La tôle et le sexe : l’irrépressible désir technique chez Cronenberg

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S’il est admis que le progrès technoscientifique est généralement bénéfique à l’humanité, il faut cependant considérer qu’il peut aisément se retourner contre nous avec force et violence. L’innovation d’un côté et la sécurité de l’autre se livrent une course parallèle démesurée. La seconde essayant de rattraper la première par le biais de la prévention (dispositifs de contrôle techniques, déontologiques, législatifs, réglementaires, etc.) pour éviter de se satisfaire d’une simple réparation de dommages.

Amor fati machinique

Une discipline universitaire s’est même créée pour prévenir le risque technique : la « cynindique », la « science du danger ». Mais deux limites viennent se heurter à ce projet : premièrement, les connaissances qui nous permettent d’innover vont plus vite que celles permettant de contrôler ces innovations, ce que le neuro-scientifique Graham Collingridge résume par le paradoxe suivant : « plus l’innovation est rapide, plus il y a potentialisation du risque technique » ; deuxièmement, le « facteur humain » est totalement imprévisible et l’homme peut désirer la violence technique. Pour appréhender cette jouissance destructrice de la technique dans l’esprit humain ce n’est pas tant vers la cynindique qu’il faut se tourner mais du côté de l’art, et notamment de la Science-Fiction.

la-moucheLa plupart des films de SF (de Brazil à Matrix) interprètent la violence technicienne en termes de volonté mauvaise, exercée de l’extérieur par une minorité (thème récurrent des contre-utopies). D’autres, plus rares, suggèrent que la violence du monde technique est interne à chaque être et directement liée à nos désirs inconscients. Ainsi, le fléau des accidents de la route (30 millions de morts depuis un siècle et la probable troisième cause de décès en 2020) est considéré comme un moindre mal pour satisfaire notre besoin de vitesse. Phénomène qu’illustre métaphoriquement le film Screamers de Peter Weller, où les humains sont traqués par des machines tueuses pouvant se multiplier et se perfectionner seules. Ce ne sont plus les hommes qui produisent les objets techniques mais le système technique lui-même après avoir dévoré l’être humain. Les machines sont également objets de désir : nous désirons les machines, quitte à y succomber, mais nous les aimons aussi parce qu’elles sont mortelles et déshumanisantes. David Cronenberg est un des meilleurs explorateurs des « racines existentielles de la violence technique » selon le philosophe Daniel Cérézuelle.

La liberté par l’autodestruction

holly_hunter_crashCrash dépeint un univers fictif réduit à sa seule dimension technique. La société est absente, la nature est absente, la ville habitée est absente. Seuls demeurent des individus isolés errant sur des routes, avec pour unique perspective le sexe et la machine, en l’occurrence la voiture. Dans un monde sans vie, l’émotion est inexistante. Ne satisfaisant plus leurs désirs par le sexe, ils se tournent vers la violence automobile, ultime recours pour aller au-delà de leurs limites corporelles dans un dépassement existentiel définitif. Grâce à la « belle catastrophe » ils sont à la fois délivrés de leur prison charnelle, et accèdent à l’éternité par l’existence immatérielle de la diffusion ultra médiatique de l’accident.

Dans La Mouche, Cronenberg met en scène un chercheur ayant découvert la téléportation en mettant « la chair en équations ». Mais suite à une erreur, son génome fusionne avec celui d’une mouche, et peu à peu se métamorphose. Dans son exaltation de dépasser ses limites humaines, il en perd toute humanité, physique comme morale, et finit par user de la force pour poursuive son rêve technoscientifique. Le désir d’une liberté désincarnée serait un « instinct secret » poussant les être humains à la violence technicienne.

existenzeXistenZ enfin nous plonge dans le monde de la réalité virtuelle totale. Coupés du réel, les participants à ce « grand jeu » ne ressentent aucune angoisse, aucune contrainte physique, aucune identité fixe, aucune attache géographique, aucune soumission temporelle. En somme aucune barrière à la liberté absolue. Ce qui entraîne la suppression du souci de l’autre, réduit à une apparence caricaturale pouvant être éliminée à tout instant ; la suppression des scrupules, car les actes n’ont pas de conséquences définitives dans un univers perpétuellement recomposé ; la suppression de l’autonomie et de la raison, le joueur devenant dépendant de sa logique ludique. Advient le règne des pulsions les plus barbares comme la rivalité et la violence.

