Nos femmes, elles nous rendent fous !

Depuis le 24 septembre et jusqu’au 19 janvier se joue, au Théâtre de Paris, la pièce d’Eric Assous intitulée Nos femmes, mise en scène par Richard Berry qui partage l’affiche avec Daniel Auteuil et Didier Flamand.

Richard Berry et Eric Assous en sont à leur quatrième collaboration après les films L’immortel, La boîte noire et Moi César, 10 ans et demi, 1m39, avec Assous à la plume et Berry à la réalisation. Cette fois-ci, ils ont mis leur talent en commun pour la pièce Nos femmes avec Berry non pas à la réalisation mais à la mise en scène. Le rendu est stupéfiant !

Habituellement mis en scène par Jean-Luc Moreau, Eric Assous a été bien inspiré de travailler avec Richard Berry qui, par-delà la mise en scène, porte le texte avec brio !

Nos femmes

Le texte est effectivement totalement au service des acteurs, qui se subliment en l’interprétant. Pour cette pièce, Eric Assous, si friand d’intrigues amoureuses, a écrit un texte pour des hommes, aucune femme n’est présente sur scène. Quand on sait qu’il a obtenu en 2010 le Molière du meilleur auteur français pour L’illusion conjugale, on ne peut que comprendre que les relations hommes/femmes soient un de ses thèmes favoris. D’ailleurs, malgré leur absence scénique, elles sont partout présentes : dans le titre, dans un tableau absolument magnifique dans l’appartement de Max, et dans le texte… Car ce sont les femmes, leurs femmes qui vont permettre à ces trois amis de très longue date de se redécouvrir et de se dévoiler les uns aux autres.

L’ouragan d’une vieille amitié

Trois amis doivent se retrouver à 21h pour une partie de cartes. Les deux premiers, Paul (Daniel Auteuil) et Max (Richard Berry), attendent Simon (Didier Flamand) qui arrive à 21h50. En attendant l’arrivée de Simon, on découvre la personnalité de Paul, introverti, qui ne prend jamais position et recherche perpétuellement des compromis. Puis celle de Max, très cartésien, sûr de lui, autoritaire et qui n’aime que « des chanteurs morts », que le public prend plaisir à écouter de temps en temps tout au long de la pièce. À travers leur dialogue, on apprend que Simon et sa femme Estelle se disputent souvent, et c’est à ce moment là qu’arrive Simon en annonçant une terrible nouvelle : il vient d’étrangler sa femme ! Cet événement crée une petite tempête au sein du groupe d’amis. Que faire ? Le dénoncer, mentir pour le couvrir ou ne rien faire ? Simon leur demande de mentir sur son heure d’arrivée, pour ne pas qu’il soit accusé. Paul est prêt à accepter, Max non et s’en suivent donc plusieurs débats. Simon joue la carte de la compassion et de l’amitié, ce qui fonctionne sur Paul qui est prêt à l’aider « parce que c’est Simon quand même ! ». Et Max qui refuse catégoriquement. Simon s’effondre sous l’effet de l’alcool qu’il a ingurgité suite à son évanouissement et le rideau tombe, clôturant ainsi  la première partie.

La deuxième partie commence alors que Simon est couché dans la chambre, Paul et Max sont seuls en scène et la pièce atteint son paroxysme. D’engueulades en révélations, de discussions d’une femme à l’autre, les deux amis explosent et se disent leurs quatre vérités, ce qui les amène à se confier l’un l’autre et à faire tomber les masques.

Une interprétation magistrale

Nos femmes 2Cette deuxième partie prouve, si besoin était, que Richard Berry et Daniel Auteuil sont d’immenses comédiens. Pour son retour sur les planches, après sa performance dans l’École des femmes, en 2008, Daniel Auteuil est tout simplement génial. Paul, son personnage, hésitant et introverti, pète littéralement un câble une première fois pour dire ses quatre vérités à Max, qui prend une mine de chien battu hautement caricaturée pour tenter de l’attendrir ; et une seconde fois, qui le mène encore plus loin dans l’excès et la colère, lorsqu’il devient comme un fou suite à un appel de sa fille, Pascaline. Il réagit avec la même violence qu’il reprochait à Simon. D’abord calme et discret, il devient hystérique !

Le personnage de Richard Berry est plus modéré, car il maîtrise mieux ses nerfs que Paul et ne tombe pas dans l’excès comme son compère, mais son jeu est d’une justesse incroyable, passant du rire, au regard du petit enfant fautif. Et puis, voir Richard Berry danser et chanter du NTM c’est juste prodigieux ! Une belle preuve d’auto-dérision.

Didier Flamand, lui, redonne un élan à la pièce à chaque apparition par son charisme et son personnage excentrique et haut en couleurs.

À la fin de la pièce, Max devient modéré, tandis que Paul explose et s’en prend à Simon qui reste passif, comme s’il devenait lui-même spectateur de ce qu’il avait déclenché. Dans cette pièce, les rôles sont en permanence inversés.

Un ouragan qui envoie tout valser

Eric Assous, en ne représentant pas de personnages féminins sur scène, rompt avec ses habitudes. Richard Berry, dont le personnage de Max incarne la rigueur, la droiture et « l’homme qui n’aime que des chanteurs morts » se met à danser sur du rap. Daniel Auteil, dont le personnage de Paul incarne le consensus et le calme devient hystérique et presque violent. Didier Flamand, dont le personnage de Simon incarne l’excentrisme et l’hédonisme se retrouve être le plus en phase avec lui-même. Alors qu’on le pense déphaser, voire amoral, on se rend compte qu’il est sûrement le plus sain des trois et celui qui incarne le mieux l’amitié.

Si les femmes ne sont pas présentes sur scène, ce sont pourtant elles qui vont anéantir cette amitié. Simon en tuant sa femme se rend compte que ses amis ne sont pas si prompt à l’aider, en particulier Max. Paul qui est lâche et a peur de vexer, est, dans un premier temps, prêt à l’aider bien qu’il ait du mal à le comprendre avant de basculer dans la haine et la violence après un coup de téléphone de sa fille et d’un autre passé à sa femme. On se rend compte que la situation qu’il décrit comme idyllique est loin de l’être. Quant à Max, qui semble être une personne détachée et aigrie, on découvre qu’il est marqué par son divorce et qu’il est très sensible à tout ce qui rend les histoires de couple conflictuelles. Toutes les images que nous avons des personnages et que les autres personnages ont de leurs amis sont remises en question en une soirée, à travers l’analyse qu’ils font de leurs vies conjugales.

Cette histoire, même si elle brise une amitié vieille de plus de 35 ans, est salvatrice pour les personnages de Paul et Max qui à la fin de la pièce décident de prendre leurs vies en mains. Finalement, Simon est le seul à presque tout perdre et alors qu’il semble le plus dans le besoin, c’est finalement Simon qui aide ses amis qui ne le sont plus vraiment…

Même le public n’y résiste pas

Nos femmes 3Le public ne s’y trompe pas et comprend très bien cette réflexion sur l’amitié dissimulée derrière le masque de la comédie. D’ailleurs, les comédiens ont vraiment communié avec les spectateurs : Richard Berry et Daniel Auteuil s’arrêtant dans leur dialogue pour savourer les applaudissements du public répondant à une réplique, des dialogues parfois faits face au public afin de l’inviter à entrer dans cet univers intime et burlesque, des sourires complices entre eux aux vues des réactions du public rendent cette pièce chaleureuse et amicale.

