Il n’y a pas que Rimbaud qui fugue

photo recueilC’est avec plaisir que l’on parcourt les Nouvelles fugues, second recueil de nouvelles de l’association Le Littérarium, qui promeut la littérature estudiantine. Dans cette optique, Le Littérarium organise divers événements : le Quizarium, un quiz mensuel pour développer votre culture littéraire dans la bonne humeur, avec de nombreux livres à gagner ; et des veillées poétiques avec le Cercle des Poètes Apparus, qui met en avant la poésie estudiantine. Une seule idée : les étudiants ont eux aussi leur mot à dire dans la littérature, et c’est dans cette optique qu’a été créé Le Gazettarium, un journal littéraire étudiant en ligne, et qu’est organisé le concours de nouvelles du Littérarium. Six créations étudiantes sont sélectionnées parmi plus de soixante-dix nouvelles par un jury prestigieux et renouvelé à chaque concours.

Un jury prestigieux

Pour Nouvelles fugues, le jury était composé de Sophie Coste, professeure de Lettres Modernes à l’université Lumière Lyon 2 ; Brigitte Giraud, conseillère littéraire à la Fête du Livre de Bron, auteure publiée et directrice de collection chez Stock, Catherine Goffaux, bibliothécaire à la Bibliothèque Municipale de Lyon, Perrine Gérard, lauréate du premier concours d’écriture du Litterarium et présidente d’honneur du jury, Césinaldo Poignand, directeur de la librairie Ouvrir l’Oeil, Guillaume Rouvière, ancien président et membre fondateur du Litterarium, Yann Baracat, libraire et membre fondateur du Litterarium et Clément Extier, professeur de FLE et membre fondateur du Litterarium. Ils ont choisi six nouvelles qui représentent la diversité culturelle de l’université. Même si le concours est à thème libre, on remarque qu’une matière est particulièrement exploitée : la « fugue. »

La littérature est un voyage de l’esprit et la nouvelle met particulièrement en lumière l’intensité du plus petit mouvement. Presque toutes les nouvelles utilisent une narration à la première personne du singulier : une façon de mieux s’immerger dans les textes ?

De « nouvelles fugues »

Annabelle Coassy a écrit « Cher papa », un texte réflexif qui s’intéresse à un personnage qui a presque tout du fils prodigue. On lit une tension évidente entre imitation et création, qui est symbolisée par une rivalité entre un fils et un père pour poser cette grande question : comment échapper aux modèles ? La deuxième nouvelle nous emporte en Slovénie, sous la plume de Bérangère Abric. Dans « En Fuite », un personnage s’assoit à un café et nous raconte « le voyage le plus lointain [qu’il ait] entrepris ». Panama, Bruxelles, Kiev, Crimée, Lvov, Varsovie, Belgrade et Ljubljana, une grande errance dans le monde, ponctuée d’amours qui durent le temps d’une page. Denis Cheynet nous offre « Un bateau dans le Pacifique », récit rocambolesque d’un monsieur tout-le-monde qui se retrouve emporté au large d’Hawaï pour concevoir quelques objets informatiques complexes. Laure Lapierre livre « Solange », un récit qui déroule une réflexion sur la mort.

On atteint l’ordre du sublime à travers « Dakchya » de Marie Montalescot. Recherche formelle et stylistique, jeu avec la langue, toute une poésie s’y déploie. Le lecteur est intrigué et dérouté à chaque ligne. Cette langue est un mur d’escalade qui possède les harmonies d’arpenteur chères à Julien Gracq. Surface verticale, certes, mais creusée de reliefs, de nuances magiques. Une petite pépite littéraire qu’il serait dommage de rater.
On arrive ensuite « Sur la route » de Nicolas Raulin, qui développe une autre réflexion sur la mort. Un memento mori qui interrompt un recueil qu’on a hâte de rouvrir.

Le recueil pourra être commandé sur le site Internet du Litterarium et sera disponible lors de la soirée de lancement qui aura lieu fin jeudi 9 octobre à la librairie Ouvrir L’Oeil à Lyon à 19h. Si vous êtes intéressés par la production littéraire estudiantine, nous vous conseillons également Lampe de Rancement, le premier recueil de nouvelles du Littérarium ainsi que le prochain recueil de nouvelles qui paraîtra au 1er semestre 2015. Par ailleurs, le Litterarium organise cette année encore son concours d’écriture et vous invite à envoyer vos textes, si vous êtes étudiants de l’Université Lumière Lyon, à l’adresse suivante : concours.lelitterarium@gmail.com.