La fascination de la violence émanant des techniques automobiles et de celles de l’imagerie explique la jouissance d’abolir la réalité, le temps, et la responsabilité de nos actes. Ce désir secret à la liberté totale (dévoilé par les arts en général et la science-fiction en particulier) peut donc s’engouffrer dans ce que le philosophe Jean Brun appelait « la puissance onturgique de la technique, créatrice de nouvelles modalités d’être ». Au risque de s’abîmer dans des violences autodestructrices sans retours.

Sylvain Métafiot

Dieu est une ligne de code

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L’une des particularités narratives de la Science-fiction est quelle délaisse le plus souvent la psychologie des personnages (considérés non comme des individus mais comme représentants de leur espèce) au profit de l’hypothèse philosophique (interrogations sur notre nature, notre place dans l’univers, notre devenir et nos fins). L’œuvre d’Arthur C. Clarke est emblématique de ces interrogations philosophico-religieuses, notamment celle, à la fois théorique et pratique, dont l’écho glaçant parcours l’univers : « qu’allons-nous faire de l’homme ? ». Et si l’homme devenait mutant, « individu spécifique » par excellence ? La question de son devenir dépendrait avant tout de sa particularité, comme l’affirme Gilbert Hottois, philosophe belge, spécialiste des questions d’éthique. En somme, si l’homme devient un mutant psy ou un cyborg son rapport à la transcendance deviendrait opératoire, comme nous le verrons plus bas.

Affrontement, impasse et apocalypse

eclipse-totalTrois thèmes illustrent la dimension philosophico-religieuse de la SF.

Tout d’abord, dans La Guerre des mondes, Herbert Georges Wells met en scène l’affrontement contre une autre forme de vie. Soit la guerre totale contre une altérité radicale qui sera finalement vaincu, non par les hommes, mais par la « solidarité » globale de la biosphère terrestre (les microbes).

Deuxièmement, des œuvres comme Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley illustrent les impasses évolutives, c’est-à-dire l’arrêt de l’évolution dans une forme biologique, sociale ou technologique destinée à se reproduire à l’identique ou à disparaître. Ces contre-utopies sont souvent déjouées par un retour à la nature et aux émotions humaines.

Enfin, l’apocalypse peut-être illustrée dans des ouvrages comme Éclipse totale de John Brunner dans lequel une trace de vie est découverte dans une constellation lointaine. Ou plutôt ce qu’il en reste, car après avoir atteint le stade du voyage spatial, la civilisation étrangère s’est éteinte. Après avoir découvert les raisons de la catastrophe, un membre de l’expédition décide de les révéler à la Terre. Mais les Terriens abandonnent le dernier survivant de l’équipage et avec lui toute trace des mystérieux extraterrestres.

Transcendances techniques

La transcendance de l’homme, cherchant à dépasser ses conditions naturelles d’existence, se manifeste moins dans la technique que dans le langage. Langage non pas tant comme outil développé par les hommes permettant de communiquer, que comme un « don de Dieu », preuve d’une élection supranaturelle. Cette transcendance symbolique suppose une nature immuable de l’homme, contrairement aux utopies techno-socio-politiques qui cherchent à l’aménager, réduisant par là-même le désir de transcendance. Mais qu’en est-il de cette transcendance symbolique au temps des neurotechnosciences ? L’imaginaire d’un monde transcendant réel devenant obsolète, la transcendance spirituelle serait simulée au sein d’esprits-cerveaux. Perspective qui pourrait faire basculer la société, proposant l’absolu à portée de main, dans un cauchemar totalitaire maintenant les individus sous perfusion transcendantale (ou son simulacre). C’est ce que l’on pourrait désigner comme la transition vers des transcendances opératoires ou techniques.