Un lien se crée entre acteurs et spectateurs, une complicité s’installe pour ensuite laisser place à des sourires sincères des acteurs au cours des cinq rappels que le public, entièrement debout pour la standing ovation, réclame.

Si vous voulez découvrir quelles sont les limites de l’amitié, laissez-vous envoûter par ces acteurs phénoménaux et venez les applaudir au Théâtre de Paris jusqu’au 19 janvier.

Rémy Glérenje

Quand le cinéma s’invite au théâtre

Premiere image

Un soir de décembre 2013, une foule de spectateurs chanceux découvrent The Animals and Children took to the streets, conte musical complètement déjanté joué par la compagnie 1927 au Théâtre de la Renaissance, à Oullins. On nous avait promis de nous emmener « dans un univers onirique, ludique et fantastique entre Buster Keaton et Tim Burton », et à peine assis sur nos sièges, on comprend de quoi il s’agit. En deux mots (plutôt cinq) : on vous met dans l’ambiance. La lumière s’éteint et le film commence.

Le décor est un simple écran, seule une voix-off en anglais rompt le silence de la salle, on lève la tête et on lit les surtitres, on se croirait au cinéma. Les comédiens arrivent sur la scène et AAAH ! Les visages blancs, grimaçants, effrayants. Plus qu’un simple jeu entre acteurs, ils s’amusent avec les images qui leurs répondent.

Les premières notes du piano annoncent le début de notre voyage spatio-temporel : on se retrouve 80 ans en arrière, dans un immeuble du Bayou, miteuse banlieue délabrée aux habitants plus bizarres et insolites les uns que les autres.

Une ambiance « creepy » et des dialogues chantés qui nous rappelle le Sweeney Todd du grand Burton.

Deuxieme imageC’est dans cet univers, où l’humour noir règne en maître, que se dessine au fil du spectacle un scénario mélangeant à la fois les caractéristiques d’un film des années trente et d’une pièce tragique à l’ancienne. Le personnage principal est un concierge à la mine maussade, qui n’ouvre jamais la bouche, véritable antihéros, accablé par son triste destin, fatalement condamné à rester coincé dans son pauvre immeuble du Bayou.

Si tu nais dans le Bayou, tu meurs dans le Bayou.

Toute la morale de la pièce se trouve dans cette phrase. Le Bayou est un quartier maudit dont personne ne peut s’échapper, complètement délaissé par un maire, cliché du méchant par excellence. Personnage sans visage, caressant machiavéliquement son chat, tentant désespérément de faire taire les voix contestataires qui s’élèvent dans les rues de la misérable banlieue. Car si la majorité des personnages a abandonné l’idée de changer les choses, d’autres luttent et résistent en secret. Et ces résistants, aussi inattendus soient-ils, sont les enfants.

The Children took to the streets.

Troisieme imageUne armée d’enfants qui n’a trouvé qu’une solution pour s’exprimer : la destruction et le chaos. Mais leur cause est juste : qu’on les entende une bonne fois pour toute ! Une situation des plus actuelles. La banlieue s’agite, solution radicale : on drogue les insurgés. Victoire des autorités, les révoltés deviennent zombies : l’espoir d’un quelconque changement est anéanti, les enfants ont perdu leurs voix à jamais. Satisfaction générale ! Le maire a gagné, les habitants sont soulagés.

Une fin dramatique qui nous est imposée après nous avoir laissés penser que l’on avait le choix. Car on nous propose une fin alternative : fin idéale ou fin réaliste? Alors tout le public crie pour une fin idéale. Eh non ! Dans le Bayou, rien n’est idéal.

Finalement, après soixante-dix minutes de plaisir, pour nos yeux et nos oreilles, on sort de la salle et l’on se dit « j’achèterais bien le DVD. »

Juliette Descubes

 Pour avoir un aperçu de la pièce :  http://www.youtube.com/watch?v=xlgHQZAdWsE

L’action de l’artiste

« La Poésie ne rythmera plus l’action ; elle sera en avant. »

Rimbaud, Poésies

« Est-ce que le Trouvère héroïque n’eut pas/Comme le Preux sa part auguste des combats ? »

Verlaine, Poèmes saturniens

Schtroumf poète 2

Le poète est un homme porté à l’action. Il ne se contente plus, comme dans la poésie antique, de chanter les combats des hommes et des dieux. Si la foi du poète est en l’Art, cela ne doit pas le couper du monde des hommes : la tour d’ivoire s’est effondrée, elle s’est pris un avion dans l’œil.

L’artiste est auctor, acteur, il agit. Et son action est « en avant », c’est-à-dire qu’il est au-devant du front, il est éclaireur, il parcourt avec sa petite lampe d’argile le monde à venir. C’est-à-dire qu’il le construit.

« La Vie imite l’art, c’est en fait la Vie qui est le miroir et l’Art la réalité. »

« La littérature annonce toujours la vie. Elle ne l’imite pas ; elle la façonne pour l’asservir à son objectif. Le xixe siècle, tel que nous le connaissons, est pour une large part une invention de Balzac. »

Oscar Wilde, Le déclin du mensonge

ApollinaireL’artiste construit donc le monde, donne des noms à ce qui émerge, à tout ce qui est nouveau. Et c’est la tâche de l’artiste de nommer (d’être Dieu), ce qui vient à exister. L’artiste doit découvrir de nouvelles formes de communication pour les hommes, et il est bien triste de voir que beaucoup de ceux qui se proclament aujourd’hui « artistes » se contentent d’employer des formules éculées, ou de ne créer que pour une « caste d’intellectuels ».

L’artiste doit créer pour tous, et doit créer surtout. Il faut sans cesse renouveler le langage, car le poète est le Dieu du langage : il doit y veiller, et lui imposer de vivre. Qui fera vivre le langage, sinon ceux qui le vivent ?

Qu’importent les vers, les proses, les décimètres et les rastapouètes, tant que l’on crée ! Il faut être vivant.

Dieu nomme la lumière, et les ténèbres ; aujourd’hui l’artiste doit nommer ce qui est neuf, ce qui surgit. Les poètes ont déjà nommé les crépuscules, les hivers, les mers, les montagnes. Aujourd’hui qu’un nouveau territoire s’ouvre à nous, oserons-nous rester en retrait, et nous cramponner aux dernières découvertes de l’espace sidéral ? Oserons-nous nous limiter à la biologie et aux atomes ?

Big DataNon : aujourd’hui s’ouvre l’ère du Big Data, et il est du devoir de l’artiste de se plonger en avant dans le domaine numérique, pour nommer les nouvelles collines, les nouveaux lacs, les nouveaux paysages que l’on voit.

L’artiste est acteur, et l’acteur suprême, car il pose des mots nouveaux sur une réalité nouvelle. L’artiste expérimente la nouveauté, il est comme un testeur : il essaye et juge.

D’où être poète est un travail : il est cobaye de l’avenir. Le poète ne se refuse rien de ce qui est nouveau, peu importe qu’il soit fatigué, malade ou à l’agonie, que les nouveautés soient nocives ou mortelles : l’artiste a pour action celle d’être en avant et de juger par anticipation les crimes non-commis.

