheur, que des expériences qui nous permettent d’avancer dans la connaissance de soi

sans-titre (1)« Il eut soudain le sentiment qu’il pouvait regarder le monde soit comme la malheureuse victime d’un voleur, soit comme un aventurier en quête d’un trésor »
Doit-on nécessairement subir les épreuves, des imprévus qui tombent sur notre route et qui changent le cours de ce que l’on avait prévu à l’origine ? S’il est bien plus facile de s’apitoyer sur son sort, à regretter que les choses n’aillent pas dans notre sens, l’auteur, lui, nous propose de considérer que ces épreuves peuvent aussi être interprétées comme des signes de changement, d’enrichissement, d’évolution. C’est cela même qui donne, au final, un sens à notre existence.

C’est ainsi, grâce aux épreuves parfois fort désagréables, que Santiago va pouvoir évoluer et se rapprocher de sa « Légende Personnelle ». Il n’y aurait donc jamais de malheurs, mais uniquement des occasions de s’enrichir.

C’est lorsqu’on n’a plus rien que tout peut se manifester

Tout au long de son voyage, le personnage principal – mais aussi les autres protagonistes qui ont suivi leur « Légende Personnelle » – a dû renoncer à une grande partie de ses biens. Il abandonne ainsi ses moutons, ses biens les plus précieux, pour pouvoir se donner les moyens de vivre ses rêves. De son côté, le chamelier s’est ouvert à la spiritualité lorsqu’il a tout perdu subitement.

Pourquoi est-ce important ? Parce que les personnages, en renonçant à tout cela, n’ont plus rien à perdre, et peuvent se concentrer sur leur essence. Ils n’ont, dès lors, plus d’autre choix que d’écouter leur instinct.
C’est d’ailleurs dans les moments de découragement – comme lorsque le berger se fait voler tout son argent le premier jour de son voyage alors qu’il est totalement seul, loin de tout – qu’apparaissent des ressources enfouies permettant d’avancer. Ainsi réalise-t-il que ses moutons, ses livres ou encore le roi lui ont tous apporté des enseignements dont il n’avait jusqu’alors pas pris conscience.
C‘est, en fait, la peur de perdre qui empêche les hommes d’accomplir leur destinée. La possession matérielle est un frein à notre quête personnelle.

« Tout est une seule et unique chose »

Cette phrase redondante s’explique au fur et à mesure que le récit avance.
L’auteur veut nous introduire au langage universel. Il s’agit des lois qui muent chacun des éléments et des individus qui composent l’univers, et qui agissent sur eux comme une structure sous-jacente, donnant une âme et un sens à toute chose.
L’Âme du Monde serait donc l’essence du monde, cette chose pure qui nous relie tous, qui tient sur une table d’émeraude, et qui lie les éléments, les animaux, les phénomènes, etc. dans un dessein commun. Le réel but de chacun serait de servir à une œuvre commune, aussi appelée « Grand Œuvre ».

D’après Coelho, ce langage semble être biaisé, détourné par les vices que les humains ont mis devant : les tentations, l’ego, la vanité, le matériel. On pourrait le rapporter à nos existences d’aujourd’hui, en considérant, par exemple, que l’impatience et le désir, nous éloignent du langage universel et nous rendent malheureux. Ainsi, nous nous voilons la face, remplissant notre temps par des addictions, un travail intense ou par un flot de divertissements abrutissants, nous persuadant que cela nous suffit. Mais ces lois sont derrière tout et régissent toute chose. Et tant que l’on ne s’aligne pas sur ces lois – qui nous apparaissent par les signes qui se mettent sur notre chemin – on ne pourra se sentir entier.
Les alchimistes auraient accès à ce langage universel.

Suivre son cœur pour accomplir sa Légende Personnelle

sans-titreCe qui nous connecte à l’Âme du monde est l’amour. Le berger l’apprend aussitôt qu’il rencontre Fatima, la femme de sa vie. L’amour est ce qui nous motive à suivre notre légende personnelle. C’est pour ça que c’est aussi bon que déstabilisant.
Si on le voit souvent comme une menace, comme un élément perturbateur dans notre vie, il faut écouter son cœur car c’est l’élément présent en chacun de nous qui nous relie à l’Âme du monde. Aussi mystérieux soit-il « l’univers n’a besoin d’aucune explication pour continuer sa route dans l’espace infini ». Ainsi, on n’a pas besoin de comprendre la « force mystérieuse » qui vient du cœur, que l’on pourrait plus couramment nommer « intuition ». Elle s’explique en elle-même. Elle est là, c’est tout, derrière toute chose. Elle les muent. C’est l’origine inhérente à toute chose de l’univers. Il ne faudrait plus chercher à façonner sa vie, mais se laisser façonner par elle.

Seul le chemin compte

À la fin du récit, Santiago a évolué. Peu à peu, nous découvrons que le trésor à l’origine de son voyage n’est qu’un prétexte pour suivre le chemin de sa Légende Personnelle. En termes familiers, le trésor représente ce que l’on pourrait appeler le destin, « mekhtoub » en arabe.
Paulo Coelho nous fait comprendre que l’important est le chemin, que le destin est fait pour être changé, et que le futur nous permet uniquement de savoir comment agir dans le présent. Ainsi l’exprime très bien le devin que Santiago rencontre alors qu’il est dans le désert : « si tu améliores le présent, ce qui viendra ensuite sera également meilleur ». Seul le présent existe.

Ainsi, dès lors qu’on accomplit sa légende personnelle, on peut mourir en paix. On n’a plus peur du temps ni de la mort, puisque ce qui compte, le but ultime de l’existence, c’est le chemin que l’on suit au présent.

