La Chute, Albert Camus

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Vous avez programmé de sortir ce soir pour boire un verre ? Terreaux ? Croix-Rousse ?… Pourquoi pas à Amsterdam, avec un personnage d’Albert Camus ?

Cela semble hautement improbable, pourtant c’est ce que vous ferez en ouvrant le livre La Chute, une de ses dernières œuvres. Vous plongerez tour à tour dans les nuits parisiennes et les nuits hollandaises.

La particularité de ce roman est qu’il est écrit à la première personne et qu’il s’adresse à un personnage tout juste rencontré. Ainsi, le lecteur est pris au piège dans une discussion qui commence avec lui. Ce personnage, nommé Jean-Baptiste Clamence, raconte sa vie de juge-pénitent à Paris, un homme qui a du succès, un homme satisfait de sa vie, plein d’indifférence et d’insouciance. Jusqu’au jour où, passant sur les quais de la Seine, il voit une femme, continue son pas, et entend une chute : la fille vient de tomber dans la Seine.

« Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. Je voulus courir et je ne bougeai pas. Je tremblais, je crois, de froid et de saisissement. Je me disais qu’il fallait faire vite et je sentais une faiblesse irrésistible envahir mon corps. J’ai oublié ce que j’ai pensé alors, « Trop tard, trop loin… » ou quelque chose de ce genre. J’écoutais toujours, immobile. Puis, à petits pas, sous la pluie, je m’éloignai. Je ne prévins personne. […] Quoi ? Cette femme ? Ah, je ne sais pas. Ni le lendemain, ni les jours qui suivirent, je n’ai lu les journaux. »

Cela démontre de la meilleure façon l’état d’esprit dans lequel Jean-Baptiste se trouve tout au long du livre ; son comportement pourrait rejoindre en cela celui de l’étranger. Or, dans ce livre on a deux dimensions : celle d’un personnage égoïste qui dénonce lui-même la société qui est la cause de son comportement ; les gens qui font des choix, s’engagent avec les autres sans passion juste pour ne pas s’ennuyer, la vie mensongère, les camps de concentration, la résistance, la bombe H. Le narrateur se décide à être le propre juge de l’humanité, et ce jusqu’à la transcendance. Même le choix du nom du narrateur n’est pas un hasard ; il renvoie  à la Bible, en homme seul prêchant dans le désert (clamans qui signifie d’ailleurs « crier » en latin, donc très littéralement « Jean-Baptiste criant »). D’où le juge regardant les traits communs de l’humanité, tout en se transformant en écrivant.

« J’exerce donc à Mexico-City, depuis quelque temps, mon utile profession. Elle consiste d’abord, vous en avez fait l’expérience, à pratiquer la confession publique aussi souvent que possible. Je m’accuse, en long et en large. Ce n’est pas difficile, j’ai maintenant de la mémoire. Mais attention, je ne m’accuse pas grossièrement, à grands coups sur la poitrine. Non, je navigue souplement, je multiplie les nuances, les digressions aussi, j’adapte enfin mon discours à l’auditeur, j’amène ce dernier à renchérir. Je mêle ce qui me concerne  et ce qui regarde les autres. Je prends les traits communs, les expériences que nous avons ensemble souffertes, les faiblesses que nous partageons, le bon ton, l’homme du jour enfin, tel qu’il sévit en moi et chez les autres. Avec cela, je fabrique un portrait qui est celui de tous et de personne. Un masque, en somme, assez semblable à ceux du carnaval, à la fois fidèles et simplifiés, et devant lesquels on se dit « Tiens, je l‘ai rencontré celui-là ! » Quand le portrait est terminé, comme ce soir, je le montre, plein de désolation : « Voilà, hélas ! ce que je suis. » Le réquisitoire est achevé. Mais, du même coup, le portrait que je tends à mes contemporains devient un miroir. ».

C’est ainsi qu’on observe philosophie et récit fictif se rejoindre, pour donner un humain avec toutes ses bassesses et toutes ses élévations.

Maria Chernenko

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Les Voyages extraordinaires

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« Je vous plains alors, Monsieur Fogg, car l’isolement est une triste chose. Quoi ! Pas un cœur pour y verser vos peines. On dit cependant qu’à deux la misère elle-même est supportable encore ! » Jules Verne, Le tour du monde en 80 jours.

Cette citation ne vous dit sans doute rien mais le titre de l’ouvrage ainsi que son auteur doivent sûrement vous dire quelque chose.

En effet, qui n’a jamais entendu parler de Jules Verne, cet écrivain français du 19è siècle connu pour ses romans d’aventures et de science-fiction. Avant de parler de ses œuvres et de leurs nombreuses adaptations cinématographiques, parlons un peu de ce grand homme.

Jules Verne

De son vrai nom Jules-Gabriel Verne, il est né en 1828 et est mort en 1905. Son premier roman, Cinq semaines en ballon, paraît en 1863 ; Verne débute ainsi sa collection des voyages extraordinaires qui se caractérise par des intrigues où aventures et rebondissements sont nombreux tout comme les descriptions techniques, géographiques et historiques. Ce premier roman connaît un si grand succès en France et à l’étranger que Verne travaillera pendant 40 ans sur les romans de cette collection. Les intrigues de ses romans se déroulent généralement durant la deuxième moitié du 19è siècle, elles sont toujours très documentées (Verne passe du temps sur ses recherches) et prennent en compte les technologies disponibles à l’époque de la narration. Verne est passionné par la science et cela se ressent dans ses œuvres car on peut découvrir certaines machines qui sont en avance sur leur temps comme le fameux Nautilus de Vingt mille lieues sous les mers ; cela donne un certain coté fantastique à ses œuvres.

