Mexico City Blues : Kerouac ou le génie méconnu de la poésie américaine

« Je veux être considéré comme un poète de jazz soufflant un long blues au cours d’une jam session un dimanche après-midi. Je prends 242 chorus ; mes idées varient et parfois roulent de chorus à chorus ou du milieu d’un chorus jusqu’au milieu du chorus suivant. » Jack Kerouac a la qualité d’être un homme de lettres à la plume directe et franche. Icône de la beat generation, mouvement artistique et littéraire américain des années 40 à 60, ce franco-canadien est un touche à tout : matelot, cueilleur de coton, déménageur, manœuvre à l’envi, il devient célèbre en 1957, à 35 ans, avec son roman révolutionnaire On the road. Dès 1950, il met en place une technique innovante, la littérature de l’instant, une démarche bouleversante de sensibilité et de subtilité littéraire qui accompagnera ses œuvres jusqu’à sa mort prématurée en 1969. Composé de 242 « méditations sensorielles » ou chorus poétiques, Mexico City Blues est un recueil écrit sur un simple carnet de notes, sur les trois semaines d’août 1955, dans un contexte idéal pour cet amoureux de l’improvisation.

Fragments d’un anticonformiste généreux et générateur de spontanéité

Casser les codes de l’American Way of Life à travers la drogue, l’alcool et le sexe est un des principes essentiels de Jack Kerouac, Allen Ginsberg et William Burroughs, le trio infernal de la beat generation. Malgré les difficultés d’être édité aux États-Unis, Kerouac est fidèle à sa personnalité complexe et hypersensible : animé par le scandale et le bouddhisme, cet homme au caractère atypique est en perpétuel mouvement. Tant qu’il se passe quelque chose d’inédit ailleurs, il aura toujours une raison pour partir sur la route, et sera le cas en août 1955.

Après avoir écrit On The Road, il abandonne New York et part pour le Sud, à Mexico, puis il loue une chambre dans le même immeuble que William Garver, un vieux érudit morphinomane pour qui il voue une admiration sans borne. Du monologue incessant de l’historien et anthropologue naissent ses rêveries musicales aux rythmes et aux compositions multiples. Le poète et traducteur Pierre Joris, en introduisant ce concert marqué par les grands du jazz, rappelle la vision de Jack Kerouac sur la poésie : cela doit venir des profondeurs de l’individu, il ne doit plus y avoir de règles littéraires, grammaticales et syntaxiques, le poème peut être un monologue intérieur non loin de celui de Marcel Proust afin raconter authentiquement l’ histoire du monde.

« 79e chorus »

Histoire de quoi ?

(Histoire d’enfance)

En descendant

le boulevard

Contemplant le suicide

Je me suis assis à une table

Et à ma grande surprise

Mon ami faisait l’idiot

à une table

Et à haute voix

Et voici le résultat

De ce qu’il dit.

Faites votre choix

Finit dans une situation

Tellement fâcheuse

Vous n’saurez quoi faire

de vous-mêmes

Vivre ou Mourir

Un cri de joie, de tristesse et de folie pour honorer l’invention perpétuelle

Allen Ginsberg qualifie ce recueil de « poésie improvisée »  marqué par l’équilibre entre la discipline et la spontanéité, deux conditions inspirées par ses héros du jazz, Bud Powell, Lester Young et Charlie Parker. Le bouddhisme occupe également une place non négligeable, exposant les Vérités de cette religion, à savoir la question du vide et du rien dont sont composés les choses selon la loi du Sutras.

Ouvert à toutes les sensations, toutes les vérités possibles, Kerouac veut sonder entièrement l’Américain de son temps : que l’écriture soit frénétique, légère, marquée par des mots en majuscules ou foisonnante, la spontanéité reste l’essence même des mots sortis de ses expériences et de ses rêves.  Il se revendique autodidacte et affirme que la puissance de la poésie réside dans sa non-scientificité : seule la déclaration du poète détermine le rythme du poème, cela peut être des vers séparés comme une simple ligne de prose. L’auteur souligne alors la chose suivante : «  il faut donc qu’il n’y ait pas d’équivoque concernant la déclaration, si vous pensez que cela n’est pas difficile à faire, essayez donc. ».

Ce recueil est né pour être partagé sur des sujets triviaux comme politiques, romantiques comme mélancoliques : Mexico City Blues concentre la vie sous toute sa splendeur et sa laideur, son actualité fait écho à la nôtre qui n’est pas encore marquée par un nouveau souffle d’inventivité artistique. Ainsi, sous la plume et la voix amicales et sincères de cet autodidacte truculent, la liberté de voyager et de s’exprimer deviennent indispensables pour tout bon sensible qui se respecte.

Gwendoline Troyano

Jade Tigana, « L’autre, ce voyageur »

Jade Tigana, gagnante de la deuxième Veillée Poétique de la saison

Jeudi dernier à eu lieu la deuxième Veillée Poétique de la session 2016-2017 qui a regroupé une quarantaine d’amateurs de poésie dans une ambiance sympathique et enjouée. C’est dans cet enivrement d’émotions, de jolis mots et de cookies qu’un poème préféré a été choisi : L’autre, ce voyageur de Jade Tigana. Ce fut alors une double victoire pour la jeune étudiante qui diffusait ses poèmes pour la première fois dans un événement public, puisqu’elle a également remporté la mention « coup de cœur » des organisateurs de l’événement, plus tôt dans la semaine.

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L’approche Littéraire de Jade

Jade Tigana, étudiante en Lettres Modernes, est passionnée de littérature depuis toujours. Bien qu’elle se soit longtemps intéressée au théâtre, qu’elle pratiquait avant son arrivée à Lyon, la plume poétique est ce qui a toujours le plus exalté l’intérêt de la jeune femme, l’ayant expérimentée très jeune :  « J’ai commencé à écrire quand j’avais dix ans, c’était une sorte d’échappatoire, un moyen de me sentir mieux quand j’étais triste, aujourd’hui c’est une passion ». À cette époque elle écrivait des vers, puis peu à peu son écriture a évolué vers la prose, qui compose la majorité de ses poèmes aujourd’hui, pour aller vers un format de nouvelles si son projet aboutit.

L’autre, ce voyageur

Je ne t’aurai jamais dévoilé les petites imperfections de mon être. Ces petites tâches sur mon chemisier, ce lacet déchiré sur ma chaussure, ce nœud papillon mal ajusté, cette cicatrice blanche sur mon épaule, toutes ces marques du passé, ou bien ces disharmonies du présent, je les aurai fardé, raccommodé, jusqu’au dernier pour ne pas ternir l’image que tu avais de moi. J’aurai porté ce masque, jour et nuit, jusqu’à ce que l’obscurité se fasse assez profonde, jusqu’à ce que le sommeil t’emporte, pour daigner le mettre de côté, là, sur la table de nuit, toujours à portée de main.

J’aimais à être ta poupée de cire, cette beauté figée, cette contenance à toute épreuve, qu’une brise de vent n’aurait guère ébranlée. Une âme délicate enveloppée dans un corps de soie, souviens toi de mon rouge à lèvre, jamais trop rosé, et toujours assez sucré. Celui-ci ne t’aurait jamais tâché, et mon parfum, de loin âpre, te berçait jusqu’au petit matin. J’avais le goût de l’harmonie, une musicienne ayant si bien accordé ses cordes..

J’étais ce mannequin d’osier, cette effigie de verre, qui s’efforçait jour après jour, de briller à tes yeux, d’exceller aux yeux du monde, et pour ce, j’aurai arboré mon corps, de toutes les parures de l’univers.

Quelques années après, la vie m’ayant donné une leçon, m’apprit à me mettre à nu et à dévoiler mes artifices. Mes cicatrices sont désormais à vif, quoique moins voyantes, et j’aime à être débraillée, à afficher une simplicité, à mal raccommoder ma cravate, à laisser tomber mon béret sur mon front. Cela me rend plus vrai, cela me procure des sursauts de vie, une vie au cours de laquelle nous sommes quelquefois maladroits, mais de ces maladresses qui nous attendrissent, «  tiens, il te reste du dentifrice au coin des lèvres », quoi de plus humain, que de laisser des traces de nous, des traces du monde, sur le petit bout de son nez, au recoin de son être.

Quelquefois cependant, cette poupée d’autrefois, me revient en tête, avec tous ses charmes, avec toute cette pureté, avec cette perfection maladive qu’elle exhibait. Si je ne suis plus celle-ci, je suis encore son souvenir, et quand j’y pense, ce ne sont pas de ces douleurs qui oppressent l’âme, ce sont de ces douleurs qui nous font respirer un peu plus vite, penser un peu plus fort, écouter cette musique un peu plus longtemps, et se sentir un peu plus vivant. Il est des personnes dans nos vies, qui sont comme ces passagers dans le train. Ils montent dans ce wagon, brûlant d’impatience, dévorant le paysage qui défile sous leurs yeux. Plusieurs arrêts passent, les regards se croisent, les vies s’entremêlent. Puis, le trajet, plus ou moins long, prend fin. Les voyageurs descendent du train, quelquefois fatigués de la traversée, d’autres fois soulagés.