En conclusion, Paulo Coelho nous livre des leçons fondamentales sur l’existence, qui parleront sans doute à ceux qui se questionnent sur le sens de la vie. Pour Coelho, il faut vivre au service de notre intuition/cœur/Légende Personnelle pour servir à l’âme du monde, seul moyen pour être heureux. Le tout est de bien comprendre les signes qui se présentent sur notre chemin.

Eléonore Di Maria

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L’Usage du monde de Nicolas Bouvier

Le voyage, cet impensé…

Couv

De juin 1953 à décembre 1954, Nicolas Bouvier et Thierry Vernet effectuent un voyage. De la Serbie jusqu’en Afghanistan. Dit comme ça, on pourrait dire de ce voyage qu’il est « au long cours ». Sa durée est très longue, en effet. Un voyage qui dure à mesure qu’ils s’acheminent vers d’autres lieux, d’autres espaces. Le voyage comme mouvement s’apparente à un élan vers autre chose, vers un inconnu non fantasmé. Ils ne rêvent pas du voyage pendant le voyage. Quel non-sens, puisqu’ils y sont. Seul le souvenir de jeunesse a pu caresser le désir de partir.

« C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent… »

Le silence de la solitude procure un appétit de voir autre chose, le plaisir fugace de s’imaginer dans cette confrontation où les mots qui déterminent une vision coïncident soudainement avec les choses elles-mêmes. Mais ce plaisir, cette envie s’efface progressivement pour faire apparaître le moment d’un départ. Rien de solennel, ni de véritablement tragique. Ce moment est un peu vacillant, un peu tremblant. On n’y croit pas trop, pas vraiment, mais ça y est.

« Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon. »

Le voyage, un moment hasardeux. Il n’est pas ce que l’on croit. Débarrassé des croyances, il est comme neuf. Simple et nu.

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt, c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »

Un voyage se passe de mots pour le dire.

Peindre, Ecrire chemin faisant

32_mont_araratSi le voyage, en tant que tel, se passe de mots pour le dire, qu’est-ce que ça signifie ? Que va-t-on dire ? Que reste t-il alors ? Tout peut-être. Car dès lors que cesse la pensée sur le voyage, que s’effacent les rêveries issues de « l’imaginaire du voyage », que le désir se tait, la vie reprend sa place. Elle a tous les droits sur le voyageur. Elle le « fait » et le « défait ». Lui ne fait rien d’autres.

Le voyage s’écrit par le regard. On écrit les lieux, les moments vécus, on les dessine aussi (les éditions La Découverte offre à notre regard certaines illustrations de Thierry Vernet). L’épaisseur du trait dissout toutes formes de perspective, de profondeur. Il permet de saisir un drôle d’instant, c’est-à-dire une vision du monde hors du temps, hors du récit de voyage. La noirceur du trait écarte tout. Elle se déploie minutieusement dans ce qui pourrait s’apparenter à un dessin rapide, une ébauche. Mais ce raccourci rapide passe à côté de l’essentiel. Ce qui importe ici, c’est la simplicité mise à nu par le pinceau. Celui-ci, se contente (et c’est déjà beaucoup) de creuser le réel, de l’éprouver à fond, de l’épuiser.

On le sent, selon les dessins, par l’envahissement de la couleur noire qui veut tout absorber. Un dessin par exemple. L’un d’eux montre la lumière et les rayons d’un soleil noir qui obscurcit ce qu’il éclaire. Une splendeur inquiétante qui vient soutenir les mots. C’est sur la route d’Anatolie, un moment de pause.

« Sur une plage de sable noir, nous nous faisons griller un petit poisson. Sa chair rose prend la couleur de la fumée. Nous récoltons des racines blanchies par la mer et de menus éclats de bambou pour alimenter la flamme, puis nous mangeons accroupis contre le feu sous une douce pluie d’automne en regardant la mer s’en prendre à quelques barcasses, et un immense champignon d’orage s’élever très loin dans le ciel du côté de la Crimée. »

L’image de ce qui est dit par les mots est affaiblie par le dessin qui les dénude. Le dessin offre une autre vision, radicale, nécessaire. Elle donne à voir ce qui ne se voit pas et ce qui ne se dit pas. Et chacun des dessins de Thierry Vernet résiste. Ils frappent. Ils débordent et viennent découdre les fils que les mots ont tissés. Une fois fini, les traits et la couleur deviennent l’autre matérialité des mots, c’est-à-dire ce qui essaie de s’en échapper : une autre force émotive, une autre sensibilité. Les dessins de Thierry Vernet faits au cours du voyage sont bouleversants.

Face à la vie

l-usage-du-monde-nicolas-bouvier« Le voyage fournit des occasions de s’ébrouer mais pas – comme on le croyait – la liberté. Il fait plutôt éprouver une sorte de réduction ; privé de son cadre habituel, dépouillé de ses habitudes comme d’un volumineux emballage, le voyageur se trouve ramené à de plus humbles proportions. Plus ouvert aussi à la curiosité, à l’intuition, au coup de foudre. »

Si les dessins de Thierry Vernet sont des coups de foudre, les mots du récit de Bouvier sont la tentative ultime d’en garder la trace, l’impression. Ils sont ce qui subsiste au voyage. Ce qui est resté après vécu. Vivre pendant le voyage, c’est vivre l’inhabituel. « Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations. » On vit vraiment autre chose. Ce quelque chose se concentre dans un état de puissante concentration où l’on est totalement absorbé par le monde. On y est, on en sort plus. On se détourne complètement du reste. On l’entend ainsi lorsqu’il dit que « Depuis que la vie était devenue si divertissante j’avais le plus grand mal à me concentrer. Je prenais quelques notes, comptais sur ma mémoire et regardais autour de moi. » La vie écarte tout le reste.