L’œuvre de Jules Verne est populaire dans le monde entier, avec un total de 4 702 traductions, il vient au deuxième rang des auteurs les plus traduits en langue étrangère après Agatha Christie. Il est ainsi en 2011 l’auteur de langue française le plus traduit dans le monde. L’année 2005 a été déclarée « année Jules Verne », à l’occasion du centenaire de la mort de l’écrivain. Ce qui nous montre que l’œuvre d’un auteur peut perdurer longtemps après sa mort, Jules Verne en est un exemple parfait !

Ses œuvres et leurs adaptations

Les romans de Jules Verne sont beaucoup trop nombreux pour que l’on puisse parler de tous dans cet article (62 romans et 18 nouvelles), nous nous contenterons donc de présenter les plus connus, qui ont d’ailleurs eu droit à leur adaptation cinématographique plus ou moins récente.

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Commençons notre voyage au bord du Nautilus avec le capitaine Nemo. Vingt mille lieues sous les mers est paru en 1869 et permet l’exploration d’un endroit encore peu connu à l’époque : les fonds marins. En effet, dans ce roman que l’on peut présenter comme étant un roman initiatique, les héros pénètrent au cœur de l’inconnu à la recherche d’un prétendu monstre marin qui n’est autre que le vaisseau sous-marin plus connu sous le nom de Nautilus. Jules Verne s’appuie sur les connaissances scientifiques de son époque pour décrire au mieux le milieu marin dans lequel sont plongés ses personnages. Verne surprend par son imagination foisonnante et par l’anticipation technologique dont il fait preuve dans cette œuvre, notamment en imaginant la possibilité de descendre aussi profondément dans les mers et les océans avec ce sous-marin.

C’est en 1907 que ce roman connaît sa première adaptation cinématographique avec un film muet de Georges Méliès (Le Voyage dans la lune) et fut adaptés 6 autres fois par la suite. La plus connue de ces adaptations est cependant le film américain réalisé en 1954 par Richard Fleischer pour Walt Disney Production où l’on peut notamment voir Kirk Douglas dans le rôle de Ned Land et James Mason dans celui du capitaine Nemo.

Après avoir vogué sous la mer, partons en direction du centre de la Terre avec la prochaine œuvre de Jules Verne intitulé : Voyage au centre de la Terre. Ce roman d’aventures sorti en 1864 nous emmène à la découverte des profondeurs terrestres en compagnie du professeur Lidenbrock et de son neveu Axel. Ce roman mêle le scientifique à l’aventure et nous présente des sciences encore peu connues comme la paléontologie et la géologie.

Son adaptation cinéma la plus connue est sans doute celle de 2008 avec notamment en acteur principal Brendan Fraser (vu dans la Momie) et Josh Hutcherson (Hunger Games) qui raconte non pas le voyage de Lidenbrock et son neveu mais celui d’un professeur d’université et de son neveu Sean partis en quête de réponses sur la mort du père de ce dernier. Ils suivent néanmoins l’itinéraire emprunté par les personnages du livre. Ce film connait une suite en 2012 mais le centre de la Terre ayant déjà été visité lors du précédent film, c’est sur l’île mystérieuse que Sean ainsi que son beau-père Hank (alias Dwayne Johnson) atterrissent pour vivre l’une des plus folles aventures qu’ils aient jamais vécu.

Le fameux tour !

Nous finirons notre voyage au côté des personnages de Jules Vernes avec un petit tour du monde.

24329Le tour du Monde en 80 jours est publié en 1872 et, à l’inverse de l’ouvrage précédent où les événements se déroulent dans un endroit impossible, dans ce roman les personnages entreprennent un tour du monde qu’ils devront finir en 80 jours sous peine d’une sanction de la part du ministère des sciences d’Angleterre. Ce tour du monde est rendu possible par la révolution des transports qui marque au 19è siècle : la révolution industrielle, qui amène de nouveaux moyens tels que le bateau à vapeur et les chemins de fer. Cela raccourcit les distances ou plutôt le temps qu’il faut pour les parcourir. Ce voyage est effectué par Phileas Fogg accompagné de son valet chambre Passepartout.

Son adaptation cinématographique la plus célèbre est sans doute celle réalisée en 2004 avec dans le rôle de Passepartout le fameux Jackie Chan et Steeve Coogan dans celui de Phileas Fogg. Cette adaptation est bien sûr à visée comique mais reste tout de même fidèle à l’œuvre de Verne, même si on peut se douter que des combats d’arts martiaux seront au rendez-vous.

C’est ici que se termine notre voyage dans les œuvres de Jules Verne. En espérant que vous, lecteurs, serez curieux et irez voir ces films et chercherez ces autres adaptations quelques peu inattendues qui n’ont malheureusement pas pu être traitées ici !

Léonore Boissy

De la perméabilité de l’être humain

Le mot d’ouverture, par Jacques Darras

« Whitman échappe aux lectures partielles donc partiales. Pour comprendre la qualité d’« elusiveness » (insaisissable fugacité) qu’il s’attribuait à lui-même ou, suivant sa propre image, cette « furtivité de vieille poule dissimulant son œuf dans le creux d’une haie », il faut s’essayer soi-même à l’exercice du commentaire. Dans les Feuilles d’Herbe tout file, tout coule, tout fuit, tout est conçu de telle façon qu’aucun fil n’est réellement décelable sur lequel on pourrait tirer, démaillant d’un coup la toile. Il faut reculer de plusieurs pas et réfléchir dans la distance. »

Aujourd’hui, une lecture impulsive

Il n’est pas rare que nous goûtions joyeusement un texte ; toutefois, il faut pour atteindre un état fébrile que ce dernier soit particulièrement sensible. C’est le cas du poème d’aujourd’hui : « Il y avait un enfant qui sortait de chez lui », de Walt Whitman.