Willem Hardouin

Article initialement paru dans le premier numéro de L’Envolée Culturelle

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Je suis comme toi

em4C’est surtout par la comédie musicale et la danse qu’il s’est fait (re)connaître. Le Roi Soleil puis Cabaret et Danse avec les stars ont été de fabuleux propulseurs dans sa carrière. Après Là où je pars en 2006 puis L’Équilibre en 2009, c’est avec un fantastique album intitulé Le Chemin qu’Emmanuel Moire nous revient. Les amateurs de musique vont apprécier : mélodies subtiles, piano, cordes, instruments synthétiques : tout y est, de la ballade au morceau plus électro. Emmanuel Moire est un as de la composition bien sûr, mais la force de ses chansons réside aussi dans ses textes, écrits par Yann Guillon (mis à part les chansons « Je ne sais rien » et « Le jour », co-écrits par avec Emmanuel Moire). La qualité des paroles est incroyablement puissante, et mérite un petit article pour elle seule.

« J’ai compris qu’un retour est enfant d’un départ »

La première chose à remarquer est peut-être l’architecture d’ordre cathédral de cet album. La première chanson s’appelle « La vie ailleurs », la huitième « Ici ailleurs », et la dernière « La vie ici ». Le Chemin est un magnifique trajet à travers des chansons plus sombres (« Venir voir », « Je ne sais rien », « La Blessure ») dans la première partie, puis des chansons plus solaires dans la seconde (« Le jour », « Mon possible », « L’abri et la demeure »). La construction en miroir n’est pas qu’au niveau des titres : les chansons se font écho, se rappellent et s’emmêlent, ce qui fait du Chemin un album très organisé et organique. Chaque chanson garde sa spécificité, peut être isolée en tant que single ou dans une playlist, mais l’album est d’une cohérence rarement atteinte en musique. En lisant les paroles, on pourrait presque suivre un roman, ou un film : preuve que la beauté n’est pas une question de genre.

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Sur Le Chemin, l’on ne peut qu’apprécier de comprendre les subtils jeux de mots, les rimes surprenantes, les ambiguïtés magiques. Jeux de mots, comme dans « Venir voir » : « J’ai mis au bord de ma fenêtre / Prêt à tomber, tous les ‘‘peut-être’’ ». Ce ne sont pas les « peut-être » qui vont tomber, ni même la fenêtre, mais juste son bord. Jeu de mot qui glisse, insoupçonnable, à l’oreille, mais qu’une écoute plus attentive ne peut s’empêcher de relever. L’intelligence de la langue est mise à profit, et c’est avec une poésie grandiose que les vers jouent avec l’ouïe. Rimes surprenantes, qui peuvent être prolongées sur quatre couplets dans d’audacieuses structures comme dans « Suffit mon amour » : a/a/b/c/b pour les couplets et a/b/c/a/a/b/c/a pour les refrains. Yann Guillon ne cède pas à la facilité des a/a/b/b, mais tâche de toujours inventer des structures nouvelles, qui font sonner à l’oreille toute la musicalité du langage. Les ambiguïtés magiques, comme on les entend dans la magnifique « Ne s’aimer que la nuit », une des plus belles chansons de l’album : « On pourrait faire l’amour / Mais l’amour, c’est fait de quoi ? ». Le jeu sur les deux sens d’« amour » n’est pas fortuit dans une chanson qui s’interroge sur ce gros mot, ce grand mot, dans une époque où la sexualité est aussi importante, voire plus, que les sentiments. Est-ce que l’alchimie des corps suffit ? Faut-il « se faire la cour » ou plutôt « finir chez toi » ? Toutes les possibilités sont évoquées : « Tu pourrais même / Dire que tu m’aimes // On peut aussi / Ne s’aimer que la nuit ».