Cette douceur de vivre transparaît dans cette attitude respectueuse et sincère qu’ils ont de vivre les rencontres. On le sent dans la manière de peindre le détail, d’un visage, d’un accent, d’une voix, d’une ambiance, d’une musique… Il ne s’agit pas d’un portrait, l’ensemble est plus diffus. Les détails se rencontrent, s’emboîtent parfois, s’éloignent. Ils semblent couler dans le mouvement du souvenir rebâtit de toutes pièces lorsqu’on a cherché à poser, reposer les mots sur.

Le texte est le revécu du souvenir. Il le revit d’une manière totalement nouvelle, par le décentrement. Le décentrement est l’action, le fait de se rendre totalement disponible au monde. Une ouverture qui est fusion involontaire avec la « matière » même du monde, involontaire puisqu’elle ne procède pas d’un désir. Elle n’est que le contact au monde le plus immédiat et attentif qui soit, et l’intensité de cet état de disponibilité ne laisse en l’occurrence, que peu de place à l’écriture pendant. Le travail commence après. Pour Nicolas Bouvier, il s’agit alors d’élucider, d’éclaircir par la mise en récit. Il tente alors d’écrire ces « miettes » qu’il essaie de grappiller de son expérience après avoir fait face à la vie, après avoir fait usage du monde.

La fascination

web_Correspondance couve hautedef--469x239Chaque détail, chaque mot, chaque image nous traverse. C’est suffisant. Et lorsqu’à la fin du livre, à la fin du voyage résonnent ces mots :

« Ce jour-là, j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. »

On pressentirait presque cette dissolution sensible du moi qui s’est fait et défait à la lecture. Les mots se « retirent » de nous et nous « replacent » effectivement « devant ce vide qu’on porte en soi ». Et cet instant fatidique, presque tragique où une lecture s’achève, où l’on se retrouve nouvellement seul, on ne peut qu’être fasciné par ce que l’on a cru voir. Cette fascination doit être précisée (plus difficile à saisir peut-être). Maurice Blanchot, dans L’Espace littéraire, écrit que « quiconque est fasciné, on peut dire de lui qu’il n’aperçoit aucun objet réel, aucune figure réelle, car ce qu’il voit n’appartient pas au monde de la réalité, mais au milieu indéterminé de la fascination. »

Ce milieu indéterminé où nous nous situons après-coup est propice au mouvement des images de Nicolas Bouvier et de Thierry Vernet qui viennent nous saisir pour passionner notre regard. À lire, à voir.

Anh-Minh Le Moigne

Les Thanatonautes ou l’apprentissage de la mort

À raison d’un livre par an en moyenne, Bernard Werber nous offre des sagas toutes plus captivantes les unes que les autres, nous transportant dans des mondes si proches mais si lointains. Mademoiselle Descubes nous en a donné un premier aperçu en mai dernier avec son article sur Les Fourmis. Aujourd’hui, nous ne nous intéresserons pas au monde souterrain, mais à un monde encore méconnu de tous : celui de la mort.

les-thanatonautes-187On reprend du début. « Thanatos », en grec signifie la divinité de la mort et « nautès » désigne les navigateurs. En somme, ces hommes seraient des navigateurs, ou explorateurs, de la mort. C’est bien joli d’étaler sa science pour expliquer l’étymologie d’un mot un peu plus compliqué que les autres, mais qui sont-ils exactement ces Thanatonautes, me diriez-vous ? Et comment peuvent-ils visiter la Grande Faucheuse ? Pour le savoir, Werber nous transporte quelques années dans le futur. Attention ; 6, 5, 4, 3, 2, 1… Décollage !

Nous sommes en 2062. L’Homme a toujours voulu tout connaître, tout savoir et tout voir. Après avoir exploré chaque recoin de la Terre, il a cherché plus loin et s’en est pris à la Lune. Mais après ? Allait-il en rester là ? Il l’aurait sûrement fait, si un groupe de chercheurs français n’avait pas souhaité atteindre l’ultime destination de tout être humain : le continent des morts.

La mort comme objet scientifique

Les pionniers de la recherche sur la terra incognita comprenaient Amandine, une douce infirmière ayant un penchant certain pour tous ceux qui défient la mort ; Félix Kerboz, un prisonnier qui encourt une peine de deux cent quatre-vingt-quatre ans de réclusion criminelle, mais surtout le premier thanatonaute ; et enfin deux grands amis : Michael Pinson, chirurgien-anesthésiste et Raoul Razorbak chercheur au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique). La bande se retrouve à faire des expériences pour visiter ce continent métaphysique. Mais sur quoi se fondent-ils pour prétendre y accéder sans perdre la vie ?

C’est là toute la richesse de ce livre. Après deux ans et demi de recherches sur la mort, l’auteur s’est lancé dans son écrit. Alors il se fonde sur tout : le livre des morts égyptien, celui des morts tibétain, la mythologie sud-africaine, mésopotamienne, australienne, celte, rosicrucienne… Bien entendu, les écritures bibliques, coraniques, la Thora ou le Zabur sont utilisées. Mais aussi les philosophies bouddhiste, chinoise ou encore persane. Rien ne semble avoir échappé à l’auteur.