Mutations symboliques

ob_f95d5d_gibson-neuromancer-by-davidsimpson2112Avec cette nouvelle transcendance, la symbolisation est davantage accompagnatrice que motrice car la voie vers l’Absolu se joue surtout au niveau de la transformation des corps et des cerveaux, des modes de communication et d’interaction. Le Frankenstein de Mary Shelley illustre parfaitement cette transcendance technique à la fois fascinante et angoissante. Avec le cyborg de Clarke (Profil du futur), la transcendance opératoire se loge uniquement dans le cerveau, seul organe qui pourrait survivre indépendamment de tous les autres et se propager aux machines grâce à une « décorporéisation ».

William Gibson, de son côté, évoque aussi cette thèse des « cerveaux branchés » – ce cyborg extrême – dans Neuromancien où une partie de la population jouit d’une liberté infinie dans le cyberspace et faisant du corps un support résiduel immobile. Par ailleurs, la transcendance technique serait plus axée sur la diversité irréductible que sur l’unité ultime, à la faveur des innombrables formes de vies, intelligentes ou non, peuplant l’immensité du cosmos. Chaque être choisissant sa propre transcendance opératoire et pouvant devenir une espèce à lui tout seul, comme Lennox, le héros de A Miracle of rare design de Mick Resnick, devenant ce fameux « corps sans organes » (Gilles Deleuze).

Une « post-modernité techno-symbolique », selon les mots de Gilbert Hottois, qui pourrait rapidement basculer de la fiction la plus oppressante à la science la plus incontrôlable.

Sylvain Métafiot

L’Odyssée de Clarke ou le mythe de l’altérité cosmique

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De Nietzsche à Parménide, de Baudelaire à Platon, le voyage a longtemps été un enjeu des philosophes mais également un thème littéraire traversant les âges. De L’Odyssée d’Homère à L’Odyssée de l’espace d’Arthur C. Clarke, la filiation est évidente. Qu’il s’agisse de voyager sur la mer pour rejoindre Ithaque ou dans un vaisseau spatial aux confins de l’univers, tout n’est qu’une question de départ et de retour. Clarke fait ainsi de multiples références à l’œuvre d’Homère : le prénom du héros (Bowman, « l’archer »), le cheval de Troie, les sirènes, la perte de membres de l’équipage, etc. Tout comme la navigation sur la mer Égée du temps des dieux grecs, les voyages dans l’espace sont soumis aux aléas dangereux de l’univers : explosions d’étoiles, destructions de planètes, nouvelles formes de vie dans de nouvelles galaxies… Des périls qui entraînent une nouvelle perception de la terre et du cosmos, car la nature est essentiellement fragile et peut disparaître à tout instant. Ajoutons à cela, la conscience de la toute puissance de la science et de la technologie. Clarke fait évoluer ses personnages en lien direct avec les techniques les plus avancées. L’évolution des protagonistes n’est plus seulement interne à eux-mêmes mais dépend, en partie, des transformations extérieures.

Temps et mémoire

Arthur C. Clarke

Arthur C. Clarke

Ces individus, voyageant dans des espaces gigantesques ne sont plus soumis au temps historique mais au temps cosmique (selon la distinction du philosophe Hans Blumenberg) et doivent impérativement recourir à la technique de l’hibernation. C’est le syndrome de l’hétérochronie des astronautes décrit par le même Blumenberg : « l’opposition entre le temps vécu, le temps d’une vie humaine et le temps cosmique ». Et c’est à travers la manière dont Alexandre Soljenitsyne traite du problème du temps historique que nous pourrons comprendre les mécanismes du temps cosmique chez Clarke. Dans La Roue rouge le romancier russe décrit la révolution qui a ravagée son pays en divisant son récit en sept volumes. Chaque volume est un nœud où se concentre divers événements historiques dans un temps raccourci. Ce Récit en segments fragmentés est un concentré historique permettant de se focaliser sur les moments cruciaux de l’époque étudiée. Afin de maintenir l’unité de son propos, Soljenitsyne use, tout au long de ce voyage dans le temps, d’images symbolisant la roue rouge (« le caractère inexorable et destructeur de la révolution ») : les ailes d’un moulin en feu qui tournoient dans la nuit, la lumière rouge du soleil, une locomotive conduite par un machiniste fou, etc. (Le train est d’ailleurs une constante dans cette œuvre retraçant le parcours de la révolution russe.)