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Le Garçon à la baguette de pain, Willy Ronis

C’est par hasard que je le découvre dans les Feuilles d’herbe, dans la quête un peu lasse de renouer avec la langue poétique. J’ai dans l’idée qu’il faille que celle-ci touche la nôtre ou, du moins, qu’elle ne s’en écarte pas trop. Mais il semble que j’ai été amer sans raison : là, sous mes yeux, de longs vers qui me parlent du caméléon humain se sont profilés, sans même que j’espère :

« Il y avait un enfant qui sortait tous les jours de chez lui,
Et la première chose que ses yeux rencontraient il la devenait
 »

C’est le conte de la perméabilité humaine qui se développait sous mes yeux et qui a décliné, sur 39 vers libres, l’absence de fixation, quant à d’éventuels objets, observée chez l’« enfant ». C’est dans un premier temps qu’on voudrait définir un message optimiste, qui parle de curiosité et surtout d’ouverture en dépit des instants qui perdent doucement de leur lumière. Si l’« enfant » mue autant, c’est que tout l’intéresse. Assez vite pourtant, c’est les valeurs itératives qui prennent le pas, et si les thèmes se multiplient sans fin, il n’en reste pas moins que l’« enfant » ne fait rien qu’il n’a pas déjà fait, dans la même routine, toujours qui « sortait tous les jours de chez lui », dans un empêtrement morbidement commun.

De la vie de l’enfance à la vie

Le paradoxe m’a semblé tenir dans la vitesse : y avait-il moyen qu’il appréciât toutes ces choses qu’il devenait à la vitesse où les choses lui arrivaient puis repartaient ? Rien ne le laisse entendre, et ses métamorphoses continues poussent à imaginer qu’il prend les traits des choses qu’il devient sans jamais les marquer des traits qui lui sont propres. C’est là que la chose est intéressante : l’« enfant » n’a pas de consistance pour lui, il s’inscrit dans la fuite, ou plutôt dans le mouvement vers ce qui n’est pas lui. Et plus ces choses qu’il devient s’amoncèlent et plus la transition se fait depuis sa vie d’enfance vers sa vie d’ensemble.

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Walt Whitman

Rien ne peut faire imaginer une émotion : l’« enfant » s’assimile, puis l’enfant disparaît. Il est d’ailleurs toujours l’attribut des sujets dès lors qu’il s’extrait de chez lui : « Furent lui les pousses des champs, quatrième Mois cinquième Mois » ; jusqu’à ce vers final, où sa position se stabilise : il y devient alors définitivement l’attribut des sujets qui l’ont appelé tout le long, à jamais dépouillé de sa capacité à être le thème de ses propres procès :

« Devinrent l’enfant, firent partie de l’enfant qui sortait tous les jours de sa maison, et qui depuis et aujourd’hui est sorti et sort encore de sa maison, et sortira demain et tous les autres jours. »

Ainsi, et encore sans trop d’explications, ce poème fait état d’une disparition ; une disparition qui trouve une source plausible dans l’action d’immobilité. Cet « enfant » qui « sortait toujours de chez lui », aurait-il disparu s’il n’avait pas fini, sans qu’il ait d’emprise dessus, par s’aliéner aux autres ? Rien ne nous le dira. Mais c’est l’esprit qui tourne que je clos le livre et m’intéresse enfin à vous le partager.

Alexandre Boutard

L’histoire éternelle : la véritable histoire de la Belle et la Bête

Des histoires qui font rêver, qu’elles soient racontées le soir avant d’aller se coucher ou visionnées à la télé au chaud sur le canapé. Les contes sont une fascination pour les plus petits et une nostalgie pour les plus grands. Ces histoires ont rythmé notre enfance et on a plaisir à les écouter encore aujourd’hui. La belle et la Bête est un classique, un conte magique se déclinant dans une multitude de formats, aussi bien au cinéma qu’au théâtre en passant par les livres. C’est l’histoire d’une jeune fille qui se rend otage d’une bête afin de sauver son père, puis qui finit par aimer cette dernière, brisant par la même occasion le charme de la bête et faisant d’elle un prince charmant.

Une œuvre aux origines lointaine

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Gabrielle de Villeneuve

C’est en 1555 qu’est publiée la première version de « La Belle et la Bête » dans le recueil de contes Les nuits facétieuses ; ce livre rassemble 74 histoires dont « Le chat botté », par Straparola. Les connaissances sur ce mystérieux écrivain se limitent à la préface de son recueil où il révèle son identité : il s’agit de Giovanni Francesco, un écrivain né en Italie au 16e siècle qui est entre autres l’auteur d’Opéra Nova, un recueil de poèmes.

C’est de cette histoire que s’est inspirée Gabrielle de Villeneuve pour écrire sa version. Une femme de chambre lui aurait conté cette histoire dans le bateau lors de son voyage vers l’Amérique. Écrivaine tardive, Gabrielle de Villeneuve écrit la première version moderne de « La Belle et la Bête » en 1740 dans son recueil La jeune américaine et les contes marins. Sa version est certainement la plus riche et la plus complète de toutes en termes d’éléments fantastiques mais aussi au niveau de la durée de l’histoire : elle commence à l’enfance de la Belle et se termine bien après la transformation de la Bête. Ici, les parents de la Belle sont une fée et un roi, il y a des animaux qui parlent, des objets magiques, et bien plus encore… Malgré son impact (en termes d’adaptation postérieure), le recueil de contes ne remportera pas immédiatement un franc succès, ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard que le conte sera véritablement connu dans une version reprise et abrégée de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont.

Les œuvres postérieures

De nombreuses versions ont connu un succès notable assurant la pérennité de ce conte, chacune d’elles donnant une touche différente à l’histoire.

Le film de Cocteau (1946) qui est resté fidèle à la version de Villeneuve à quelques détails près (bien que le film se termine tout de suite après la transformation de la Bête) a une atmosphère sombre et poétique due aux effets spéciaux artisanaux et au fait que le film est en noir et blanc. Le film fut nommé au festival de Cannes et récompensé du prix Louis Delluc.

Le long métrage animé de Disney a eu également un succès planétaire. Car bien que l’histoire de fond de Disney soit très différente, et que le contenu soit simplifié au maximum, ce dessin animé reste magique et incroyable, car la production a misé sur le coté dynamique, simple et magique si représentatif du style Disney.