Des tabous et des hommes

020« C’est là d’ailleurs que j’entendis pour la première fois la fameuse expression: « Ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers. » Je n’avais que huit ans mais je ne pus m’empêcher de penser : « Alors là, tout autour, il ne reste que les mauvais ? » »
Michael Pinson nous prend sous son aile à travers ses questionnements et ses idées sur le sujet intangible qu’est la mort. Il s’exprime sur ce qu’on n’a jamais osé dire tout haut, ce qu’on n’a jamais osé penser. Au fur et à mesure que l’histoire avance, on en apprend un peu plus sur cette inconnue. On voit à quel point l’Homme a pris à cœur ce sujet depuis des milliers d’années. Cela peut paraître logique, puisque ce voyage est le dernier de chaque être humain. Chacun le voit donc à sa façon : il peut être une libération, une crainte ou un passage vers une vie postérieure. Quoi qu’il en soit, la mort fait partie des questions existentielles de l’Humanité.

En pleine lecture, on est surpris par le discours cohérent des chercheurs. L’emploi de termes scientifiques parfois même liés à la mythologie nous déroute : « Et si c’était la solution ? ». Comme par exemple cet extrait qui prend ses sources dans le Livre des morts Tibétain :
« Chapitre 155 – MYTHOLOGIE TIBETAINE
Vibration : Tout émet, tout vibre. La vibration varie selon le genre.
Minéral : 5 000 vibrations par seconde.
Végétal : 10 000 vibrations par seconde.
Animal : 20 000 vibrations par seconde.
Humain : 35 000 vibrations par seconde.
Âme : 49 000 vibrations par seconde.
Au moment de la mort, le corps astral se sépare du corps physique car il ne peut supporter l’abaissement des vibrations de son enveloppe charnelle.
Enseignement du Bardo Thödol
Extrait de la thèse La Mort cette inconnue, par Francis Razorbak. »

Levons l’ancre

3453012969_984f9c50fdN’ayant rien de plus concret sur ce qu’il y a après la vie, on accepte leur vision de la mort. La manière dont est tourné le récit nous permet de concevoir que l’âme se rattache à son corps par une espèce de cordon ombilicale et vogue à la vitesse de la pensée dans l’univers pour atteindre un territoire en forme d’entonnoir.
Nous sommes présents du début à la fin, nous ressentons leurs angoisses avant chaque décollage, leurs frayeurs à chaque contretemps. Finalement, il y a un peu de ces explorateurs de la mort en nous.

En fin de compte, c’est comme si nous lisions un livre d’Histoire, que nous étions en 2062 et que nous disions à notre camarade de classe : « Tu arrives à t’imaginer qu’il y a cinquante ans, personne ne savait ce qu’il y avait après la mort ? ». Au fil des pages on se surprend à se questionner sur l’après, à accepter que nous ne sommes que de passage. Mais bizarrement, ce livre sur la mort nous fait aimer la vie.

Perrine Blasselle

Soleil d’encre et fleurs de papier : un conte pour vous faire rêver

Septembre. Vous quittez les bancs de sable doré pour ceux de l’université. C’est un retour peu enthousiasmant malgré les quelques rayons de soleil qui pouvaient encore vous faire oublier les rideaux en plastique bleu de la fac. Vous pensiez pouvoir encore relire vos cours assis dans l’herbe autour d’un mauvais café ? Erreur ! Il fait gris, il fait froid. Vous buvez force de jus d’orange et autres pressés d’agrumineuses variées mais vous ne constatez aucune amélioration ? Vous êtes maussades et fatigués ? Une seule solution : Lire. Et quitte à choisir, lisez les aventures de Sindbad. Parce qu’avec Sindbad, y’a pas d’bad.

Les arabesques du voyage 

Cantique-des-Oiseaux1Sindbad n’est autre qu’un riche marchand originaire de Bagdad connu pour dresser de somptueux banquets. Au cours de l’un d’eux, il se lance dans le récit détaillé de ses aventures qui s’élèvent au nombre de sept voyages. La configuration rappelle l’ambiance de nos banquets médiévaux. Les festins sont largement arrosés, bien entendu, et les langues se délient, on livre plus facilement ce qu’on a sur le cœur. Le récit est riche des descriptions de Bagdad et de celles des pays visités par Sinbad. Depuis la beauté des jardins jusqu’aux parfums, il est facile d’imaginer alors quels ravissements la ville devait offrir aux notables. Ici on sait recevoir, on sait manger, on sait boire. C’est toute la culture orientale digne de ce nom qui est condensée dans cette capitale des plaisirs. Elle est comme ce chez-soi coquet qui s’oppose à l’ailleurs barbare anthropophage où l’on est seul contre une nature piégeuse et fourbe. L’Ailleurs est une épreuve qui semble renforcer l’amour que l’on a de son pays et des siens et permet ainsi d’enrichir les récits de voyages. D’ailleurs Sindbad le marin fait honneur à cette tradition narrative :

« Ô maîtres, écoutez le récit de ce qui m’est arrivé au cours de sept voyages que j’ai entrepris. Je m’en vais vous détailler les peines et les difficultés que j’ai supportées, les milles situations auxquelles j’ai été confronté, les morts terribles et détestables qui ont failli m’anéantir et auxquelles j’ai échappé. Ce sont là histoires bien étranges, aventures stupéfiantes et merveilleuses… »

Digne d’une bande annonce américaine, voici un exergue qui annonce la couleur. On veut nous divertir, nous surprendre. Le pari semble ardu pour des lecteurs d’ aujourd’hui saturés de blockbusters. Il faut donc faire l’effort d’exercer son imagination. Ramassé sur votre couette, il n’existe plus rien que l’eau froide de la mer qui se ride ponctuellement sous l’impulsion d’un coup de nageoire. Enfouis sous le sol de votre chambre et menaçant de renverser votre lit, les monstres marins semblent être endormis. Idiot, vous vous irritez lorsque le même schéma narratif se répète et vous exultez lorsque le récit prend des tours inconnus. Vous vous prenez au jeu et il vous en faut toujours plus. Mais pour votre plus grand bonheur les chapitres s’allongent. Raconter ces voyages est également le moyen d’informer ceux qui ne sont pas partis, des nouvelles du monde extérieur. En témoigne les longues descriptions factuelles qui peignent des fresques aussi merveilleuses qu’exotiques. Où est la part de fantasme et de réalité ? Les deux s’entremêlent pour permettre le rêve.

