La tôle et le sexe : l’irrépressible désir technique chez Cronenberg

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S’il est admis que le progrès technoscientifique est généralement bénéfique à l’humanité, il faut cependant considérer qu’il peut aisément se retourner contre nous avec force et violence. L’innovation d’un côté et la sécurité de l’autre se livrent une course parallèle démesurée. La seconde essayant de rattraper la première par le biais de la prévention (dispositifs de contrôle techniques, déontologiques, législatifs, réglementaires, etc.) pour éviter de se satisfaire d’une simple réparation de dommages.

Amor fati machinique

Une discipline universitaire s’est même créée pour prévenir le risque technique : la « cynindique », la « science du danger ». Mais deux limites viennent se heurter à ce projet : premièrement, les connaissances qui nous permettent d’innover vont plus vite que celles permettant de contrôler ces innovations, ce que le neuro-scientifique Graham Collingridge résume par le paradoxe suivant : « plus l’innovation est rapide, plus il y a potentialisation du risque technique » ; deuxièmement, le « facteur humain » est totalement imprévisible et l’homme peut désirer la violence technique. Pour appréhender cette jouissance destructrice de la technique dans l’esprit humain ce n’est pas tant vers la cynindique qu’il faut se tourner mais du côté de l’art, et notamment de la Science-Fiction.

la-moucheLa plupart des films de SF (de Brazil à Matrix) interprètent la violence technicienne en termes de volonté mauvaise, exercée de l’extérieur par une minorité (thème récurrent des contre-utopies). D’autres, plus rares, suggèrent que la violence du monde technique est interne à chaque être et directement liée à nos désirs inconscients. Ainsi, le fléau des accidents de la route (30 millions de morts depuis un siècle et la probable troisième cause de décès en 2020) est considéré comme un moindre mal pour satisfaire notre besoin de vitesse. Phénomène qu’illustre métaphoriquement le film Screamers de Peter Weller, où les humains sont traqués par des machines tueuses pouvant se multiplier et se perfectionner seules. Ce ne sont plus les hommes qui produisent les objets techniques mais le système technique lui-même après avoir dévoré l’être humain. Les machines sont également objets de désir : nous désirons les machines, quitte à y succomber, mais nous les aimons aussi parce qu’elles sont mortelles et déshumanisantes. David Cronenberg est un des meilleurs explorateurs des « racines existentielles de la violence technique » selon le philosophe Daniel Cérézuelle.

La liberté par l’autodestruction

holly_hunter_crashCrash dépeint un univers fictif réduit à sa seule dimension technique. La société est absente, la nature est absente, la ville habitée est absente. Seuls demeurent des individus isolés errant sur des routes, avec pour unique perspective le sexe et la machine, en l’occurrence la voiture. Dans un monde sans vie, l’émotion est inexistante. Ne satisfaisant plus leurs désirs par le sexe, ils se tournent vers la violence automobile, ultime recours pour aller au-delà de leurs limites corporelles dans un dépassement existentiel définitif. Grâce à la « belle catastrophe » ils sont à la fois délivrés de leur prison charnelle, et accèdent à l’éternité par l’existence immatérielle de la diffusion ultra médiatique de l’accident.

Dans La Mouche, Cronenberg met en scène un chercheur ayant découvert la téléportation en mettant « la chair en équations ». Mais suite à une erreur, son génome fusionne avec celui d’une mouche, et peu à peu se métamorphose. Dans son exaltation de dépasser ses limites humaines, il en perd toute humanité, physique comme morale, et finit par user de la force pour poursuive son rêve technoscientifique. Le désir d’une liberté désincarnée serait un « instinct secret » poussant les être humains à la violence technicienne.

existenzeXistenZ enfin nous plonge dans le monde de la réalité virtuelle totale. Coupés du réel, les participants à ce « grand jeu » ne ressentent aucune angoisse, aucune contrainte physique, aucune identité fixe, aucune attache géographique, aucune soumission temporelle. En somme aucune barrière à la liberté absolue. Ce qui entraîne la suppression du souci de l’autre, réduit à une apparence caricaturale pouvant être éliminée à tout instant ; la suppression des scrupules, car les actes n’ont pas de conséquences définitives dans un univers perpétuellement recomposé ; la suppression de l’autonomie et de la raison, le joueur devenant dépendant de sa logique ludique. Advient le règne des pulsions les plus barbares comme la rivalité et la violence.