« Que tu sois tout seul(e) ici, ou bien deux, ou bien cent ! »

L’autre originalité du Chemin est son recours très fréquent au pronom de la deuxième personne du singulier. Emmanuel Moire tutoie son public – il le fait à ses concerts – et cela crée une intimité très forte avec cet auditoire. L’auditeur est directement convoqué, appelé dans la chanson : « Si tu n’es pas de ce pays / Si tu n’es pas de cet avis / Ça ne fait rien ». Il n’est pas question, pour Emmanuel Moire, de se distinguer du public, d’instaurer un quatrième mur entre la scène et le public. Au contraire, toutes les stratégies de rapprochement sont employées, et « Ici ailleurs » sonne comme une célébration joyeuse de l’humanité dans ce qu’elle a de plus commun « Ici ailleurs / C’est pareil / On vit devant un seul soleil ». Une célébration réjouissante et importante dans un pays rongé peu à peu par des nationalismes et des replis identitaires.

931231_514842691909255_682306093_nLe Chemin va vers les autres. La chanson est là pour fédérer, pour faire le lien. Même si l’on peut décrire cet album comme intimiste voire autobiographique, Emmanuel Moire, via la plume de Yann Guillon, trouve ce point « profondément humain » où surgit l’Un-primordial de Nietzsche. Pour parler plus humainement et plus intelligiblement : tout le monde se retrouve dans ces chansons, pour avoir un minimum vécu les mêmes choses. L’amour, la perte, la relation aux parents, l’émoi sensuel, la peur, le malheur, la joie, le changement, la confiance en soi, l’espoir, voilà le matériau du Chemin. Même si chacun a sa vision de chaque concept, sa propre expérience de chaque domaine, il est un point où les émotions se ressemblent. Et c’est ce point que les textes, avec une précision chirurgicale, cernent, et c’est pour cela que ces chansons frappent en plein cœur.

René Girard, dans Mensonge romantique et vérité romanesque, dit que la descente en soi est indissociable d’un élan vers le divin. Force est de constater que Le Chemin, bien que laïc, peut prendre une place dans le panthéon musical, mais aussi littéraire.

Willem Hardouin

La polysémie de Polyeucte

55_Willem_Pierre_Corneille« Ce n’est qu’une pièce de théâtre que je lui présente, mais qui l’entretiendra de Dieu : la dignité de la matière est si haute que l’impuissance de l’artisan ne la peut ravaler, et votre âme royale se plaît trop à cette sorte d’entretien, pour s’offenser des défauts d’un ouvrage où elle rencontrera les délices de son cœur. »

C’est en ces mots, et d’autres, que Corneille dédicace à la Reine régente, Anne d’Autriche, l’une de ses plus splendides pièces : Polyeucte. La pièce se situe en l’an 250, sous le règne de l’empereur Décius, qui donne pour ordre de faire exécuter tous les chrétiens. Félix, gouverneur d’Arménie, a donné sa fille Pauline en mariage à Polyeucte, jeune homme qui se fait baptiser au début de la pièce. Avec l’arrivée de Sévère, favori de l’empereur, amoureux de Pauline et prêt à tout pour la (re)conquérir, tout est prêt pour que se déroule la tragédie. On se doute de la fin : Polyeucte mourra, Pauline et Félix se convertiront pour mourir, et seul reste Sévère au milieu des décombres du destin.

« Quoi ? vous vous arrêtez aux songes d’une femme ! / De si faibles sujets troublent cette grande âme ! »

Mais cette tragédie est particulière. Particulière parce que le personnage principal, Polyeucte, désire sa mort. Plus exactement : convaincu que son martyre sera un exemple capital, et prêt à périr si c’est la seule façon pour lui d’affirmer être chrétien, alors il embrasse la mort, reniant d’un coup amour, gloire, et richesse. Il n’y a pas de cruauté dans ce théâtre, il n’y a pas d’ironie tragique. Polyeucte accepte son châtiment, convaincu qu’il est que mourir dans sa vraie foi est plus beau que de vivre dans une fausse ; et ce ne sont que sa femme puis son beau-père qui cherchent à le garder en vie.

Là où le personnel tragique cherche habituellement à résoudre un problème, un conflit, un amour, ici les personnages cherchent à l’accentuer, à le redoubler, à l’intensifier. Pauline menace d’un conflit amoureux quiconque tentera d’attenter à Polyeucte ; Sévère menace d’une guerre tout ce qui l’empêchera de renouer avec Pauline ; Félix fait tout pour conserver sa fille et un gendre, quel qu’il soit. Polyeucte ne menace personne. Polyeucte n’est pas un personnage de tragédie, et c’est pourtant lui qui est au cœur de la pièce éponyme. Ce tour de force établit Corneille comme un des plus fins dramaturges. Son héros est saint, pur et innocent – et sa mort n’a rien de tragique. Au contraire, c’est un martyre, donc une gloire, une montée au ciel, et une illumination : suite à sa mort ceux qu’il aime (son beau-père et sa femme) voient le Saint Esprit et se convertissent.

