Frédéric Pajak : « les héros de mes livres sont des sentiments »

Walter Benjamin

Écrivain, dessinateur, éditeur… difficile de cerner Frédéric Pajak tant son œuvre et son parcours débordent le cadre de nos représentations souvent étriquées de la littérature. Faisant dialoguer Nietzsche et Pavese sous le ciel de Turin, explorant la profonde solitude de Luther ou traçant au lavis la destinée de Walter Benjamin dans son Manifeste Incertain, sa plume trempe dans l’encre noire de sa propre mélancolie pour retranscrire l’étrange intranquillité du monde. À l’occasion de son passage à la libraire Le Bal des Ardents, il a accepté de répondre à nos questions.

Vos ouvrages « écrits et dessinés » sont plus proches du journal intime que du roman ou de la bande-dessinée illustrative. De quelle manière vos expériences personnelles vous amènent-elles à vous intéresser à des personnalités aussi tourmentées qu’Apollinaire, Kafka, Pound, Joyce, Benjamin ou Gobineau ?

13293015_10209657752220101_1910244273_nCe sont des auteurs que j’ai lu dans ma jeunesse, entre 18 ans et 25 ans. Je lisais beaucoup à cette période, deux à trois livres par jour, même si je ne comprenais pas toujours tout. Puis, des années plus tard j’ai eu envie de les relire. Et c’est à partir de ces relectures, qui sont comme des découvertes, que j’ai fait ces ouvrages. Mais ces livres sont toujours partis d’un sentiment. Les héros de mes livres sont des sentiments (la solitude, le chagrin d’amour, la mélancolie, l’humour, etc.). Concernant le chagrin d’amour, par exemple, j’ai longtemps cherché quel auteur pouvait exprimer ce sentiment dans sa vie plutôt que dans son œuvre et je suis arrivé à Apollinaire. Sa vie, sa façon de réagir, ses liaisons, sa chanson du Mal aimé… sont comme une recherche du chagrin d’amour, un peu comme les troubadours qui doivent être en état permanent de demande ou d’attente pour pouvoir aimer.

Arthur de Gobineau, autre exemple, m’a passionné. Ce n’était absolument pas le raciste que l’on dépeint sans l’avoir lu. Il n’y a aucune trace d’antisémitisme dans son œuvre, au contraire c’était un philosémite acharné. C’était un érudit, fin lettré, grand connaisseur de la Perse, et profondément pessimiste : son Essai sur l’inégalité des races humaines est un délire sur l’avènement de la fin du monde que même le plus acharné des racistes d’aujourd’hui ne peut prendre au sérieux une seule seconde.

L’inspiration de vos dessins – très sombres – est-elle principalement liée aux paysages que vous visitez, aux portraits des auteurs sur lesquels vous travaillez ou à votre propre imagination ?

nietzsche_Frederic-PajakIl y a très peu de dessins d’imagination. Je dessine beaucoup d’après les photographies en essayant de m’en détacher le plus possible. Encore que, si je travaille sur une photo de Nietzsche, je ne vais pas vraiment la modifier, je vais apporter une autre lumière ou un décor en arrière-fond… Tous les dessins de paysages sont faits dans la nature. Sinon, je dessine à partir de documents en les réinterprétant. Si je dois dessiner une rue de Turin je ne peux pas l’inventer. Je fais parfois des esquisses d’après des photos puis je reviens sur les lieux, sur le motif, pour ôter les voitures par exemple. Il y a une partie d’inconscient dans mes dessins, je ne réfléchis pas tellement. J’en fais souvent beaucoup à la suite, sept ou huit d’affilé, dans un état de quasi transe.

Au-delà des œuvres elles-mêmes, ce sont les correspondances qui constituent une large part de vos sources. De là, cette envie de faire dialoguer le texte et le dessin pour tenter de percer le mystère de ces auteurs ?

Ce sont deux langages qui me sont propres, que j’essaye de perfectionner (je dessine autrement aujourd’hui qu’il y a vingt ans). J’essaye d’utiliser ces deux langages comme des ennemis, et non comme des amis, de faire en sorte qu’ils se confrontent. Je répète souvent que je ne fais pas d’illustration même si parfois un dessin illustre afin de retrouver le chemin du livre. À titre d’exemple, il m’arrive de redessiner un tableau ou un dessin de Duchamp pour que le lecteur ne soit pas complètement perdu. Le but est de créer une tension.