            Enfin les adaptations sont nombreuses, et apportent chacune une touche différente à ce conte, parmi elles on peut compter :

  • La fleur écarlate de Lev Atamanov en 1952 (dessin animé)
  • Les entretiens de la Belle et la Bête de Maurice Ravel (pièce pour piano)
  • La Belle et la Bête de Ron Koslow en 1987 (série télévisée)
  • La Belle et la Bête de Christophe Gans (film)

Les contes plaisent et les adaptations sont si nombreuses qu’il est peu probable de les oublier ou de s’en lasser. La prochaine adaptation sera une version cinématographique de La Belle et la Bête par Disney en 2017, un rendez-vous à ne pas manquer pour les épris de l’histoire éternelle.

Noémie Bounsavath

La fin de la littérature est-elle proche ou l’a-t-on ratée ?

Lorsque l’on se promène dans de grandes librairies, ou lorsque que l’on se perd dans les couloirs de la FNAC ou Gibert-Joseph parmi les nouveautés exposées comme des panneaux publicitaires, lorsque l’on se perd entre quelques cartes postales de baisers sous la Tour-Effel ou qu’on parcourt du regard les noms des grands classiques disponibles en 5 exemplaires d’éditions différentes — dans une lassitude de retrouver la sortie et en continuant de réciter intérieurement tous les noms des ouvrages —, on finit par tomber sur une pile de livres n’excédant pas plus de 70 pages.  Des couvertures intrigantes qui mettent le titre en valeur se succèdent sous notre regard avec des titres qui demandent de les savourer. Ainsi sont-ils les livres des éditions ALLIA.

Une édition intrigante

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La Fontaine, Marcel Duchamp

Les éditions ALLIA sont une maison d’édition française fondée par Gérard Berréby en 1982. Le nom est un clin d’œil à Marcel Duchamp et sa célèbre Fontaine. Toutes les grandes inventions et les grandes œuvres naissent d’une absence de l’objet désiré dans le monde qui nous entoure, d’une idée innommable à montrer à d’autres yeux… Ainsi en est-il de la voiture, de l’avion, du sous-marin et de l’art. Cette édition applique cette idée à l’univers de publication des livres. Gérard Berréby avance qu’il ne trouvait pas d’ouvrages qui lui suscitaient de l’intérêt en librairie et qu’il a fondé les éditions ALLIA en conséquence. Vous direz… mais l’art est toujours transgressif. Certes, mais on y trouve des textes de grands écrivains, philosophes, comme par exemple le Traité de l’amendement de l’intellect par Spinoza à côté de textes de personnes anonymes comme Les rêveries d’un toxicomane solitaire, Vive les voleurs !… Une ligne directrice dans un chaos d’avant-garde, dans un esprit de rébellion qui fait que les textes respirent et leurs lecteurs aussi. ALLIA semble choisir des textes méconnus et porter la lumière qu’une maison d’édition peut offrir pour que ces idées ne finissent pas ignorées dans le fond d’un cachot.

La fin de la Littérature

Nous n’en parlons pas mais parlons-en… Combien d’œuvres du XXIe siècle avez-vous lu qui en valaient la peine ? Qui vous ont retourné l’estomac, qui ont changé votre vision du monde ? On a tous un ou deux titres. Ce n’est pas une critique des auteurs contemporains, mais de notre siècle. On remarque que dans la littérature, chaque génération est une génération « perdue », une génération qui éprouve du « mal-être », qui lutte contre le langage instauré, les normes de style imposées, et la société. Cela fait déjà quelques siècles. Des époques différentes nous inspirent la révolte, l’action, le partage, l’humanité… C’est de quoi nous parle Lars Iyer, écrivain et professeur de philosophie à l’université de Newcastle upon Tyne dans son livre Nu dans ton bain face à l’abîme : un manifeste littéraire après la fin des manifestes et de la littérature. Le livre fut publié en 2011 puis traduit et publié par ALLIA en 2016. Il est intéressant de voir qu’au dos une citation en blanc sur un fond noir se détache : « Résiste aux chefs-d’œuvre ». Le titre a l’air frénétique et n’arrive pas à s’arrêter, et lorsqu’il s’arrête, c’est sur une fin de la littérature. Lars Iyer commence une histoire, il raconte l’évolution des écrivains, comme la théorie de l’évolution de Darwin, sauf que le statut d’écrivain semble se rompre sous le poids de la société, il n’évolue pas, il se restreint. Au début les écrivains étaient des grands penseurs vivant isolés dans la montagne et communiquaient avec les esprits, puis ils descendirent dans les villes sans pour autant y vivre tout en admirant la montagne, ils étaient de fervents voyageurs et rien ne pouvait les arrêter. Ils devinrent des citadins et créèrent des éditions « Les éditions de la Sainte-Montagne ». Puis l’évolution se passa ainsi : « Certains parvenaient même à vivre de leurs ventes. Quand ces ventes diminuaient, ils se mettaient à enseigner la littérature à l’Université de l’Olympe et quand les universités n’embauchaient plus dans les départements de Lettres, ils écrivaient leurs mémoires sur « la vie dans la montagne » ».