Ce train, c’est notre histoire, à toi, à moi, à vous. Ces voyageurs, ce sont ceux qui ont plus que glissés dans nos vies, ils s’y sont accrochés avec ferveur, et tellement vite, qu’ils ont oublié une partie de leur bagage. Ces bagages, ce sont la charge de souvenirs qu’ils nous ont laissé, cette puissance émotionnelle qui, des mois comme des années après, nous inonde encore de son parfum suave, de ses baisers, échangés au recoin de la gare, voie A, au détour d’un couloir, derrière cette porte, à la sortie du cinéma, sous le lampadaire rue de l’Argenterie, furtivement, sous ces draps de miel, et désormais, au travers ce rêve, derrière ce passé, et pourtant, sur le chemin du présent.
Vous êtes ces voyageurs d’autrefois et qui, cependant, nous traversent encore.

Jade Tigana

 L’approche poétique

Jade Tigana

Le poème L’autre, ce voyageur est la comparaison de deux relations que le narrateur a eu. L’une où il n’est pas lui-même, inexistant : une parfaite « poupée de cire » et l’autre où le narrateur laisse ses défauts s’épanouir, ce qui le « rend plus vrai » et anime sa vraie personne.

Ce poème magnifique porte sur l’amour comme beaucoup d’autres poèmes de la jeune écrivaine. Celle-ci explique que l’amour est une source inépuisable d’inspiration mais qu’elle aime aussi s’inspirer des thèmes du quotidien, du non-exceptionnel (« tout est éligible dans l’art ») mais surtout dans ses expériences personnelles bien qu’elle avoue avoir peur que les gens dont elle parle dans ses écrits se reconnaissent. Ceci n’empêche pas le lecteur de s’identifier au poème : la question de l’amour touche tout le monde, ses poèmes ont « un rapport à la fois personnel et universel, on parle de soi mais aussi de l’autre ». Le but est que chacun se reconnaisse, s’identifie dans ses poèmes et ne se sente pas isolé dans ses sentiments.

En savoir un peu plus sur Jade

En plus d’être étudiante, Jade fait partie d’une équipe de foot à Lyon, est modèle photo et fait du baby-sitting. C’est le soir, suivant son rituel d’écriture, que la poétesse travaille, isolée dans une pièce au calme pour les premiers jets de sa prose, qu’elle reprend le lendemain pour peaufiner ses petites œuvres. Son ambition est de devenir éditrice et de publier un recueil afin de continuer à partager sa poésie.

En attendant , ses poèmes sont accessibles sur sa page We<3Words : http://welovewords.com/jade-tigana.

Crédit photo : Émmanuelle FRÉGET : www.emmafreget.com

Noémie Bounsavath

De la perméabilité de l’être humain

Le mot d’ouverture, par Jacques Darras

« Whitman échappe aux lectures partielles donc partiales. Pour comprendre la qualité d’« elusiveness » (insaisissable fugacité) qu’il s’attribuait à lui-même ou, suivant sa propre image, cette « furtivité de vieille poule dissimulant son œuf dans le creux d’une haie », il faut s’essayer soi-même à l’exercice du commentaire. Dans les Feuilles d’Herbe tout file, tout coule, tout fuit, tout est conçu de telle façon qu’aucun fil n’est réellement décelable sur lequel on pourrait tirer, démaillant d’un coup la toile. Il faut reculer de plusieurs pas et réfléchir dans la distance. »

Aujourd’hui, une lecture impulsive

Il n’est pas rare que nous goûtions joyeusement un texte ; toutefois, il faut pour atteindre un état fébrile que ce dernier soit particulièrement sensible. C’est le cas du poème d’aujourd’hui : « Il y avait un enfant qui sortait de chez lui », de Walt Whitman.

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Le Garçon à la baguette de pain, Willy Ronis

C’est par hasard que je le découvre dans les Feuilles d’herbe, dans la quête un peu lasse de renouer avec la langue poétique. J’ai dans l’idée qu’il faille que celle-ci touche la nôtre ou, du moins, qu’elle ne s’en écarte pas trop. Mais il semble que j’ai été amer sans raison : là, sous mes yeux, de longs vers qui me parlent du caméléon humain se sont profilés, sans même que j’espère :

« Il y avait un enfant qui sortait tous les jours de chez lui,
Et la première chose que ses yeux rencontraient il la devenait
 »

C’est le conte de la perméabilité humaine qui se développait sous mes yeux et qui a décliné, sur 39 vers libres, l’absence de fixation, quant à d’éventuels objets, observée chez l’« enfant ». C’est dans un premier temps qu’on voudrait définir un message optimiste, qui parle de curiosité et surtout d’ouverture en dépit des instants qui perdent doucement de leur lumière. Si l’« enfant » mue autant, c’est que tout l’intéresse. Assez vite pourtant, c’est les valeurs itératives qui prennent le pas, et si les thèmes se multiplient sans fin, il n’en reste pas moins que l’« enfant » ne fait rien qu’il n’a pas déjà fait, dans la même routine, toujours qui « sortait tous les jours de chez lui », dans un empêtrement morbidement commun.

De la vie de l’enfance à la vie

Le paradoxe m’a semblé tenir dans la vitesse : y avait-il moyen qu’il appréciât toutes ces choses qu’il devenait à la vitesse où les choses lui arrivaient puis repartaient ? Rien ne le laisse entendre, et ses métamorphoses continues poussent à imaginer qu’il prend les traits des choses qu’il devient sans jamais les marquer des traits qui lui sont propres. C’est là que la chose est intéressante : l’« enfant » n’a pas de consistance pour lui, il s’inscrit dans la fuite, ou plutôt dans le mouvement vers ce qui n’est pas lui. Et plus ces choses qu’il devient s’amoncèlent et plus la transition se fait depuis sa vie d’enfance vers sa vie d’ensemble.

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Walt Whitman

Rien ne peut faire imaginer une émotion : l’« enfant » s’assimile, puis l’enfant disparaît. Il est d’ailleurs toujours l’attribut des sujets dès lors qu’il s’extrait de chez lui : « Furent lui les pousses des champs, quatrième Mois cinquième Mois » ; jusqu’à ce vers final, où sa position se stabilise : il y devient alors définitivement l’attribut des sujets qui l’ont appelé tout le long, à jamais dépouillé de sa capacité à être le thème de ses propres procès :

« Devinrent l’enfant, firent partie de l’enfant qui sortait tous les jours de sa maison, et qui depuis et aujourd’hui est sorti et sort encore de sa maison, et sortira demain et tous les autres jours. »

Ainsi, et encore sans trop d’explications, ce poème fait état d’une disparition ; une disparition qui trouve une source plausible dans l’action d’immobilité. Cet « enfant » qui « sortait toujours de chez lui », aurait-il disparu s’il n’avait pas fini, sans qu’il ait d’emprise dessus, par s’aliéner aux autres ? Rien ne nous le dira. Mais c’est l’esprit qui tourne que je clos le livre et m’intéresse enfin à vous le partager.

Alexandre Boutard

Abd Al Malik, les mots qui lient

Rappeur, slameur, écrivain, cinéaste, philosophe, il est difficile de catégoriser l’artiste Abd Al Malik, qui ne se définit ni par un vécu, ni par un style. D’une diction articulée et accrocheuse, le ton humble et lucide, il narre, sur fond musical sobre mais percutant, des petites histoires. Des histoires tragiques, des histoires politiques, des histoires anecdotiques. Mais qui, toujours, nous apprennent des choses et ne laissent pas indifférents.

abd-al-malik-a-fait-ses-premiers-pas-dansLe chanteur n’a pas besoin de charger ses textes de figures de style et de sous-entendus. Les mots sont simples, pragmatiques, légers. Et pourtant d’une telle justesse, qu’ils nous saisissent parfois de plein fouet, nous touchant en plein cœur. Ainsi en est-il lorsqu’on écoute Soldat de Plomb, Ces Gens-là, Il se rêve debout, L’Alchimiste, Saigne…, pour ne citer que quelques unes.

« C’est juste une métaphore qui pourrait être biblique comme le Veau d’or parce que notre époque est d’accord dans le désaccord.

 On est déchiré par l’absence et le vide.

 En prise avec nos paradoxes, le besoin d’amour complique.

 Il s’appelle Roméo, elle s’appelle Juliette. Roméo et Juliette. » 

(Roméo et Juliette, 2008)

Varier les styles

Pour lui, le rap ne devrait pas se cantonner à des codes et au superficiel, comme trop souvent aujourd’hui. Il montre que ce style musical permet, au contraire, une grande diversité.

scarificationsDu jazz à l’orchestre symphonique, il emprunte également au rock et aux sonorités africaines, ou encore à la musique électronique (en particulier dans son dernier album co-réalisé par Laurent Garnier, Scarifications, 2015). Il signe également une collaboration avec Gerard Jouannest, le pianiste de Jacques Brel, dans son album Château Rouge (2012).

On peut tout de même reprocher à certaines chansons d’être un peu plates, d’autres difficiles à apprécier aux premières écoutes. Ceux qui le trouvaient trop « politiquement correct », voire moralisateur dans les albums Gibraltar (2006) ou Dante (2008), trouveront peut-être leur compte dans Scarifications (2015), plus sombre, plus colérique. Mais on y regrettera cependant la légèreté des anciennes chansons, dont manque cruellement cet album : la techno de Garnier rend le texte quasiment inaudible.