La fascination de la violence émanant des techniques automobiles et de celles de l’imagerie explique la jouissance d’abolir la réalité, le temps, et la responsabilité de nos actes. Ce désir secret à la liberté totale (dévoilé par les arts en général et la science-fiction en particulier) peut donc s’engouffrer dans ce que le philosophe Jean Brun appelait « la puissance onturgique de la technique, créatrice de nouvelles modalités d’être ». Au risque de s’abîmer dans des violences autodestructrices sans retours.

Sylvain Métafiot

De la perméabilité de l’être humain

Le mot d’ouverture, par Jacques Darras

« Whitman échappe aux lectures partielles donc partiales. Pour comprendre la qualité d’« elusiveness » (insaisissable fugacité) qu’il s’attribuait à lui-même ou, suivant sa propre image, cette « furtivité de vieille poule dissimulant son œuf dans le creux d’une haie », il faut s’essayer soi-même à l’exercice du commentaire. Dans les Feuilles d’Herbe tout file, tout coule, tout fuit, tout est conçu de telle façon qu’aucun fil n’est réellement décelable sur lequel on pourrait tirer, démaillant d’un coup la toile. Il faut reculer de plusieurs pas et réfléchir dans la distance. »

Aujourd’hui, une lecture impulsive

Il n’est pas rare que nous goûtions joyeusement un texte ; toutefois, il faut pour atteindre un état fébrile que ce dernier soit particulièrement sensible. C’est le cas du poème d’aujourd’hui : « Il y avait un enfant qui sortait de chez lui », de Walt Whitman.

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Le Garçon à la baguette de pain, Willy Ronis

C’est par hasard que je le découvre dans les Feuilles d’herbe, dans la quête un peu lasse de renouer avec la langue poétique. J’ai dans l’idée qu’il faille que celle-ci touche la nôtre ou, du moins, qu’elle ne s’en écarte pas trop. Mais il semble que j’ai été amer sans raison : là, sous mes yeux, de longs vers qui me parlent du caméléon humain se sont profilés, sans même que j’espère :

« Il y avait un enfant qui sortait tous les jours de chez lui,
Et la première chose que ses yeux rencontraient il la devenait
 »

C’est le conte de la perméabilité humaine qui se développait sous mes yeux et qui a décliné, sur 39 vers libres, l’absence de fixation, quant à d’éventuels objets, observée chez l’« enfant ». C’est dans un premier temps qu’on voudrait définir un message optimiste, qui parle de curiosité et surtout d’ouverture en dépit des instants qui perdent doucement de leur lumière. Si l’« enfant » mue autant, c’est que tout l’intéresse. Assez vite pourtant, c’est les valeurs itératives qui prennent le pas, et si les thèmes se multiplient sans fin, il n’en reste pas moins que l’« enfant » ne fait rien qu’il n’a pas déjà fait, dans la même routine, toujours qui « sortait tous les jours de chez lui », dans un empêtrement morbidement commun.

De la vie de l’enfance à la vie

Le paradoxe m’a semblé tenir dans la vitesse : y avait-il moyen qu’il appréciât toutes ces choses qu’il devenait à la vitesse où les choses lui arrivaient puis repartaient ? Rien ne le laisse entendre, et ses métamorphoses continues poussent à imaginer qu’il prend les traits des choses qu’il devient sans jamais les marquer des traits qui lui sont propres. C’est là que la chose est intéressante : l’« enfant » n’a pas de consistance pour lui, il s’inscrit dans la fuite, ou plutôt dans le mouvement vers ce qui n’est pas lui. Et plus ces choses qu’il devient s’amoncèlent et plus la transition se fait depuis sa vie d’enfance vers sa vie d’ensemble.

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Walt Whitman

Rien ne peut faire imaginer une émotion : l’« enfant » s’assimile, puis l’enfant disparaît. Il est d’ailleurs toujours l’attribut des sujets dès lors qu’il s’extrait de chez lui : « Furent lui les pousses des champs, quatrième Mois cinquième Mois » ; jusqu’à ce vers final, où sa position se stabilise : il y devient alors définitivement l’attribut des sujets qui l’ont appelé tout le long, à jamais dépouillé de sa capacité à être le thème de ses propres procès :

« Devinrent l’enfant, firent partie de l’enfant qui sortait tous les jours de sa maison, et qui depuis et aujourd’hui est sorti et sort encore de sa maison, et sortira demain et tous les autres jours. »

Ainsi, et encore sans trop d’explications, ce poème fait état d’une disparition ; une disparition qui trouve une source plausible dans l’action d’immobilité. Cet « enfant » qui « sortait toujours de chez lui », aurait-il disparu s’il n’avait pas fini, sans qu’il ait d’emprise dessus, par s’aliéner aux autres ? Rien ne nous le dira. Mais c’est l’esprit qui tourne que je clos le livre et m’intéresse enfin à vous le partager.