L’artiste est un fou bien particulier : il est un fou qui voit devant. Qu’il soit Cassandre ou Homère, qu’il soit aveugle ou invraisemblable, cela ne compte pas : l’artiste doit s’efforcer de toujours découvrir, toujours créer.

Sa vie en dépend.

Willem Hardouin

Que peut la littérature ?

Maison du LivreÀ une époque où l’on considère souvent l’art en général et la littérature en particulier comme de simples divertissements, il ne semble pas incongru de se demander qu’est-ce que la littérature ? Ou plutôt, et pour se démarquer du célèbre texte de Jean-Paul Sartre : que peut la littérature ?

À cette question il convient de laisser la parole à quatre auteurs remarquables : Juan Gabriel Vàsquez, Jérôme Leroy, Simone Weil et Pierre Jourde (mais aussi et indirectement : Stendhal, André Gide, Jean Genet, Carlos Fuentes, Mario Vargas Llosa, Marcel Proust, Théophile Gautier, Pier Paolo Pasolini, André Breton, Gabriel Garcia Màrquez, Jonathan Littell, James Ellroy, Primo Levi). Quatre réponses pour le prix d’une ! Ou une réponse en quatre parties, comme il vous plaira.

Tout d’abord, un texte de l’écrivain Juan Gabriel Vàsquez, Romans et cicatrices, qui, à l’occasion d’une table ronde sur la corruption et la violence politique lors des 6ème Assises Internationales du Roman à la Villa Gillet de Lyon, interroge les liens (mais surtout les différences) entre politique et littérature :

« Les mots de nos morts sont plus précis que les nôtres, sans doute parce qu’ils sont chargés de temps, qu’ils ont de l’expérience ou que leur sens a été modifié par l’expérience. Ceux que j’ai à présent en tête figurent dans La Chartreuse de Parme, chapitre XXIII. Je les ai déjà cités plusieurs fois et je crains de ne pas avoir été le seul. Stendhal écrit : « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention. » Et il ajoute : « Nous allons parler de fort vilaines choses, et que, pour plus d’une raison, nous voudrions taire. »

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Juan Gabriel Vàsquez

La politique et ses vices – la corruption et la violence, pour l’essentiel, mais pas seulement – ont toujours cohabité sous tension avec la littérature. Les romanciers qui explorent ce qu’on appelle la vie publique (et la façon dont elle pollue notre vie privée) naviguent entre les deux extrêmes suggérés par Stendhal : la grossièreté et le silence. L’équilibre est précaire : dans le monde du langage, les discours politique et littéraire sont aux antipodes. De par sa nature, le langage politique dédaigne la nuance, la subtilité, la complexité, les zones grises, alors que le roman trouve justement sa raison d’être dans les zones grises, la complexité, la subtilité, la nuance. Le langage politique n’est pas éclairant dans la mesure où il nous dit ce que nous savons déjà (ou que nous voulons entendre). Le langage littéraire cherche au contraire à nous révéler ce que nous n’avons pas vu (ou n’avons pas voulu voir et, dans ce cas, comme le disait Mario Vargas Llosa, le romancier devient un trouble-fête). Il en est ainsi dans la grande tradition du roman politique latino-américain : de L’Automne du patriarche, de Gabriel Garcia Màrquez, à Respiration artificielle, de Ricardo Piglia, de La Mort d’Artemio Cruz, de Carlos Fuentes, à Etoile distante, de Roberto Bolaño, de Conversation à la Cathédrale, de Mario Vargas Llosa à El espiritu de mis padres sigue subiendo en la lluvia, de Patricio Pron. Ces romans sont politiques sans faire de politique : ils enrichissent notre compréhension des zones grises de l’expérience sociale, éclairent les ombres morales des individus quand ceux-ci, hommes vulnérables, se heurtent au train fantôme que nous appelons tantôt Etat, tantôt Gouvernement ou Patrie et, invariablement, Pouvoir.

La littérature a toujours été subversive, même malgré elle, car elle dispute au Pouvoir l’hégémonie sur le récit de nos vies. Dans mon pays, ni la corruption ni la violence n’existent sans pouvoir ; elles sont pour le Pouvoir le moyen de se perpétuer, ou pour celui qui veut y accéder le moyen d’y parvenir. Pourtant elles n’existent pas dans les récits qui se rapportent au Pouvoir : on pourrait dire, dans une certaine mesure, que l’une des conditions de l’exercice réussi du Pouvoir est sa capacité à créer un récit le concernant, dans lequel n’apparaîtraient ni corruption ni violence. Ni les violences passées, qu’on tente d’éliminer par le biais de l’oubli programmé ou de la révision historique ; ni les violences d’aujourd’hui, occultées par la censure directe ou indirecte, ou encore la « version officielle », à laquelle ont collaboré les médias et leurs intellectuels de location. Telle est l’aspiration des romans que j’ai écrits : rappeler ce que d’autres veulent voir sombrer dans l’oubli, multiplier les versions de notre histoire que nous sommes disposés à accepter, explorer les cicatrices laissées sur le corps par la violence et la corruption, des cicatrices autant métaphoriques que littérales.

« Nous allons parler de fort vilaines choses », disait Stendhal. Je suis prêt, allons-y. »

Les vilaines choses, Jérôme Leroy les aiment. Selon ce « hussard de gauche », le roman peut en effet tout dire, même le pire :
Jérôme Leroy

Jérôme Leroy

« À quoi sert la littérature − ou à quoi devrait-elle servir ? À blasphémer. Le blasphème est la seule fiction qui puisse dépasser la réalité.

La littérature qui ne blasphème pas est une littérature anxiolytique. Elle calme, elle apaise, elle noie les chagrins et surtout, surtout, elle raconte des histoires qui se finissent bien. Le marché du livre l’exige. Prenons les histoires d’amour : c’est Harlequin à tous les étages. Le roman féminin auto-fictionnel a gagné sur tous les fronts. Le roman homosexuel aussi. Parce que cela fait longtemps que l’homosexualité n’est plus du côté du blasphème. Par les temps qui courent, le héros homo est une plus-value. On ne peut pas vouloir se marier à la mairie, adopter des enfants et se la jouer subversif, tels ces pédés blasphémateurs, magnifiques et incontrôlables, que furent Genet ou Pasolini et qui ne cessèrent de gifler leur époque.

Chez nos grands surréalistes, amour était synonyme de révolution. « Je vous souhaite d’être follement aimée », écrit Breton en conclusion de L’Amour fou. Follement aimée, on se doute que ce n’est pour acheter un pavillon, consommer et voter pour des partis raisonnables, non, follement aimée pour faire le beau travail du négatif, celui qui bouleverse, détruit, sape toutes les certitudes politiques et morales d’une société. Bref, pour blasphémer, à l’image de « ceux qui, sans erreur possible et sans distinction de tendances, voulaient coûte que coûte en finir avec le vieil “ordre” fondé sur le culte de cette trinité abjecte : la famille, la patrie et la religion. » »

De fait, toujours selon Jerôme Leroy, la littérature peut s’emparer des figures les plus hideuses de la réalité, comme Mohamed Merah :

« À partir de quand l’écrivain a-t-il le droit de s’emparer de l’horreur contemporaine en prenant le point de vue du monstre plutôt que celui des victimes, ou en adoptant ce qu’on appelle la focalisation externe, c’est-à-dire en choisissant le point de vue d’un narrateur externe qui serait neutre. Neutralité évidemment factice et illusoire, voire menteuse car l’agencement même de la narration proposera implicitement la vision de l’auteur. Et en littérature comme en cinéma, comme le disait justement Godard, tout montage renvoie à une métaphysique.