Il y en a finalement pour tous les goûts et Abd Al Malik montre ainsi que son talent ne se résume pas à une seule forme d’art.

Faire le lien

Au-delà d’une valeur artistique indéniable, les productions de l’artiste ont également une vocation pédagogique.

Affiche_du_filmDans son livre et son film autobiographiques Qu’Allah bénisse la France, il raconte sa jeunesse passée dans une banlieue strasbourgeoise. Il y a connu la délinquance, et a vu plusieurs de ses proches succomber à la suite d’overdoses. Enfant d’une famille d’immigrés, il a également connu le fait de grandir entre deux cultures, et de se voir parfois stigmatisé. Il aurait pu se cantonner à des stéréotypes et se définir vis-à-vis eux. Mais le rappeur, tout en assumant son  histoire, parvient à transcender sa condition et transmettre des messages à vocation universelle. Il montre que nous vivons tous les mêmes choses : la tristesse, la colère, l’amour, la joie…

Il se fait ainsi le porte-parole de ces jeunes vivant en banlieues dites difficiles – sujet récurrent dans ses chansons (Dynamo, Château rouge…) – à qui il sert d’exemple, et souhaite favoriser le lien entre les milieux sociaux. Intellectuel depuis l’enfance, élève brillant, il se nourrit de philosophie et de littérature, et souhaite décloisonner les styles en s’inspirant de Jacques Brel dont il donne, par ailleurs, sa version de Ces gens-là et du Port d’Amsterdam dans la magnifique chanson Gibraltar, qui symbolise le lien. Il s’inspire également de Juliette Greco et de Claude Nougaro, montrant qu’il n’y a pas de réelles barrières.

« Derrière le statut, le vêtement, la couleur de peau

 N’est-ce pas qu’on est semblables, tous ?

 Les mêmes préoccupations

 Qui suis-je, où vais-je, que n’ai-je, m’aime-t-il, m’aime-t-elle ? »

(saigne, 2006)

Abd Al Malik n’hésite pas non plus à parler de politique ou encore de la religion musulmane (qu’il a préférée au catholicisme qui se pratiquait dans sa famille) et à débattre de la laïcité en France. Il a d’ailleurs fait récemment l’objet d’une polémique à ce sujet. Mais penser que le chanteur puisse troubler l’ordre public, c’est ne pas comprendre son message. Car, s’il fut dans sa jeunesse passé par une phase de radicalisation avant de se convertir au soufisme (branche de l’islam plus axée sur l’aspect spirituel), il affirme, à travers ses textes, que la religion musulmane n’est qu’une parmi d’autres, que le but profond des religions, au-delà du dogme, est de faire ressortir ce qui est universel chez l’être humain.

« Dans un jardin les fleurs sont multiples mais l’eau est unique »

(Ode à l’amour, 2004)

Ainsi dans L’Alchimiste, Ode à l’amour, ou encore 21 septembre 2001, il nous rappelle qu’avant de diviser, la religion peut aussi apporter du lien entre les Hommes.

« J’étais mort et tu m’as ramené à la vie.

 Je disais « j’ai, ou je n’ai pas »; tu m’as appris à dire « je suis ».

 Tu m’as dit: « le noir, l’arabe, le blanc ou le juif sont à l’homme ce que les fleurs sont à l’eau. »

(L’Achimiste, 2006)

À travers ses chansons, son livre et son film, Abd al Malik fait de sa propre histoire un support pour véhiculer des messages à vocation universelle. Quel que soit notre vécu, nos origines ou nos croyances, l’artiste nous rappelle que nous sommes avant tout des Hommes.

Eléonore Di Maria

Rimbaud le fils de Pierre Michon : l’atelier pictural de la poésie

1991 fût l’année du centenaire de la mort d’Arthur Rimbaud. Elle fût l’année de parution de Rimbaud le fils. Les années qui séparent le vivant du mort ne se comptent plus par ce livre et l’épigraphe de Mallarmé (« Il y a toute une époque entre nous et, aujourd’hui, un pays entier de neige. ») fait resurgir, par l’image poétique, le désir d’une distance abolie à mesure que se forme devant nous le gouffre calme et silencieux qui s’accomplit entre nous et lui. Lui, ce disparu que l’on cherche à retrouver, sa vie que l’on cherche à ranimer, son mythe enfin que l’on essouffle, par-delà les mots dans un geste poétique plutôt que critique, fictionnel plutôt qu’existentiel.

Encore la poésie ?

Pierre MichonLa vie de Rimbaud s’écrit contre le mythe du génial poète, contre la poésie même. Le récit ne raconte jamais l’histoire, elle l’imagine autrement, possible. Pierre Bourdieu écrit dans L’Illusion romanesque en 1969 : « Il est significatif que l’abandon de la structure du roman comme récit linéaire ait coïncidé avec la mise en question de la vision de la vie comme existence dotée de sens, au double sens de signification et de direction. » La linéarité des événements de la vie ne coïncident pas avec la fiction qui, bien au contraire, éparpille avec stratégie les faits, les dires des témoins, pour accuser la nécessité d’un réalisme forcé, d’une vraisemblance incontournable. Le style assume et recouvre l’âpreté d’une histoire familiale marquée par l’indigence. L’infâme s’intensifie par le luxe et la présence d’une « belle » écriture. Cette écriture cherche à éblouir pour obscurcir le mythe, pour le tordre encore et encore. Le mythe n’apparaît plus, il n’est plus qu’Écriture seulement. La Vulgate ne sera pas réécrite, une Évangile peut-être.

Le Rouge et le Noir. Sur ses « mains rougies de blanchisseuses » ou sur ses « doigts noirs » s’attarde le regard qui n’entrevoit qu’une silhouette floue et colorée. L’enfant d’abord fait irruption entre la mère – sorcière et le mort, fantôme discret. Inconsolé toujours, l’amour qu’il n’a pas reçu devient définitivement sa pulsion de vie, ce qui l’anime et le force au plus profond de lui-même. Le gamin déjà incommode ne peut rien attendre de la vie ni même de la poésie. Pourtant, il veut tout d’elle et la désire. La poésie est pour lui un jeu, la vie n’est plus une erreur, ou peut être que si finalement, elle est l’erreur même. La poésie est le premier édifice de l’histoire familiale : « ce fils était Arthur Rimbaud, dont les actes notables n’étaient que de beaux vers ; et c’est avec les doigts noirs que j’ai dits mais cette fois, trafiquant dans le fils, aux fils accrochés, dans le fils cadenassés, que les plus beaux vers furent filés, deux à deux tenus : oui, on peut penser que l’alexandrin séculaire fut prodigieusement exalté puis détruit sans retour vers 872 par une femme triste qui grattait, cognait et délirait dans un enfant. »

La peinture aussi

Arthur RimbaudL’œuvre est une galerie de portraits peints. Pas seulement des visages et des silhouettes, des corps mais surtout des détails insignifiants et minimes captent allègrement le regard qui s’attarde tour à tour sur un regard boudeur, des doigts maigres. Parfois, la galerie de portraits imaginaires devient un couloir empilant des noms à la suite des autres, un panthéon de noms célèbres et fameux, au-dessus des noms trônent les bustes durs et froids de marbre glacé, figures solides et éternelles, représentants de la bonne poésie, la poésie républicaine, les vies illustres.

Contre la légende obscure, le mythe lisse que l’on répète, la peinture permet à nouveau de recadrer la vie de Rimbaud différemment, en lui offrant une autre scène que celle déjà connue. Telle une scène de genre, le détail minuscule fait désormais œuvre. L’imbrication de ces détails fourmillants n’apporte aucun savoir. Peut-on apprendre quelque chose alors ? Le savoir importe peu face au plaisir et au désir de raconter la vie mais ce n’est pas sa durée qui est ainsi décrite, ce n’est pas l’événement qui fait sens et qui structure le roman. Au contraire, seul le cadre subsiste et seul le choix d’un détail particulier que l’on encadre focalise toute attention. Cette suspension effective du Temps détruit donc tous les « on dit », toutes les images vraies ou fausses dans une technique de superposition picturale. L’œuvre de Michon est peinture toute entière puisqu’elle accumule des moments et morceaux d’une vie avant de les superposer. La scène picturale inaugure l’existence rageuse et rêvée d’un homme sans identité presque, soumis à la précarité, à l’approximation et à l’intensité d’une vie irréelle.

