La polysémie de Polyeucte

55_Willem_Pierre_Corneille« Ce n’est qu’une pièce de théâtre que je lui présente, mais qui l’entretiendra de Dieu : la dignité de la matière est si haute que l’impuissance de l’artisan ne la peut ravaler, et votre âme royale se plaît trop à cette sorte d’entretien, pour s’offenser des défauts d’un ouvrage où elle rencontrera les délices de son cœur. »

C’est en ces mots, et d’autres, que Corneille dédicace à la Reine régente, Anne d’Autriche, l’une de ses plus splendides pièces : Polyeucte. La pièce se situe en l’an 250, sous le règne de l’empereur Décius, qui donne pour ordre de faire exécuter tous les chrétiens. Félix, gouverneur d’Arménie, a donné sa fille Pauline en mariage à Polyeucte, jeune homme qui se fait baptiser au début de la pièce. Avec l’arrivée de Sévère, favori de l’empereur, amoureux de Pauline et prêt à tout pour la (re)conquérir, tout est prêt pour que se déroule la tragédie. On se doute de la fin : Polyeucte mourra, Pauline et Félix se convertiront pour mourir, et seul reste Sévère au milieu des décombres du destin.

« Quoi ? vous vous arrêtez aux songes d’une femme ! / De si faibles sujets troublent cette grande âme ! »

Mais cette tragédie est particulière. Particulière parce que le personnage principal, Polyeucte, désire sa mort. Plus exactement : convaincu que son martyre sera un exemple capital, et prêt à périr si c’est la seule façon pour lui d’affirmer être chrétien, alors il embrasse la mort, reniant d’un coup amour, gloire, et richesse. Il n’y a pas de cruauté dans ce théâtre, il n’y a pas d’ironie tragique. Polyeucte accepte son châtiment, convaincu qu’il est que mourir dans sa vraie foi est plus beau que de vivre dans une fausse ; et ce ne sont que sa femme puis son beau-père qui cherchent à le garder en vie.

Là où le personnel tragique cherche habituellement à résoudre un problème, un conflit, un amour, ici les personnages cherchent à l’accentuer, à le redoubler, à l’intensifier. Pauline menace d’un conflit amoureux quiconque tentera d’attenter à Polyeucte ; Sévère menace d’une guerre tout ce qui l’empêchera de renouer avec Pauline ; Félix fait tout pour conserver sa fille et un gendre, quel qu’il soit. Polyeucte ne menace personne. Polyeucte n’est pas un personnage de tragédie, et c’est pourtant lui qui est au cœur de la pièce éponyme. Ce tour de force établit Corneille comme un des plus fins dramaturges. Son héros est saint, pur et innocent – et sa mort n’a rien de tragique. Au contraire, c’est un martyre, donc une gloire, une montée au ciel, et une illumination : suite à sa mort ceux qu’il aime (son beau-père et sa femme) voient le Saint Esprit et se convertissent.

55_Willem_IMG_20140528_180851On ne peut parler d’une pièce de Corneille sans évoquer la beauté de la langue. Au-delà des quelques expressions parfois un peu passées (« séduire » qui signifie « détourner du droit chemin », par exemple), on ressent sans peine la pureté du langage cornélien, et sa subtile beauté. Parlant de leurs maux, c’est-à-dire de leurs amours contrariées :

« SÉVÈRE

Je veux mourir des miens, aimez-en la mémoire.

PAULINE

Je veux guérir des miens, ils souilleraient ma gloire. »

On pourrait critiquer le parallélisme facile, mais ces deux vers sont d’une beauté sans pareille. Les contradictions mourir/guérir, aimer/souiller, mémoire/gloire résument bien le caractère des deux personnages : Sévère est un guerrier destiné dès le départ au trépas ; Pauline est une amoureuse qui chérit la vie et sa vertu. Paradoxalement, et c’est peut-être ici qu’est venue se nicher l’ironie tragique, Sévère ne mourra pas et Pauline ne guérira pas. Chacun dit les phrases de l’autre, puisque Sévère aura une gloire immaculée et Pauline une mort désirée.

« Allons à nos martyrs donner la sépulture, / Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu, / Et faire retentir partout le nom de Dieu. »

Corneille a aussi cette qualité admirable de ne pas tomber dans l’éloge forcenée de la religion. Surprenant pour l’époque (les termes « adultère », « inceste » apparaissent crûment dans ses vers), il l’est surtout par sa position vis-à-vis de l’Église, annonçant çà et là des idées de Voltaire (selon le commentaire avisé de Patrick Dandrey dans l’édition folio). Dans les vers supprimés, on trouve notamment une déclaration très audacieuse :

« Peut-être après tout ces croyances publiques

Ne sont qu’inventions de sages politiques,

Pour contenir un peuple ou bien pour l’émouvoir,

Et dessus sa faiblesse affermir leur pouvoir. »

Corneille, ancêtre des Lumières ? En tous les cas, s’il fait de Polyeucte un personnage d’une vertu extraordinaire, il ne fait pas une seule fois mention ni de la Bible, ni de l’Église. Tout ce qu’il exalte, c’est la vertu, et finalement la fermeté de la croyance. Polyeucte pourrait adorer un Dieu différent du Dieu chrétien, ne serait-ce les nombreuses occurrences de cet adjectif.

Pour la petite anecdote et pour montrer que Corneille a de l’humour (à moins que ce soit involontaire), Polyeucte comporte, au tout début (Acte I, scène 1, vers 42), un kakemphaton des plus… équivoques :

« Vous me connaissez mal, la même ardeur me brûle,

Et le désir s’accroît quand l’effet se recule. »

55_Willem_Polyeuctus_de_Meletine_en_Armenie_(Menologion_of_Basil_II)On pourrait très bien entendre « elle désire sa croix quand les fesses reculent ». Preuve que même les tragédies religieuses peuvent parler de désir et de chair, surtout que les mots de la ferveur pour témoigner de l’adoration divine sont quasiment tous empruntés au lexique de la passion. Ce ne sont que feux, amours, chaleurs, précipitations et élancements.

De Corneille on retient avant toute chose Le Cid. On joue un peu Suréna, aussi, et quelques autres opus. De Polyeucte, que peu de traces dans la scénographie actuelle, ce qui est étonnant. En effet, quoi de mieux qu’une pièce sur la tolérance des croyances, sur la tolérance des amours, sur la tolérance des inconnus, en des temps où le repli sur soi, l’orgueil poussiéreux et la bêtise peureuse semblent prégnantes ? Polyeucte n’est pas une édification religieuse, bien au contraire, c’est un poème où les sentiments néfastes (haine, jalousie, méfiance) sont vaincus par la gloire intemporelle des plus belles capacités humaines : la foi, l’amour, l’espoir. Pour finir, citons Schopenhauer : « Ne pas se rendre au théâtre, c’est comme faire sa toilette sans miroir. » (Observations psychologiques)

Willem Hardouin

L’ombre du vent et le Cimetière des livres oubliés

« Rien ne marque autant un lecteur que le premier livre qui ouvre vraiment un chemin jusqu’à notre cœur. Ces premières images, l’écho de ces premiers mots que nous croyons avoir laissés derrière nous, nous accompagnent toute notre vie et sculptent dans notre mémoire un palais ou tôt ou tard – et peu importe le nombre de livres que nous lisons, combien d’univers nous découvrons-, nous reviendrons un jour. »

54_Clement_1. Première imagePublié initialement en mai 2001 à Barcelone, L‘ombre du vent a connu lors de sa sortie un succès phénoménal, tant en France que dans le reste du monde. Traduit dans plus de 36 langues, il a été vendu à plus de 12 millions d’exemplaires. Ce quatrième roman de Carlos Ruiz Zafón a aussi été largement acclamé par la critique : il a reçu de nombreux prix, et notamment le prix du meilleur roman étranger, en 2004.