«  Il m’a encore été donné de voir, toujours dans cette même presqu’île, des buffles dépourvus d’oreilles, et bien d’autres choses encore ; car les montagnes, les vallées et les promontoires de cette région regorgent de bizarreries et de merveilles que l’on serait bien en peine de trouver dans les contrées où nous habitons. »

Toute la richesse de ces contrées orientales est contenue dans une narration à tiroirs qui se courbe et se dentelle pour répondre aux exigences de liberté d’un récit qui s’enchâsse à l’infini. L’histoire cadre est celle de la rencontre entre les deux homonymes dans lequel viennent s’emboîter les récits de voyages de Sindbad le marin. Enfin, à l’intérieur même de ces récits de voyages, d’autres légendes sont narrées par des étrangers. Le narrateur Sinbad décrit des paysages merveilleux tantôt en prose, tantôt en vers. Ces schémas narratifs propres aux contes des milles-et-une-nuits n’ont pas perdu de leurs ressorts dramatiques. Peut-être est-ce grâce à la figure de Sindbad qui, comme le lecteur, refuse l’ennui.

Sindbad, un homme parmi les hommes en quête d’aventures

Maqamat_haririDeux homonymes vivant dans deux situations totalement différentes se rencontrent. À la manière d’une médaille symbolique des revers de la fortune nous avons d’une part, Sindbad le portefaix, homme pauvre qui mène une vie de labeur détruisant son corps et son esprit, et d’autre part son opposé en la personne de Sindbad, riche marin dont la vie est faîte d’opulence et de loisirs.

L’histoire débute lorsque Sinbad décide d’aller se reposer un moment après avoir travaillé longtemps sous la chaleur. Ses pas le conduisent dans un quartier cossu. Il passe alors sous les fenêtres d’une maison où semble se tenir une réception. Devant tant de luxe, il pousse une complainte contre le sort qui distribue injustement la fortune aux hommes. Le chef de la maison, l’entendant depuis la fenêtre, le convie à la réception, l’occasion pour lui de se lancer dans un récit long et dense de ses aventures afin de justifier sa situation :

« Et bien mon frère, as-tu jamais entendu dire que quelqu’un au monde ait eu à surmonter pareilles difficultés, ait enduré autant d’épreuves, se soit heurté à autant d’obstacles, ait souffert les mêmes tourments ? N’est-il pas juste, après cela, que quelques joies me soient réservées, qu’en permanence me soit accordé le repos, en échange des fatigues et des humiliations qui ont été mon lot, et qu’il me soit enfin permis de demeurer ici, chez moi, jusqu’à ma mort ? »

Si le premier voyage qu’entreprend le marin est nécessaire pour reconstituer son héritage dilapidé dans des futilités, il est aussi le début d’un engrenage sans fin. Comme s’il avait gouté à une drogue rare, l’Ailleurs le fascine mystérieusement et l’ensorcèle. Il ne peut y échapper, lui dont le nom semblerait signifier « l’homme attiré par la Chine » (de l’arabe « Sîn-dabâne »). Chacun des six autres voyages n’est donc que le fruit de son bon vouloir. Il cherche le danger ou plutôt le grand frisson : « Un poisson  gigantesque fondait sur le bateau, telle une vivante montagne ! Notre frayeur était indescriptible […] Et pourtant, dans le même temps ce poisson nous fascinait, émerveillés que nous étions devant une si glorieuse créature du dieu Très-Haut ! »

Il lui faudra désormais parcourir les mers, et ce malgré les tourments, malgré le risque de frôler la mort de près (c’est-à-dire à chaque voyage) qui le pousse à prier Dieu de toute ses forces afin d’être sauvé des périls et promettant que jamais au grand jamais il ne reprendrait la mer. Ce qui ne l’empêche pas de repartir :

« Ayant longuement profité des plaisirs de la table avec mes amis, m’étant abondamment adonné à toutes les joies et délices de l’existence, j’en vins tout naturellement à oublier les épreuves épouvantables et les périls que j’avais affronté, les douloureux tourments que j’avais subit jusqu’ici. Mon âme charnelle inclinait une fois de plus du côté des biens de ce monde et l’ambition de les posséder réapparut en moi, de même que se fortifiait mon désir d’aller de nouveau m’exposer aux dangers du voyage. J’accordai à mon âme ce qu’elle réclamait et oubliai les souffrances que m’avait occasionnées naguère mon entêtement. »

Contrairement à ce que peut dire Montaigne, le voyage ici ne rend pas plus sage. Il transforme Sindbad en enfant capricieux désirant toujours plus. Il est votre petit cousin, qui après l’histoire du soir vous regarde les yeux brillants en claironnant « Encore ! ». Sindbad n’est pas devenu plus tempéré. Il ne philosophe pas sur sa condition. En y regardant de plus près, on découvre une autre facette du personnage bien plus ambiguë et bien moins humaine. Certes, le marin est un homme comblé par le sort qui s’occupe de dépenser son argent en maints plaisirs mais il pratique également l’aumône et offre généreusement de l’argent au portefaix. Certes, il ne part jamais indéfiniment et il lui tarde de revoir sa patrie mais « il inspirait à son entourage autant de crainte respectueuse que de vénération » et finalement, il ressemble davantage à un vieux marchand « carriériste » pour qui le voyage est d’abord synonyme de commerce et d’enrichissement.