Alexandre Boutard

L’histoire éternelle : la véritable histoire de la Belle et la Bête

Des histoires qui font rêver, qu’elles soient racontées le soir avant d’aller se coucher ou visionnées à la télé au chaud sur le canapé. Les contes sont une fascination pour les plus petits et une nostalgie pour les plus grands. Ces histoires ont rythmé notre enfance et on a plaisir à les écouter encore aujourd’hui. La belle et la Bête est un classique, un conte magique se déclinant dans une multitude de formats, aussi bien au cinéma qu’au théâtre en passant par les livres. C’est l’histoire d’une jeune fille qui se rend otage d’une bête afin de sauver son père, puis qui finit par aimer cette dernière, brisant par la même occasion le charme de la bête et faisant d’elle un prince charmant.

Une œuvre aux origines lointaine

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Gabrielle de Villeneuve

C’est en 1555 qu’est publiée la première version de « La Belle et la Bête » dans le recueil de contes Les nuits facétieuses ; ce livre rassemble 74 histoires dont « Le chat botté », par Straparola. Les connaissances sur ce mystérieux écrivain se limitent à la préface de son recueil où il révèle son identité : il s’agit de Giovanni Francesco, un écrivain né en Italie au 16e siècle qui est entre autres l’auteur d’Opéra Nova, un recueil de poèmes.

C’est de cette histoire que s’est inspirée Gabrielle de Villeneuve pour écrire sa version. Une femme de chambre lui aurait conté cette histoire dans le bateau lors de son voyage vers l’Amérique. Écrivaine tardive, Gabrielle de Villeneuve écrit la première version moderne de « La Belle et la Bête » en 1740 dans son recueil La jeune américaine et les contes marins. Sa version est certainement la plus riche et la plus complète de toutes en termes d’éléments fantastiques mais aussi au niveau de la durée de l’histoire : elle commence à l’enfance de la Belle et se termine bien après la transformation de la Bête. Ici, les parents de la Belle sont une fée et un roi, il y a des animaux qui parlent, des objets magiques, et bien plus encore… Malgré son impact (en termes d’adaptation postérieure), le recueil de contes ne remportera pas immédiatement un franc succès, ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard que le conte sera véritablement connu dans une version reprise et abrégée de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont.

Les œuvres postérieures

De nombreuses versions ont connu un succès notable assurant la pérennité de ce conte, chacune d’elles donnant une touche différente à l’histoire.

Le film de Cocteau (1946) qui est resté fidèle à la version de Villeneuve à quelques détails près (bien que le film se termine tout de suite après la transformation de la Bête) a une atmosphère sombre et poétique due aux effets spéciaux artisanaux et au fait que le film est en noir et blanc. Le film fut nommé au festival de Cannes et récompensé du prix Louis Delluc.

Le long métrage animé de Disney a eu également un succès planétaire. Car bien que l’histoire de fond de Disney soit très différente, et que le contenu soit simplifié au maximum, ce dessin animé reste magique et incroyable, car la production a misé sur le coté dynamique, simple et magique si représentatif du style Disney.

            Enfin les adaptations sont nombreuses, et apportent chacune une touche différente à ce conte, parmi elles on peut compter :

  • La fleur écarlate de Lev Atamanov en 1952 (dessin animé)
  • Les entretiens de la Belle et la Bête de Maurice Ravel (pièce pour piano)
  • La Belle et la Bête de Ron Koslow en 1987 (série télévisée)
  • La Belle et la Bête de Christophe Gans (film)

Les contes plaisent et les adaptations sont si nombreuses qu’il est peu probable de les oublier ou de s’en lasser. La prochaine adaptation sera une version cinématographique de La Belle et la Bête par Disney en 2017, un rendez-vous à ne pas manquer pour les épris de l’histoire éternelle.

Noémie Bounsavath

La fin de la littérature est-elle proche ou l’a-t-on ratée ?