Le livre en lui-même raconte l’histoire du livre, ou plutôt d’un livre : L’ombre du vent d’un certain Julian Carax, mystérieux écrivain disparu lors de la Guerre d’Espagne. Cohabitent alors le livre que nous lisons et le livre à l’origine de la quête du héros. Ce dernier constitue le fil narratif reliant les personnages du roman, qui n’est pas raconté d’une seule voix mais par différentes voix, ce qu’on appelle dans la jargon la polyphonie narrative. Néanmoins les premières pages par lesquelles se dévoile le roman font place à une scène que l’on pourrait, sans se tromper, qualifier d’intimiste : celle d’un jeune garçon et son père marchant ensemble dans les rues de Barcelone.

« – Je veux te montrer quelque chose.
– Maintenant, à cinq heures du matin ?
– Il y a des choses que l’on ne peut voir que dans le noir »

Le pouvoir des livres

Comment caractériser au mieux ce roman, si ce n’est en le qualifiant de véritable labyrinthe ? Car il perd ses lecteurs dès les premières pages, pour son plus grand plaisir. La multiplicité des récits effectués par différents protagonistes, dans des lieux et époques variés, s’enchâssent dans la quête du narrateur principal : Daniel Sempere, qui au début du récit, en 1945, n’est âgé que d’une dizaine d’années. L’élément majeur autour duquel alternent passé et présent est celui de la guerre civile et du franquisme. Un lieu demeure central : Barcelone. Provoquant une certaine gêne chez le lecteur, ces récits que l’on pourrait tout aussi bien qualifier d’annexes, car constituant une rupture dans la chronologique des événements présents, emportent le lecteur passionné dans ce qui fait toute la saveur du roman : son épais manteau de mystères.

Pas d’animaux parlants, ni mages, ni magies : s’il y a des fantômes, c’est qu’ils sont réels. Le fantastique a cela de fabuleux qu’il ne peut surgir que dans un monde réel. Dans un univers réaliste qui ébranle ainsi les sentiments du réel des lecteurs et des personnages, et les saisissent du doute et de l’incompréhension face à des phénomènes qu’ils ne peuvent expliquer. À l’image de Le Horla, qui mêle ombres et vents, lueurs et bruissement.

Orphelin de mère, Daniel Sempere vit avec son père, veuf inconsolable, au-dessus de la librairie familiale. Un soir, son père décide de l’emmener au Cimetière des livres oubliés, lieu magique et labyrinthique qui regorge de livres précieux et poussiéreux ne demandant qu’à sortir de leur oubli. Comme son père avant lui, Daniel doit choisir un de ces livres parmi les milliers et jurer de le garder toute sa vie. Il repart avec L’ombre du vent d’un certain Julian Carax, auteur méconnu décédé plusieurs années auparavant. Ce livre va changer sa vie et le mener à enquêter sur Carax, un écrivain mystérieux qui le fascine, d’autant plus qu’un homme s’acharne à détruire par le feu tous les exemplaires de ses romans. Daniel va alors se passionner pour ce livre et son mystérieux auteur, arpentant Barcelone et suivant ses pas pendant plus de 500 pages, au cœur de cette Espagne franquiste et violente où certaines vérités ne devraient pas être découvertes. Au cours ses recherches il se fera un terrible ennemi : l’inspecteur Fumero, qui sème mort et terreur sur son passage. Mais il pourra aussi compter sur des figures aussi étranges qu’incroyables pour le soutenir.

« L’un des pièges de l’enfance est qu’il n’est pas nécessaire de comprendre quelque chose pour le sentir. Et quand la raison devient capable de saisir ce qui se passe autour d’elle, les blessures du cœur sont déjà trop profondes. »

Labyrinthe et littérature

54_Clement_2. Deuxième imageLe « Cimetière des livres oubliés » est un lieu qui a une résonance tout à fait spéciale et primordiale dans le monde de la littérature. Le livre tient ici une place de l’ordre du sacré. Déjà le terme de cimetière semble inattendu, accolé aux livres alors que justement le livre est un objet sacré, puissant et maléfique. Le livre devient le récit total et totalitaire du monde, et avec lui, le lieu qui contient le monde entier, puisqu’il contient tous les livres. Plus encore que mémoire ou sanctuaire, la bibliothèque est labyrinthe. La demeure du livre est tellement vaste qu’elle ne peut pas laisser l’esprit s’échapper, car elle contient toute les connaissances qu’il soit possible à l’esprit d’appréhender. Dès lors, on ne peut plus sortir du labyrinthe ni de la littérature.

Dans ce roman, le labyrinthe peut être identifié comme le Cimetière des livres oubliés et nous pouvons reconnaître dans ce terme, non seulement l’annonce de l’histoire qui va s’écrire sous les couleurs de la mort – car il s’agit tout de même d’un cimetière, d’un endroit où meurent les livres – mais aussi une théorie qu’un livre oublié, c’est-à-dire non lu, n’a pas d’existence. Seul l’acte de lecture donne vie au livre et lui donne un sens chaque fois qu’un nouveau le lecteur le saisit entre ses mains. On le voit, le véritable héros de L’Ombre du vent n’est autre que le livre. Il suffit de l’ouvrir et ce qu’il dit donne vie, ici, non pas au texte mais à son lecteur, par un procédé d’inversion.

« Chaque livre a une âme. L’âme de celui qui l’a écrit, et l’âme de ceux qui l’ont lu, ont vécu et rêvé avec lui. »

Le jeune Daniel, en lisant L’ombre du vent, lit sa vie et ce qui lui adviendra. Il s’agit sans doute du phénomène constituant l’élément le plus fantastique du livre, mais peut-être aussi le plus romanesque. Daniel revit ce que son double a vécu. Son double, il s’agit de Julien Carax. Mais par là même il est amené à répéter les événements qui ont conduit à la mort de celui-ci, et ce faisant à la sienne dorénavant. Dans la littérature fantastique, le thème du double revient régulièrement. Ici, il se double aussi d’une apparition d’un personnage de fiction : Lain Courbet, le diable qui guette Daniel au coin de la rue, comme celui du Maître et Marguerite de l’écrivain russe Mikhaïl Boulgakov, œuvre dont on peut par ailleurs noter de nombreuses inspirations dans le roman.