Les aventures de Sindbad le marin est un récit qui s’enroule et se déroule autour d’un schéma simple : la rencontre de deux hommes et les récits de voyages de l’un des deux. Un récit dans lequel vous vous perdez allègrement, dans lequel vous prenez peur jusqu’à manquer de vous noyer. Puis finalement vous buvez la tasse, vous posez le livre, vous le reprenez entre un cours d’histoire et un oreiller et comme par magie, vous devenez vous-même Sindbad et son équipage. Et quand le livre est finit, il vous tarde, à vous aussi, de prendre le large.

Margot Delarue

Maudit soit le traître à sa patrie ! : Le Festival Sens Interdit, du théâtre ou de la politique ?

La 3ème édition du festival de théâtre international Sens Interdit se déroulait du 23 au 30 octobre 2013 à Lyon. Cet événement proposait de rassembler quinze spectacles dans dix théâtres différents ayant tous pour thème « mémoires », « identités » et « résistance ». Si la pièce slovène, Maudit soit le traître à sa patrie ! ouvrait le festival, c’est qu’elle est parfaitement représentative de tous ces thèmes.

« La vérité, on se bat pour elle ! », ainsi parle Draga, actrice issue du Mladinsko Theatre qui participe à la création de ce spectacle.

Un festival de combats

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Ce festival ne propose que des pièces qui font écho à une lutte : identitaire dans Arabqueen, Je suis, les trois pièces de Marta Gronicka (Choeur de femmes, Requiem Machine et Magnificat), etc. Une lutte pour le devoir de mémoire avec, entre autres, Villa + discurso ou El año en que naci, sur le thème de la dictature de Pinochet. Une lutte résistante avec Pendiente de voto où le spectateur essaie de résister au système, L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge où l’on voit un roi résister aux pressions américaines puis aux pressions de son gouvernement et enfin essayer de reconquérir son trône. Cette présentation n’est pas exhaustive et si vous avez l’occasion de voir ces pièces ou si vous les avez déjà vues, vous comprendrez aisément que les trois thèmes de ce festival et donc ces trois luttes sont belles et bien présentes dans toutes les pièces mais à des degrés différents. La pièce qui semble représenter le mieux et de manière égale ces trois luttes est Maudit soit le traître à sa patrie !

Une pièce qui se nourrit de ses acteurs

Toutes ces pièces cassent les codes du théâtre, notamment concernant l’implication des spectateurs. La pièce El año en que naci est jouée par onze personnes (acteurs pour la première fois de leur vie), qui racontent la vie de leurs parents sous la dictature de Pinochet ; Pendiente de Voto est une pièce qui n’a pas de comédien et où le spectateur devient lui-même acteur ; les pièces de Marta Gronicka Choeur de femmes, Requiem Machine et Magnificat ne sont pas jouées par des acteurs mais par un chœur qui par sa présence scénique et la mise en scène parle d’une même voix et devient un seul et même acteur.

Maudit soit le traître 2Le théâtre slovène du Mladinsko Theatre, qui a monté cette pièce dirigée par Olivier Frljić, est connu pour son théâtre subversif et délibératif. Délibératif parce que les acteurs participent à la création, aucun texte n’est figé, les acteurs le font évoluer au gré des répétitions, et ici, selon leurs expériences liées à l’éclatement de la Yougoslavie. Et la fin de la pièce révèle bien, de manière très originale, les débats entre les comédiens qui ont mené à son écriture. Les acteurs rapportent notamment dans un style très original et assez déroutant, mélange de discours rapportés et de discours directs, les hésitations d’une actrice sur son implication dans la pièce en raison de ses convictions.

Un patriotisme qui dérange !

Toute la pièce est construite sur les dangers et dérives du patriotisme. Elle se divise en plusieurs scénettes qui se terminent souvent par le châtiment du ou des traître(s). Mais finalement, qui est le traître ? Telle est la question posée. Est-ce le croate au milieu des Slovènes ? Les Slovènes entourant le Croate ? Les peuples autres que le peuple Slovène ? Ou les Slovènes eux-mêmes ? À nous de trouver la réponse, grâce à la mise en scène très dépouillée, sans décor sinon des instruments de musique que les neuf artistes utilisent au début et à la fin de la pièce pour nous montrer qu’un cycle se poursuit et que la haine de l’autre ne s’arrêtera peut-être jamais. Ainsi, la musique est très présente dans la pièce : au début et à la fin de chaque scénette, marquant une subtile transition et permettant au public de mieux s’imprégner de l’ambiance slovène. Les chansons apportent une sorte de légèreté à la pièce, bien que certaines soient assez dures ; l’une met par exemple en scène les acteurs chantonnant les rengaines suivantes en claquant des doigts : « connards de croates », « Istria est à nous » ou tout simplement « public de merde »… Ces rythmes néanmoins joyeux permettent au public de souffler un instant, avant de replonger dans le sérieux de la pièce qui ne s’inscrit pas seulement dans le cadre de l’ex-Yougoslavie, mais aussi en France. À un moment donné, un acteur s’adresse au public non plus en slovène mais en anglais pour nous mettre face à nos responsabilités dans le conflit yougoslave mais aussi sur notre politique patriotique et d’immigration. Ces dénonciations sont si dérangeantes qu’on ne sait s’il faut applaudir ou simplement rester gênés et avoir honte de nous-mêmes. Et le soir de la première, ceux qui ont applaudi à cette scène se sont alors fait violemment interpeller par l’acteur qui leur demandait pourquoi ils applaudissaient alors que le sujet ne s’y prêtait pas, jetant un froid dans la salle avant de rajouter « relax ! C’est juste du théâtre »…

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« C’est juste du théâtre » ?