« Tout le monde connaît cet instant précis d’octobre. C’est la vérité peut-être, dans une âme et dans un corps. On ne voit que le corps. Tout le monde connaît le cheveux mal en ordre, l’œil peut être bleu blanc qui ne nous regarde pas, clair comme le jour, et porté par-dessus notre épaule gauche, où Rimbaud voit une plante en pot qui monte vers octobre et brûle du carbone, mais pour notre porté, ce regard vers la vigueur future, la démission future, la Passion future, la Saison et Harar, la scie sur la jambe à Marseille ; et pour lui sans doute comme pour nous porté aussi sur la poésie, ce spectre conforme qui conformément se vérifie dans le cheveu mal en ordre, l’ovale angélique, le nimbe de bouderie, mais qui hors toute conformité est aussi là-bas derrière l’épaule gauche, et quand on se retourne elle est partie. On ne voit que le corps. Et dans les vers, est ce qu’on voit l’âme ? Le vent passe dans toute cette lumière. »

La picturalité de l’écriture gracieuse déteint l’image photographique et maintient vivace l’homme de chair et de sang au lieu de creuser son tombeau en restaurant le froid et magnifique mythe.

Anh-Minh Le Moigne

Rainer Maria Rilke, poète orphique

Évoquer le poète de langue allemande Rainer Maria Rilke, c’est parler sans conteste d’un des plus captivants poètes de sa génération, de son siècle. Quelque peu caché, il est vrai, par un Paul Valéry par exemple, il reste néanmoins, pour les amateurs de poésie, une figure essentielle du paysage poétique européen moderne.

tumblr_o0nbtq6bWd1u5lkbdo1_1280Il est le poète de la douceur et du brut, des fleurs et de la mort, du soleil estival et de la nuit hivernale. Il peint les saisons, chante les paysages, décrit la Beauté de l’instant.

Le silence uni de l’hiver

est remplacé dans l’air

par un silence à ramage ;

chaque voix qui accourt

y ajoute un contour,

y parfait une image.

D’abord contraint à une éducation militaire, Rilke épouse sa sensibilité poétique au contact des femmes qu’il côtoie, et de la prose qui, petit à petit, laisse place à la poésie qui l’inspire. Poète enflammé, homme passionné, il aime la compagnie féminine, au contact de laquelle il libère un lyrisme touchant, sensitif et minutieux. Amoureux dans l’âme, il admire la beauté du monde, comme John Keats en son temps écrivait : « A thing of beauty is a joy forever. »

Il rencontre Tolstoï, traduit Paul Valéry, travaille comme secrétaire de Rodin, laissant parfois de côté son propre art. Mais il y revient de toute son âme, chantant pour les roses qu’il admire, qu’il adore ; une légende entoure même le poète, qui veut que sa mort eût été provoquée par la piqûre de l’une d’elles. Et si c’est bien une leucémie qui l’emporte, il faut rendre les roses au poète des roses ; son épitaphe, composée par Rilke lui-même, le place de fait en leur cortège : « Rose, ô pure contradiction, volupté de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières. »

Il est ainsi souvent dit que Rainer Maria Rilke est le poète des roses et de la mort, les unes semblant aller avec l’autre, comme un tout inséparable, intouchable. Rose et Mort semblent se guider mutuellement, n’étant pas la finalité l’une de l’autre, mais un accomplissement heureux. La mort n’est pas une fin en soi pour Rilke. Profondément spirituel, il cherche en la vie et les hommes un sens autre ; il loue la terre et ce qu’elle porte, se faisant ainsi le digne représentant d’une lignée orphique, dont le poète lui-même, d’une certaine façon, se prévaut.

Gustave Moreau, Jeune fille Thrace portant la tête d’Orphée

Gustave Moreau, Jeune fille Thrace portant la tête d’Orphée

Ses Sonnets à Orphée, sont probablement sa plus belle réalisation, et votre humble rédactrice ne saurait que vous écrire son immense regret de ne pouvoir les lire en langue originale. Les traductions sont nombreuses, mais nulle ne pourrait rendre sa complexité et sa finesse au détail de la langue allemande.

Son ouvrage à Orphée, composé de cinquante-cinq sonnets, livre au lecteur un hommage et une célébration au premier des poètes, au demi-dieu que Rilke nomme « l’enchanteur ». Y sont joints des épisodes propres au poète et à sa vie, ainsi que des références antiques.

Orphée, c’est le père de la poésie, celui qui, par son chant et sa lyre à sept cordes, fait se mouvoir les êtres et les choses, commande aux bêtes et aux éléments. Il enseigna aussi la navigation aux Argonaute et perdra son Eurydice pour un regard en arrière, un regard vers le passé. Devenu précepteur, il refusa les femmes s’offrant à lui, qui devinrent furies et le démembrèrent, dispersant son corps à la terre ; seule sa tête retourna à l’eau matrice. C’est sa lyre, seule, qui figure parmi les constellations.

Seul qui éleva sa lyre

au milieu des ombres,

peut en pressentant

rendre l’hommage infini.

Le poète Rilke cherche une voix au poète Orphée ; il lui donne la sienne, il lui donne ses vers. Rilke raconte Orphée, mais se faisant, il raconte aussi la poésie.

Finalement, et comme pour ceindre ses propos dans une finalité antique et se placer sous l’égide d’une instance lyrique, Rilke évoque un autre personnage antique maudit : il s’adresse ainsi à Narcisse et à son reflet, pressentant le lien qui l’unit à Orphée. Rilke lui-même, en sa qualité de poète, prend en effet son essence en Orphée et figure ainsi un de ses nombreux visages, un de ses nombreux reflets.

La tête coupée dans l’eau, le reflet mortel du beau, la poésie comme miroir de ceux qui voient ce que les autres ne savent pas voir.

Miroirs, jamais encor savamment l’on n’a dit

ce qu’en votre essence vous êtes.

Intervalles de temps,

combles de trous, tels des tamis.

Mathilde Voïta

(Traductions de Maurice Betz)

Jacques Réda, les éclats du bonheur obscur

lumiere-noire-

Trois recueils différents paraissent successivement dès 1968 : Amen tout d’abord, puis Récitatif en 1970 et enfin La Tourne en 1975. Réunis, les poèmes ne peuvent se lire qu’au hasard. Un titre, un vers, d’autres vers, un poème entier parfois. La lecture ne peut qu’être libre, associant les fragments d’images aux morceaux de mots. Le lecteur ne peut que s’oublier pleinement dans cette liberté, corps et âmes entièrement happés dans un collage d’instants de vie pris sur le vif. Ivre de sensations rendues exquises par le rythme, il n’est plus lui-même, impossible. Comment l’être alors qu’il devient le captif d’une vie (la poésie ) qu’il poursuit et toujours lui échappe ?

Existence précaire

photo-reda-1-1La vie ne tient qu’à un fil. Sur ce fil se trame le récit de l’existence. L’existence n’est qu’un récit. Un récit sur la vie mais plutôt un récit sur la mort. Les vivants, c’est-à-dire les poètes peut-être, ne font toujours que le récit des morts et donc le récit de leur propre mort. Elle est le point de départ et d’origine. Elle ouvre le recueil, elle prend place. Mort d’un poète est à la fois un hommage à Henri Sylvestre, un hommage aux autres poètes, ceux qui sont « obsédés par la mort aujourd’hui », un hommage aussi au seul et unique poète. Qui est-il ? Personne en particulier, finalement. Une ombre, un solitaire tout au plus. Celui qui se tient seul dans une posture où « jamais nul soutien, nul appel ne lui vint ». Celui qui « travaillait sous la menace d’une primitive massue ». La mort, pour ainsi dire, donne vie à la langue, au langage poétique. Et ces vers : « Ainsi meurs fut le sens brutal de la langue étrangère / Qu’il traduisit tant bien que mal dans le goût de l’époque, / Rêvant parfois d’un dieu lettré, par égard pour / agonie, / Établirait son nom dans l’immortalité des livres. » Ainsi soit-il. Amen, donc. La mort n’est donc que le prétexte d’écriture, écriture qui offre la connaissance, « À savoir qu’il devait mourir de la même mort que les / mots, les astres et les monstres. » Elle est l’événement qui ramène l’équilibre parmi « Les vivants » puis les « rebelles » et les « frontaliers », figures poétiques des poèmes individuels, vivants. Vivants mais inconnus, ces figures anonymes ne sont jamais seulement que « ceux d’entre nous qui ont le goût de l’éternel », c’est-à-dire ceux qui éprouvent la possibilité précieuse de savourer les instants fugaces trop vite passés, ceux qui n’oublient pas en les faisant revivre infiniment, ceux qui savent jouir de l’existence précaire.

Le bonheur est obscurci par le fourmillement des détails : un lieu, une odeur, un objet, un bruit, une atmosphère, une lumière, un moment indéfini, une trace de souvenir, un corps pleurant, une violence tue, un sourire étrange, une foule, une porte, un silence, un sentiment, une couleur, un animal ; l’enfance, la mort, la nuit, le ciel, le jour, le sable, l’âme, l’ombre, l’habitante, le criminel, le soleil. Il y en a encore. Les poèmes éclatent, s’éclatent les uns les autres dans le même désir de poursuivre le manque de bonheur qui assoiffe et force à dire douloureusement, à dire juste ce manque : ces éclats du bonheur obscur.