« Le destin attend toujours au coin de la rue. Comme un voyou, une pute ou un vendeur de loterie : ses trois incarnations favorites. Mais il ne vient pas vous démarcher à domicile. Il faut aller à sa rencontre. »

L’histoire de fiction devient réelle. C’est ce nœud qui donne le pouvoir magique au roman, entraînant le lecteur dans le labyrinthe des similitudes. Ce faisant, Daniel refait le même itinéraire que faisait Julian Carax pour vivre sa propre histoire d’amour. Indiscutablement, le parallèle s’établit. Le lecteur ne sait plus dès lors s’il lit l’histoire passée de Carax ou celle en train de se faire.

« [Elle] dit que l’art de lire est en train de mourir lentement, que c’est un rituel intime et que le livre est un miroir et que nous pouvons seulement y trouver ce que nous portons déjà en nous, que nous mettons dans la lecture l’esprit et l’âme et que ce sont des choses chaque jour plus rares. »

54_Clement_4. Quatrième image

« Nous nous taisons tous, en essayant de nous convaincre que ce que nous avons vu, ce que nous avons fait, ce que nous avons appris de nous-mêmes et des autres est une illusion, un cauchemar passager. Les guerres sont sans mémoire, et nul n’a le courage de les dénoncer, jusqu’au jour où il ne reste plus de voix pour dire la vérité, jusqu’au moment où l’on s’aperçoit qu’elles sont de retour, avec un autre visage et sous un autre nom, pour dévorer ceux qu’elles avaient laissés derrière elles. »

Clément Morand

« Vrai Baptême »

gargantua-5bf381Voici le poète gagnant de la dernière veillée poétique du Cercle des Poètes Apparus ! Il s’agit de « Vrai Baptême », écrit par Grégory :

« Il s’avère que dans ma famille les évènements se fêtent en chansons, en textes et en scènettes plus moins improvisées sur le thème du jour. C’est ainsi que j’ai composé mes premières lignes (mariages, anniversaire…)

Ma famille n’est pas religieuse, nous n’avons aucune confession et l’année dernière, pour la première fois, une de mes cousines a fait le choix de baptiser son fils. Fidèle à la tradition familiale, j’ai écrit, pour le jour du baptême, ce petit plaidoyer pour un baptême alternatif plus en lien avec mes croyances terrestres et épicuriennes. »

Le Vrai Baptême

Mon cher petit cousin, adorable angelot,
Divine enluminure, ô souriant marmot !
Nous voici tous en scène à fêter tes un an
À être les témoins de ton adoubement.
Aujourd’hui, ce matin, tu as trouvé la foi
De ce chrême à ton front dans un signe de croix ;
D’une simple aspersion et d’un vent de benjoin
Dans les eaux du Jourdain, minot, tu as rejoint
Les millions de chrétiens, dévots invétérés
Du magicien cabot de plaines de Judée.
Tu as suivi le pas de ses douze copains,
Ces dadais extasiés, prélats de grand chemin
Qui d’un air ébahi, d’un esprit en goguette
Ont escorté la star : Jésus de Nazareth !
Peut-on vraiment blâmer la bande des apôtres ?
Leur époque était bien peu semblable à la nôtre,
Le peuple accumulait assez peu d’intellect
Et il s’extasiait devant la moindre secte.
Mais ils avaient la foi, eux, avaient le talent,
Une voix de tribun et de bons arguments
Et je dois l’avouer, moi aussi, c’est certain
J’aurais suivi un gars qui changeait l’eau en vin.
Mais je suis une bête ignoble, abominable
Et j’ai préféré vivre éloigné de ces fables,
J’ai choisi le plaisir comme unique torture
Pour baigner à coup sûr dans le vice et l’impur.
Je ne suis d’aucun rite, aucune confession
Peu m’importe son acte ou sa profession,
Quand il s’agit de foi moi je l’aime en pâté
Ou poêlé, rissolé, finement relevé
De poivre en déglaçant juste après la cuisson
D’un trait de balsamique et d’un soupçon d’oignon.
*
Si je fais ce discours c’est pour te révéler
La beauté de nos vies, la douce vérité,
Pour de donner ici l’authentique baptême
Celui qu’on peut lâcher dans un simple poème.
Celui qui mange bien, qui cuisine un peu gras,
Celui qui rit, qui chante et qui n’isole pas
Et qui a pour martyrs le doux Saint Marcellin,
Saint Amour, Honoré ou bien Saint Félicien ;
Celui pour qui Jésus n’est pas homme de foi
Mais un saucisson sec sur sa planche de bois.
Voilà, mon cher cousin, mes recommandations
Pour vivre l’existence avec délectation.
Tu vas pouvoir cingler, prendre de la bouteille,
Naviguer plus serein sur ce monde aux merveilles
Et enfin te pencher sur ces grands choix de vie,
Ce dilemme divin : saignant, bleu ou bien cuit.
Cette interrogation, ce merveilleux tourment :
Que vais-je picoler : vin rosé, rouge ou blanc ?
Donc en ma qualité de prêtre improvisé,
Devant vous mes amis, à Nîmes, imbibés,
Je vais prendre l’enfant et user du Costière
Comme d’une eau bénite, un nectar salutaire
Qui déliera les liens que le curé noua
Dans ses airs indolents de modeste prélat,
Cet homme s’éreintant à cracher son latin
Mais qui n’a pu lâcher aucun alexandrin.
Hé voilà mon Pablo, ô bambin gracieux,
Par mes mots te voilà le bienvenu chez eux.
Bientôt tu trouveras la pensée, la parole
Et tu pourras choisir toi-même ta coupole.

« Pour moi la publication n’est pas une priorité, je souhaite privilégier la transmission orale de la poésie en participant à des lectures ou en travaillant sur la mise en scène de mes textes. »

Le 31 mai, à la Triperie, Grégory interprètera son texte « Coqs » (une nouvelle en alexandrins) accompagné par l’électro de Rocambonux :
https://www.facebook.com/events/860158604010956/?fref=ts

Vous pouvez retrouver les poèmes de Grégory, le citadin filiforme, sur facebook :
https://www.facebook.com/pages/Le-citadin-filiforme/294158427299242?fref=ts
Ainsi que sur son site personnel : http://www.lecitadinfiliforme.fr

Dans la peau d’une fourmi

52_Juliette_fourmis roman« Les Fourmis ? Y-a vraiment un gars qui a écrit un roman entier sur les fourmis ?! Bon, pourquoi pas. »

Les Fourmis de Bernard Werber, premier volet d’une saga de trois bouquins, est un peu magique. On l’ouvre et POUF ! On a rétrécit. Drôle de sensation que de se retrouver dans un corps minuscule d’à peine quelques centimètres de long. Dans la peau d’une fourmi donc, ces petits êtres qui grouillent dans nos jardins, qui envahissent nos maisons et que l’on prend un malin plaisir à écrabouiller. Pourtant, dès les premières lignes monsieur Werber nous donne l’occasion d’explorer, de découvrir un monde qu’on ne peut voir du haut de nos deux jambes dressées face à cette terre, où demeure une société en tout point similaire à la notre.