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Cela ne vous rappelle rien ? Oui, c’est bien ça, vous avez raison — notre triste évolution sous la plume d’une ironie piquante et libératrice. L’auteur retrace des choses qui bloquent dans notre société, nous bloquent à écrire, à produire une œuvre. Au XXe, on savait déjà qu’on ne pourrait pas revenir, après le Nouveau Roman, au roman d’apprentissage de Balzac et de Flaubert. Aujourd’hui, on sait qu’on ne peut produire ni l’un ni l’autre, mais il semble en plus qu’on n’ait rien contre quoi résister, contre quoi s’entrechoquer. Lars Iyer nous met en garde et demande de résister aux chef-d’œuvre d’une Littérature qui est déjà un cadavre refroidissant. « La postmodernité, qui n’était sans doute que la modernité avec un nom plus désespéré, nous a conduits en fin de partie : tout est disponible et plus rien n’est surprenant. Par le passé, chaque grande phrase contenait un manifeste et chaque vie littéraire proposait une hétérodoxie, mais à présent tout est photocopie, note de bas de page, pure comédie. » Ainsi, on dégage trois concepts : il faut résister à la nécrophilie des œuvres, à l’imposture (reconnaissance de son rôle) et assumer son idiotie (l’autodérision viendra en aide). Ce qui est fort dans ce petit livre de 50 pages, c’est que toutes ces informations oppressent tellement que la résistance se crée : on veut écrire, on veut se mettre à nu, on veut faire revivre la littérature sans le faux-semblants des grands mots. Lars Iyer atteint son but : nous faire réagir, nous réveiller.

Voici pour la fin deux extraits marquants

« Tu psalmodies les noms de Kafka, Lautréamont, Bataille, Duras* dans l’espoir de conjurer le fantôme de quelque chose que tu comprends à peine, quelque chose d’absurde et d’obsolète qui te préoccupe néanmoins tous les jours de ta vie. Et tu t’aperçois que tu ris malgré toi, tu ne peux pas t’en empêcher, tu ris à en pleurer. Tu cliques sur « Nouveau Document » et tu restes assis là, tu trembles, tu contemples l’écran de ton ordinateur et tu te demandes ce que tu pourrais bien écrire à présent. »

* en italique dans le texte

« Ne sois pas généreux, ne sois pas gentil. Ridiculise-toi et ridiculise ce que tu fais. Art sauvage, comme le cannibale que tu es. Souviens-toi de ceci : c’est seulement quand la chose est morte, que des millions de corbeaux l’ont dévorée, que les chacals l’ont rongée, qu’on lui a craché dessus avant de l’oublier, que nous pouvons découvrir le dernier os inviolé. »

Maria Chernenko

Ernest Hemingway : masculiniste ?

S’il a été l’un des auteurs les moins contestés de son temps, notre époque aurait plutôt tendance à lui vouer une haine idéologique, ses « histoires d’hommes » aidant les intellectuels rattachés aux gender studies à penser la misogynie dans son œuvre comme un renfoncement systématique. C’est pourtant faire abstraction de la complexité de celle-ci et, plus avant, faire abstraction d’éléments biographiques objectifs (dont les savoureuses lignes du journal de Mary, sa quatrième femme, lors de leur safari africain ne manqueront pas de réjouir l’appétit réflexif des plus curieux).

Je me suis repenché, au crépuscule des récentes vacances, sur « La Capitale du monde », une nouvelle d’abord parue dans Esquire en 1936 sous le titre de « Horns of the Bulls » et qui nous parvenait, peuple de France, en 1958, dans le recueil Les Neiges du Kilimandjaro. La nouvelle fait état de la vie prolétaire morbide qui grouille dans la Luarca, hôtel dépouillé de Madrid, où s’entassent les rêves morts de picadors, de bandilleros et de matadors blessés, malades et déchus, entourés des personnels de l’hôtel.

Un univers clos et des esprits moribonds

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La Luarca est un hôtel où se réunissent des toréadors de seconde zone. Si les éléments qui existent dans et autour de la corrida (combats et reconnaissance publique) n’ont laissé que des brèches dans la vie de ces hommes, on peut déduire que leur déclin moral provient de la défaillance d’un élément de masculinité : ils sont incapables de mener à bien une lutte armée. De là leur désœuvrement, de là leur ivresse sans fin, de là leurs maladies. Au milieu, pourtant, il y a Paco, l’un des personnels, dont le rêve est de devenir ce grand torero que les pensionnaires ne sont pas parvenus à devenir.

Un soir, alors qu’il range la salle de repas, l’un des aide-serviteurs, Enrique, le provoque en lui opposant qu’il serait effrayé, comme n’importe quel homme, devant la fureur du taureau. Paco, piqué, lui demande alors d’attacher des couteaux aux pieds d’une chaise et de charger. Enrique, affolé par l’idée, tentera en vain de le raisonner. L’expérience est tragique et Paco finit, seul tandis qu’Enrique court chercher un médecin, par répandre son sang sur le sol de la pièce.

Mais alors quoi ?

Paco est un type dont les caractéristiques et le rôle sont androgynes et dont la construction toute entière est en contradiction avec le microcosme clos de la narration : il est jeune et mourra jeune, dans l’ignorance des joies et des plaisirs mais aussi des désillusions de l’existence humaine ; et cet élément narratif n’est pas sans conséquences sur les réceptions possibles de la nouvelle. Paco est une figure du décloisonnement et de l’expansion tandis que les autres personnages sont des personnages contraints, par l’échec, à se satisfaire médiocrement des espaces qu’ils remplissent déjà.

On assiste donc à l’évolution de ce personnage-tension dans un espace où l’entrechoc des différents éléments narratifs n’a pas de sens ; il reste à noter tout de même que c’est cette fidélité stylistique au manque régulier de cohérence des interactions du réel qui valut à Hemingway son prix Nobel en 1954, pour lequel on parlera de « style puissant et nouveau par lequel il maîtrise l’art de la narration moderne ». Il est d’ailleurs intrigant d’observer le choix qu’il produit quant à son protagoniste. Il lui préfère la mort à la fixité et au confort d’une condition, son caractère définitif ne lui donnant que plus de contraste avec la vie qui reste, morte aux rêves et morte à la vie. N’y verrait-on pas quelques échos féconds avec la philosophie de vie de l’auteur ?