Si l’on n’accepte pas que l’écrivain soit le porteur de la mauvaise nouvelle et non l’accompagnateur anxiolytique de nos moments d’ennui, il finit par arriver à l’écrivain ce qui est arrivé à Pasolini sur une plage d’Ostie en 1975 : on l’assassine. À force de dire des choses désagréables, choquantes, obscènes, scandaleuses sur son temps, à force de faire le travail du négatif pour une société qui a tendance à se trouver si belle en ce miroir, certains préfèrent toujours confondre le messager et le message, comme dans l’Antiquité.

[Mais selon certains] il y aurait une partie de la réalité sur laquelle la littérature aurait le droit de s’exprimer et une autre qui ne serait pas de son ressort. [Jacques Tarnero] déclare, par exemple, « Il est certain que d’autres « prosopopées » d’Hitler, de Goebbels, des Einsatzgruppen, de Staline, de Mengistu pourront alimenter un genre littéraire promis à un bel avenir. »

Pour commencer, ce genre littéraire existe déjà. Ce n’est d’ailleurs pas un genre littéraire, c’est la volonté d’écrivains, parfois, de cesser de faire de la littérature un exercice nombriliste comme l’autofiction, pour affronter l’horreur de l’intérieur, c’est-à-dire en se branchant de manière directe sur la psyché d’êtres humains qui ont échappé à l’humanité commune par leurs actes. On pourra penser récemment au Littell des Bienveillantes mais aussi aux romans de James Ellroy, comme Un tueur sur la route.

Allons plus loin : je crois même que si un jour, on peut comprendre quelque chose à qui fut Mohamed Merah, il y aura évidemment besoin de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire, de la criminologie, du journalisme d’investigation. Pourtant quelque chose nous échappera, encore et encore. La littérature, qui est tout ce que nous venons de citer plus quelque chose d’autre, de mystérieux, d’innommable (à tous les sens du terme), elle peut répondre à cette interrogation, peut proposer une vérité qui si elle n’est pas la Vérité avec un grand v, a au moins le mérite d’exister quand tous les autres discours se contentent malgré tout de constats ou donnent des explications en rapport avec des grilles préétablies. […]

Le problème est que le roman n’est pas moral. Ce n’est pas son affaire. Et c’est à ce titre que Mohamed Merah est un personnage de roman. »

Cela pose néanmoins la question de la responsabilité de l’écrivain. Comme l’écrivait Simone Weil (elle qui lisait Sophocle aux ouvriers), dans L’enracinement, à propos de « La liberté d’opinion » :
Simone Weil

Simone Weil

« De même pour la littérature. Ce serait une solution pour le débat qui s’est élevé récemment au sujet de la morale et de la littérature, et qui a été obscurci par le fait que tous les gens de talent, par solidarité professionnelle, se trouvaient d’un côté, et seulement des imbéciles et des lâches de l’autre.

Mais la position des imbéciles et des lâches n’en était pas moins dans une large mesure conforme à la raison. Les écrivains ont une manière inadmissible de jouer sur les deux tableaux. Jamais autant qu’à notre époque ils n’ont prétendu au rôle de directeurs de conscience et ne l’ont exercé. En fait, au cours des années qui ont précédé la guerre, personne ne leur a disputé excepté les savants. La place autrefois occupée par des prêtres dans la vie morale du pays était tenue par des physiciens et des romanciers, ce qui suffit à mesurer la valeur de notre progrès. Mais si quelqu’un demandait des comptes aux écrivains sur l’orientation de leur influence, ils se réfugiaient avec indignation derrière le privilège sacré de l’art pour l’art.

Sans aucun doute, par exemple, Gide, a toujours su que des livres comme Les Nourritures terrestres ou Les Caves du Vatican ont eu une influence sur la conduite pratique de la vie chez des centaines de jeunes gens, et il en a été fier. Il n’y a dès lors aucun motif de mettre de tels livres derrière la barrière intouchable de l’art pour l’art, et d’emprisonner un garçon qui jette quelqu’un hors d’un train en marche. On pourrait tout aussi bien réclamer les privilèges de l’art pour l’art en faveur du crime. Autrefois les surréalistes n’en étaient pas loin. Tout ce que tant d’imbéciles ont répété à satiété sur la responsabilité des écrivains dans notre défaite est, par malheur, certainement vrai.

Si un écrivain, à la faveur de la liberté totale accordée à l’intelligence pure, publie des écrits contraires aux principes de morale reconnus par la loi, et si plus tard il devient de notoriété publique un foyer d’influence, il est facile de lui demander s’il est prêt à faire connaître publiquement que ces écrits n’expriment pas sa position. Dans le cas contraire, il est facile de le punir. S’il ment, il est facile de le déshonorer. De plus, il doit être admis qu’à partir du moment où un écrivain tient une place parmi les influences qui dirigent l’opinion publique, il ne peut pas prétendre à une liberté illimitée. Là aussi, une définition juridique est impossible, mais les faits ne sont pas réellement difficiles à discerner. Il n’y a aucune raison de limiter la souveraineté de la loi au domaine des choses exprimables en formules juridiques, puisque cette souveraineté s’exerce aussi bien par des jugements d’équité. »

Concluons sur la réponse de Pierre Jourde à l’éternelle question : à quoi sert la littérature ?
Pierre Jourde

Pierre Jourde

« Pour savoir à quoi elle sert, encore faudrait-il savoir un peu mieux ce qu’elle est. [certains] laissent entendre que cette vieillerie que l’on est convenu d’appeler littérature ne sert pas à grand-chose, sinon, au mieux, de décorum culturel, au pire, de moyen de distinction sociale. Soit elle est inutile et obsolète, non professionnalisante, soit elle sert l’injustice. C’est un élément de la culture bourgeoise. Ceux qui font profession d’écrire, d’enseigner la littérature, de se consacrer à la recherche littéraire en éprouvent parfois un sentiment de culpabilité. Sont-ils des survivances d’une époque disparue ? Des bibelots de luxe qu’une société en crise n’a plus les moyens de s’offrir ? Et après tout, que cherchent-ils ? A quoi servent tous ces vieux bouquins ? A ceux qui s’interrogent, souvent de bonne foi, sur leur utilité, il leur faut répondre, et répondre aussi clairement que possible à cette question complexe.

Après tout, il est bien possible que la littérature ne serve à rien, en effet. Pour les partisans de l’art pour l’art, au XIXe siècle, il lui suffisait de se contenter d’être belle. La beauté se refusait à toute utilité. Toute beauté est superflue a priori, celle de la littérature comme celle de la peinture, de la musique. La beauté de la nature est superflue. Il nous est très utile de transformer l’ensemble de la planète en un mélange d’usines, d’autoroutes, de champs de patates et de plantations de sapins calibrés. Mais comme un enfant privé de caresses meurt presque aussi sûrement qu’un enfant qu’on ne nourrit pas, une société sans art, une société qui se prive du beau risque de ne pas survivre bien longtemps. Les hommes se nourrissent de beauté. C’est en elle qu’ils trouvent le goût de vivre. La beauté d’un poème peut donner souffle à l’esprit qui étouffe.