Prenez-en de la graine !

Car si le livre tend à nous démontrer que la société fourmi fonctionne de manière semblable à la société des hommes, il faut reconnaître qu’elle fonctionne même mieux ! C’est dans une parfaite harmonie et une complète compréhension que les fourmis vivent, travaillent et évoluent grâce à une forme singulière de communication : la communication absolue. Il ne nous est plus possible de mépriser ces insectes que l’on pensait insignifiants. Plus que de les respecter, certains sont allés jusqu’à penser qu’il faudrait en prendre l’exemple. En nous exposant leur mode de vie, allant de l’exécution parfaite de la tâche qu’on leur à confié bien avant qu’elles ne naissent jusqu’au sacrifice de leur personne pour la sainte nation et leur Mère, l’auteur nous montre l’existence d’une vie en communauté sans faille. De quoi rendre jaloux nous autres individus.

Un fabuleux mélange des genres

52_Juliette_ homme fourmiEn s’appuyant sur de vrais propos scientifiques, Bernard Werber (journaliste scientifique avant d’être écrivain) donne une profondeur et une légitimité cruciale à son roman. Ainsi se mêlent jovialement la science et le fantastique ! Le discernement entre les deux n’est d’ailleurs pas toujours évident, puisque tout à l’air indéniablement réel.

À cela s’ajoute de véritables intrigues policières. Dans le monde des hommes, de mystérieuses disparitions ont lieu dans la cave de la famille Wells : la famille elle-même mais aussi les policiers chargés de l’enquête et les pompiers venus sauver le tout. Dans le monde des fourmis, une petite équipe cherche à percer le secret d’une énigmatique arme secrète dont disposerait une nation fourmi ennemie. Bien plus qu’un simple roman animalier, les intrigues de ce livre vous saisissent et vous mènent dans une course frénétique vers la recherche de la vérité.

Aimons nos semblables !

Au fil de la lecture, on se surprend à affectionner ces petites bestioles, qui, dans le roman, parlent français (ou coréen, si vous lisez la traduction coréenne), éprouvent des sentiments tels que la frustration, la haine, l’amour (n’avons-nous pas tous appris en cours de philo qu’aimer était une capacité humaine ?), ce qui en somme les rapproche irrémédiablement de nous. Mais s’il est un sentiment délicieux que de se sentir proches d’êtres infiniment plus petits que nous, vient l’effroi lorsque l’on prend conscience du nombre faramineux de fourmis que l’on a tué et que l’on tuera par mégarde pendant notre vie ! Triste fatalité.

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Fascinant, enrichissant, déstabilisant, ludique, Les Fourmis ne vous laissera pas indifférent quant à la vie qui se passe sous vos pieds. Prenez donc garde où vous les posez.

Juliette Descubes

Bernanos et l’illusion de la liberté

« La Machinerie est-elle une étape ou le symptôme d’une crise, d’une rupture d’équilibre, d’une défaillance des hautes facultés désintéressées de l’homme, au bénéfice de ses appétits ? Voilà une question que personne n’aime encore à se poser. »

bernanos

Bernanos

Georges Bernanos aimait le peuple. Cet amour transpire dans ses romans. Et c’est à la faveur des humbles contre les puissants que sa férocité pris corps. C’est pour défendre ce peuple modeste contre la barbarie de la technique, de l’argent et de la production illimitée que ses pamphlets virent le jour.

Si trois de ses œuvres romanesques furent adaptées au cinéma (Journal d’un curé de campagne de Robert Bresson en 1951, Mouchette du même Bresson en 1967, et le scandaleux Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat en 1987), la déclinaison théâtrale fut plus rare.

Grâce soit donc rendue à Jacques Allaire pour l’audace de mettre en scène, au théâtre de la Croix-Rousse, deux essais trop méconnus de l’écrivain afin de « réveiller l’inquiétude » de nos contemporains : La liberté, pour quoi faire ? et La France contre les robots. Des textes politiques qui frappent à la gorge par leurs interrogations perçantes sur la société moderne. Bernanos nous heurte par ses remises en questions sur notre mode de vie effréné qui a détruit toute vie intérieure donc toute liberté. Son style flamboyant ne pouvait être déclamé que lors du bien nommé festival Les Grandes Gueules.

Contre la civilisation des machines

Bernanos est une flamme de colère contre les imbéciles de son temps. C’est de la nuit noire de la folie des hommes qu’il surgit, pareil à un vieux fou déambulant dans la rue ténébreuse pour vous indiquer la direction du soleil. Jacques Allaire et Jean-Pierre Baro apparaissent donc en pleine obscurité, munis de lampes torches, se moquant du pessimisme (« l’imbécile triste ») et de son envers, l’optimisme (« l’imbécile heureux »). La musique est minimaliste, sombre, l’inquiétude commence à nous parcourir l’échine. On perçoit le malaise de la loi du Progrès devenue loi de la Nature. Nos égarements et nos illusions nous rattrapent : « Bien avant d’être au service de l’Humanité, [les machines] serviront les vendeurs et les revendeurs d’or, c’est-à-dire les spéculateurs, elles seront des instruments de spéculation. Or, il est beaucoup moins avantageux de spéculer sur les besoins de l’homme que sur ses vices, et, parmi ces vices, la cupidité n’est-elle pas le plus impitoyable ? »

Jean-Pierre Baro et Jacques Allaire

Jean-Pierre Baro et Jacques Allaire

Lorsque les lumières jaillissent le ton devient moqueur, le rythme s’accélère, la sueur commence à perler aux tempes, le texte bondit et donne des coups, le combat est en marche. On rit de la lucidité éclatante de Bernanos. La liberté ? La démocratie ? Ha ha ha ! On rit de notre propre bêtise que nos ascendants n’ont pas pu minimiser faute d’avoir lu le maître et de nous en avoir enseigné les sagesses mordantes. Mais qui aurait bien pu prêter attention aux délires anti-progressistes en pleine France des Trente glorieuses ? Et qui serait assez inconséquent pour écouter sans ricaner les mises en gardes contre l’envahissement technologique à l’époque des smartphones ? Personne ! Bénie soit cette époque sur-informée et stupide : « Être informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre tel est le sort des imbéciles. » Bénie soit cette époque ! Au nom du Père Apple, du Fils Google et du saint Esprit Facebook, amen.