Mais si ce transport (le train) appartient encore au temps historique, ceux de la science-fiction (SF) évoluent dans une autre temporalité. Arthur C. Clarke se heurte au temps cosmique (des millions d’années) même si, comme Soljenitsyne, il ne dispose que du temps d’une vie. La plupart des personnages de Clarke restent présent à travers les millénaires grâce aux technologies nouvelles : l’hibernation pour Poole, la fusion de Bowman et de Hal avec le monolithe. Ce qui illustre la thèse de la transformation perpétuelle : de l’animalité des hommes-singes, en passant par l’intelligence et la conscience, puis par la machinisation du corps, on aboutit à une sorte d’énergie mentale pure et immortelle. Pour surmonter ces trois temporalités (temps de la vie, temps historique, temps cosmique) la littérature « classique » use donc de techniques littéraire quand la SF se sert de technologies imaginaires.

Mais la mémoire est indispensable pour réussir cette épreuve. Avec, encore une fois, l’aide de la technique. C’est sur un disque réinscriptible que toute la vie de Bowman est enregistrée. Le monolithe peut, par analogie, sauvegarder toutes les données de l’univers et se rendre maître du temps. Une fois transformé en enfant-étoile par le monolithe, Bowman n’en retourne pas moins auprès de ses proches restés sur Terre pour leur venir en aide, ainsi que vers ses anciens membres d’équipage (Hal y compris). Lorsque le personnage de Poole est réanimé en 3001, alors qu’on le croyait mort en 2001, il subit un choc terrible, une perte des repères dans la société future mais désir néanmoins retourner sur Terre, fouler le sol de ses ancêtres disparus dans les limbes de l’oubli du fait de la destruction des banques de données mémorielles. Quelle serait la réaction d’un homme qui ayant quitté sa femme et son tout jeune enfant pour entrer en hibernation durant trois cent ans, découvrirait à son réveil qu’ils sont morts depuis longtemps sans qu’il ait pu les connaître ? Les instruments de stockage de la mémoire pourront difficilement pallier sa douleur. Ainsi, les hommes n’ayant pas effectué la transformation du corps au corps-machine puis à l’énergie mentale se raccrochent aux souvenirs de l’amour de la mort de leurs proches ainsi qu’à la compassion, la justice ou la vérité. L’autre étant toujours présent.

2001

La croyance réinitialisée

Le thème de l’altérité est au cœur du récit de Clarke. Que ce soit une autre forme de vie extraterrestre ou la conscience d’un superordinateur, la rencontre avec l’autre (ce « choc culturel ») amène toujours une réflexion, aux relents bibliques (l’altérité traditionnelle, celle de Dieu et des anges), sur la relation du déterminisme et de la liberté. Dans L’Odyssée de l’espace, ce n’est pas tant l’identité des mystérieux concepteurs des monolithes qui est essentiel (les fameux « Lords of the Galaxy ») que les monolithes eux-mêmes, objets extraterrestres ultracomplexes (mais faillibles) et leurs conséquences sur l’humanité, des hommes-singes à ceux du XXème siècle. De là, découlerait l’origine de la religion en tant que culte du monolithe, même encore à des époques avancées du fait de la fascination pour une technologie dépassant l’entendement humain. Les monolithes sont à la fois comparés à la boite de Pandore, à Big Brother et au canif de l’armée suisse (machine à tout faire), suscitant autant la vénération que la crainte.