Au-delà, la littérature a au moins fonction de témoignage. L’histoire reconstitue a posteriori la vie des hommes du passé. La littérature les met en scène, de manière vivante, avec leurs douleurs, leurs questions, leurs conflits. Elle est leur mémoire. La connaissance du passé et du présent, telle que la littérature la conserve, ne passe pas seulement pas le biais de l’intellect, mais aussi par celui de l’affect. C’est en cela qu’elle nous atteint plus profondément que la connaissance plus théorique, en cela qu’elle nous appartient et nous constitue. Le savoir littéraire ne nous demeure pas extérieur. Il atteint l’ensemble de notre espace mental et de notre individualité. Il nous engage.

Le texte littéraire montre, concrètement, le travail des représentations, la confrontation des idéaux et des réalités sociales. Germinal est infiniment plus important pour la mémoire ouvrière en France que n’importe quel ouvrage historique. Comme l’écrit Thomas Pavel dans La Pensée du roman, « le roman est le premier genre à s’interroger sur la genèse de l’individu et sur l’instauration de l’ordre commun. Il pose surtout, et avec une acuité inégalée, la question axiologique qui consiste à savoir si l’idéal moral fait partie de l’ordre du monde ».  

La littérature ne se contente pas de nous représenter, elle nous change. L’individu occidental tel qu’il est, tel qu’il se veut, tel qu’il règne en ce début du XXIe siècle est le produit d’un long travail littéraire, celui qui a été effectué par la Renaissance, le roman du XVIIIe siècle, l’oeuvre de Rousseau et le Romantisme. Ce moi auquel j’attache tant d’importance, cette liberté que j’entends exercer sont en grande partie des productions littéraires. Nos représentations nous façonnent. Est-il utile que quelque chose comme l’individu, avec ses droits et ses prérogatives, ait accédé à la conscience et à l’existence ? Pas nécessairement. Mais si nous ne renonçons pas facilement à notre moi, pourquoi nous semble-t-il si simple de renoncer à la littérature ?

La littérature nous donne accès à l’autre. Dans la vie dite « réelle », il nous reste étranger. Comment, sinon par le roman ou l’autobiographie, pénétrer l’intimité d’un paysan du XIXe siècle, d’une jeune anglaise du XVIIIe siècle, d’un soldat russe, d’un cheminot américain, d’une reine de l’antiquité égyptienne, d’un noble romain, d’un samouraï, d’un esclave noir, d’un dictateur sud-américain, d’une domestique normande, d’un handicapé mental ? La littérature nous permet de voir par leurs yeux, de sentir avec eux, de multiplier nos vies et nos expériences, de relativiser ce que nous sommes et de nous ouvrir à l’empathie. Dans Du côté de chez Swann, Françoise, la cuisinière de la tante du narrateur,  est secondée par une fille de cuisine, une pauvre souillon qui tombe enceinte. La grossesse se passe mal, la pauvre fille est affligée d’affreuses douleurs. Françoise, indifférente, la rudoie, jusqu’à ce qu’elle tombe sur un ouvrage de médecine où sont décrites en détail ses souffrances. Et Françoise, qui n’avait pas pleuré sur la fille réelle, pleure sur les mots inscrits sur le papier. Il faut voir là une allégorie des pouvoirs de la littérature : L’autre nous est un obstacle à lui-même. Face à lui, nous demeurons tout armés. La littérature écarte cet obstacle. En elle, nous sommes déjà lui. Ainsi, de même que la littérature a permis l’assomption de l’individu, c’est elle qui l’empêche de s’enfermer dans sa solitude, dans sa classe, dans son lieu, dans son époque, dans sa culture. C’est par elle que communiquent la singularité et l’universalité. La transmettre, l’enseigner, c’est entretenir le lien essentiel qui permet aux sociétés de maintenir l’équilibre entre individualité et intersubjectivité.

Reste qu’il y a, dans la littérature, singulièrement depuis la fin du XVIIIe siècle, une fascination pour le mal et l’horreur, un refus du social, une fascination pour l’inhumain. A qui ou à quoi tout cela pourrait-il bien être utile ? Si la littérature nous entraîne dans les territoires de l’asocial et de l’inhumain, il est absurde de vouloir à tout prix lui conserver un caractère institutionnel. Avant le XIXe siècle, on considérait couramment que la littérature avait une utilité morale ou didactique. Elle servait à corriger par l’exemple, à instruire, à transmettre certaines valeurs. Nous n’en sommes plus là, et l’on pourrait difficilement soutenir que Sade ou Céline transmettent des valeurs morales.

The power of booksPourtant, Sade, Bataille, Céline sont de très grands écrivains. Pourtant, on les étudie, au lycée, à l’université. Et on a raison. Eux seuls permettent de saisir, de l’intérieur, cette part d’inhumanité qui habite l’homme. Eux seuls nous confrontent aux limites de l’humain. Eux seuls posent, dans toute sa violence, la question du mal. Alors, oui, dans des genres et selon des démarches très différentes,  Le Sabbat de Maurice Sachs, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Là-bas de Huysmans, Les Nuits chaudes du cap français de Rebell, nous rappellent que l’abjection, la cruauté, la lâcheté ne nous sont pas étrangères, qu’elles peuvent même être objets de désir. Ne pas se poser ses questions, refuser l’idée que l’inhumanité nous appartient, s’en détourner, c’est lui donner toutes chances de s’accroître. Voilà à quoi elle peut servir, la littérature, et ce n’est pas rien.

Mais, à mon sens, ce n’est pas encore ce qui fait de la littérature une nécessité vitale. Nous sommes pétris de mots. Notre vie même est le récit que nous en faisons. Nous nous racontons notre propre histoire. Nous nous mentons, nous fabriquons des châteaux d’illusions. Un texte littéraire n’est pas seulement, n’est pas toujours un échafaudage verbal qui nous emmènerait bien loin de la réalité. Il peut aussi nous y ramener, trouver les mots et les représentations qui nous permettront de lutter contre les idées toutes faites, les complaisances, l’inattention à nous-mêmes. Car nous ne sommes pas à nous-mêmes. Devant ce que nous sommes, nous demeurons distraits, craintifs, oublieux, dispersés. La littérature nous ramène à nous, elle nous oblige à nous confronter à cette réalité avec laquelle nous avons tant de difficultés. C’est en ce sens que Proust a pu écrire que « la seule vie réellement vécue, c’est la littérature ». Non pas dans le sens d’un refus de la vie, mais d’un approfondissement de celle-ci. Considérée ainsi, la littérature ne nous détourne pas de l’expérience, elle la rend possible, elle lui donne sa place et sa résonance.  

On a pu dire, et Umberto Eco l’a rappelé, que l’amour était un produit de la littérature. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il est vécu dans une imitation superficielle de modèles culturels, mais que les représentations littéraires éveillent de nouvelles dimensions de la sensibilité. Les Minnesänger germaniques, les troubadours, Pétrarque, Maurice Scève, Mme de Lafayette avec La Princesse de Clèves, Goethe avec Les souffrances du jeune Werther, en inventeurs de l’amour, fabriquent de la complexité humaine. La culture, et singulièrement la littérature, est une humanisation.