Des éléments amisogynes

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Pour brièvement émettre des pistes de réflexion sur l’amisogynie d’Hemingway, on notera que les caractéristiques androgynes de Paco sont également observables chez ses sœurs — sans lesquelles il ne serait, par ailleurs, jamais parvenu jusqu’à Madrid. En toute cohérence et par équivalence de caractères, les deux femmes sont aussi des figures de « fuite vers l’ailleurs », définitivement désintéressées par l’immobilisme, menant des vies indépendantes, financièrement et culturellement irriguées par des forces qu’elles déploient d’elles-mêmes : elles s’engageront finalement, sans que la nouvelle ne rapporte leur retour à l’hôtel, vers un lieu de culture (un cinéma). Quant à ce qu’elles feront en apprenant la mort de leur frère, nous n’en saurons rien. Peut-être une autre manière de marquer la fuite.

Dernier fait notable : aucun jugement n’est jamais porté sur un personnage vivant. Le style très blanc d’Hemingway ne s’accorde à décrire des réalités que par des focalisations objectives. Ainsi nous aurons, pour finir, cette allégorie sublime de la vie motivée qui fuit la vie morbide, dont l’élan rappellera peut-être à quelques-un.e.s des traits contemporains :

« Une pute est une femme, tout comme une autre, mais je ne suis pas une pute.

— Tu en seras une.

— Pas par votre faute, en tout cas.

— Laisse-moi, dit le matador qui, éconduit et rabroué, sentait maintenant sa frousse lui revenir dans toute sa nudité.

— Vous laisser ? Qu’est-ce qui ne vous a pas laissé ? dit la sœur. Vous ne voulez pas que je refasse votre lit ? Je suis payée pour ça.

— Laisse-moi, dit le matador, son large visage de bellâtre crispé comme s’il allait pleurer. Espèce de pute ! Espèce de sale petite pute !

— Matador, dit-elle en refermant la porte. Mon matador. »

Alexandre Boutard

 

Jérôme Leroy : « 95% des livres sont inoffensifs »

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Depuis vingt-cinq ans, l’œuvre au noir de Jérôme Leroy se déploie sur une dizaine d’ouvrages traversés par des tueurs cinéphiles, des ordures politiques, des poètes subversifs, des éclats de violence désespérée et une ivresse conjuguée du vin, de l’amour et du beau style. À l’occasion du festival Quais du Polar, à Lyon, où son dernier roman, L’Ange gardien, a reçu le Prix des lecteurs, nous avons rencontré ce hussard de gauche entre deux séances de dédicaces.

Dans La Chartreuse de Parme, Stendhal écrit : « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention. » Dans L’Ange gardien, vous affirmez qu’écrire des romans noirs, c’est parler de son temps. En quoi ce genre littéraire est-il le plus à même de mettre le nez du lecteur dans le réel ?

Photo © Julien Chambon

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Pour une raison bien simple, qui tient de l’ADN du roman noir qui a commencé, pour aller vite, en 1929 avec La Moisson rouge de Dashiell Hammet, au moment de la Grande Dépression. C’est une littérature qui s’intéresse essentiellement aux contractures présentes dans le corps social. Elle est ainsi plus à même de coller au réel car elle est l’héritière de deux choses. Tout d’abord, la tragédie classique : par rapport au roman policier, le roman noir est une tragédie, on en connaît la fin, le monde va mal. Elle est également l’héritière du roman réaliste du XIXe siècle – des Misérables de Victor Hugo aux romans d’Eugène Sue – qui fait entrer toute une catégorie de la population (ces fameuses « classes dangereuses ») dans le roman, donc toute une catégorie de problèmes qui vont avec.

À la question « à quoi sert la littérature ? », vous répondiez « À blasphémer. Le blasphème est la seule fiction qui puisse dépasser la réalité. » Là, il ne s’agit plus de coller au réel mais de le gifler, de faire, comme vous dites, « le beau travail du négatif, celui qui bouleverse, détruit, sape toutes les certitudes politiques et morales d’une société ». Mais cela suppose que la littérature soit intrinsèquement subversive alors que, concrètement, beaucoup de livres sont inoffensifs.

Bien sûr, je crois que 95% des livres sont inoffensifs. Le travail du négatif est essentiellement l’œuvre du roman noir et d’une certaine forme de pensée radicale. Les deux éditeurs français auxquels je fais confiance dans ce domaine sont La Fabrique et la collection Série noire de Gallimard. À ce titre, l’idée de blasphème, de sabotage, de l’écrivain qui apporte des mauvaises nouvelles, provient de mon influence, revendiquée, pasolinienne.
Par ailleurs, j’admire des écrivains de droite parce qu’ils ont une certaine façon d’être dans le style, dans une légèreté, une insolence vis-à-vis des institutions. C’est quand vous êtes minoritaire que vous êtes insolent. Dans un paysage d’après-guerre dominé par la gauche communiste très « stal bas-du-front » (à part Aragon et Roger Vailland), Sartre et l’engagement obligatoire, et le nouveau roman qui chassait le sujet, des écrivains comme Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent ou Michel Déon étaient des respirations et ils le sont toujours. Il en va de même avec A.D.G. dans le polar, car il mérite qu’on se souvienne de lui.

Par votre envie de raconter des histoires, noires de préférence, on imagine que vous ne portez pas l’autofiction dans votre cœur…

Photo © Julien Chambon

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Je n’ai aucun mépris pour l’autofiction. Il se trouve que mes premiers romans étaient très autobiographiques, comme souvent chez les jeunes auteurs. Car le roman est un moyen de faire le point sur sa vie au moment où, pour le dire vite, on devient un adulte. Il se trouve que par le fait d’avoir été prof en ZEP à Roubaix pendant plus de vingt-deux ans, je me voyais mal raconter mes histoires de nombril ou de mélancolie amoureuse de trentenaire. Je regardais mes élèves et je me demandais comment tout ça pouvait tenir. Mon premier roman noir, Monnaie bleue, a justement été écrit en 1997 en faisant le constat d’une explosion sociale imminente, que cela ne pouvait pas tenir. On connaît la suite avec les émeutes de 2005…

« Dans mon cas, il s’agit de raconter des histoires violentes mais de savoir respirer avec la poésie. »

Un écrivain de gauche qui regrette certains aspects du monde d’avant, se remémorant avec émotion le parfum des librairies, les films de la nouvelle vague, les yé-yé, écrivant dans des journaux de droite, et fustigeant la laideur et la mécanisation des rapports humains actuels, court le « risque » de se faire taxer de rouge-brun par des anti-fascistes d’opérette. Comment assumez-vous cette apparente contradiction ?