Chant et silence : la rupture de la lecture

Écrire. Écrire la poésie. Lire la poésie. On oublie cette distinction et l’on dit trop souvent écrire de la poésie, lire de la poésie. Or, ramener la poésie à la banalité c’est lui refuser la singularité de devenir chant. Le chant, ou le lyrisme si l’on veut, opère une métamorphose fabuleuse de la voix. Les détails, les morceaux, les fragments de tout et de rien subissent également une métamorphose dans cette mise en voix. Cette mise en voix qu’est la poésie est le seul mouvement qui peut embrasser la vie commune et la vie individuelle dans un même chant. Un chant d’images évoquées et révolues, un chant d’images imaginaires « apparaissantes » et « disparaissantes ».

bris de verreSi la poésie de Jacques Réda est un chant d’images précises et floues, le lecteur n’écoute alors que le rythme de la poésie. On entend une chose, puis une autre, encore une autre et ainsi de suite. L’écoute est linéaire, calme, presque sans surprise. L’écoute de ces détails successifs est rassurante par le changement qu’il opère, une chose après l’autre, une chose remplace et fait oublier la chose précédente. Écouter la poésie c’est oublier pour se concentrer uniquement sur le moment présent, c’est isoler ce moment des autres, le désolidariser du temps. La tension est extrême, on est sur le qui-vive face aux changements incessants, au mouvement perpétuel. Pourtant, il est possible et nécessaire de s’arrêter aussi, de ne plus écouter la poésie, de refuser le chant envahissant, de ne pas céder aux sirènes agréables, aux appels séducteurs : c’est la vie, c’est le bonheur ! Le silence n’est jamais total, jamais pur. Il s’agit seulement de faire rupture, de créer la rupture dans le chant. Comment faire ? Apprendre à lire et à écouter le désordre. Mais comment faire ? Peut-on savoir lire et écouter la poésie ? Les questions importent plus que les réponses. Lire la poésie de Réda serait refuser de la lire par habitude, par interprétation en sollicitant l’intelligence, l’idée de l’intelligence, le mental qui veut tout classer, ordonner, rechercher, creuser, assembler, structurer, donner sens. Lire la poésie de Réda c’est aussi choisir de ne pas la lire, de sauter certains mots, certains passages, des poèmes entiers, c’est choisir d’y revenir, regarder plutôt que lire.

Écrire sur la poésie de Réda c’est choisir quoi dire de l’expérience de lecture qui ne peut être qu’intime et personnelle. Écrire c’est inviter, faire vivre autre chose que le texte lu. Écrire ici, c’est donner une clé, une entrée non pas pour comprendre la poésie de Réda, – choix essentiel qui permet peut-être d’éviter le risque de ne lire que l’article plutôt que la poésie même – mais pour donner un sens (et non pas du sens) à sa poésie. Un sixième sens, le plaisir simplement.

Anh-Minh Le Moigne

Les Boutardises : poème gagnant de la Veillée Poétique du 22 octobre 2015

Oiseaux

Arrivé — enfin ! ne me direz-vous sûrement pas — et sans retard, l’article du poème gagnant de la première veillée poétique de la saison 2015-2016 : Où allons-nous où, de Yve Bressande ! Il a dû, de mémoire, faire l’unanimité auprès de la commission ; il a dû nous percer la gueule au recours du coup d’épiphore qui titre le poème et conclut chaque strophe (sic). Je pensais faire une analyse plus littéraire du texte mais j’ai trop graille de cette chose-là et il me fallait un autre prisme — et je n’en ai pas trouvé. Lors de la veillée, il a commencé par nous dire de ne pas suivre scolairement sur nos reprographies, que la version qu’on avait du poème était déjà tombée et que celle qu’il tenait ne le tarderait sans doute pas. Ça me rappelle des histoires de vitalité du texte littéraire, qu’on pense à tort figé mais qu’on désosse progressivement des marques obscurcies du temps, des censeurs, des manies auctoriales selon les éditions et les époques. Et c’est peut-être la vitalité des sujets du texte qui est à retenir, qui bougent sans crever, jusqu’aux frontières où l’indigence ne s’émeut plus aux coudes de la mort mais de l’espoir, des mêmes milliards de pas collectifs. J’ai finalement le goût de l’analogie forcée : « Quel est le peuple préféré de Wotan bien qu’il soit cruel envers lui ? » Demande le voyageur borgne Wotan en réponse à l’interrogatoire-décompte que lui impose Mime, le nain de la forêt, la sorte de rempart, après qu’il a obtenu le refuge qu’il réclame. La beauté opératique du premier acte de Siegfried — qui écrase sans succès la violence de la rencontre avec l’altérité — racle le poème ; le destin des déracinés, condamnés aux « palabres et marchandages sans fin » pour prouver, encore, que leur statut de déshérités du monde ne menace pas l’ordre agréable du citoyen d’Europe… Enfin. On s’est dit, autour de la table de réunion, qu’il s’agissait d’un bon poème, que le souffle prenait, qu’il réglait le dilemme, qu’on avait notre mule. Et il a pris d’autres atours dans la bouche du poète, c’était peut-être plus beau que sur le papier. La voix, avec le texte, a ce pouvoir. Non ?
En désespoir de prose, voici la version qui déjà, auprès de son auteur, doit être un souvenir d’enfance, à laquelle je fais précéder mes hommages et le respect de la commission des veillées, et qui mérite son bien ouej m’sieur Bressande ! Avec ça…

Alexandre Boutard

Où allons-nous d’Yve Bressande

YvePourquoi ces ruines de toutes parts
Ces rafales qui décapitent
Ces terribles bourdons qui crachent mort et destruction /
Pourquoi ces cris et ces pleurs
Ces paroles définitives
Ce mot – départ – répété jusqu’à bouche sèche /
Pourquoi ce maigre sac posé là
Où allons-nous où
Chemins au milieu des oliviers
Ruelles de notre quartier de notre village
Rues populeuses du souk
Soirées d’été à taper dans ce ballon pelé
Fêtes où nous aimions danser /
Aujourd’hui nous piétinons
Tous se sont réunis
Interminables embrassades
Des gouttes nombreuses nous arrosent
Pourtant le ciel est bleu et sec
Quelle est cette pluie sans nom /
Ce matin ou ce soir nous partirons
Où allons-nous où
Nous suivons et nous sommes suivies
Un pas après l’autre
Vers quel horizon quels nouveaux pays sages (?)
Cent pas mille pas
Plaines montagnes se succèdent
Cailloux sable goudron
Nous blessent nous brûlent
Nous usent trop vite /
À peine parfois une pause
Nous nous détendons quelques minutes
L’eau du ruisseau rougit autour de ses pieds /
C’est reparti
Dix mille pas cent mille pas /
Nous sommes solides et dures à l’épreuve
Un bon artisan nous a fabriqué
Toutes de cuir épais et résistant /
Où allons-nous où
Des mots s’échappent des bouches
Rebondissent et nous rendent plus légères
Europe Liberté Paix Travail
Un autre tombe comme une lourde grille
Frontière
Il nous oblige à des jours de surplace
À des palabres et marchandages sans fin /
Nous en avons déjà traversé plusieurs /
Nous repartons à l’aube naissante
Au creux d’une nuit protectrice
Et toujours la même terre le même soleil
Où allons-nous où
Parfois de nouveau les cris
La peur la panique
Nous courons le plus vite possible
Sans jamais revenir sur nos pas
Avancer coûte que coûte /
Se heurter à de nouveaux mots
Migrants ils disent
Retour ils disent
Papiers ils disent
Bienvenue ils disent
Monnaie ils disent
Monnaie nous savons ce mot universel
Il est vert et précieux
Bien plus utile que le passeport
C’est nous qui le cachons
Petits paquets biens serrés
Enveloppés de soie
Un à gauche un à droite
Où allons-nous où
Berlin Stockholm Calais Londres
Des rêves des histoires
Le soir autour d’un feu de bois
Dans un conteneur surchauffé
Sur ce radeau ballotté par des vagues assassines /
Les mots sont l’essence du voyage
Les grains d’un chapelet d’à venir /
Nous au ras du sol
Nous comptons les pas
Un million de pas dix millions de pas
Où allons-nous où
Nos lacets ont craqué plus d’une fois
Bouts de ficelle ruban adhésif
Nous sommes au bout du rouleau
Rafistolées jusqu’à la corde /
Nous tiendrons
Nous tiendrons cent millions de pas
Mille milliards de pas s’il le faut
Où allons-nous où
Où se termine le voyage
Nous avons vu jeter de la terre sur certaines d’entre nous
Nous en avons vu séparées abandonnées
Mais nous nous tiendrons
Nous irons jusqu’au bout /
Camions bateaux trains taxis autobus
Des mots des mots
Des mots qui nous font avancer
Des mots que nous ne comprenons plus /
Où allons-nous où
Ici l’air est humide et salé
Où sommes-nous où
Ces fils barbelés
Ces uniformes qui nous entourent
Toute cette boue
Est-ce ici la fin du voyage
Était-ce pour cela ces innombrables pas
Était-ce pour cela que /
Nous avons parcouru ces milliers de kilomètres
Nous avons compté cent mille milliards d’étoiles
Nous avons tout donné tout /
Nous arrivons à destination
Il y a destin et nation dans ce mot
Il y a nouvelle vie
Il y a nouveau départ
Il y aura nouvelle langue
Il y aura peut-être un peu encore de la joie /
Nous y sommes où
Toujours inséparables
Nous avons fait la paire /
« Mission accomplie » /
La terre est ronde
Un jour peut-être nous reviendrons
Semelles devants
… semelles de vent…

Jérôme Leroy : « 95% des livres sont inoffensifs »

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Depuis vingt-cinq ans, l’œuvre au noir de Jérôme Leroy se déploie sur une dizaine d’ouvrages traversés par des tueurs cinéphiles, des ordures politiques, des poètes subversifs, des éclats de violence désespérée et une ivresse conjuguée du vin, de l’amour et du beau style. À l’occasion du festival Quais du Polar, à Lyon, où son dernier roman, L’Ange gardien, a reçu le Prix des lecteurs, nous avons rencontré ce hussard de gauche entre deux séances de dédicaces.