Lorsque l’on se promène dans de grandes librairies, ou lorsque que l’on se perd dans les couloirs de la FNAC ou Gibert-Joseph parmi les nouveautés exposées comme des panneaux publicitaires, lorsque l’on se perd entre quelques cartes postales de baisers sous la Tour-Effel ou qu’on parcourt du regard les noms des grands classiques disponibles en 5 exemplaires d’éditions différentes — dans une lassitude de retrouver la sortie et en continuant de réciter intérieurement tous les noms des ouvrages —, on finit par tomber sur une pile de livres n’excédant pas plus de 70 pages.  Des couvertures intrigantes qui mettent le titre en valeur se succèdent sous notre regard avec des titres qui demandent de les savourer. Ainsi sont-ils les livres des éditions ALLIA.

Une édition intrigante

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La Fontaine, Marcel Duchamp

Les éditions ALLIA sont une maison d’édition française fondée par Gérard Berréby en 1982. Le nom est un clin d’œil à Marcel Duchamp et sa célèbre Fontaine. Toutes les grandes inventions et les grandes œuvres naissent d’une absence de l’objet désiré dans le monde qui nous entoure, d’une idée innommable à montrer à d’autres yeux… Ainsi en est-il de la voiture, de l’avion, du sous-marin et de l’art. Cette édition applique cette idée à l’univers de publication des livres. Gérard Berréby avance qu’il ne trouvait pas d’ouvrages qui lui suscitaient de l’intérêt en librairie et qu’il a fondé les éditions ALLIA en conséquence. Vous direz… mais l’art est toujours transgressif. Certes, mais on y trouve des textes de grands écrivains, philosophes, comme par exemple le Traité de l’amendement de l’intellect par Spinoza à côté de textes de personnes anonymes comme Les rêveries d’un toxicomane solitaire, Vive les voleurs !… Une ligne directrice dans un chaos d’avant-garde, dans un esprit de rébellion qui fait que les textes respirent et leurs lecteurs aussi. ALLIA semble choisir des textes méconnus et porter la lumière qu’une maison d’édition peut offrir pour que ces idées ne finissent pas ignorées dans le fond d’un cachot.

La fin de la Littérature

Nous n’en parlons pas mais parlons-en… Combien d’œuvres du XXIe siècle avez-vous lu qui en valaient la peine ? Qui vous ont retourné l’estomac, qui ont changé votre vision du monde ? On a tous un ou deux titres. Ce n’est pas une critique des auteurs contemporains, mais de notre siècle. On remarque que dans la littérature, chaque génération est une génération « perdue », une génération qui éprouve du « mal-être », qui lutte contre le langage instauré, les normes de style imposées, et la société. Cela fait déjà quelques siècles. Des époques différentes nous inspirent la révolte, l’action, le partage, l’humanité… C’est de quoi nous parle Lars Iyer, écrivain et professeur de philosophie à l’université de Newcastle upon Tyne dans son livre Nu dans ton bain face à l’abîme : un manifeste littéraire après la fin des manifestes et de la littérature. Le livre fut publié en 2011 puis traduit et publié par ALLIA en 2016. Il est intéressant de voir qu’au dos une citation en blanc sur un fond noir se détache : « Résiste aux chefs-d’œuvre ». Le titre a l’air frénétique et n’arrive pas à s’arrêter, et lorsqu’il s’arrête, c’est sur une fin de la littérature. Lars Iyer commence une histoire, il raconte l’évolution des écrivains, comme la théorie de l’évolution de Darwin, sauf que le statut d’écrivain semble se rompre sous le poids de la société, il n’évolue pas, il se restreint. Au début les écrivains étaient des grands penseurs vivant isolés dans la montagne et communiquaient avec les esprits, puis ils descendirent dans les villes sans pour autant y vivre tout en admirant la montagne, ils étaient de fervents voyageurs et rien ne pouvait les arrêter. Ils devinrent des citadins et créèrent des éditions « Les éditions de la Sainte-Montagne ». Puis l’évolution se passa ainsi : « Certains parvenaient même à vivre de leurs ventes. Quand ces ventes diminuaient, ils se mettaient à enseigner la littérature à l’Université de l’Olympe et quand les universités n’embauchaient plus dans les départements de Lettres, ils écrivaient leurs mémoires sur « la vie dans la montagne » ».