Je me sens toujours, historiquement et politiquement, l’héritier de quelque chose qui n’a jamais existé en tant que tel de manière constitué mais qui, de fait, a régné sur la France durant une des périodes les plus heureuses de sa vie : le gaullo-communisme. Au gaullisme, la politique étrangère, les grandes décisions internationales ; au communisme, une certaine common decency et une émancipation de la population au niveau local. Il me semble que cela fonctionnait parfaitement dans la période des Trente Glorieuses.
Par ailleurs, j’ai un axiome qui a l’air d’une formule, mais qui n’en est pas une : je ne dis pas que c’était mieux avant, je dis que c’est pire maintenant. C’est toute la nuance. On n’arrive pas à prendre en compte le fait que, depuis deux générations, on vit moins bien que les générations précédentes alors que nous sommes dans un système qui produit de plus en plus, et parfois de manière délirante et dangereuse pour la planète, des richesses. Ce hiatus est insoutenable. Alors, on peut me traiter de tout ce qu’on veut mais dès que je peux m’exprimer librement dans une tribune, je le fais. Ce qui est le cas de Causeur. On peut reconnaître des tas de défauts à Causeur mais il a au moins une qualité, c’est qu’on peut exprimer, même si je suis minoritaire, sa contestation par rapport à ce qui y est dit.

Une expression revient souvent sous votre plume pour qualifier notre société, celle de « Disneyland préfasciste ». Est-ce à dire que la société capitaliste a réussi, ou est en passe de réussir, la fusion de l’ordre et de l’infantilisation au service de la consommation de masse ?

Voilà, je ne sais pas ce que je pourrais ajouter. C’est une société qui, par exemple, nous abrutit de télé-réalité depuis des décennies. Comment voulez-vous qu’un peuple, dans une situation économique difficile, réagisse politiquement, normalement, quand il a été soumis au Bigdil et aux Ch’tis à Ibiza ? Il y a un abêtissement du peuple par le divertissement le plus vulgaire, le plus aliénant. On est loin de la culture qui émancipe.

La poésie est-elle un remède à ce « Disneyland préfasciste » par sa beauté, son inutilité, sa subversion ? Et ce, même si elle a mauvaise presse, généralement considérée comme une pratique culturelle élitiste et bourgeoise ?

Charles Bukowski

Charles Bukowski

On a une double représentation fausse de la poésie. On me demande souvent si la poésie est une manière de me détendre par rapport au roman noir, eh bien non, car le poète et l’auteur de roman noir ont en commun de vouloir regarder le réel sous un angle différent. Il y a aussi les représentations, liées à la scolarité, qu’on se fait de la poésie, à laquelle on donne comme synonyme le lyrisme, c’est-à-dire les petites fleurs, la beauté, etc., alors que Rimbaud, dans le prologue d’Une saison en enfer, injuriait déjà la Beauté assise sur ses genoux. Malheureusement, cette représentation est très dominante et elle répond à une autre représentation, celle d’une poésie élitiste, faite par des poètes universitaires posant, de manière expérimentale, trois mots par phrases, trois phrases par page… Or, il existe une poésie du quotidien, dont les Américains nous ont montré la voie, à l’exemple de Charles Bukowski ou Raymond Carver. C’est toute la différence, et le génie, entre décrire la vie d’une femme seule dans un bar dans un roman réaliste et en faire un poème. On pourra employer les mêmes mots (Coca-Cola, barman, mégot écrasé…) mais tout d’un coup, cela deviendra un poème. Dans mon cas, il s’agit de raconter des histoires violentes, mais de savoir respirer avec la poésie.

En quoi la lecture de Guy Debord a-t-elle été décisive dans votre perception critique de la politique ?

Elle a été majeure. Il y avait chez Debord ce que j’avais lu, une dizaine d’années plus tôt, dans les romans de science-fiction, notamment ceux de Philip K. Dick qui mettaient en question la réalité, ce sentiment de vivre dans des décors truqués. Tout d’un coup, je lis Debord, que je découvre en 1988 lors de la parution des Commentaires sur la société du spectacle, et c’est fondamental. De même qu’a été fondamentale, à la même époque, la lecture de Cool Memories de Jean Baudrillard, dans cette recherche de la nature même du réel. D’un point de vue superficiel, cela permet d’alerter sur les manipulations médiatiques et politiques mais, dans ce que Debord nomme la « séparation », cela induit des modes de vie entiers et généralisés qui nous rendent spectateurs de notre propre vie.
Moi qui suis amateur de littérature fantastique, j’ai remarqué que dans les années 1980, la créature à la mode était le vampire, qui correspondait à l’angoisse du sida, du sang, du corps ; alors que ce qui revient à la mode aujourd’hui, depuis 2008 serais-je tenté de dire, c’est le zombie. Chez George Romero, le zombie est la figure ultime du consommateur, l’individu qui ne réagit plus, fonctionnant uniquement par des stimuli. Enfin, la troisième révélation, après Debord et Baudrillard, fut Baudouin de Bodinat qui, dans La Vie sur terre, fait allusion à John Brunner, K. Dick, etc., c’est-à-dire des auteurs de littérature populaire qui décrivent ce monde en perte de sa propre réalité.

« Il y a un abêtissement du peuple par le divertissement le plus vulgaire, le plus aliénant. »

Votre recueil Dernières nouvelles de l’enfer rend directement hommage aux films de séries B, tels que ceux de Romero, John Carpenter, John Landis, etc.