La littérature, entendue comme retour au réel dans sa complexité, élargissement du champ du sensible, éclaircissement et possibilité de l’expérience, pour autant que l’écrivain se consacre bel et bien à ces tâches, est plus essentielle aujourd’hui que jamais. Jamais, en effet, nous n’avons autant baigné dans les mots et les images. Jamais nous n’avons été à ce point menacés par la déréalisation. Jamais nous n’avons été si constamment bombardés de stéréotypes, de slogans, de clichés, de phrases préfabriquées, d’automatismes verbaux, d’images commerciales, de représentations réductrices. Bien des écrivains s’y perdent, qui deviennent de simples auxiliaires du bavardage médiatique. A la littérature de nous restituer la réalité, à la fois dans sa brutalité et sa complexité. De se faire langage de résistance.   

A quoi elle sert ? A rien, on l’a vu. En tous cas rien d’immédiatement rentable. Pourtant, elle a fait en partie ce que nous sommes devenus. Elle donne intimement accès à l’autre, élargit le champ de la connaissance et la profondeur de l’expérience. Ça ne se pèse pas, ça ne se monnaye pas, mais c’est essentiel. On comprend que les beaux discours sur l’inutilité de la littérature dans les concours, l’urgence de ne délivrer que des formations professionnalisantes, limitées aux étroites techniques d’un métier, puissent séduire ceux qui veulent rentrer dans la vie active. Et puis, vingt-cinq ans après, on voit revenir à l’université des quinquagénaires, tout heureux de se plonger dans les études des lettres, passionnés par les cours. Ils ont compris qu’on ne vit pas seulement pour visser le boulon et payer les traites de la 306. Que tout homme désire tenter d’aller plus loin que lui-même, d’approfondir ce qu’il est, de trouver sa respiration dans l’étroitesse des vies programmées par les nécessités économiques. Ils se plongent avec délices dans l’inutile. Inutile, vraiment ? Je parierais que les gens qui se cultivent, et pour qui la culture est un élargissement des dimensions de l’être, sont aussi d’excellents professionnels.

Je ne prétends pas que cette courte liste, en deux parties, relevant quelques aspects de ce que peut la littérature, depuis le seul plaisir esthétique jusqu’à l’humanisation et la lutte contre la déréalisation, soit exhaustive. Il s’agit ici de quelques manières possibles de répondre à la question : « à quoi ça sert ? ». Quoi qu’il en soit, il me paraît clair qu’une société fondée sur le pur utilitarisme, l’intérêt à court terme, perd sa raison d’être. »

Sylvain Métafiot

Saveurs orientales d’une littérature de goût : Vie et passion d’un gastronome chinois

gastronomieChine, 1958 : le Grand Bond en avant. Politique économique lancée par Mao Zedong pour stimuler la production en un temps record. Elle fit place à trois années de famine, de 1859 à 1861 : les Années noires du communisme. Zhu Ziye souffre. Bourgeois gourmet qui vit pour « se nourrir de saveurs », le voilà affamé. Gao Xiaoting souffre. Sa femme est malade, sa famille meurt de faim. Pour leur secours : une charrette de citrouilles. Nous sommes au cœur du livre et c’est la première fois que Gao Xiaoting et Zhu Ziye se parlent d’égal à égal. Ennemis divisés par la nourriture, les voilà réunis par elle. Lu Wenfu trouve les mots pour le dire, car la littérature ne peut ignorer un sujet aussi universel que… la bouffe !

Un service pour deux

Tout le roman est construit sur un parallèle entre deux personnages : Zhu Ziye et Gao Xiaoting. Zhu Ziye, bourgeois rentier, est un fin gourmet dont la principale et substantielle activité est de manger. Gao Xiaoting, jeune intellectuel communiste, déteste la nourriture. Il y voit le symbole des inégalités sociales : des riches qui s’empiffrent dans des restaurants à la porte desquels le peuple meurt de faim. Mais il y voit aussi le symbole d’un bourgeois qui s’engraisse sans jamais travailler, et à qui il ne peut rien reprocher puisquil détient son toit. Il y voit Zhu Ziye.

gastZhu Ziye et la gastronomie. Deux angoisses qui vont hanter la vie de Gao Xiaoting, le narrateur de cette histoire. Plus il veut fuir la nourriture, plus elle le rattrape, et derrière elle Zhu Ziye n’est pas loin… C’est ainsi qu’il finit, comble de l’horreur, par devenir le patron d’un restaurant !

Toutefois le service de Lu Wenfu est plus sophistiqué que l’obsédant va et vient des mets d’un bar à sushi. Les personnages, chacun poussés dans leurs retranchements, évoluent. Passée sa haine, Gao Xiaoting se voit bien obligé d’apprécier la nourriture à sa juste valeur. Éternel consommateur, Zhu Ziye finit par déployer des ambitions plus productives. La gastronomie divise ces deux hommes comme elle marque la diversité des saveurs qui font l’orgueil de la France et de la Chine. Mais pour l’une comme pour l’autre, elle est un témoin de l’Histoire et de la liberté.

Être libre pour manger ou manger pour être libre ?

La gastronomie frétille sans cesse entre héritage et modernité. Elle est porteuse d’une histoire, et sensible aux bouillons qui agitent la société chinoise au XXe siècle. Toutefois, le goût n’est pas affaire de politique ! C’est ainsi que Ding la Grosse Tête rappelle à Gao Xiaoting que « par un phénomène physiologique bien étrange, il se trouve que le goût est exactement le même chez les bourgeois et chez les prolétaires » !

La nourriture est chose du corps. Elle répond aux instincts plus qu’aux lois. Quoi de plus naturel que de vouloir manger mieux quand on en a la possibilité ? Qui ne croquerait pas la baie juteuse portée par le buisson qui se trouve devant lui ? Mais plus qu’instinct, elle est le catalyseur de notre vie sociale, les sentiments s’y dessinent comme les parts d’un gâteau. Gao Xiaoting s’en trouve bien surpris d’ailleurs ! Le voilà bien pressé de servir un bon repas à son vieil ami quand celui-ci lui rend visite. Et pourquoi donc ? Le narrateur l’explique lui-même : « J’agissais par plaisir, tout simplement ; un plaisir mêlé de respect et d’amitié. » Nul besoin d’en réduire le prix pour faire de la nourriture le symbole du partage. Chacun doit pouvoir être libre de manger, mais aussi libre de manger bien s’il le peut. On observe ainsi dans l’œuvre de Lu Wenfu un inévitable retour à la cuisine traditionnelle dans la petite ville de Suzhou.

L’histoire sur un plateau

gastr 2Pour les amateurs de pensées liquoreuses, nous recommandons l’« Avant-goût » de Françoise Sabban (mais plutôt en digestif). De ce vin fort intéressant, nous reprenons cette séduisante et savoureuse formule : « la véritable héroïne du récit : la gastronomie ». À chaque période son service et à chaque événement son plat. Des nouilles de « première cuisson » de l’ancienne société, au chocolat capitaliste, en passant par la viande sautée au choux bon marché du communisme, chaque chapitre nous présente la saveur du moment. C’est avec raffinement que Lu Wenfu sert ces mets. À la discrétion du lecteur de les retrouver, glissés entre les phrases. Loin des ragoûts rabelaisiens, l’humour connaît un assaisonnement tout aussi délicat, dans ce petit livre riche de références exotiques.