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Cela ne vous rappelle rien ? Oui, c’est bien ça, vous avez raison — notre triste évolution sous la plume d’une ironie piquante et libératrice. L’auteur retrace des choses qui bloquent dans notre société, nous bloquent à écrire, à produire une œuvre. Au XXe, on savait déjà qu’on ne pourrait pas revenir, après le Nouveau Roman, au roman d’apprentissage de Balzac et de Flaubert. Aujourd’hui, on sait qu’on ne peut produire ni l’un ni l’autre, mais il semble en plus qu’on n’ait rien contre quoi résister, contre quoi s’entrechoquer. Lars Iyer nous met en garde et demande de résister aux chef-d’œuvre d’une Littérature qui est déjà un cadavre refroidissant. « La postmodernité, qui n’était sans doute que la modernité avec un nom plus désespéré, nous a conduits en fin de partie : tout est disponible et plus rien n’est surprenant. Par le passé, chaque grande phrase contenait un manifeste et chaque vie littéraire proposait une hétérodoxie, mais à présent tout est photocopie, note de bas de page, pure comédie. » Ainsi, on dégage trois concepts : il faut résister à la nécrophilie des œuvres, à l’imposture (reconnaissance de son rôle) et assumer son idiotie (l’autodérision viendra en aide). Ce qui est fort dans ce petit livre de 50 pages, c’est que toutes ces informations oppressent tellement que la résistance se crée : on veut écrire, on veut se mettre à nu, on veut faire revivre la littérature sans le faux-semblants des grands mots. Lars Iyer atteint son but : nous faire réagir, nous réveiller.

Voici pour la fin deux extraits marquants

« Tu psalmodies les noms de Kafka, Lautréamont, Bataille, Duras* dans l’espoir de conjurer le fantôme de quelque chose que tu comprends à peine, quelque chose d’absurde et d’obsolète qui te préoccupe néanmoins tous les jours de ta vie. Et tu t’aperçois que tu ris malgré toi, tu ne peux pas t’en empêcher, tu ris à en pleurer. Tu cliques sur « Nouveau Document » et tu restes assis là, tu trembles, tu contemples l’écran de ton ordinateur et tu te demandes ce que tu pourrais bien écrire à présent. »

* en italique dans le texte

« Ne sois pas généreux, ne sois pas gentil. Ridiculise-toi et ridiculise ce que tu fais. Art sauvage, comme le cannibale que tu es. Souviens-toi de ceci : c’est seulement quand la chose est morte, que des millions de corbeaux l’ont dévorée, que les chacals l’ont rongée, qu’on lui a craché dessus avant de l’oublier, que nous pouvons découvrir le dernier os inviolé. »

Maria Chernenko

Histoires de La Terre du Milieu

« Un magicien n’est jamais en retard, Frodon Saquet, ni en avance d’ailleurs. Il arrive précisément à l’heure prévue » J.R.R Tolkien, Le Seigneur des Anneaux.

Ces quelques mots vous disent sans doute quelque chose, et c’est normal. Il s’agit des premiers mots prononcés par le magicien Gandalf  au jeune Frodon Saquet dans le roman Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien. Ces romans font partie des plus célèbres au monde malgré leur âge et dépassent de loin la notoriété obtenue par les romans de la saga Harry Potter, écrits par J.K. Rowling.

Mais avant de nous intéresser aux romans et à leur adaptation cinématographique, intéressons-nous plutôt à l’homme qui se trouve être à l’origine de ce phénomène mondial.

L’auteur

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J.R.R Tolkien (John Ronald Reuel Tolkien) n’est pas seulement un écrivain, il est aussi poète et professeur d’université. Et c’est en 1910 qu’il crée La Terre du Milieu, univers fantastique où se dérouleront par la suite les aventures des personnages de ses romans les plus connus, que sont Le Hobbit et le Seigneur des Anneaux. Tolkien ne se contente pas seulement de créer tout un univers, il invente aussi une langue et une mythologie propres à son monde. C’est grâce à cela qu’il sort en 1937 Le Hobbit qui connaîtra une suite en 1954 avec Le Seigneur des Anneaux. Ces romans deviennent un véritable phénomène de société. Par la suite, il commencera l’écriture d’un recueil sur les légendes de La Terre du Milieu qui ne sera malheureusement jamais achevé, car Tolkien meurt en 1973 sans avoir terminé son œuvre, et c’est son fils qui fera paraître à titre posthume en 1977 le recueil appelé Silmarillion.

Aujourd’hui, J.R.R. Tolkien est considéré comme l’un des « pères » de la fantasy moderne, et nombreux sont les auteurs qui se sont inspirés de lui, et notamment de la manière dont il a créé son univers.

Les romans

Le Hobbit est la première œuvre qui se déroule en Terre du Milieu, et nous présente pour la première fois des personnages comme Bilbon ou Gandalf, que nous aurons le plaisir de redécouvrir dans la suite ainsi que dans les adaptations cinématographiques.