C’est amusant, car à l’origine ces textes étaient prévus comme livrets dans une collection DVD de films d’épouvante, et devaient donc tous faire la même longueur. Chaque nouvelle faisant écho à un film, des Griffes de la nuit à Blade Runner (qui n’a rien d’un film d’horreur mais qui est un grand film), en passant par Vendredi 13 et Dracula.

Les consommateurs pendant les soldes selon Romero

Les consommateurs pendant les soldes selon Romero

Le cinéma constitue ainsi une part importante de vos références. Est-ce un simple hommage aux films d’une époque révolue ou cela vous permet-il de construire vos romans selon une mise en scène propre au cinéma ?

Que ce soit pour le cinéma ou la littérature, j’estime que le genre est, sur un plan technique, une formidable école de narration. On a un peu oublié qu’il faut savoir raconter des histoires. Et on a beau mépriser le succès d’un Marc Lévy ou d’un Guillaume Musso, car c’est certes inintéressant, ils savent tout de même raconter des histoires. C’est ça la clé du roman populaire, depuis Alexandre Dumas ou Eugène Sue. Ensuite, à nous d’investir ces formes-là pour en faire quelque chose d’un peu subversif. Par exemple, le personnage du tueur en série ne m’intéresse que s’il fait valoir ses droits à la retraite ou que Wall Street est une des portes de l’Enfer. Pourtant, je ne suis pas le premier à faire ça. Romero, encore lui, dans ses deux premiers films, utilise la figure du zombie comme critique politique. La Nuit des morts-vivants est le plus grand film anti-ségrégationniste, et Zombie est une satire féroce du consommateur qui continue à faire ses courses même mort.

Personne ne vous a jamais proposé d’adapter l’un de vos romans au cinéma ?

Il y a deux options sur Le Bloc et une sur L’Ange gardien. Mais pas plus pour l’instant.

Photo © Julien Chambon

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Dans Monnaie bleue, vous écrivez que les deux choses qui rendent la vie supportable sont le plaisir et l’art. Diriez-vous que cela rejoint les deux seules choses essentielles pour Orwell, selon Simon Leys, à savoir le frivole et l’éternel ?

Monnaie bleue est un roman de 1997, donc je formulerais cette devise sans doute autrement aujourd’hui. Bien sûr, j’ai un tempérament extrêmement nostalgique et les seules choses qui me consolent sont les plaisirs de la vie, l’art en général, la littérature et la poésie en particulier. Les vraies dystopies sont celles où l’art est éradiqué. Le vrai cauchemar, c’est Fahrenheit 451.

Seriez-vous d’accord pour reprendre, en la paraphrasant, l’affirmation d’Orwell qui déclarait en 1946 dans Pourquoi j’écris : « Tout ce que j’ai écrit d’important, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement contre le totalitarisme libéral et pour le communisme tel que je le conçois » ?

Orwell est un génie mais je me pose toujours la question de savoir comment cette pensée peut être récupérée par la droite la plus réactionnaire. Par exemple, sans être un lecteur naïf, quand je lis 1984, je lis une critique de notre société avancée, libérale, promouvant la semaine de la Haine, fliquant ses citoyens et diffusant sa propagande médiatique. C’est comme les gens qui me disent : « Ah, les communistes, c’est bien les bulldozers à Vitry-sur-Seine contre les Arabes. » Les gens adorent les communistes quand ils ne se comportent pas comme des communistes. Il faut se méfier car il y a beaucoup de gens de droite qui se revendiquent du socialisme au nom de la décroissance, alors que nous avons des intérêts et des visions extrêmement divergentes, notamment concernant l’émancipation individuelle et collective. Il y a un travail idéologique à mener à la gauche de la gauche car l’alliance du « vivant » entre Les Veilleurs et les faucheurs d’OGM pose problème. Il y a d’un côté la bourgeoisie qui se sert de son catholicisme pour critiquer le monde moderne, ce qui peut plaire à des gens de gauche qui s’aperçoivent (même moi en tant que communiste « orthodoxe ») qu’on est dans une forme d’impasse productiviste. Mais, entre les deux, on peut discuter un peu et tracer des lignes de partage. Car si ça continue comme ça, il y aura un portrait d’Orwell au Medef. La captation de l’héritage d’Orwell par les néo-réacs commence à m’agacer fortement.

« Je ne dis pas que c’était mieux avant, je dis que c’est pire maintenant. »

Paul Signac, "Au temps de l'anarchie"

Paul Signac, « Au temps de l’anarchie »

Encore que votre conception du communisme est assez loin du goulag soviétique, même si on sent que ça ne vous déplairait pas d’en déporter certains : vous prônez/rêvez un communisme balnéaire. La révolution en surfant ?

Dans un certain sens, je me base sur un ouvrage paru en 2002, Sur la plage : mœurs et coutumes balnéaires aux XIXe et XXe siècles, du sociologue Jean-Didier Urbain. En somme, quand on sera vraiment libéré des contraintes de production, la société idéale pourrait ressembler à une plage grecque ou bretonne, sans surpopulation, où les gens discuteraient au calme, se prélassant au soleil, laissant leurs enfants jouer tranquillement…
Je voudrais réenchanter, au moins littérairement, le mot « communisme » qui, à force de propagande capitaliste et à cause du désastre stalinien, a fini par ressembler à la caricature énoncée par OSS 117 : une dictature où les gens ont froid, portent des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair. Je souhaite associer le communisme à une idée radieuse qui ressemble davantage à la peinture de Paul Signac, Au temps de l’anarchie.

Quel livre offririez-vous à une fille pour la séduire ?

La Fête de Roger Vailland. C’est un roman où un type propose à une jeune fille de s’enfermer pendant trois jours dans un hôtel à la campagne, après avoir fait la course en bagnole à bord d’une 404.

Sylvain Métafiot

Article initialement publié sur Le Comptoir