55_Willem_IMG_20140528_180851On ne peut parler d’une pièce de Corneille sans évoquer la beauté de la langue. Au-delà des quelques expressions parfois un peu passées (« séduire » qui signifie « détourner du droit chemin », par exemple), on ressent sans peine la pureté du langage cornélien, et sa subtile beauté. Parlant de leurs maux, c’est-à-dire de leurs amours contrariées :

« SÉVÈRE

Je veux mourir des miens, aimez-en la mémoire.

PAULINE

Je veux guérir des miens, ils souilleraient ma gloire. »

On pourrait critiquer le parallélisme facile, mais ces deux vers sont d’une beauté sans pareille. Les contradictions mourir/guérir, aimer/souiller, mémoire/gloire résument bien le caractère des deux personnages : Sévère est un guerrier destiné dès le départ au trépas ; Pauline est une amoureuse qui chérit la vie et sa vertu. Paradoxalement, et c’est peut-être ici qu’est venue se nicher l’ironie tragique, Sévère ne mourra pas et Pauline ne guérira pas. Chacun dit les phrases de l’autre, puisque Sévère aura une gloire immaculée et Pauline une mort désirée.

« Allons à nos martyrs donner la sépulture, / Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu, / Et faire retentir partout le nom de Dieu. »

Corneille a aussi cette qualité admirable de ne pas tomber dans l’éloge forcenée de la religion. Surprenant pour l’époque (les termes « adultère », « inceste » apparaissent crûment dans ses vers), il l’est surtout par sa position vis-à-vis de l’Église, annonçant çà et là des idées de Voltaire (selon le commentaire avisé de Patrick Dandrey dans l’édition folio). Dans les vers supprimés, on trouve notamment une déclaration très audacieuse :

« Peut-être après tout ces croyances publiques

Ne sont qu’inventions de sages politiques,

Pour contenir un peuple ou bien pour l’émouvoir,

Et dessus sa faiblesse affermir leur pouvoir. »

Corneille, ancêtre des Lumières ? En tous les cas, s’il fait de Polyeucte un personnage d’une vertu extraordinaire, il ne fait pas une seule fois mention ni de la Bible, ni de l’Église. Tout ce qu’il exalte, c’est la vertu, et finalement la fermeté de la croyance. Polyeucte pourrait adorer un Dieu différent du Dieu chrétien, ne serait-ce les nombreuses occurrences de cet adjectif.

Pour la petite anecdote et pour montrer que Corneille a de l’humour (à moins que ce soit involontaire), Polyeucte comporte, au tout début (Acte I, scène 1, vers 42), un kakemphaton des plus… équivoques :

« Vous me connaissez mal, la même ardeur me brûle,

Et le désir s’accroît quand l’effet se recule. »

55_Willem_Polyeuctus_de_Meletine_en_Armenie_(Menologion_of_Basil_II)On pourrait très bien entendre « elle désire sa croix quand les fesses reculent ». Preuve que même les tragédies religieuses peuvent parler de désir et de chair, surtout que les mots de la ferveur pour témoigner de l’adoration divine sont quasiment tous empruntés au lexique de la passion. Ce ne sont que feux, amours, chaleurs, précipitations et élancements.

De Corneille on retient avant toute chose Le Cid. On joue un peu Suréna, aussi, et quelques autres opus. De Polyeucte, que peu de traces dans la scénographie actuelle, ce qui est étonnant. En effet, quoi de mieux qu’une pièce sur la tolérance des croyances, sur la tolérance des amours, sur la tolérance des inconnus, en des temps où le repli sur soi, l’orgueil poussiéreux et la bêtise peureuse semblent prégnantes ? Polyeucte n’est pas une édification religieuse, bien au contraire, c’est un poème où les sentiments néfastes (haine, jalousie, méfiance) sont vaincus par la gloire intemporelle des plus belles capacités humaines : la foi, l’amour, l’espoir. Pour finir, citons Schopenhauer : « Ne pas se rendre au théâtre, c’est comme faire sa toilette sans miroir. » (Observations psychologiques)