Ce roman nous raconte les aventures de Bilbon qui se retrouve embarqué par le magicien Gandalf dans un voyage vers la Montagne Solitaire au côté d’une compagnie de treize nains aux caractères bien trempés. Ils ont pour seul but de vaincre le dragon Smaug et ainsi récupérer le royaume qui leur appartenait jadis. Mais leur voyage ne sera bien entendu pas de tout repos car ils croiseront entre autres le chemin de Trolls,  de gobelins et d’araignées géantes.

Ce premier roman mettant en scène des hobbits, des nains et des elfes a connu un grand succès lors de sa sortie. Ce succès incite l’auteur à écrire une suite : Le Seigneur des Anneaux qui devient vite son roman le plus connu.

L’histoire reprend certains des personnages du roman précédent mais l’œuvre est bien plus sombre. Cette œuvre possède une place fondamentale dans la littérature fantasy. Les événements se déroulent bien après ceux présentés dans Le Hobbit, Bilbon a vieilli et c’est donc son neveu Frodon qui partira à l’aventure aux côté de Gandalf, emmenant avec lui trois autres amis hobbits : Sam, Pippin et Merry. Leur petite troupe va peu à peu s’agrandir au fil de l’histoire, accueillant Aragorn, l’elfe Legolas, le nain Gimli et Boromir. Tous ensemble, ils formeront « la communauté de l’Anneau » et partiront pour le Mordor, espérant ainsi détruire l’anneau unique et vaincre Sauron. Entre batailles, morts et séparations, de nombreuses épreuves les attendent car nombreux sont leurs ennemis.

Les œuvres de Tolkien, dont l’univers est très vaste, a su séduire de nombreux lecteurs et l’un d’entre eux n’est autre que le réalisateur Peter Jackson, qui se lance dans le projet d’adapter ces romans en films. Il s’attaque tout d’abord à la trilogie du Seigneur des Anneaux, dont le premier volet qui sort en 2001 a connu un succès mondial dès sa sortie et remporte également de nombreuses récompenses – notamment quatre Oscars et quatre Awards. Malgré les différences qui existent avec le livre, le film est une réussite, les acteurs sont bien choisis et les fans de l’univers Marvel ont sans doute eu la bonne surprise de voir l’acteur interprétant le fameux « Magnéto » de la saga X-Men dans le rôle de Gandalf.

Pour tous les petits curieux, de nombreuses anecdotes entourent le tournage du film et il est toujours drôle et intéressant de les découvrir car certains des acteurs ont fait preuve de beaucoup d’imagination et de persévérance pour rentrer dans leur rôle et pour faire du film un succès.

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Il faut attendre 9 ans après la sortie du dernier film de la trilogie Le Seigneur des Anneaux pour voir apparaître l’adaptation cinématographique du Hobbit, toujours sous la direction du réalisateur Peter Jackson.

Pour cette trilogie, il s’agit d’un retour en arrière. Le début du film est identique ou presque au premier Seigneur des Anneaux : c’est le jour la fête d’anniversaire de Bilbon et on voit ce dernier (vieux) écrire, assis à une table, son histoire. Puis le retour en arrière s’effectue et on se trouve alors plongé dans le passé de Bilbon, prêt à vivre à travers son récit ses aventures de jeunesse.

On retrouve avec plaisir deux des acteurs déjà présents dans la trilogie précédente : Ian MacKellen dans le rôle de Gandalf et Orlando Bloom dans celui de Legolas. Et c’est aussi avec plaisir que l’on découvre la compagnie des treize nains dont les caractères tous très différents créent une petite troupe très surprenante.

Peter Jackson réalise encore une fois une trilogie à succès qu’on ne se lasse pas de regarder, tout comme celle du Seigneur des Anneaux, malgré la longue durée des films qui atteignent parfois 3 heures. Heureusement, cette durée est compensée par des paysages à couper le souffle qui ne cessent de nous émerveiller visionnage après visionnage, et par une bande originale tout simplement merveilleuse.

Léonore Boissy

Tout part de rien : le poème vainqueur de la première Veillée poétique de la saison 2016/2017 !

Malgré la déprime et la colère provoquées par les événements du 9 novembre 2016, la première Veillée Poétique du Litterarium a été une vraie bouffée d’air et un révélateur de talents puisant toujours dans les maux du monde pour en déclamer des mots mélodieux, lyriques et engagés.