halLe personnage de Hal, l’ordinateur de bord du Discovery, est encore plus intéressant. Pourvu d’une conscience – contrairement aux extraterrestres pourtant bien plus avancés sur le plan technologique – et considéré par les autres membres de l’équipage comme leur égal, Hal est soumis à une conduite irrationnelle l’entraînant à mentir et même à tuer. L’évocation de Hal en tant que personne est manifeste lorsque son concepteur, le docteur Chandra, pleure à la suite de sa réanimation (le chapitre se nomme « Ressurection »). Le religieux est partie prenante de ces réflexions (et peut-être plus encore dans le film de Stanley Kubrick ou le symbole de la Trinité revient souvent), notamment dans le roman d’Harry Mulish, La découverte du ciel. Ce livre, qui fait référence à l’Odyssée de l’espace, peut-être compris comme la découverte scientifique de l’espace et comme la découverte que font les anges (les « extraterrestres ») de la réalité de la Terre. Ce n’est pas un hasard si, lors d’une conversation entre les deux personnages principaux (Max et Onno), le premier associé le nom de Hal à l’anglais « hell ».

C’est avec des figures comme Hal, le monolithe et Bowman que l’œuvre d’Arthur C. Clarke est devenue un mythe, exprimant les fantasmes qui agitent l’inconscient de l’homme de la seconde moitié du XXème siècle. Cet accès à l’universel se cristallise dans trois scènes emblématiques : Bowman prenant conscience de l’irrationalité de Hal et voyant par conséquent la créature échapper au créateur ; le tournant quasi-religieux de Bowman, à travers la musique classique (de l’opéra celui-ci passe à la Messe de requiem de Verdi), pour pallier à sa solitude dans l’espace ; la colonisation de nouvelles planètes pour faire face à la surpopulation de l’humanité et donc à sa survie. L’œuvre de Clarke permet d’illustrer les espoirs et les craintes de l’homme pris dans les méandres d’une civilisation basé sur le développement technologique. Et de par son incroyable succès populaire (grandement aidé en cela par le film de Kubrick), rends des interrogations déjà existantes (la quête de l’immortalité, la volonté de sauvegarder la mémoire des êtres, l’absolutisme de la réalité de l’homme…) plus accessibles que de lourdes dissertations philosophiques. En somme, comme l’affirme le philosophe Maurice Weyembergh : « la science-fiction maintient, avec des moyens techniques, la quête du salut propre aux religions ».

Sylvain Métafiot

Frédéric Pajak : « les héros de mes livres sont des sentiments »

Walter Benjamin

Écrivain, dessinateur, éditeur… difficile de cerner Frédéric Pajak tant son œuvre et son parcours débordent le cadre de nos représentations souvent étriquées de la littérature. Faisant dialoguer Nietzsche et Pavese sous le ciel de Turin, explorant la profonde solitude de Luther ou traçant au lavis la destinée de Walter Benjamin dans son Manifeste Incertain, sa plume trempe dans l’encre noire de sa propre mélancolie pour retranscrire l’étrange intranquillité du monde. À l’occasion de son passage à la libraire Le Bal des Ardents, il a accepté de répondre à nos questions.

Vos ouvrages « écrits et dessinés » sont plus proches du journal intime que du roman ou de la bande-dessinée illustrative. De quelle manière vos expériences personnelles vous amènent-elles à vous intéresser à des personnalités aussi tourmentées qu’Apollinaire, Kafka, Pound, Joyce, Benjamin ou Gobineau ?

13293015_10209657752220101_1910244273_nCe sont des auteurs que j’ai lu dans ma jeunesse, entre 18 ans et 25 ans. Je lisais beaucoup à cette période, deux à trois livres par jour, même si je ne comprenais pas toujours tout. Puis, des années plus tard j’ai eu envie de les relire. Et c’est à partir de ces relectures, qui sont comme des découvertes, que j’ai fait ces ouvrages. Mais ces livres sont toujours partis d’un sentiment. Les héros de mes livres sont des sentiments (la solitude, le chagrin d’amour, la mélancolie, l’humour, etc.). Concernant le chagrin d’amour, par exemple, j’ai longtemps cherché quel auteur pouvait exprimer ce sentiment dans sa vie plutôt que dans son œuvre et je suis arrivé à Apollinaire. Sa vie, sa façon de réagir, ses liaisons, sa chanson du Mal aimé… sont comme une recherche du chagrin d’amour, un peu comme les troubadours qui doivent être en état permanent de demande ou d’attente pour pouvoir aimer.