Dans La Chartreuse de Parme, Stendhal écrit : « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention. » Dans L’Ange gardien, vous affirmez qu’écrire des romans noirs, c’est parler de son temps. En quoi ce genre littéraire est-il le plus à même de mettre le nez du lecteur dans le réel ?

Photo © Julien Chambon

Photo © Julien Chambon

Pour une raison bien simple, qui tient de l’ADN du roman noir qui a commencé, pour aller vite, en 1929 avec La Moisson rouge de Dashiell Hammet, au moment de la Grande Dépression. C’est une littérature qui s’intéresse essentiellement aux contractures présentes dans le corps social. Elle est ainsi plus à même de coller au réel car elle est l’héritière de deux choses. Tout d’abord, la tragédie classique : par rapport au roman policier, le roman noir est une tragédie, on en connaît la fin, le monde va mal. Elle est également l’héritière du roman réaliste du XIXe siècle – des Misérables de Victor Hugo aux romans d’Eugène Sue – qui fait entrer toute une catégorie de la population (ces fameuses « classes dangereuses ») dans le roman, donc toute une catégorie de problèmes qui vont avec.

À la question « à quoi sert la littérature ? », vous répondiez « À blasphémer. Le blasphème est la seule fiction qui puisse dépasser la réalité. » Là, il ne s’agit plus de coller au réel mais de le gifler, de faire, comme vous dites, « le beau travail du négatif, celui qui bouleverse, détruit, sape toutes les certitudes politiques et morales d’une société ». Mais cela suppose que la littérature soit intrinsèquement subversive alors que, concrètement, beaucoup de livres sont inoffensifs.

Bien sûr, je crois que 95% des livres sont inoffensifs. Le travail du négatif est essentiellement l’œuvre du roman noir et d’une certaine forme de pensée radicale. Les deux éditeurs français auxquels je fais confiance dans ce domaine sont La Fabrique et la collection Série noire de Gallimard. À ce titre, l’idée de blasphème, de sabotage, de l’écrivain qui apporte des mauvaises nouvelles, provient de mon influence, revendiquée, pasolinienne.
Par ailleurs, j’admire des écrivains de droite parce qu’ils ont une certaine façon d’être dans le style, dans une légèreté, une insolence vis-à-vis des institutions. C’est quand vous êtes minoritaire que vous êtes insolent. Dans un paysage d’après-guerre dominé par la gauche communiste très « stal bas-du-front » (à part Aragon et Roger Vailland), Sartre et l’engagement obligatoire, et le nouveau roman qui chassait le sujet, des écrivains comme Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent ou Michel Déon étaient des respirations et ils le sont toujours. Il en va de même avec A.D.G. dans le polar, car il mérite qu’on se souvienne de lui.

Par votre envie de raconter des histoires, noires de préférence, on imagine que vous ne portez pas l’autofiction dans votre cœur…

Photo © Julien Chambon

Photo © Julien Chambon

Je n’ai aucun mépris pour l’autofiction. Il se trouve que mes premiers romans étaient très autobiographiques, comme souvent chez les jeunes auteurs. Car le roman est un moyen de faire le point sur sa vie au moment où, pour le dire vite, on devient un adulte. Il se trouve que par le fait d’avoir été prof en ZEP à Roubaix pendant plus de vingt-deux ans, je me voyais mal raconter mes histoires de nombril ou de mélancolie amoureuse de trentenaire. Je regardais mes élèves et je me demandais comment tout ça pouvait tenir. Mon premier roman noir, Monnaie bleue, a justement été écrit en 1997 en faisant le constat d’une explosion sociale imminente, que cela ne pouvait pas tenir. On connaît la suite avec les émeutes de 2005…

« Dans mon cas, il s’agit de raconter des histoires violentes mais de savoir respirer avec la poésie. »

Un écrivain de gauche qui regrette certains aspects du monde d’avant, se remémorant avec émotion le parfum des librairies, les films de la nouvelle vague, les yé-yé, écrivant dans des journaux de droite, et fustigeant la laideur et la mécanisation des rapports humains actuels, court le « risque » de se faire taxer de rouge-brun par des anti-fascistes d’opérette. Comment assumez-vous cette apparente contradiction ?

Je me sens toujours, historiquement et politiquement, l’héritier de quelque chose qui n’a jamais existé en tant que tel de manière constitué mais qui, de fait, a régné sur la France durant une des périodes les plus heureuses de sa vie : le gaullo-communisme. Au gaullisme, la politique étrangère, les grandes décisions internationales ; au communisme, une certaine common decency et une émancipation de la population au niveau local. Il me semble que cela fonctionnait parfaitement dans la période des Trente Glorieuses.
Par ailleurs, j’ai un axiome qui a l’air d’une formule, mais qui n’en est pas une : je ne dis pas que c’était mieux avant, je dis que c’est pire maintenant. C’est toute la nuance. On n’arrive pas à prendre en compte le fait que, depuis deux générations, on vit moins bien que les générations précédentes alors que nous sommes dans un système qui produit de plus en plus, et parfois de manière délirante et dangereuse pour la planète, des richesses. Ce hiatus est insoutenable. Alors, on peut me traiter de tout ce qu’on veut mais dès que je peux m’exprimer librement dans une tribune, je le fais. Ce qui est le cas de Causeur. On peut reconnaître des tas de défauts à Causeur mais il a au moins une qualité, c’est qu’on peut exprimer, même si je suis minoritaire, sa contestation par rapport à ce qui y est dit.

Une expression revient souvent sous votre plume pour qualifier notre société, celle de « Disneyland préfasciste ». Est-ce à dire que la société capitaliste a réussi, ou est en passe de réussir, la fusion de l’ordre et de l’infantilisation au service de la consommation de masse ?

Voilà, je ne sais pas ce que je pourrais ajouter. C’est une société qui, par exemple, nous abrutit de télé-réalité depuis des décennies. Comment voulez-vous qu’un peuple, dans une situation économique difficile, réagisse politiquement, normalement, quand il a été soumis au Bigdil et aux Ch’tis à Ibiza ? Il y a un abêtissement du peuple par le divertissement le plus vulgaire, le plus aliénant. On est loin de la culture qui émancipe.

La poésie est-elle un remède à ce « Disneyland préfasciste » par sa beauté, son inutilité, sa subversion ? Et ce, même si elle a mauvaise presse, généralement considérée comme une pratique culturelle élitiste et bourgeoise ?

Charles Bukowski

Charles Bukowski

On a une double représentation fausse de la poésie. On me demande souvent si la poésie est une manière de me détendre par rapport au roman noir, eh bien non, car le poète et l’auteur de roman noir ont en commun de vouloir regarder le réel sous un angle différent. Il y a aussi les représentations, liées à la scolarité, qu’on se fait de la poésie, à laquelle on donne comme synonyme le lyrisme, c’est-à-dire les petites fleurs, la beauté, etc., alors que Rimbaud, dans le prologue d’Une saison en enfer, injuriait déjà la Beauté assise sur ses genoux. Malheureusement, cette représentation est très dominante et elle répond à une autre représentation, celle d’une poésie élitiste, faite par des poètes universitaires posant, de manière expérimentale, trois mots par phrases, trois phrases par page… Or, il existe une poésie du quotidien, dont les Américains nous ont montré la voie, à l’exemple de Charles Bukowski ou Raymond Carver. C’est toute la différence, et le génie, entre décrire la vie d’une femme seule dans un bar dans un roman réaliste et en faire un poème. On pourra employer les mêmes mots (Coca-Cola, barman, mégot écrasé…) mais tout d’un coup, cela deviendra un poème. Dans mon cas, il s’agit de raconter des histoires violentes, mais de savoir respirer avec la poésie.

En quoi la lecture de Guy Debord a-t-elle été décisive dans votre perception critique de la politique ?