Willem Hardouin

Si derrière toute barbe il y avait de la sagesse, les chèvres seraient toutes prophètes

(proverbe arménien)

Quel est le point commun entre Jacques Offenbach, Pina Bausch, Edward Dmytryk et Anatole France ? Le compositeur, la chorégraphe, le cinéaste et l’écrivain se sont, parmi d’autres, inspirés du personnage de La Barbe bleue. Avec, certes, plus ou moins de succès, même si les petits récits d’Anatole France sont une bonne porte d’entrée pour l’étude de la réécriture au collège ou au lycée. La Barbe bleue connaît, depuis la fin du dix-neuvième siècle, un succès très fort : pas moins d’une trentaine d’adaptations qui utilisent le mot « barbe » et/ou « bleue », avec quoi il faut ajouter les diverses mises en scènes pour les différentes pièces qui existent. Le conte de Perrault, peut-être un peu oublié, un conte en mal de Disney et qui a ce curieux malaise de ne pas être aussi moral que les autres, est progressivement phagocyté par différents artistes.

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Palsambleu, morbleu, ventrebleu, jarnibleu !

L’histoire est simple à résumer : un grand monsieur très bizarre épouse une jouvencelle naïve, et c’est sa huitième femme. Il décide de partir en voyage, lui permet d’aller partout sauf dans ce petit cabinet. Elle s’empresse d’y aller. Il revient, veut la tuer, mais comme toute jouvencelle a l’incroyable capacité à pousser des cris ultrasoniques, les frères arrivent à temps pour la sauver et tuer le grand monsieur très bizarre.

Ce qui est embêtant dans cette histoire, c’est la fin. Si la jeune fille était tuée par la Barbe bleue, il y aurait une morale claire : ne violez pas la vie privée de votre conjoint. Et puis, une analogie avec la chute de Paradis serait tout à fait faisable : après avoir croqué la pomme, Adam et Ève deviennent mortels. Mais non, ici, celui qui pourrait faire figure de Bleu est tué par les frères prodiges, la jouvencelle qui a transgressé l’interdit est sauve. Celle qui est condamnable jouit d’un non-lieu, et le grand monsieur très bizarre trépasse.

40_Willem_BarbebleueCe qui est embêtant dans cette histoire, c’est le début. Perrault ne nous explique pas clairement pourquoi la Barbe bleue est un veuf compulsif. On sait qu’il veut épouser la jouvencelle parce qu’il la trouve fort jolie. On sait que la jouvencelle le trouve « fort honnête homme ». Et pour cause : « La Barbe bleue, pour faire connaissance, les mena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n’étaient que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations : on ne dormait point et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres ; enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que le maître du logis n’avait plus la barbe si bleue, et que c’était un fort honnête homme. »

Dès lors, les artistes n’eurent de cesse de réhabiliter ce personnage injustement caricaturé en monstre croqueur de femme, en sociopathe sanguinaire. Anatole France en fait un incurable romantique, un maudit que le sort poursuit. Un homme constamment meurtrit par ses amours ratées, un homme qui perd toutes ses femmes pour une raison qui dépasse l’entendement. Un personnage positif, en somme, contre qui le destin s’acharne.

Ce qui est embêtant dans cette histoire, c’est l’élément perturbateur. Pourquoi donner la clé d’une pièce où l’on interdit d’entrer ? C’est comme planter un magnifique pommier doré au centre du Paradis avec un grand panneau : « C’EST ICI ». C’est tenter le diable. Comme l’a très joliment formulé J.K. Rowling dans Harry Potter et l’Ordre du Phénix, il suffit d’interdire une chose pour que tout le monde en ait envie. Interdire un magazine, c’est le rendre indispensable. Interdire une pièce, c’est la rendre désirable.

Dès lors, les artistes n’eurent de cesse de fantasmer ce lieu. De quoi est-il le symbole ? S’agit-il d’une métaphore de la vie privée ? Pourquoi le sang n’est-il pas sec, pourquoi les cadavres n’ont pas cette horrible odeur des cadavres qui attire les charognards deux kilomètres à la ronde ? Pourquoi n’y reste-t-il pas que des os et pourquoi cette pièce est-elle dans la demeure principale de la Barbe bleue ?