Arthur de Gobineau, autre exemple, m’a passionné. Ce n’était absolument pas le raciste que l’on dépeint sans l’avoir lu. Il n’y a aucune trace d’antisémitisme dans son œuvre, au contraire c’était un philosémite acharné. C’était un érudit, fin lettré, grand connaisseur de la Perse, et profondément pessimiste : son Essai sur l’inégalité des races humaines est un délire sur l’avènement de la fin du monde que même le plus acharné des racistes d’aujourd’hui ne peut prendre au sérieux une seule seconde.

L’inspiration de vos dessins – très sombres – est-elle principalement liée aux paysages que vous visitez, aux portraits des auteurs sur lesquels vous travaillez ou à votre propre imagination ?

nietzsche_Frederic-PajakIl y a très peu de dessins d’imagination. Je dessine beaucoup d’après les photographies en essayant de m’en détacher le plus possible. Encore que, si je travaille sur une photo de Nietzsche, je ne vais pas vraiment la modifier, je vais apporter une autre lumière ou un décor en arrière-fond… Tous les dessins de paysages sont faits dans la nature. Sinon, je dessine à partir de documents en les réinterprétant. Si je dois dessiner une rue de Turin je ne peux pas l’inventer. Je fais parfois des esquisses d’après des photos puis je reviens sur les lieux, sur le motif, pour ôter les voitures par exemple. Il y a une partie d’inconscient dans mes dessins, je ne réfléchis pas tellement. J’en fais souvent beaucoup à la suite, sept ou huit d’affilé, dans un état de quasi transe.

Au-delà des œuvres elles-mêmes, ce sont les correspondances qui constituent une large part de vos sources. De là, cette envie de faire dialoguer le texte et le dessin pour tenter de percer le mystère de ces auteurs ?

Ce sont deux langages qui me sont propres, que j’essaye de perfectionner (je dessine autrement aujourd’hui qu’il y a vingt ans). J’essaye d’utiliser ces deux langages comme des ennemis, et non comme des amis, de faire en sorte qu’ils se confrontent. Je répète souvent que je ne fais pas d’illustration même si parfois un dessin illustre afin de retrouver le chemin du livre. À titre d’exemple, il m’arrive de redessiner un tableau ou un dessin de Duchamp pour que le lecteur ne soit pas complètement perdu. Le but est de créer une tension.

Votre métier d’éditeur vous permet également de publier les œuvres de Topor, Gébé, Copi, Fournier, Marcel Bascoulard… En quoi la destinée de ce dernier, « clochard magnifique et dessinateur virtuose », vous a-t-elle passionnée ?

BascoulardC’est le fils de Raymond Queneau, Jean-Marie Queneau, qui le premier m’a parlé de lui. Il l’avait connu à Bourges. J’ai commencé à m’intéresser à ce dessinateur et ça a pris dix ans pour faire le livre avec Patrick Martinat, pour retrouver les images. C’était compliqué car on ne souhaitait pas faire un texte d’histoire de l’art mais qui raconte davantage le destin du personnage. Mais j’étais époustouflé par ses œuvres, je m’en sens très proche : ses dessins sont tellement réalistes qu’on l’appelait « l’œil photographique ».

À travers les thèmes de la solitude, de la mélancolie, du suicide, du chagrin d’amour, du deuil et de la folie se dessine une œuvre qui semble essentiellement tournée vers les passions tristes. Nietzsche, qui vous accompagne depuis longtemps, enseigne que la joie est l’approbation totale du monde dans ce qu’il a de pire mais aussi de meilleur. Où se niche la part lumineuse de Frédéric Pajak ?