19 textes ont été lus, interprétés et applaudis : pour certains, c’était le grand saut, pour d’autres un rendez-vous mensuel ou annuel agréable et revigorant !

L’auteur

Le gagnant 1-g-t-et-n-b-image-2de cette Veillée est Gyslain Ngueno aux multiples facettes : ingénieur achat dans la recherche et développement, il pimente et embellit sa vie en devenant un expérimenté de la récitation traditionnelle des textes poétiques mais surtout un poète croisant le rap et le slam. Ayant déjà rédigé de nombreuses nouvelles, il se lance aujourd’hui dans son premier roman. Il trouve son inspiration « dans les livres du genre humaniste,  ceux qui donnent des leçons de vie et une manière nouvelle de voir les choses ». La promesse de l’aube de Romain Gary est un de ses piliers littéraires : « il m’a réconcilié avec ma citoyenneté ».  Gyslain  aimerait faire de l’écriture son métier ; à l’instar de  Gauguin ayant affirmé que « Désormais je peins tous les jours ».

Le poème

Son poème a été créé à partir de la vision d’Edgar Morin sur le cosmos. « On est rien,  chaque chose est un éternel recommencement ». Avec ses vers, Gyslain s’exprime non pas à une personne en particulier mais à son prochain : « On est rien jusqu’à ce qu’on commence quelque chose, qu’on existe par les autres.  Il faut prendre conscience de sa petitesse. » Une réflexion qui a évidemment plu à la majorité des votants,  à savoir les jurés,  les membres du Litterarium, les participants et le public ! Sa plume vive, brève et directe a pu montrer l’essence même de la poésie : sa musicalité. La sienne est rapide, agréable et percutante. Un rythme semblable aux passions amoureuses, aux premiers bonheurs qu’on cherche, trouve puis perd brutalement. Être modeste face sa condition d’homme ou de femme tout en s’efforçant de vivre pleinement, voilà ce que ce poème veut transmettre. Il faut être clairvoyant et actif : par le biais de nos erreurs, nos réussites et du hasard de la vie, il est urgent de vivre l’immédiat et le dépassement de soi signifie bien se livrer entièrement pour l’être aimé l’instant présent.

Ses textes sont disponibles dans son premier recueil Souplesses en vente sur  le site internet de Z4 éditions ou dans quelques librairies de Lyon. Et de temps en temps sur le Gazettarium dorénavant !

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Tout part de rien

L’espace, né du vide,

Le temps, du non temps

La matière, du néant.

Tout part de rien,

L’amour, d’un regard,

L’embarras d’un regret,

La haine, d’une aigreur,

Le fruit, d’un labeur.

Tout part de rien,

Alors rien n’est pas nul,

Rien est à la base de laquelle tout s’accumule,

Du rien à l’infiniment grand,

Du tout à l’infiniment fétu,

Il n’y a qu’un pas, deux pas, trois pas.

Ce qu’on fait, ou ce qu’on ne fait pas,

Ce qu’on donne, ou ce qu’on ne donne pas.

Rien hier j’étais, Rien demain je serai,

Mais aujourd’hui je suis.

En attendant, embrasse-moi,

Ta main, donne-la-moi,

Ton amour, je le veux, aime-moi,

Vite mais bien,

Avant qu’il ne reste rien,

Puisque tout part de rien…

 Noémie Bounsavath et Gwendoline Troyano

Ernest Hemingway : masculiniste ?

S’il a été l’un des auteurs les moins contestés de son temps, notre époque aurait plutôt tendance à lui vouer une haine idéologique, ses « histoires d’hommes » aidant les intellectuels rattachés aux gender studies à penser la misogynie dans son œuvre comme un renfoncement systématique. C’est pourtant faire abstraction de la complexité de celle-ci et, plus avant, faire abstraction d’éléments biographiques objectifs (dont les savoureuses lignes du journal de Mary, sa quatrième femme, lors de leur safari africain ne manqueront pas de réjouir l’appétit réflexif des plus curieux).

Je me suis repenché, au crépuscule des récentes vacances, sur « La Capitale du monde », une nouvelle d’abord parue dans Esquire en 1936 sous le titre de « Horns of the Bulls » et qui nous parvenait, peuple de France, en 1958, dans le recueil Les Neiges du Kilimandjaro. La nouvelle fait état de la vie prolétaire morbide qui grouille dans la Luarca, hôtel dépouillé de Madrid, où s’entassent les rêves morts de picadors, de bandilleros et de matadors blessés, malades et déchus, entourés des personnels de l’hôtel.