Questions rhétoriques

Et pourquoi sa barbe est-elle bleue ? L’excellent ouvrage de Michel Pastoureau : Bleu, Histoire d’une couleur (oui, les livres d’histoire peuvent être intéressants) montre avec brio que le bleu, couleur « nouvelle » au onzième siècle, a des connotations positives : « Couleur iconographique de la Vierge, couleur emblématique du roi de France et du roi Arthur, couleur symbolique de la dignité royale, couleur à la mode et désormais de plus en plus fréquemment associée par les textes littéraires à l’idée de joie, d’amour, de loyauté, de paix et de réconfort, le bleu devient à la fin du Moyen-Âge, pour certains auteurs, la plus belle et la plus noble des couleurs. » (p. 67-68 de la version poche).

40_Willem_affiche-La-Huitieme-femme-de-Barbe-Bleue-Bluebeard-s-eighth-wife-1938-3Le bleu de cette barbe est inexplicable. Sauf, peut-être, si l’on considère qu’en lieu de barbe, elle est totalement incongrue. Pour Perrault, on avait la barbe bleue comme aujourd’hui on a la peau verte. Symbole de l’inquiétante étrangeté, de l’altérité indéchiffrable, et en bon homme de son temps, Perrault la liquida.

Une des adaptations les plus récentes de Barbe bleue est la version d’Amélie Nothomb, sortie en 2012. Et le fait le plus intéressant de ce roman est la disparition de la barbe, bleue ou non. Don Elemirio Nibal y Milcar n’a pas de barbe. Comment ? Ce symbole de l’étrange, de l’inquiétant, ce fétiche qui attire tous les regards ? Envolé. Voilà une preuve, s’il en faut encore, qu’Amélie Nothomb est une fine romancière. La barbe métaphorique reste métaphorique : l’esthète espagnol exilé et reclus est suffisamment bizarre pour n’avoir besoin d’être affublé de bouclettes bleues.

Et l’héroïne, Saturnine, est une femme de son époque. Ce n’est pas une naïve jouvencelle décérébrée, elle est tonique, ne se laisse pas marcher sur les pieds, elle fait des études et – bonheur – résiste au piège de la pièce secrète. Elle respecte la vie privée de son colocataire. Elle respecte le secret, le droit au secret. Elle respecte l’autre et son inquiétante altérité.

La métaphore filée de l’alchimie lie l’ensemble dans une cohérence à en faire pâlir les adorateurs de Proust. Amélie Nothomb arrive à mener de front et en même temps trois discours : métaphore du couple, alchimie, droit au secret ; sans jamais se perdre. C’est un roman délicieux comme une flûte de champagne, et qui va au fond du mythe. Il ne s’agit pas d’explorer superficiellement le mythe de la Barbe, il s’agit de le parcourir en profondeur, ce qu’il peut révéler de ce qu’on nomme parfois l’âme humaine, en un temps bombardé de téléréalité, en cet âge post-1984 qui ne sait plus ce qui est privé et ce qui ne l’est plus.

Le retour de Barbe bleue sur la scène culturelle et littéraire n’est pas dû au hasard. Le vingtième siècle démarre une grande interrogation sur le secret et le droit au secret. Interrogation qui n’est que renforcée par les trois guerres, et la découverte des services de renseignement, du fichage et du flicage. Interrogation qui n’est que renforcée par l’entrée dans un nouveau millénaire ultra-connecté, où hacker est presque synonyme de violer. Le « privé » a besoin d’une nouvelle définition. Barbe bleue est là pour nous aider à la formuler.

Willem Hardouin

La migration des truites

salon_livre_paris_2014-2« Envahissement / Végétation de chair / Étouffement des voyageurs », nous enchantait Barbara Le Moëne lors de la troisième veillée poétique, avec un extrait de son poème Un homme, une femme, dans le métro. Si, selon le bon mot de Cocteau, le poète se souvient de l’avenir, on ne peut douter que cette poétesse lyonnaise ait avec exactitude capté l’atmosphère du Salon du Livre de Versailles 2014. Il paraîtrait que plus personne ne lit. Que les sériologues qui prêchent cette bêtise soient jetés dans cette foule immense, dont le flux vous propulse en face de Sylvie Testud, le reflux vous laisse bouche bée devant Romain Monnery, et les afflux de gens ne cessent de grossir cette marée humaine.