Elle a été majeure. Il y avait chez Debord ce que j’avais lu, une dizaine d’années plus tôt, dans les romans de science-fiction, notamment ceux de Philip K. Dick qui mettaient en question la réalité, ce sentiment de vivre dans des décors truqués. Tout d’un coup, je lis Debord, que je découvre en 1988 lors de la parution des Commentaires sur la société du spectacle, et c’est fondamental. De même qu’a été fondamentale, à la même époque, la lecture de Cool Memories de Jean Baudrillard, dans cette recherche de la nature même du réel. D’un point de vue superficiel, cela permet d’alerter sur les manipulations médiatiques et politiques mais, dans ce que Debord nomme la « séparation », cela induit des modes de vie entiers et généralisés qui nous rendent spectateurs de notre propre vie.
Moi qui suis amateur de littérature fantastique, j’ai remarqué que dans les années 1980, la créature à la mode était le vampire, qui correspondait à l’angoisse du sida, du sang, du corps ; alors que ce qui revient à la mode aujourd’hui, depuis 2008 serais-je tenté de dire, c’est le zombie. Chez George Romero, le zombie est la figure ultime du consommateur, l’individu qui ne réagit plus, fonctionnant uniquement par des stimuli. Enfin, la troisième révélation, après Debord et Baudrillard, fut Baudouin de Bodinat qui, dans La Vie sur terre, fait allusion à John Brunner, K. Dick, etc., c’est-à-dire des auteurs de littérature populaire qui décrivent ce monde en perte de sa propre réalité.

« Il y a un abêtissement du peuple par le divertissement le plus vulgaire, le plus aliénant. »

Votre recueil Dernières nouvelles de l’enfer rend directement hommage aux films de séries B, tels que ceux de Romero, John Carpenter, John Landis, etc.

C’est amusant, car à l’origine ces textes étaient prévus comme livrets dans une collection DVD de films d’épouvante, et devaient donc tous faire la même longueur. Chaque nouvelle faisant écho à un film, des Griffes de la nuit à Blade Runner (qui n’a rien d’un film d’horreur mais qui est un grand film), en passant par Vendredi 13 et Dracula.

Les consommateurs pendant les soldes selon Romero

Les consommateurs pendant les soldes selon Romero

Le cinéma constitue ainsi une part importante de vos références. Est-ce un simple hommage aux films d’une époque révolue ou cela vous permet-il de construire vos romans selon une mise en scène propre au cinéma ?

Que ce soit pour le cinéma ou la littérature, j’estime que le genre est, sur un plan technique, une formidable école de narration. On a un peu oublié qu’il faut savoir raconter des histoires. Et on a beau mépriser le succès d’un Marc Lévy ou d’un Guillaume Musso, car c’est certes inintéressant, ils savent tout de même raconter des histoires. C’est ça la clé du roman populaire, depuis Alexandre Dumas ou Eugène Sue. Ensuite, à nous d’investir ces formes-là pour en faire quelque chose d’un peu subversif. Par exemple, le personnage du tueur en série ne m’intéresse que s’il fait valoir ses droits à la retraite ou que Wall Street est une des portes de l’Enfer. Pourtant, je ne suis pas le premier à faire ça. Romero, encore lui, dans ses deux premiers films, utilise la figure du zombie comme critique politique. La Nuit des morts-vivants est le plus grand film anti-ségrégationniste, et Zombie est une satire féroce du consommateur qui continue à faire ses courses même mort.

Personne ne vous a jamais proposé d’adapter l’un de vos romans au cinéma ?

Il y a deux options sur Le Bloc et une sur L’Ange gardien. Mais pas plus pour l’instant.

Photo © Julien Chambon

Photo © Julien Chambon

Dans Monnaie bleue, vous écrivez que les deux choses qui rendent la vie supportable sont le plaisir et l’art. Diriez-vous que cela rejoint les deux seules choses essentielles pour Orwell, selon Simon Leys, à savoir le frivole et l’éternel ?

Monnaie bleue est un roman de 1997, donc je formulerais cette devise sans doute autrement aujourd’hui. Bien sûr, j’ai un tempérament extrêmement nostalgique et les seules choses qui me consolent sont les plaisirs de la vie, l’art en général, la littérature et la poésie en particulier. Les vraies dystopies sont celles où l’art est éradiqué. Le vrai cauchemar, c’est Fahrenheit 451.

Seriez-vous d’accord pour reprendre, en la paraphrasant, l’affirmation d’Orwell qui déclarait en 1946 dans Pourquoi j’écris : « Tout ce que j’ai écrit d’important, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement contre le totalitarisme libéral et pour le communisme tel que je le conçois » ?

Orwell est un génie mais je me pose toujours la question de savoir comment cette pensée peut être récupérée par la droite la plus réactionnaire. Par exemple, sans être un lecteur naïf, quand je lis 1984, je lis une critique de notre société avancée, libérale, promouvant la semaine de la Haine, fliquant ses citoyens et diffusant sa propagande médiatique. C’est comme les gens qui me disent : « Ah, les communistes, c’est bien les bulldozers à Vitry-sur-Seine contre les Arabes. » Les gens adorent les communistes quand ils ne se comportent pas comme des communistes. Il faut se méfier car il y a beaucoup de gens de droite qui se revendiquent du socialisme au nom de la décroissance, alors que nous avons des intérêts et des visions extrêmement divergentes, notamment concernant l’émancipation individuelle et collective. Il y a un travail idéologique à mener à la gauche de la gauche car l’alliance du « vivant » entre Les Veilleurs et les faucheurs d’OGM pose problème. Il y a d’un côté la bourgeoisie qui se sert de son catholicisme pour critiquer le monde moderne, ce qui peut plaire à des gens de gauche qui s’aperçoivent (même moi en tant que communiste « orthodoxe ») qu’on est dans une forme d’impasse productiviste. Mais, entre les deux, on peut discuter un peu et tracer des lignes de partage. Car si ça continue comme ça, il y aura un portrait d’Orwell au Medef. La captation de l’héritage d’Orwell par les néo-réacs commence à m’agacer fortement.

« Je ne dis pas que c’était mieux avant, je dis que c’est pire maintenant. »

Paul Signac, "Au temps de l'anarchie"

Paul Signac, « Au temps de l’anarchie »

Encore que votre conception du communisme est assez loin du goulag soviétique, même si on sent que ça ne vous déplairait pas d’en déporter certains : vous prônez/rêvez un communisme balnéaire. La révolution en surfant ?

Dans un certain sens, je me base sur un ouvrage paru en 2002, Sur la plage : mœurs et coutumes balnéaires aux XIXe et XXe siècles, du sociologue Jean-Didier Urbain. En somme, quand on sera vraiment libéré des contraintes de production, la société idéale pourrait ressembler à une plage grecque ou bretonne, sans surpopulation, où les gens discuteraient au calme, se prélassant au soleil, laissant leurs enfants jouer tranquillement…
Je voudrais réenchanter, au moins littérairement, le mot « communisme » qui, à force de propagande capitaliste et à cause du désastre stalinien, a fini par ressembler à la caricature énoncée par OSS 117 : une dictature où les gens ont froid, portent des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair. Je souhaite associer le communisme à une idée radieuse qui ressemble davantage à la peinture de Paul Signac, Au temps de l’anarchie.

Quel livre offririez-vous à une fille pour la séduire ?

La Fête de Roger Vailland. C’est un roman où un type propose à une jeune fille de s’enfermer pendant trois jours dans un hôtel à la campagne, après avoir fait la course en bagnole à bord d’une 404.

Sylvain Métafiot

Article initialement publié sur Le Comptoir

Jean Cocteau, le rêveur à la discipline de fer

Cocteau2Les Secrets de Beauté de Jean Cocteau. Une œuvre étrange, presque accidentelle au dire de l’écrivain lui-même qui rédige des « notes prises pendant une panne d’automobile sur la route d’Orléans ». Poète du hasard mais poète acharné puisque l’homme retrouve dans cet « inconfort merveilleux » d’un « wagon de troisième qui [le] secoue, […] ce cher travail sur des gardes de livres, sur des dos d’enveloppes, sur des nappes. »

Il faut voir dans ce recueil la réunion de réflexions – entre aphorismes, courts essais et poèmes en prose –  sur la vie et le travail du poète, sur la poésie et les mystères de sa création. Le poète nous livre même ses secrets, et les sentences lancées d’un air péremptoire ne sont en réalité, que des problèmes que l’on pose, sur lesquels on discute et l’on débat. Des problèmes qu’il appartient au lecteur de comprendre ou non. Ainsi, sous l’apparence de la polémique, voire du mépris, il s’agit pour Cocteau de trouver une réponse à une quête existentielle : qu’est-ce que la vie d’un poète ? Pour trouver une réponse, il tâtonne, ajoute, précise sa pensée, l’abandonne pour la reprendre plus tard et mieux l’affirmer. Il écrit à demi-mots, comme s’il avait peur de la faiblesse d’une expression, refusant ainsi l’immédiateté première dévolue au sens des mots. Cette immédiateté qui quelque part, empêche la réflexion, le cheminement, et refuse au lecteur la possibilité de s’attarder sur eux. Et s’il fallait prendre le temps ? Le lecteur est prévenu. Il faut qu’il s’arme d’une pieuse patience pour lire ce recueil, sans quoi il ne pourrait en saisir toutes les subtilités.