Un univers clos et des esprits moribonds

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La Luarca est un hôtel où se réunissent des toréadors de seconde zone. Si les éléments qui existent dans et autour de la corrida (combats et reconnaissance publique) n’ont laissé que des brèches dans la vie de ces hommes, on peut déduire que leur déclin moral provient de la défaillance d’un élément de masculinité : ils sont incapables de mener à bien une lutte armée. De là leur désœuvrement, de là leur ivresse sans fin, de là leurs maladies. Au milieu, pourtant, il y a Paco, l’un des personnels, dont le rêve est de devenir ce grand torero que les pensionnaires ne sont pas parvenus à devenir.

Un soir, alors qu’il range la salle de repas, l’un des aide-serviteurs, Enrique, le provoque en lui opposant qu’il serait effrayé, comme n’importe quel homme, devant la fureur du taureau. Paco, piqué, lui demande alors d’attacher des couteaux aux pieds d’une chaise et de charger. Enrique, affolé par l’idée, tentera en vain de le raisonner. L’expérience est tragique et Paco finit, seul tandis qu’Enrique court chercher un médecin, par répandre son sang sur le sol de la pièce.

Mais alors quoi ?

Paco est un type dont les caractéristiques et le rôle sont androgynes et dont la construction toute entière est en contradiction avec le microcosme clos de la narration : il est jeune et mourra jeune, dans l’ignorance des joies et des plaisirs mais aussi des désillusions de l’existence humaine ; et cet élément narratif n’est pas sans conséquences sur les réceptions possibles de la nouvelle. Paco est une figure du décloisonnement et de l’expansion tandis que les autres personnages sont des personnages contraints, par l’échec, à se satisfaire médiocrement des espaces qu’ils remplissent déjà.

On assiste donc à l’évolution de ce personnage-tension dans un espace où l’entrechoc des différents éléments narratifs n’a pas de sens ; il reste à noter tout de même que c’est cette fidélité stylistique au manque régulier de cohérence des interactions du réel qui valut à Hemingway son prix Nobel en 1954, pour lequel on parlera de « style puissant et nouveau par lequel il maîtrise l’art de la narration moderne ». Il est d’ailleurs intrigant d’observer le choix qu’il produit quant à son protagoniste. Il lui préfère la mort à la fixité et au confort d’une condition, son caractère définitif ne lui donnant que plus de contraste avec la vie qui reste, morte aux rêves et morte à la vie. N’y verrait-on pas quelques échos féconds avec la philosophie de vie de l’auteur ?

Des éléments amisogynes

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Pour brièvement émettre des pistes de réflexion sur l’amisogynie d’Hemingway, on notera que les caractéristiques androgynes de Paco sont également observables chez ses sœurs — sans lesquelles il ne serait, par ailleurs, jamais parvenu jusqu’à Madrid. En toute cohérence et par équivalence de caractères, les deux femmes sont aussi des figures de « fuite vers l’ailleurs », définitivement désintéressées par l’immobilisme, menant des vies indépendantes, financièrement et culturellement irriguées par des forces qu’elles déploient d’elles-mêmes : elles s’engageront finalement, sans que la nouvelle ne rapporte leur retour à l’hôtel, vers un lieu de culture (un cinéma). Quant à ce qu’elles feront en apprenant la mort de leur frère, nous n’en saurons rien. Peut-être une autre manière de marquer la fuite.

Dernier fait notable : aucun jugement n’est jamais porté sur un personnage vivant. Le style très blanc d’Hemingway ne s’accorde à décrire des réalités que par des focalisations objectives. Ainsi nous aurons, pour finir, cette allégorie sublime de la vie motivée qui fuit la vie morbide, dont l’élan rappellera peut-être à quelques-un.e.s des traits contemporains :

« Une pute est une femme, tout comme une autre, mais je ne suis pas une pute.

— Tu en seras une.

— Pas par votre faute, en tout cas.

— Laisse-moi, dit le matador qui, éconduit et rabroué, sentait maintenant sa frousse lui revenir dans toute sa nudité.

— Vous laisser ? Qu’est-ce qui ne vous a pas laissé ? dit la sœur. Vous ne voulez pas que je refasse votre lit ? Je suis payée pour ça.

— Laisse-moi, dit le matador, son large visage de bellâtre crispé comme s’il allait pleurer. Espèce de pute ! Espèce de sale petite pute !

— Matador, dit-elle en refermant la porte. Mon matador. »

Alexandre Boutard