Mais la fête du Progrès est vite calmée par le cri de rage d’un fou qui, du haut d’un mat, met violemment en garde les joyeux festifs que nous sommes contre la folie de la vitesse des hommes. Cette vitesse exponentielle, sans freins ni cerveau, accélérant la dévastation du monde sous les hourrah des vertueux satisfaits. C’est la vitesse de la mort qui déferle : « L’expérience de 1914 ne vous a pas suffi ? Celle de 1940 ne vous servira d’ailleurs pas davantage. Oh ! ce n’est pas pour vous, non ce n’est pas pour vous que je parle ! Trente, soixante, cent millions de morts ne vous détourneraient pas de votre idée fixe : “Aller plus vite, par n’importe quel moyen.“ Aller vite ? Mais aller où ? Comme cela vous importe peu, imbéciles ! […] Oh ! dans la prochaine inévitable guerre, les tanks lance-flammes pourront cracher leur jet à deux mille mètres au lieu de cinquante, le visage de vos fils bouillir instantanément et leurs yeux sauter hors de l’orbite, chiens que vous êtes ! La paix venue vous recommencerez à vous féliciter du progrès mécanique. “Paris-Marseille en un quart d’heure, c’est formidable !“ Car vos fils et vos filles peuvent crever : le grand problème à résoudre sera toujours de transporter vos viandes à la vitesse de l’éclair. Que fuyez-vous donc ainsi, imbéciles ? Hélas ! c’est vous que vous fuyez, vous-mêmes – chacun de vous se fuit soi-même, comme s’il espérait courir assez vite pour sortir enfin de sa gaine de peau… On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas ! la liberté n’est pourtant qu’en vous, imbéciles ! »

Contre cette folie, Le Mal de Rimbaud (la boucherie de la guerre franco-prussienne de 1870) nous revient en mémoire :
Tandis qu’une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… –

Le patriotisme face à l’impérialisme

La liberté pour quoi faireLe spectre de la Révolution de 1789 hante la scène comme il hantait l’esprit de Bernanos : la liberté est inconditionnelle ou n’est pas ! Mais garde ! Bernanos n’est pas réactionnaire, il déjoue le piège du passéisme et du modernisme : « Je ne suis nullement “passéiste“, je déteste toutes les espèces de bigoteries superstitieuses qui trahissent l’Esprit pour la Lettre. Il est vrai que j’aime profondément le passé, mais parce qu’il me permet de mieux comprendre le présent – de mieux le comprendre, c’est-à-dire de mieux l’aimer, de l’aimer plus utilement, de l’aimer en dépit de ses contradictions et de ses bêtises qui, vues à travers l’Histoire, ont presque toujours une signification émouvante, qui désarment la colère ou le mépris, nous animent d’une compassion fraternelle. Bref, j’aime le passé précisément pour ne pas être un “passéiste“. » Aimer le passé pour aimer le présent et s’élancer dans l’avenir, voila une sagesse inaudible pour les adeptes de la religion du Présent perpétuel.

Dépossédés consciemment de leur liberté par les machines, les hommes ne sont que des coquilles vides, des êtres sans consistances se payant de mots et de principes pour contenir fraiche la croyance en leur volonté propre. Mais, pareil à des chaises vides, les yeux dans le vague, ils ne tiennent debout que pour un usage utilitaire, industriel, rationnel, logique. L’amour de la technique a remplacé l’amitié du prochain et la vulgarité audio-visuelle dispense désormais de toute activité spirituelle. La simplicité scénique laisse le temps à la puissance des mots de bouillonner en nous. Le débordement est salutaire en ces temps de tiède médiocrité.

Florissantes filiations

8d88fde6631904b8f2bc20191007fe56Nul doute que la prose pamphlétaire de Bernanos eut des répercussions intellectuelles chez les penseurs radicaux de la société techno-industrielle. Ainsi, comme un écho distant de plusieurs décennies, la rage des contempteurs de la servitude technologique résonne dans nos cervelles molles. Difficile de prêter l’oreille aux critiques émises par Theodore Kaczynski, théoricien terroriste de la société industrielle, pourtant l’urgence ne semble pas ailleurs : « Alors que le progrès technologique dans son ensemble restreint continuellement notre liberté, chaque nouvelle avancée technologique considérée séparément semble désirable. Que peut-on reprocher à l’électricité, à l’eau courante, au téléphone ou à n’importe laquelle des innombrables avancées technologiques, qu’a effectuées la société moderne ? Il aurait absurde de s’opposer à l’introduction du téléphone : il offrait de nombreux avantages, et aucun inconvénient. Pourtant […] tous ces progrès technologiques pris dans leur ensemble ont crée un monde où le sort de l’homme de la rue ne dépend plus de lui-même, ni de ses voisins et de ses amis, mais des politiciens, des cadres d’entreprise, des techniciens anonymes et des bureaucrates sur lesquels il n’a aucun pouvoir. Ce processus va se poursuivre. Prenons la génétique : peu de gens s’opposeront à l’introduction d’une technique génétique éliminant une maladie héréditaire. Cela ne cause aucun tort apparent et évite beaucoup de souffrances. Pourtant, la génétique prise dans son ensemble fera de l’espèce humaine un produit manufacturé au lieu d’une création libre du hasard – ou de Dieu, ou autre, selon les croyances. » (La société industrielle et son avenir, 1998)

De la nuit noire les hommes vinrent, ils crurent dompter le feu mais embrasèrent leur âme, et s’éteignirent en pleurs dans les ténèbres. Mais la destinée peut-être changée ! Sans retourner dans le passé, mais sans l’occulter, il faut se souvenir que le chant de l’homme libre n’est pas le rot du marchant, ni le grésillement de la machine : c’est la musique des rêves, du courage, de la foi.

Sylvain Métafiot

Vampirisme littéraire : avec Twilight, la Young Adult Literature plonge ses crocs dans les classiques

« For the blood is the life. » (Bram Stoker, Dracula, Chapter XI)

« Une citation dans un discours, un article ou un livre est comme un fusil dans les mains d’un soldat. Cela parle avec autorité. » (Brendan Francis Brown)

            Commencer un texte, quel qu’il soit, par une citation, offre un double avantage. Non seulement l’ouverture est toute trouvée et de meilleure qualité que ce que nous aurions pu écrire nous-même, mais l’œuvre citée transmet au nouveau texte une partie de son aura littéraire, de son autorité. Un épigraphe a encore plus de cachet, dialoguant avec le texte tout en se dressant majestueusement à l’écart, et les auteurs ne s’en sont jamais privé. Alors pourquoi devrait-il en être autrement pour la YAL ? La Young Adult Literature, ou littérature pour jeunes adultes, est une catégorie éditoriale fourre-tout, dont le lectorat-type va de l’adolescence à la fin de la vingtaine, et qui aurait accueilli en ces rangs L’attrape-coeur de J.D. Salinger ou encore Sa majesté des mouches de William Golding. Aujourd’hui la barre est placée bien moins haut, puisque les grands succès contemporains de la YAL incluent à la fois la prude tétralogie Twilight de Stephenie Meyer et la trilogie érotique BDSM Fifty Shades of Grey de E.L. James – soit des œuvres qu’on ne s’attend pas à voir étudier en cours de littérature. Pourtant, ces deux séries se parent d’épigraphes et d’hypotextes, affichant un lien avec les grands classiques de la littérature anglaise. Réécriture ou simple vampirisme ?