L’idéal du poète ascète

Cocteau nous livre ses secrets brutalement, et disons le franchement, de manière peu engageante. Comment ne pas lire de mépris lorsqu’il écrit que « La masse ne peut aimer un poète que par malentendu » ? Adresse-t-il sa poésie à une élite ? Pour lui, le poète est un homme solitaire, une créature « qui boite », à cheval entre la vie et la mort, vivant dans le rêve. Le poète ne peut être de son temps. Il est déjà loin devant. De fait, est-il toujours dans la position de l’incompris ? Que dire si ce n’est que « Le propre du poète est de concevoir, pour y vivre, un univers où le temps, l’espace, les volumes ne s’organisent pas comme dans l’univers humain. Il en résulte une forme d’invisibilité »

Cocteau1Le poète, paradoxalement, vit donc ailleurs, dans un monde qu’il décrit comme différent même s’il continue de vivre parmi ses semblables. Cette position inconfortable et constante l’accompagne sans cesse et se ressent fortement dans le poème. « Un poème est une suite d’accidents propres à démoraliser le confort ». Or, ce malaise semble cependant nécessaire à la création. Il prend la forme d’une « hygiène du poète » fondée sur la fuite de toute mode, de toute tendance. La fuite de la facilité permettrait ainsi de faire ressurgir la pureté de la poésie. Une poésie qui se doit d’être un « événement », un « scandale ». Cocteau cherche ainsi une forme de force révolutionnaire dans le poème et pour se faire, refuse les conventions. Il lui faut alors, aller au-delà des images « vulgaires », des images « faciles ». En effet, jamais le poète ne crée dans le but d’être apprécié ou reconnu et pour Cocteau, il n’y a de poète reconnu que « Posthume ». Ces images faciles sont comme les Anges. « Les Anges, nous en abusâmes. […] Aujourd’hui, sur les affiches, les titres des pièces et de films sont tous aux Anges. Il nous faut donc leur dire adieu. » Il faut les débusquer. « Après Orphée tout le monde me félicitait d’une image que j’avais eu la faiblesse de laisser là. » Il faut refuser la gloire et les sirènes de la notoriété. « Le soleil de la gloire écrase les reliefs. Les œuvres s’y aplatissent »

Cocteau se montre impitoyable envers le poète qui doit sans cesse vivre en décalage avec le monde. Le poète doit toujours se situer au-delà et avoir une longueur d’avance. Le malaise vient subtilement s’immiscer. La violence des mots retranscrit le processus où on la reconduit vers soi-même. Cette violence est source de souffrance perpétuelle pour le poète qui ne peut s’en défaire, où qu’il aille. « Un poète se déteste, il ne respecte en lui que le véhicule » L’exil marque la quasi-obligation pour le poète d’être privé de tout afin de créer des poèmes de qualité. « C’est une chance si on le chasse de sa maison ». Une chance. Comme si le dénuement, la solitude et la souffrance pouvaient devenir le seul terreau favorable à la création. Le concept « d’outre-noir » qu’utilise le peintre Soulage est analogique à l’expérience poétique. Ainsi, la manière dont il applique la couleur sur la toile permet de se jouer de la lumière. La couleur noire, ayant la faculté de la capter et de la renvoyer, suffit à être matière de l’œuvre. Elle est la création même, à l’image du poème qui capte et renvoie la souffrance du poète. Le poème se sert de la souffrance du poète comme matériau. Elle est la matière même.

Le Poète inspiré ou l’homme laborieux

Pour Cocteau, « c’est un privilège de naître poète ». N’est pas poète qui veut ! Aussi mystérieux que la Pythie de Delphes, Cocteau utilise l’aphorisme, s’exprime à demi-mot. Il parle de « voix », de « chance ». Il semblerait même que la pratique de l’écriture poétique soit une expérience mystique et le poète est cet être « inspiré ». Celui qui, grâce à une démarche et une méthode qui lui est propre, parvient à recréer le monde, sans toutefois perdre de vue que le travail poétique doit s’effacer derrière l’idéal d’un retour à l’essence de la poésie : celle qui parle à l’âme et qui révèle le génie.

Il rejoint les Hugo et les Baudelaire, ceux pour qui le poète est comme le réceptacle d’un message « supérieur », un être rare et privilégié choisi parmi les hommes parce qu’eux seuls sont capables d’entendre « les voix ». Cocteau compare à plusieurs reprises la figure du poète avec Jeanne d’Arc démontrant que l’incertitude est essentielle dans sa conception poétique. Sur elle, se fonde l’esthétique du poème. Seule la beauté compte. Mais quelle est-elle ? Peut être cette « autre chose [qui] importe et ne s’analyse pas ». Cette beauté est toujours ambivalente car elle tend à restreindre la poésie, voire la disqualifier. « Ce n’est pas parce qu’elle parle de choses saintes que la poésie est sainte. Ce n’est pas parce qu’elle parle de choses belles que la poésie est belle et si on nous interroge sur le pourquoi elle est belle et sainte, il faut répondre comme Jeanne d’Arc lorsqu’on l’interroge trop avant : « Passez outre » »

cocteau_brekerDe même, Pierre Caizergues, dans la préface aux Secret de beauté (édition Gallimard, 2013) analyse la conception ambivalente de la beauté de Cocteau selon ces termes : « On se souvient de ces lignes dans le livre sur Jean Marais, présent aussi dans ses Secrets de beauté : « La beauté déteste les idées. Elle se suffit à elle-même. Une œuvre est belle comme quelqu’un est beau. Cette beauté dont je parle provoque une érection de l’âme. Une érection ne se discute pas. » Inutile donc de chercher à percer les « Secrets de beauté » de Jean Cocteau ? On les rapprochera simplement de cette réponse du Dalaï Lama, cité plusieurs fois par lui : « Le secret du Tibet, c’est qu’il n’y en a pas. Mais c’est celui qu’il faut défendre avec le plus de soin. » Ce qui explique sans doute que Cocteau porte, d’un bout à l’autre de sa carrière, une attention constante à la mise en mot de ses secrets. Des secrets qui n’en seraient pas si le poète les gardait pour lui. Il confie également dans Le Rappel à l’ordre que « Le secret a toujours la forme d’une oreille. » »

Un poète ne peut être qu’inspiré. Malgré tout, Cocteau nous livre dans ce recueil des « conseils techniques ». Si naître poète pour Cocteau est un « privilège », il faut savoir s’en rendre digne en menant une vie ascétique comme celle du « Saint » qui se doit d’être « Bon » selon les principes d’une éthique inflexible. Il se doit également d’être actif face « aux voix » ou « à la chance » et se préparer à leur arrivée comme les fidèles se préparent au retour du Christ. La poésie devient religion. « Paresse du poète : attendre les voix. Attitude dangereuse. C’est qu’il ne fait pas ce qu’il faut pour que les voix lui parlent./Découvrir une hygiène physique et morale. Être toujours en état de grâce. Exercice religieux du poète./Dormir c’est rentrer à l’étable. Ne pas trop dormir. »

La poésie est sacrée. Elle se prépare selon des « secrets » de fabrication où nous apprenons que le poète doit « fuir les adjectifs comme la peste » ou encore essayer d’écrire à l’envers ou en reliant les lettres entre elles. A la manière d’ « Apollinaire [qui] chantait ses poèmes en les écrivant et ils nous enchantent. Ses secrets de bonnes femme valent mieux qu’Aristote ».

Le chantre de la jeunesse et de la liberté

 Si le pessimisme est présent dans ses poèmes, nous n’en sommes pas attristés. Après tout, Cocteau ne fait qu’émettre des hypothèses et ce faisant, il nous entraîne avec lui dans sa réflexion. D’ailleurs, il reste un écrivain de la jeunesse, de la révolution, de la modernité. « La jeunesse ne s’y trompe pas. Elle nous aime pour ce par quoi nous échappons au Prince. Elle fraternise avec la jeunesse attachée aux œuvres qui ne sont pas uniquement de nous. » Cocteau est le poète dans son époque, dans son siècle. Homme survivant de la première et de la seconde guerre mondiale, pacifiste, pour lui la guerre se fait d’abord par les mots dans la poésie. « L’honneur de la France, sera peut-être, un jour, d’avoir refusé de se battre » (Journal) Il reste toutefois une figure ambivalence.

Accusé d’avoir collaboré, d’avoir accueilli et protégé des artistes nazis comme Arno Breker, sculpteur officiel du troisième Reich, en 1942 et Leni Riefenstahl, on pourrait dire, pour sa défense, qu’il est artiste avant tout. L’Art ne serait-il pas le plus important ? Et puis, n’a-t-il pas travaillé avec les plus grands de son temps, les Satie, Picasso, Proust, Gide, Barrès, Coco Chanel, Truffaut, Jean Marais, Matisse ou Chaplin..? Fervent défenseur de l’art et de sa beauté, il puise en lui, la force de dépasser et de faire fi des opinions politiques et/ou nationales de ses frères poètes. Poète engagé donc, comme le démontrent ces vers : « La révolution a toujours un air de poésie parce que la poésie est révolution. » ; « Un poète est toujours occupé par l’ennemi et résiste. Cette résistance clandestine est la base de son travail. La résistance de 44 n’a été qu’une image visible de cette perpétuelle entreprise. » Puis encore, « Par qui s’est exprimée la Résistance de 1944 ? Par les poètes. » ; « Avant d’être fusillé, B… écrivit des poèmes. Un homme qui veut se survivre ne pense  qu’à écrire des poèmes. » La poésie permet de vivre, de résister à ce qui menace la vie même.

Margot Delarue