« Quarante années de vie chinoise autour de la table », certes ! Mais le récit est court et l’expression digeste. Une sobriété qui n’est pas sans rappeler celle de Gao Xiaoting. Fin gourmet, il goûte le sel des hommes et des situations avec une grande lucidité. Finalement c’est bien lui, le vrai gastronome du roman.

Nombreux sont les rituels de la consommation. À l’image du formidable et mystérieux banquet de Kong Bixia, la cuisine est sensible à son environnement. La nourriture peut pénétrer l’esprit avant notre estomac. C’est toute la raison d’être de « l’art de la table » : une mise en scène de nos assiettes. Suivant la recette de F. Sabban, rappelons que la cuisine est du domaine de l’instantané. On peut donc affirmer comme elle que la gastronomie est sœur du discours. C’est pourquoi Lu Wenfu la fait exister… par les mots !

Pour terminer cet entremet dissertatif, un grain de caféine : lisez lecteur ! Lisez ! Car si court fut le menu, il n’est jamais que le moule de nombreux appareils.

David Rioton

Le Sacre des spectateurs

Crédits : MicromondesSigne d’une vague de plus en plus assumée sur la scène contemporaine, le théâtre immersif, qui entend intégrer le spectateur dans le processus artistique, trouve désormais son rendez-vous une année sur deux à travers un festival consacré plus largement aux arts immersifs : Micromondes, qui s’est déroulé du 26 novembre au 1er décembre derniers. C’est à cette occasion que Roger Bernat est venu présenter son Sacre du Printemps, quelques semaines après Pendiente de Voto au Festival Sens Interdits.

Il est des œuvres incontournables que chaque artiste rêve de faire parler et d’ériger en totem représentatif de son esthétique. Il est des œuvres qui témoignent peu à peu, au fil des mouvements qui l’imprègnent, d’une histoire des arts. Le Sacre du Printemps, dans sa genèse même, porte en lui, tant musicalement que chorégraphiquement, les atomes d’une révolution artistique. La partition de Stravinski, basée sur des ruptures de rythme, amorçait déjà, en 1913, ce désir d’audace dont s’empareront au cours du vingtième siècle les chorégraphes les plus emblématiques de l’Histoire de la danse contemporaine, jusqu’à Gallota qui fait prendre en charge le personnage solo à tour de rôle par l’ensemble de la distribution. Sans avoir encore la reconnaissance d’un Béjart, d’une Pina Bausch ou d’un Preljocaj Roger Bernat, avec son Sacre, s’affirme à nouveau en revendicateur d’un théâtre immersif qui fait ici habilement écho à l’œuvre de Stravinski.

En arrivant dans la grande salle de répétition du Centre chorégraphique de Rillieux-la-Pape, il ne faut pas s’attendre à devenir le spectateur d’une nouvelle version du Sacre du Printemps. Quoi donc alors ? Le cadre même du Festival Micromondes le suggère : la frontière scène/salle sera balayée, et Le Sacre du Printemps sera joué par les spectateurs eux-mêmes. Coiffé d’un casque audio, chacun prend place autour de l’aire de jeu, guidé par une voix mécanique qui s’annonce au creux de l’oreille comme la chorégraphe et metteur en scène. Les spectateurs s’exécutent aussitôt à planter le décor de la représentation, à la craie, sur les quatre tableaux noirs délimitant l’espace quadrifrontal : aube, forêts, colline. Les repères sont mis en place pour que le spectacle commence.

Si le casque maintient chacun dans un cocon sonore, presque hypnotique, l’annonce de la voix n’est cependant pas dénuée d’humour : alors qu’elle s’excuse de ne pas exister, l’ironie de ce guide androïde laisse entendre la patte d’un metteur en scène soucieux de désamorcer d’emblée toute crainte du spectateur vis-à-vis d’un diktat artistique. L’inquiétude serait pourtant légitime : l’absence, en apparence, d’un metteur en scène, a de quoi poser question, car qui vient alors légitimer l’œuvre ? Livré au seul artifice d’une voix mécanisée, le spectateur semble surtout livré à lui-même… et livré au groupe qu’il intègre. Mais n’est-il pas ici question de sacrifice ?

Le Sacre du Printemps met justement en scène, en deux tableaux, le sacrifice de la jeune Aurore, offerte au dieu slave Iarilo au cours d’un culte solaire. Le compositeur Stravinski s’appuie ici sur des thèmes fondateurs, inhérents  à toute civilisation : d’une part, le culte dans le rapport qu’une société entretient avec le macrocosme, d’autre part le rapport de cette société avec l’individu qui y prend part.

Le spectateur est ici livré lui-même au jeu du sacrifice : il faut bien pour assurer le spectacle  qu’« une Aurore se désigne », tel que l’annonce la voix, c’est-à-dire qu’un des spectateurs choisisse de s’exclure de lui-même du groupe qui lui fera alors face. Quant au groupe qui danse, qui choisit – puisqu’il est toujours question de choix – de vivre l’expérience du théâtre immersif, n’est-il pas lui-même, débarrassé de son regard de spectateur, en train de redonner au théâtre sa fonction cultuelle primitive ? La participation du groupe entier à la représentation, associée ici au motif païen du Sacre du printemps, renvoie aux origines premières du théâtre grec, célébration religieuse prise en charge uniquement par l’assemblée. Il y a une complicité collective qui se joue ici, permise par un double sentiment d’abandon : l’impression d’abandon par le metteur en scène – du fait de la voix mécanisée pour seul repère – qui conduit plus positivement à un abandon de soi. Seuls, les spectateurs prennent la responsabilité de la conduite du spectacle… et choisissent paradoxalement d’en abandonner le regard.

C’est là toute la fragilité et la complexité du théâtre immersif, repoussées par Roger Bernat : l’annihilation partielle du regard du spectateur remet en cause son propre statut et du même coup, la notion même de spectacle. Plus de spectateur, plus de regard : plus de matière artistique à regarder.

Il semble cependant subsister dans ce Sacre un substrat de représentation, dès lors qu’est défini un espace de jeu, aussi mince soit-il. Le franchissement des bordures blanches, qui le délimitent, impliquent un espace réel, coupé de la fiction, dans lequel le spectateur peut se retirer et reprendre sa fonction à tout moment.

Mais en laissant au spectateur le choix du théâtre immersif, donc le choix de pouvoir encore avoir un regard extérieur et critique, Roger Bernat met lui-même une limite à l’expérience et en pose peut-être aussi les contradictions : y a-t-il représentation dès lors qu’est affranchie la frontière entre réel et fiction ? Y a-t-il donc possibilité de totale immersion, au risque de faire vaciller la représentation dans la seule pratique artistique ou la cérémonie ?

Loin de démontrer ici une toute-puissance artistique ou de révéler l’instinct grégaire du spectateur, ce qui serait d’ailleurs contraire au principe même du théâtre immersif, Roger Bernat donne le choix de franchir ou non la frontière qui sépare le spectateur de la représentation. Et ouvre ainsi, sans démagogie ni artifice, et sans jamais l’imposer non plus, l’opportunité de vivre vraiment une expérience artistique.

Yves Desvigne

Le jugement du début de la fin : Une tragi-comédie historique !