Dîtes-le avec des livres 

 50_Caroline_twilight-cover           Twilight va directement à la source, avec Genèse 2:17, l’interdiction de manger le fruit de l’arbre de la connaissance, au cas où le symbolisme de la couverture serait passé inaperçu. Mais l’interprétation est laissée au lecteur (le fruit de la connaissance est-il la tentation de la chair, ou la malédiction du vampire ?), et c’est un tout autre texte qui apparaît dans la narration. Bella occupe un après-midi libre à relire sa collection de Jane Austen, pour repousser le livre, agacée de ne rencontrer que les noms Edward ou Edmund, qui lui rappellent le garçon qu’elle cherche à oublier. Mais c’est en fait sur la relation entre Elizabeth Bennet et Mr Darcy qu’est censée se calquer celle des deux protagonistes, réduite au plus basique (il me regarde sombrement, il doit me détester… quoi, il m’aime !?).

            Pour la suite, New Moon, c’est Roméo et Juliette qui est invoqué en épigraphe, avec l’avertissement du Frère Laurent envers les amants « These violent delights have violent ends./ And in their triumph die, like fire and powder,/ Which as they kiss consume. » (II, 6). Bella visionne une version filmée de la pièce au début du roman pour son cours d’anglais, l’occasion d’avouer son faible pour Roméo et de le comparer à Edward. Le destin (à savoir la mauvaise conscience du héros torturé) s’acharne à les séparer, et sur la fin, Edward est sur le point de faire son Roméo en se suicidant, croyant sa Juliette morte suite à un malentendu. Bien sûr, Bella l’arrête à temps, sinon il n’y aurait pas de tome III, Eclipse, qui s’ouvre sur le poème Fire and Ice de Robert Frost : « Some say the world will end in fire,/ Some say in ice./ From what I’ve tasted of desire/ I hold with those who favor fire./ But if it had to perish twice,/ I think I know enough of hate/ To say that for destruction ice/ Is also great/ And would suffice. » Une vision apocalyptique pour nous faire comprendre que l’héroïne est déchirée entre Jacob le loup-garou (littéralement brûlant) et Edward le vampire (froid comme le marbre). Et après Austen, c’est Emily Brontë qui revient des morts du XIXème siècle pour mettre des mots sur la relation des protagonistes : Bella relit Les Hauts de Hurlevent, et exprime sa culpabilité en appelant Cathy un monstre, tandis qu’Edward y déniche un passage opportun décrivant l’envie qu’a Heathcliff de boire le sang de son rival. Le classement de Cathy et Heathcliff parmi les grands couples de la littérature est brièvement remis en question, mais leur seul qualité rédemptrice est justement leur amour (sortez les violons). Il fallait une nouvelle relation amoureuse pour symboliser le cheminement de Bella et Edward abordant le choix et la jalousie. Toute la passion torturée de Brontë n’est pas de trop pour tenter de dynamiser un livre où il ne se passe rien.

            Le dernier tome, Breaking Dawn, s’ouvre sur une énigmatique citation de Edna St. Vincent Millay qui préfigure la grossesse de Bella et esquisse une fin funeste (laquelle, bien sûr, ne viendra pas) : « Childhood is not from birth to a certain age and at a certain age/ The child is grown, and puts away childish things./ Childhood is the kingdom where nobody dies. ». Shakespeare réapparaît, puisque Alice laisse un indice à Bella dans son exemplaire du Marchand de Venise, mais le choix de la pièce est complètement aléatoire. Pour résumer, chacun des épigraphes est une mise en garde poétique contre des conséquences funestes qui ne viennent jamais, et les trois premiers tomes invoquent de grands amoureux littéraires, pour nous faire comprendre tout en subtilité que l’amour entre Bella et Edward les surpasse encore.

50_Caroline_50ShadesofGreyCoverArt            Stephenie Meyer vampirise l’amour, le suspense et un peu de poésie pour tenter de l’insuffler, de façon plus ou moins cohérente, à son œuvre. Un emprunt excusable, et qui ébauche tout du moins du dialogue entre texte et hypotexte, ainsi que le livre comme objet de communication entre les personnages et entre l’auteur et le lecteur. C’est le même motif qui apparaît dans Fifty Shades of Grey. Dans le chapitre 4, Anastasia écrit un de ses examens de fin d’étude sur Tess d’Urberville de Thomas Hardy, pour découvrir, en rentrant chez elle, que le milliardaire Christian Grey lui a envoyé une première édition hors de prix de cette œuvre, assortie d’une citation sybilline du livre, le reproche adressé par Tess à sa mère après son viol par Alec d’Urberville : « Why didn’t you tell there was danger ? Why didn’t you warn me ? Ladies know what to guard against because they read novels that tell them of these tricks… ». Sa colocataire lui suggère de l’envoyer se faire voir tout en élégance, grâce une autre citation obscure du livre ( « I’ll send them back with an equally baffling quote from some obscure part of the book. « The bit where Angel Clare says fuck off ? » Kate asks with a completely straight face. » ).

            Le prix du cadeau est une pierre d’achoppement dans la domination que Christian cherche à établir sur Anastasia, et elle en vient, au cours de leur relation, à le comparer au prude Angel Clare, cruel dans son incapacité à vraiment aimer l’héroïne (comparaison incohérente, car Christian a certes des problèmes émotionnels, mais un appétit sexuel démesuré). Fifty Shades of Grey a vu le jour en tant que fanfiction de Twilight et ne s’en est détaché qu’en enlevant les vampires et en rajoutant du sexe : les personnages et leur relation (faussement) torturés sont identiques. Il fallait donc à James un substitut à Austen/Shakespeare/Brontë, et le sort est tombé sur Thomas Hardy. Malgré le va-et-vient du volume et des citations entre les héros, Tess d’Urberville est un prétexte plutôt qu’un hypotexte. Ce qui compte, c’est l’image qu’il renvoi au lectorat. Christian offre Hardy à Ana parce qu’il s’agit de son livre favori. Elle a rejeté tous ses prétendants parce qu’ils n’étaient pas des héros romantiques, et elle préfère au monde réel la solitude d’un roman : « To be honest, I prefer my own company, reading a classic British novel, curled up in a chair in the campus library. » Et avec raison, nous dit l’histoire, puisqu’elle s’est ainsi réservé pour une histoire d’amour passionnelle, déchirante, et émoustillante. D’après Meyer et James, les filles timides, littéraires et (faussement) complexées sont terriblement attirantes… comme leur lectorat féminin, par exemple ? Les deux auteurs leur font comprendre que la lecture, les fantasmes et la passivité sont des activités louables, et seront récompensés par un prince charmant, qu’il est inutile de chercher de façon active. Une bonne héroïne littéraire rencontre son grand amour du premier coup.