Mais est-ce seulement du théâtre ? Les acteurs expliquant leur conception du théâtre et d’une certaine manière de leur patriotisme ? Le public français pris à parti ? Des faits historiques relatés et questionnés ?

Tous ces éléments font sortir cette pièce du simple cadre théâtral. Même si les acteurs jouent des personnages, même si tout n’est pas réel, le sujet de l’éclatement de la Yougoslavie et le sectarisme patriotique qui en découle sont eux bien réels et sérieux. Et si nous nous sentons si mal à l’aise au sortir du théâtre c’est parce qu’Oliver Frljić réussit à transposer sa pièce dans l’actualité française, nous laissant un goût amer et nous invitant à réfléchir à ce qui s’est passé et sur ce qui se passe aussi ici…

Maudit soit le traître à sa patrie ! est une pièce qui dérange, ne serait-ce que par son titre et son sujet, mais aussi dans sa façon de le traiter. Mais bien que dérangeante, on rit (sans forcément être réprimandé), on se dandine sur son siège emporté par la musique, et surtout on voyage…

Chaque pièce de ce festival présentait la vertu de nous faire voyager d’un pays à l’autre, du Chili au Cambodge, de la Pologne à la France, de l’Espagne à la Slovénie, de la Croatie au Liban, de l’Egypte à l’Allemagne… Chacune raconte une histoire, celle de son pays, celle de sa population et nous invite à découvrir leurs identités en faisant un travail de mémoire montrant les luttes constantes et les révolutions nécessaires pour faire évoluer les choses. Ces pièces ne font pas l’apologie de la révolution mais questionnent sur les motivations d’une révolution et sur nous-mêmes, car même si toutes les pièces, à l’exception d’Invisibles, sont étrangères, elles nous posent des questions sur nous-mêmes et notre rapport à la société.

Oui, c’est du théâtre, et non, ce n’est pas de la politique : c’est du théâtre politique, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire un théâtre qui parle à la société et qui concerne la société.

Rémy Glérenje

Le ragoût est l’inventeur du cuisinier

THEATRE OUVERT ICALES -Arno Bertina est cet écrivain à l’ongle démesuré qui fait la couverture du Matricule des Anges n° 78. Mais ça, c’était en 2006 pour son livre Anima Motrix, applaudi par la critique. Non content de ce succès, Arno Bertina récidiva en 2012 avec un surprenant morceau : Je suis une aventure (éditions Verticales). Après de courts textes de 2007 à 2009, de nombreuses interventions et autres résidences, un silence s’est fait. Le calme avant la tempête, qui a pris la curieuse forme d’une petite cinq-centaine de pages. Si pour Queneau « la littérature (profane – c’est-à-dire la vraie) commence avec Homère (déjà grand sceptique) et toute grande œuvre est soit une Iliade soit une Odyssée, les odyssées étant beaucoup plus nombreuses que les iliades : le Satyricon, La Divine Comédie, Pantagruel, (…) sont des odyssées, c’est-à-dire des récits de temps pleins », l’on ne peut s’empêcher d’ajouter aux œuvres de Pétrone, Dante et Rabelais celle d’Arno Bertina.

Une aventure

Mais que se passe-t-il dans ce livre ? Eh bien « Je », intermittent du narratif, décide en sa (fausse) qualité de journaliste sportif de se lancer à la poursuite de Rodgeur Fédérère. Vous avez bien lu, il n’y a pas de faute de frappe : c’est Rodgeur Fédérère, comme ça se prononce. Pourquoi chercher à rencontrer ce grand tennisman ? Eh bien parce que Rodgeur commence à perdre ses matches. Oui, lui, la « légende », le « génie », le « demi-dieu », commence à perdre ; et les vautours s’amassent : il a perdu la Grâce, il vieillit, la retraite approche. À peine trente ans et l’on sonne déjà son glas : le plus suisse des amateurs de raquettes est déjà placé parmi le compost. Je, persuadé que quelque chose d’autre se trame, veut interviewer Rodgeur, et se retrouve à voler Madame Tussaud, puis à rencontrer un fanatique de Bamako, à danser avec une prostituée qui se reconvertit en coiffeuse, à discuter avec Thoreau et Pirsig.

Je suis une aventure est une hésitation permanente. Il est possible que Je soit un fou complet dont la vie chaotique est envahie d’hallucinations ; mais il est plus pertinent de voir en Je une représentation de toi. Toi, lecteur, qui est obligé de dire « Je » pour parler de ce livre. La vie n’est pas qu’un vague ensemble de faits reliés par une instance qui dirait arbitrairement « moi ». La vie est sans cesse interrompue par des rêveries, des impressions, des pensées qui jaillissent, pleines de vie, dans la prose bertinéenne.

« Après avoir utilisé la forme informe pour éponger son maillot de bain, qui, bonne pâte, ne moufte pas, Rodgeur enfile son short et monte se changer. Il ne dit pas s’il redescendra dans la foulée. Mais moi je dois continuer alors j’essore la forme informe et l’installe en face de moi. — Il faut aller plus loin, c’est ce que je suis en train de comprendre. Voir le vif, c’est déjà créer en fait, ces deux temps-là ne sont pas vraiment séparables. » (p.283) : passer du trivial au spirituel, du frugal au spiritueux, c’est tout l’art de cette prose qui se propose de suivre la vie. Comme si, fils ou disciple de Scarron, Arno faisait la troisième partie du Roman Comique, en ce style qui réunit le haut et le bas.