Maison d'elliot

Les 22 et 23 novembre à Couzon au Mont-d’or et le 30 novembre aux Asphodèles de Lyon, la Maison d’Elliot présentait sa dernière création, Le jugement du début de la fin. Première pièce écrite par Clémentin Dubrenyi (pseudonyme unique pour deux co-auteurs) et première mise en scène pour Clément Szebenyi. Ce spectacle renoue avec la tradition de la Maison d’Elliot qui était de créer des comédies décalées. Après Le Frère aîné de Vampilov et Les ombres de Peter Pan d’après J.M. Barrie, la Maison d’Elliot nous présente une création drôle et pleine de folie.

« Au départ, l’idée était de faire une pièce drôle avec un sujet sérieux et on s’est dit : « Tiens pourquoi pas la mort ? Ah ouais ! Ouais la mort c’est marrant ! » » Clémentin Dubrenyi

Le procès de l’humanité

SocrateLa pièce organise le jugement de l’être humain et de ses pêchés. Un homme, Stanley Lambda, meurt et se retrouve malgré lui le représentant de la race humaine. Comme son nom de famille l’indique, Stan est un personnage banal qui n’a rien fait de particulier, il n’a fait que vivre sa vie, il est comme tout un chacun.

Pourtant, il a été choisi pour nous représenter, il est mort pour se faire juger. Mais où et par qui ? La Mort, après un long monologue sur le cycle de la vie toujours identique, vient chercher un Stan qui ne comprend pas qu’il est mort et encore moins ce qui lui arrive. Nous non plus, nous ne le savons pas, nous le comprenons lorsqu’il est sur la barque de Charon et que la Mort se prend pour un pirate. Elle ne lui parle pas et le laisse sur le rivage. C’est ici qu’il rencontre quatre habitants qui vont lui apprendre qu’il sera jugé pour tous les pêchés des hommes, ce qui révolte Stanley qui ne se sent pas représentatif de la race humaine. Se pose alors une question : un seul homme peut-il représenter toute l’humanité ?

Des personnages hauts en couleurs

« On s’est bien marré, on s’est même parfois auto-censuré, en se disant : « Oula ! Non, là on va trop loin, on va les perdre« .

On avait commencé à répéter cet été, beaucoup de personnes ont eu un déclic très tard dans l’année et là c’était du pain béni. On s’est vraiment beaucoup amusé. » Clémentin Dubrenyi

CesarLa réponse à cette question sera la base de la prise de conscience de Stanley qui sera aidé dans cette tâche par Socrate, présenté comme un alcoolique, aimant la bonne chère et dont le passe-temps favori est de nourrir les pigeons. Clémentin Dubrenyi nous ont confié qu’au moment de l’écriture, ils voulaient donner une dimension philosophique à la pièce et que le personnage de Socrate leur a semblé évident. Comme la philosophie aide à mieux comprendre le sens de la vie, le philosophe aide l’homme perdu à mieux comprendre ce qui lui arrive. Ce Socrate est d’ailleurs construit comme un hommage à leur professeur de philosophie, dont ils se sont inspirés pour façonner ce personnage qui guide les âmes perdues vers la connaissance.

Les juges du malheureux Stan sont un Jules César bling-bling, un Louis XVI pompeux, parlant haut et avec un égo surdimensionné, un Jésus-Christ misanthrope et une Jeanne d’Arc complètement obnubilée et pénétrée par Dieu.

Tous ces personnages sont hilarants : Jules César cherchant à s’affirmer devant l’oubli dont il est victime, Louis XVI essayant de tout contrôler en bon monarque absolu et en perpétuelle opposition avec son homologue romain. Jeanne D’arc paraît comme une adolescente un peu trop pieuse qui parle avec Dieu par télépathie, et on sent que si pour certains les voix de Dieu sont impénétrables, Jeanne d’Arc y pénètre… Jésus-Christ, à l’inverse, fait une espèce de crise d’adolescence : il se rebelle contre le statut de messie que lui a imposé son père et passe son temps à remettre en question ses propres miracles et sa propre pensée, qu’il aurait prononcée pour rigoler et surtout en étant bourré… Les co-auteurs ont voulu inscrire les personnages dans notre époque. Bien que morts, les personnages ont continué à vivre dans cet autre monde et ont donc évolué, comme Jésus-Christ qui est le contraire de ce qu’il était ou Louis XVI qui a une minerve et César qui porte des Ray Ban.

Le procureur de ce procès, en la personne de Margaret Thatcher, affiche sa détermination et sa rigueur à condamner l’accusé qui est défendu par un Martin Luther King chantant du gospel et ayant fait un rêve…

Tous ces personnages sont caricaturés et burlesques, mais le plus incroyable reste Sigmund Freud, joué magistralement par Aymeric Raffin qui fait du père de la psychanalyse un vieux pervers drogué, complètement fou, bon pour l’asile. Les co-auteurs nous ont confié qu’à l’écriture, ils n’avaient mis aucune didascalie pour laisser une grande liberté de jeu et d’interprétation aux comédiens et que, lorsqu’ils ont pensé à utiliser le personnage de Freud, ils l’ont écrit en pensant à ce comédien car ils savaient qu’il saurait transcendé le personnage, ce qu’il fait avec brio. C’est justement Freud, qui fait le portrait psychologique d’un Stanley Lamba subissant totalement ce qui lui arrive et qui se retrouve affublé d’un complexe œdipien.

Alors que tous les personnages sont porteurs de comique, Stan prenant tout au sérieux est lui, à l’inverse, complètement tragique.

Une écriture subtile

Jugement« Tout ce rapport avec la dialectique, c’est un moment qu’on aime beaucoup et qui nous rappelle les moments qu’on a eu avec notre Socrate à nous qui était notre professeur de philosophie au lycée. On voulait partager cela aussi, tout en faisant rire, ça permettait de transmettre des idées et de donner un avis sur quelque chose. » Clémentin Dubrenyi

Le jeu d’acteurs, très exubérant, est hilarant et le contraste entre les personnages historiques morts caricaturés et un Stanley portant un énorme fardeau favorise le tragi-comique incarné par le personnage de la Mort. Cette « dame en noir » semble très stricte et sérieuse, puisqu’elle est la reine des lieux, organisatrice du procès. Et pourtant, de temps en temps, une certaine folie s’empare d’elle, la rendant attendrissante et drôle.

L’écriture alterne toujours le comique et le tragique : malgré l’ambiance pesante du procès, le comique n’est jamais totalement absent. On n’en oublierait presque que le procès des pêchés de l’humanité est une question sérieuse.

Les co-auteurs ont réussi leur pari en trouvant un équilibre entre les deux. De plus, le texte est parsemé de références aux écrits des personnages. Malgré le ton léger, on découvre la doctrine philosophique de Socrate et la psychanalyse est vulgarisée par Freud lui-même. La religion est gentiment dévalorisée par son plus grand représentant, Jésus, et par l’hystérie et le fanatisme de Jeanne d’Arc. La caricature, bien qu’assumée et totalement perceptible, reste très subtile. Clémentin Dubrenyi a réussi la prouesse d’écrire une pièce sérieuse, comique et caricaturale, tout en équilibre. On jongle toujours entre les trois et c’est cet équilibre qui participe au dynamisme de cette pièce portée par des acteurs phénoménaux.

Rémy Glérenje

Pour plus d’infos : http://www.lamaisondelliot.fr

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