Héroïnes, auteurs et fans : des lectrices cultivées

50_Caroline_pp3            Sans épiloguer sur toutes les raisons pour lesquels ce message est pervers, notons que c’est leur amour pour les classiques qui sort les héroïnes du lot, et intriguent les héros. Obsidian de Jennifer L. Armentrout, la copie de Twilight la plus populaire aux États-Unis (remplacez les vampires par des extraterrestres et ajoutez du sexe pré-marital), ne vise pas aussi haut : Kathy Schwartz lit des romans paranormaux similaires à celui dont elle est l’héroïne, avec des modèles masculins torse nu sur la couverture, et en fait des critiques sur son blog. Et c’est en partie cet enthousiasme pour les livres qui va intriguer le bellâtre non-humain le plus proche. Le bénéfice est double : l’héroïne a un peu honte de ce passe-temps solitaire et s’en voit humanisée, mais le regard attendri du héros renvoi bien sûr aux lectrices une image positive de leur propre activité.

            Anastasia aime Hardy, Bella écrit sur la misogynie dans Shakespeare, apprécie Austen et Brontë, et lit même du Tennyson à sa fille pour l’endormir le soir. Ce sont des héroïnes cultivées, qui permettant à leurs auteurs de se placer dans une tradition plus respectable que la YAL. Obsidian a au moins le mérite de ne pas masquer à son lectorat la qualité littéraire de ce qu’il lui vend. Mais inversement, la qualité des hypotextes influe sur la qualité de l’œuvre. Twilight est l’hypotexte principal de Fifty Shades of Grey et Obsidian, même si le premier tente de contrebalancer grâce à Hardy. Meyer signe au moins une œuvre originale, même si son vampirisme littéraire emprunte ailleurs le peu de cachet qu’elle se donne. Ses deux imitations ne peuvent pas en dire autant.

Promouvoir les classiques : coup de jeune ou exploitation ?

50_Caroline_WutheringHeightsTwilightCoverX            Cependant, le marché littéraire étant ce qu’il est, le lien de Twilight et Fifty Shades Of Grey à leurs hypotextes littéraires du XIXème siècle n’apparaît pas sous l’angle du vampirisme, mais au contraire de la promotion. Les articles le répètent : le succès des séries se répercute sur les ventes des classiques qu’ils évoquent, surtout à l’étranger. En voici quelques titres : « Wuthering Heights sales quadruple thanks to the Twilight Effect » (The Telegraph) ; « The selling (out) of a classic : Book jackets of Pride and Prejudice juiced up for the Twilight set » (New York Magazine) ; « Fifty Shades of Grey spices up sales of Thomas Hardy’s Tess » (The Guardian). L’histoire littéraire est inversée, c’est la réécriture qui prête de l’autorité à son hypotexte, comme on peut le voir sur les nouvelles couvertures. Mais qu’importe, pourrait-on dire. En littérature, on est libre de réécrire et d’emprunter, et si le succès commercial du YAL oriente son lectorat vers des œuvres plus consistantes, n’est-ce pas obligatoirement une bonne chose ? Les emprunts de Meyer et James donnent un coup de jeune au XIXème siècle, et après tout, le lecteur est roi, il faut faire confiance à ses capacités critiques.

            Toute publicité n’est pourtant pas bonne à prendre. En habillant d’histoires d’amours anciennes et complexes la pauvreté de leur intrigue, Twilight et Fifty Shades of Grey en véhiculent une certaine image, réduisant la richesse originelle des œuvres à des fantasmes commercialisables. Les degrés varient : le leitmotiv de Roméo et Juliette est au moins cohérent, et celui des Hauts de Hurlevent, relativement original. En revanche, Austen se transforme en prétexte, toute sa finesse et satire sociale condensés en un « je t’aime – moi non plus », et c’est surtout le traitement d’Hardy qui pose problème. La citation que Christian envoie à Anastasia ressemble à un avertissement : il lui arrivera des choses horribles si elle s’accroche à lui. Mais lorsqu’il lui dit qu’il pourrait faire d’elle un idéal de pureté, comme Angel Clare, ou au contraire l’entraîner dans la débauche comme Alec d’Urberville, elle prend la deuxième option: « « If there are only two choices, I’ll take the debasement. » I whisper, gazing at him. ». Pour localiser la citation que lui envoi Christian au sein de l’œuvre, Ana opte pour un euphémisme ( « after Alec D’Urberville has had his wicked way with her » ). En utilisant Hardy, James cherche peut-être simplement à faire comprendre à son lectorat que l’amour de ses protagonistes est plus charnel et plus cru que celui de Twilight, mais c’est un message différent qui ressort. Anastasia est consentante, c’est bien là le nœud sado-masochiste de l’histoire. Elle est peut-être aveuglée par son amour pour Christian, mais certainement pas trompée et forcée par Alec (voir <http://www.theguardian.com/books/booksblog/2012/jul/24/fifty-shades-grey-tess-guilt>). Présenter un viol comme une relation consentie mais plus épicée n’entre pas dans la marge des réécritures, mais dans celle des idéologies misogynes et dégradantes.

            Nous n’irons pas jusqu’à dire que le traitement des classiques romanesques dans Twilight et Fifty Shades of Grey est comme celui de Tess, un viol déguisé, mais il s’appuie en tout cas sur un vampirisme poussé, où la réécriture s’accapare l’autorité de l’hypotexte sans lui insuffler une vie nouvelle. Les épigraphes poétiques agissent plutôt comme des catalyseurs, proposant des images et des idées sans être eux-mêmes modifiés, et si le cachet qu’ils confèrent est artificiel, c’est néanmoins le droit des auteurs que de rendre hommage aux œuvres qui les ont marqués. En YAL, on trouve d’ailleurs des œuvres de bien meilleure qualité, comme Hunger Games ou His Dark Materials, qui sont construits sur une intertextualité riche et véhiculent une bien meilleure image de la femme. Mais même si ceux-ci pourraient les tirer vers le haut, il vaudrait peut-être mieux que les œuvres les plus commerciales n’intègrent pas trop les classiques. Les milliardaires sado-masochistes et les vampires, même ceux qui scintillent, peuvent mordre.

Caroline Duvezin

Espaces verts (Veřejná zeleň), de Pavel Procházka

 

Les écrivains tchèques sont souvent ignorés, et la plupart tout simplement rayés de la carte de l’horizon littéraire : petit pays, histoire buissonnante, héritage miséreux. Pourtant, une atmosphère particulière se dégage de ces écrivains, et il en est un parmi eux qui brille par la précision aiguë de son style : Pavel Procházka. Né en 1962, professeur de physique-chimie, auteur d’un unique roman : Espaces verts (traduction d’Eva Bloch).

Déroute littéraire

49_Willem_101750119Les premières pages, d’un lyrisme à dégoûter le plus véreux romantique, sont l’occasion d’une rêverie sur les fleuves et les champs moraves, gris et noirs. Cette introduction de six pages est en réalité une illusion, un trompe-l’œil, que l’auteur désavoue dès le deuxième chapitre, qui ouvre une série de vingt tableaux impressionnants par leur caractère vif. On y suit plus ou moins l’histoire de deux personnages : Milena Svobodová et Alexej Horákovitch. Leurs récits ont pour cadre les « espaces verts », où ils s’y croisent sans jamais s’adresser la parole.