Votre métier d’éditeur vous permet également de publier les œuvres de Topor, Gébé, Copi, Fournier, Marcel Bascoulard… En quoi la destinée de ce dernier, « clochard magnifique et dessinateur virtuose », vous a-t-elle passionnée ?

BascoulardC’est le fils de Raymond Queneau, Jean-Marie Queneau, qui le premier m’a parlé de lui. Il l’avait connu à Bourges. J’ai commencé à m’intéresser à ce dessinateur et ça a pris dix ans pour faire le livre avec Patrick Martinat, pour retrouver les images. C’était compliqué car on ne souhaitait pas faire un texte d’histoire de l’art mais qui raconte davantage le destin du personnage. Mais j’étais époustouflé par ses œuvres, je m’en sens très proche : ses dessins sont tellement réalistes qu’on l’appelait « l’œil photographique ».

À travers les thèmes de la solitude, de la mélancolie, du suicide, du chagrin d’amour, du deuil et de la folie se dessine une œuvre qui semble essentiellement tournée vers les passions tristes. Nietzsche, qui vous accompagne depuis longtemps, enseigne que la joie est l’approbation totale du monde dans ce qu’il a de pire mais aussi de meilleur. Où se niche la part lumineuse de Frédéric Pajak ?

Elle est partout. C’est une ode à la création, il n’y a pas que des sentiments tristes. Je trouve Nietzsche, par exemple, très lumineux, notamment dans le dialogue que j’ai imaginé avec lui dans J’entends des voix comme s’il était présent, à côté de moi. Par ailleurs, il y a une part d’humour dans les livres, je suis loin d’être désespéré.

La plupart des auteurs auxquels vous vous consacrés sont européens. Or, vous avez voyagé à travers le monde (Afrique, États-Unis, Japon, Chine). N’avez-vous pas ressenti l’envie de travailler sur des artistes tels que Borges, Bolaño, Lie Zi, maître Tchouang, Mishima, Bukowski, Aimé Césaire ?

Frédéric-Pajak-expo04-29Je ne les aient pas beaucoup lu. Charles Bukowski j’aime beaucoup mais, pour moi, ce n’est pas un auteur majeur, c’est une distraction. Je ne le met pas dans la même catégorie que James Joyce par exemple. J’ai le projet de faire un livre avec deux personnages féminins : Marina Tsvetaïeva (j’ai l’intention d’aller en Russie l’année prochaine à cette occasion) et Emily Dickinson. Ce sera un livre consacré à la poésie et à leurs destins respectifs (aussi intéressants que pathétiques). Tsvetaïeva a une écriture lumineuse tandis que Dickinson est plus tourmentée notamment dans son rapport à la religion. Mais cela m’intéressait de montrer deux poétesses, une Américaine et une Russe.

Je voulais également faire un livre sur Witold Gombrowicz, j’avais tout lu de lui, et puis au dernier moment je l’ai trouvé antipathique. Il me faut un personnage qui me plaise. Un autre prochain livre sera consacré à Vincent van Gogh. Ce peintre a eu un destin triste mais il soulignait les moments où il était heureux et il l’était souvent. Ce sont des passions fluctuantes.

Arthur Schopenhauer, à qui vous avez consacré un ouvrage illustré, disait : « Entre les désirs et leurs réalisations s’écoule toute la vie humaine. » Le dessin et l’écriture ont-ils permis de réaliser les vôtres ? Quels envies vous meuvent aujourd’hui ?

J’ai prévu de faire neuf volumes du Manifeste Incertain, donc j’en ai encore pour quelques années, au moins quatre ans. En même temps je suis sur des projets de films documentaires, notamment sur l’art du dessin, et un autre, déjà écrit, consacré à un peintre inconnu, François Aubrun, qui a réalisé des toiles lumineuses. J’ai également rédigé un scénario de fiction pour un cinéaste mais je n’en dis pas trop car c’est encore à l’état de projet.

Sylvain Métafiot

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