Il y a des saumons. Ces personnes argentées qui vont à contre-courant, toujours, se frayant un chemin à coups de muscle. C’est qu’ils sont intéressés, voyez-vous, par cette conférence sur le capitalisme chilien dans la littérature espagnole. Cette année, l’Argentine fut à l’honneur, mais ni guanacos ni nandou à l’horizon. Seul le romancier Caryl Férey nous aura fait trembler à l’ombre des Mapuches (Mapuche, Gallimard, 2012).

Une classe plus bas, il faut noter la migration des truites. Quel que soit le courant, elles retournent à leur lieu de naissance pour mourir. Malgré tous les plans du Salon, les truites se retrouvent toujours devant Gwendoline Hamon, et après avoir remarqué cinq fois à quel point la petite-fille de Jean Anouilh est jolie, s’en sont lassées. Les allées où l’on piétine sont des boucles, et les truites tournent en rond, errant comme des héros borgésiens (cette année, l’Argentine est à l’honneur, etc.) sans but ni rêve.

Il y a aussi les Thésées. Au labyrinthe descendus, munis d’un fil fatal mais salvateur. Ces esprits malins dont le sens de l’orientation défie toute capacité humaine et les apparente donc aux chauves-souris : une armée de Batmen à l’assaut de Philippe Vandel, savent se retrouver où qu’ils soient.

_DSC0431Cette année, on voit plein de célébrités du petit, moyen ou grand écran. Mais après une dizaine de dédicaces : le vide, et quelque stagiaire est alors employé pour faire la causette avec Monsieur ou Madame, tout en vérifiant qu’il n’y a pas de vol, tout en accueillant chaque visiteur, lui louer un livre et lui vendre, tout en remettant en place les présentoirs, tout en servant du café, tout en repoussant les apprenti-écrivains notoires voulant passer sur ou – plus souvent – sous la table pour se faire éditer. Un jour, les stagiaires seront à l’honneur au Salon du Livre de Versailles.

D’un côté, une auteure japonaise nous parle de son livre sur – accrochez-vous – les problèmes dentaires récurrents chez les seniors de Hokkaido. Un interprète ignorant du jargon orthodontique tente de rendre intelligibles ses pensées à un auditorat plus que stupéfait. De l’autre, un éminent pédant déblatère des chapelets de théories sur le modèle marxiste à l’œuvre dans les livres d’un obscur paraguayen que l’on excuse pour son absence – la corde le reliant à ce fichu réverbère étant trop solide. Les conférences n’étaient pas au top cette année au Salon, entre les grands inconnus et les critiques improvisés (il y avait quand même des prises de paroles pertinentes, n’exagérons pas trop).

Le plus intéressant, au Salon de Versailles, ce sont les auteurs, comme toujours. On pouvait par exemple rencontrer Stéphane Velut, auteur aux éditions Verticales de Festival, où l’on peut suivre les aventures joyeusement délirantes et franchement sordides de héros plus tout à fait bien dans leurs têtes – une veuve obèse, son fils braqueur, sa compagne masochiste, un pédophile illettré ; tout cela en parallèle de Cannes, télescopage en direct de la gloire de Nicole Kidman et Clint Eastwood. Roman farfelu, cinématographique, ironique, mais surtout au contact d’une vitalité turgescente.

551225_france-culture-literature-book-fairCeux qui aiment les bains de foule seront allés voir Amélie Nothomb, et après avoir fait une heure de queue, enfin rencontré un chapeau plus extravaguant que jamais. Pour peu qu’elle vous connaisse déjà, Amélie vous accueille chaleureusement. Une discussion avec elle est toujours trop courte, mais vous avez pendant un temps oublié l’inexorable masse, l’interminable file des passants en marche depuis toujours semble-t-il…

L’anonyme du Salon du Livre parisien n’est pas comme les autres, inconnu du métro ou de la rue. Il porte avec lui, et en lui, un secret, un soleil, en l’honneur duquel il aura peut-être fait des kilomètres. En l’honneur duquel il brave les forêts de bras, les océans de crânes dégarnis, les ouragans de conversations. L’anonyme du Salon du Livre, pour finir sur une note sentimentalo-emphatique, porte une admiration, un plaisir de lecture, qui lui est si personnel que rien ne peut l’entamer. Devant la vérité ressentie comme telle, il n’est qu’un devoir : celui de se taire.