Espaces verts alterne les récits du point de vue de Milena et d’Alexej. C’est Alexej qui parle le plus : ses chapitres font en moyenne dix pages, ceux de Milena la moitié. En 160 pages, Procházka nous plonge dans les vicissitudes d’un duo morave, durant l’année 1993, où Václav Havel devient le premier président de la nouvelle République tchèque. Euphorie, espoirs et désillusions semblent faire le quotidien de ces deux personnalités dont le passé ne nous est presque jamais évoqué. On comprend que Milena fut enceinte d’un homme qu’elle n’aimait pas et qu’elle a abandonné son enfant dans les eaux de la Dyje : un apprenti Moïse dont la destinée est désamorcée (l’image du couffin qui se noie semble hanter Milena).

On devine aussi qu’Alexej a tenté de se suicider par dépit amoureux : sa belle était une communiste qui est partie à Moscou au bras d’un Dimitri. Pourtant, ce ne sont pas les récits de dépressifs que l’on lit, ce sont deux vies qui semblent opposées mais que l’auteur, patiemment, coud et relie. Si bien que le dernier chapitre, dans lequel Milena et Alexej se « rencontrent », semble faire le bilan unique de leurs deux destins, appelés dès le début à se confondre.

L’épilogue (si on peut l’appeler ainsi) du livre explique en effet rétrospectivement l’ouverture laborieuse : c’est par excès de lyrisme que ces deux êtres semblaient se décomposer. Deux Bovary moraves, c’est ce que l’on lit. En effet, Milena et Alexej sont abreuvés de littérature, en grande partie occidentale, qui tapisse leurs rêves : romans et poésies mettent à leurs yeux des mondes qui sont pourtant impondérables. Ce sont donc deux courses contre le temps, pour leurs espoirs, qu’entament ces deux personnages, dont les voix singularisées font entendre la condition difficile des Moraves, qui ne font partie ni de l’ouest ni de l’est, dans une région oubliée, perdue, désolée, isolée, esseulée.

Et l’eau de la Dyje, solitaire, était le seul témoin du crépuscule morave.

49_Willem_2091301Le « crépuscule morave », c’est ce que relatent les trois premiers chapitres : le lent déclin d’une nation qui s’est composée trop tard, que tout le monde ignore, et où la pesanteur des régimes totalitaires se fond toujours dans les recoins. Ce n’est pourtant pas un livre engagé. Procházka nous offre deux tranches de vie, douloureuses, rêveuses mais incapables de trouver leur réalisation, et qui vont jeter dans ces Espaces verts leurs désillusions.

C’était là, au centre de l’oubli du monde, qu’Alexej pouvait enfin hurler : le silence étouffant lui répondait. Un drapé ferreux recouvrait le ciel, faisant résonner sans cesse l’immobile note du chaos. Il ne restait rien, partout étaient brouillards. L’éternité du silence, enfermée dans l’écrin morave.

Et dans ces lieux sans loi, sans foi, sans roi, les deux personnages persévèrent pourtant, continuent de vouloir vivre, dans des perspectives différentes.

Mots désamorcés

Milena a peur de la parole. Elle espère se faire pardonner (de quoi ? D’avoir assassiné son enfant ? De ses relations troubles avec les hommes ? D’avoir abandonné ses parents ?), espère trouver dans ces lieux anonymes l’occasion d’un rachat. Alexej, lui, a peur de la mort. Il se cherche un talent, change tous les jours de travail, dans l’espoir d’un jour se fixer, trouver une femme, pouvoir se définir. Car Alexej échappe à la définition : il accumule les objets, les journaux, tente de se trouver une identité qui, finalement, lui échappe (il faut surtout retenir ce très beau septième chapitre, occasion d’une réflexion métaphysique sur l’identité au cours de laquelle Alexej se met à douter de son propre nom, de son propre patronyme, de l’univers même).

L’on ne pouvait exister que nommé, et en ce lieu, rien n’avait de nom.

L’une cherche à perdre son identité, l’autre à en obtenir une : ces deux trajectoires ne pouvaient que se réunir à la fin, et les deux personnages se rendent comptent (outre le fait que c’est par excès de lyrisme qu’ils ont perdu leurs repères) qu’ils ont utilisé les mêmes méthodes : finalement, l’identité se trouble, devient un non-sens. On ne peut l’acquérir ni la perdre, et l’on retrouve le propos d’Héraclite : tout devient tout, tout est tout, et l’homme est perdu dans l’indéfinition la plus totale. Les mêmes méthodes : la relation amoureuse (échec dans les deux cas), les rapports sexuels, interrompus toujours par des pensées perverses, adultères, métaphysiques :

J’étais en elle mais elle n’était pas là ; un froid me glaça.

49_Willem_354654132Même la solitude est éprouvée, mais ne parvient pas à contenter nos deux personnages, en proie à des conflits intérieurs qui trouvent douloureusement une résonance en l’âme du lecteur. Espaces verts est aussi une réflexion sur l’héritage occidental dans les sociétés d’Europe centrale. Si le stalinisme a eu de mauvaises conséquences, l’occidentalisme ne fait pas mieux : c’est toujours une agression étrangère, qui vide les pays d’histoire et de sens. On ne lit plus en Moravie que le prisme étranger, les chants traditionnels n’ont plus de sens, et toute l’histoire se réduit à un folklore (existe-t-il meilleur moyen pour tuer une culture que de la muséifier, la rendre ponctuelle, artificielle ?).

C’est finalement une réflexion sur l’histoire et le sens. C’est parce qu’ils n’ont pas de passé qu’Alexej et Milena ne parviennent pas à se trouver un avenir, ni même à se placer dans le présent. C’est parce qu’ils ont subi une « table rase » qu’ils n’ont plus aucun repère, aucune identité, aucune stabilité. La Moravie semble dès lors condamnée à voguer entre les eaux, à divaguer, terre anonyme, vierge, vidée, désert insensé, insonore, incolore, espace vert, blanc, gris. On ne peut s’empêcher de souffrir pour ces Moraves dont le destin semble amputé de vie, comme si les fleuves étaient devenus des artères trouées, fuyantes, amères, d’où s’écoule un trouble national, illustré par deux destins qui se font écho, mais un écho dans un vide peut-il faire un sens ? Un livre ne démontre pas, mais il montre ; il ne prouve pas, mais fait éprouver : et c’est avec tristesse et frisson que l’on ressent

(…) l’écoulement invisible d’un temps effacé. Le vent s’affolait sur les flots de la Dyje impassible, en inertie. L’onde emportait des langes maculés, déchirés, réduits à néant. Sous l’eau, un cri étouffé, des vocables informes, comme un ancien chant, stóji Jano při potoce, eja hoj, stóji Jano při potoce, umývá si zkravi ruce, bože mój

Willem Hardouin