On pourrait justement reprendre les paroles de Claudine Nédelec dans son Introduction au livre de Scarron dans la collection Classiques Garnier Poche, en disant qu’Arno « feint ici et là de mener sa narration comme un cheval qu’on laisse aller la bride sur le col (…) En réalité, il semble bien que cette négligence et ce « laisser-aller » (…) ne sont qu’une attitude galante, servant à masquer à demi, à la fois une excellente connaissance des formes possibles du roman (des possibles narratifs), et une structure narrative concertée, mais restée « ouverte » par son inachèvement, ce qui n’a pu que renforcer l’embarras critique, mais aussi séduire ceux que passionne l’interrogation sur les voix – et les voies – de la fiction. » (p.17).

Je suis

Dans Je suis une aventure, Arno reprend l’enquête lancée avec son précédent pavé (Anima motrix) : un rapport mobile à sa propre identité. Mais cette fois-ci, plus d’ancien ministre macédonien, plus de jeune adolescent pakistanais, plus de Béninois caché dans le train d’atterrissage d’un avion. Ici, il s’agit de secourir Rodgeur, prisonnier d’une salle pleine de trophées, prisonnier de l’image qu’on lui impose, prisonnier de ces noms qu’on utilise imprudemment : « légende », « génie », « demi-dieu ». Comment, lorsque l’on nous impose un rôle, continuer à vivre ?

1_Willem_Entrevoir du possibleArno Bertina a la décence de ne pas livrer de « manuel d’évasion ». Ici, des pistes sont explorées, et le lecteur est invité à réfléchir de lui-même. Être hors des cases, c’est un problème personnel, et y répondre par un livre serait encore s’enfermer. Vivre, c’est trahir. « Ne pas être fidèle aussi. Penser contre soi, et contre sa famille d’écriture. Être où l’on ne s’attendrait pas – comme le chat qui veut attraper sa propre queue, tenter de se déborder. Ne pas répondre à la demande » (p.78, La Déconfite Gigantale du Sérieux, Pietro di Vaglio, traduction et notes d’Arno Bertina, éditions Léo Scheer).

Se dépasser, en somme, outrepasser les (ses) contradictions, ne plus entendre le fantôme de Thoreau l’acariâtre, lui répliquer que « la vie aime la vie », et que « cette forme que je donne à la vie ce n’est pas une boîte où l’enfermer, c’est quelque chose de moins géométrique, de plus lâche, de plus mobile », pour découvrir que « rien ne va plus vite que la vie » (p.284). Je suis une aventure cherche à déboutonner nos vies policées. Il ne s’agit pas de mener une révolution mais de cesser d’aspirer à la mort ou tout ce qui se rapproche de ce froid, de cet immobilisme, de ce conservatisme. Tout ce qui s’arrête meurt.

D’où une nouvelle idée de la grâce, loin de celle qu’invoquent des médias trop pressés. Au fur et à mesure de ces pages, l’on ne voit plus une moto cassée comme un objet inutile mais comme un fabuleux potentiel de réparation et de création. Le lecteur va suivre Je et découvrir qu’« il existe un chemin, facile, révélant qu’une certaine grâce est sans rapport avec celle des Vierges montant au ciel, dont parlait Rodgeur, et sans rapport non plus avec ces tableaux pompiers du dix-neuvième (une aurore aux doigts de rose, immatérielle et virginale), mais une façon d’être présent à l’énergie (…). La grâce c’est le présent – mais j’écris ça et immédiatement les seins de cette fille s’envolent » (oui parce que Je suis une aventure laisse une grande place à la sensualité, au corps, gare aux prudes !) « Toute la lourdeur fixée par ce verbe être… « La grâce = le présent » – mais le rapport n’est pas d’égalité, non il ne s’agit pas de ça… « La grâce : le présent » ou, mieux, « la grâce/le présent », ou mieux encore, parce que l’une n’est pas le revers de l’autre, « la grâce le présent », ou mieux, parce que ces deux-là font corps (la grâce engrosse le présent) : « le grâsent » ? Mais le mot n’est pas gracieux… Il grésille un peu trop, sent le graillon… Qu’est-ce que j’ai fait des plumes, de ce duvet ? Il me faut un mot qui ait les seins de cette fille, et leur insouciance. » (p.299-300).

*

Définitivement, la relève des dieux est faite par les pitres. Je suis une aventure n’est pas compliqué. Si l’agencement des différentes unités textuelles est subtil, la prose est légère, il en émerge une brillance incroyable. Quant à la philosophie, elle ne se construit pas en réaction (Voltaire contre Rousseau contre Hobbes contre Locke contre Platon), c’est une façon de penser le monde, de penser la grâce, de penser la vie. L’on voyage dans le monde (Londres, Suisse, Bamako, mais aussi le désert, la route, le ciel), et l’on rencontre des paysages inouïs. Une sorte d’abandon. « Et parce que personne n’a jamais vu l’océan depuis cette falaise-ci, j’en serais le découvreur, l’inventeur ? C’est grotesque ! Quand je vois le bien que ça procure, je me dis qu’on pourrait décrire ce bienfait en affirmant que le ragoût est l’inventeur du cuisinier » (p.464). D’où Je suis une aventure est l’inventeur de ma vie.

Willem Hardouin