Willem Hardouin

On ne désinsectise pas son appartement à coup de Nietzsche

32_Willem_roman capitalismSa valeur marchande est dérisoire. Madame Bovary au même prix que Marc Lévy, La Nostalgie heureuse à côté de Gilles Deleuze, il y a même du Murakami au Franprix. Il n’est pas question, ici, de lancer un débat sur ce qui serait de la littérature, et ce qui n’en serait pas. Pour une fois, l’économie a raison : Flaubert a autant de valeur que Le Premier Jour. Il ne faut pas être snob au point d’ériger ses goûts pour des dogmes. Pour cet article, tout livre est de l’art potentiel. Mais de quel art parle-t-on ?

Inutile socio-économique

Sa valeur marchande est dérisoire. À tel point que la hausse de la TVA sur les livres n’intéresse aucun journaliste. Cela se comprend : en Librio vous trouvez du Racine pour deux euros. Deux euros, l’Athalie, la Phèdre, l’Andromaque ! Ce n’est pas avec cela que l’on va relancer l’économie. Surtout qu’il paraît qu’aujourd’hui « plus personne ne lit ». (Ah, si apprendre la lecture à tout le monde réduit le nombre de lecteurs, autant réserver ce savoir à une petite élite). Les musées proposent des tarifs avantageux (jusqu’à la gratuité) pour les étudiants et les seniors, et les adultes « n’ont pas le temps » d’aller voir Mona Lisa ou quelques tableaux de Nicolas De Staël. La musique se télécharge « illégalement », « on ne vend plus de CD », c’est la crise ma bonne dame. Le cinéma périclite, on ne fait plus que des blockbusters aujourd’hui, d’où l’art est exclus (il faut oublier que les dialogues de Matrix sont un copié-collé depuis Platon).

diapo1Bref, l’art ne remplit les caisses d’aucun état, c’est un accessoire, à peine aussi utile à la finance que les pacs de six barrettes mauve-fushia-rouge à Simply ou le SUPER GRATOR ULTRA-COMPACT qui vous permet de faire la vaisselle tout en vous écorchant la main.

Sa valeur sociale est dérisoire. À la pause-thé, personne ne parle d’art. Bah non, tout le monde parle de Julie Gayet, mais pas à propos des dizaines de films où elle apparaît. Ou alors de l’Amour est dans le pré, de Topchef, de Mika (ou de The Voice)… Bref, les gens ne parlent pas des « sujets sérieux qui touchent à la nature humaine » (c’est-à-dire : la mort – la crise – la décadence humaine – ah comme c’était mieux avant ; au choix). Non, bizarrement les gens évoquent autre chose, ce mot fameux qui commence par un C.

La culture

Les rapports de l’art à la culture sont trop compliqués pour les évoquer simplement. L’art se nourrit de la culture, la culture de l’art, bref, c’est comme entre les Atlantes et leur cristal dans le Disney consacré : trop flou pour être une facilité scénaristique.

Mais la culture ça ne sert à rien, même pas à briller en société, car tout le monde connaît l’adage : moins on en a, plus on l’étale (déclinable à toutes les sauces : confiture, courage, performances sexuelles). Lire Baudelaire ne vous aidera pas à trouver un boulot, écouter Tchaïkovski ne vous aidera pas à trouver un logement, pas plus que Marc Lévy vous aidera à trouver l’âme-sœur ou Rihanna à remplacer cette @#% d’ampoule qui a encore grillé.

32_Willem_a clockwork romanceOn ne désinsectise pas son appartement à coup de Nietzsche, on ne mange pas grâce à Peter Pan, on n’apprend pas comment se sortir d’embarras avec Barthes. L’art, c’est aussi inutile qu’un lever de soleil, qu’une journée de neige, qu’un baiser sous la pluie. La culture ne sert à rien, comme une poignée de main, comme les jeux, comme les émotions. L’utile ne fait jamais pleurer de joie, ne change pas la vie, ne nous renforce pas – l’utile rend la vie rentable. « Et le bonheur dans tout ça ? / On lui préférait le confort. » (Le Saut du requin, Romain Monnery, p. 239). L’art échoue à être capitaliste, car l’art est partage, empathie, sourire. S’il y a bien quelque chose d’inutile, c’est l’art.

Mais sa valeur marchande est dérisoire face à sa valeur vitale.

Willem Hardouin