Elle est partout. C’est une ode à la création, il n’y a pas que des sentiments tristes. Je trouve Nietzsche, par exemple, très lumineux, notamment dans le dialogue que j’ai imaginé avec lui dans J’entends des voix comme s’il était présent, à côté de moi. Par ailleurs, il y a une part d’humour dans les livres, je suis loin d’être désespéré.

La plupart des auteurs auxquels vous vous consacrés sont européens. Or, vous avez voyagé à travers le monde (Afrique, États-Unis, Japon, Chine). N’avez-vous pas ressenti l’envie de travailler sur des artistes tels que Borges, Bolaño, Lie Zi, maître Tchouang, Mishima, Bukowski, Aimé Césaire ?

Frédéric-Pajak-expo04-29Je ne les aient pas beaucoup lu. Charles Bukowski j’aime beaucoup mais, pour moi, ce n’est pas un auteur majeur, c’est une distraction. Je ne le met pas dans la même catégorie que James Joyce par exemple. J’ai le projet de faire un livre avec deux personnages féminins : Marina Tsvetaïeva (j’ai l’intention d’aller en Russie l’année prochaine à cette occasion) et Emily Dickinson. Ce sera un livre consacré à la poésie et à leurs destins respectifs (aussi intéressants que pathétiques). Tsvetaïeva a une écriture lumineuse tandis que Dickinson est plus tourmentée notamment dans son rapport à la religion. Mais cela m’intéressait de montrer deux poétesses, une Américaine et une Russe.

Je voulais également faire un livre sur Witold Gombrowicz, j’avais tout lu de lui, et puis au dernier moment je l’ai trouvé antipathique. Il me faut un personnage qui me plaise. Un autre prochain livre sera consacré à Vincent van Gogh. Ce peintre a eu un destin triste mais il soulignait les moments où il était heureux et il l’était souvent. Ce sont des passions fluctuantes.

Arthur Schopenhauer, à qui vous avez consacré un ouvrage illustré, disait : « Entre les désirs et leurs réalisations s’écoule toute la vie humaine. » Le dessin et l’écriture ont-ils permis de réaliser les vôtres ? Quels envies vous meuvent aujourd’hui ?

J’ai prévu de faire neuf volumes du Manifeste Incertain, donc j’en ai encore pour quelques années, au moins quatre ans. En même temps je suis sur des projets de films documentaires, notamment sur l’art du dessin, et un autre, déjà écrit, consacré à un peintre inconnu, François Aubrun, qui a réalisé des toiles lumineuses. J’ai également rédigé un scénario de fiction pour un cinéaste mais je n’en dis pas trop car c’est encore à l’état de projet.

Sylvain Métafiot

Rouge profond et verres fumés

Tsutomu Yamazaki

« Être désespéré mais avec élégance »
Jacques Brel

Quel point commun entre Audrey Hepburn et Augusto Pinochet ? Les deux extrémités de l’humanité sous le voile impassible des Wayfarer : la beauté estivale d’une jeune fille jouant Moon River de Mancini ; la haine froide et meurtrière d’un militaire chilien. S’en rendre compte, « ça ouvre des abîmes insoupçonnés » et ça mérite d’y consacrer un livre. De percer le mystère du même masque fumé porté par le ténébreux Tsutomu Yamazaki dans Entre le ciel et l’enfer de Kurosawa et par Pier Paolo Pasolini dans les derniers temps de sa vie ; de sonder la destinée de Monica Vitti dans L’Éclipse d’Antonioni et de celle de Bukowski qui affirmait ne « jamais porter de lunettes noires ». D’associer la fiction à la réalité, le rêve à la révolte.

Physiologie des lunettes noires est un dialogue avec soi-même qui, d’une digression à l’autre, permet de déjouer les filatures des petits flics du sens. D’une écriture tristement joviale et essentiellement autobiographique, Jérôme Leroy élabore ainsi le parfait guide pour ceux qui, ne pouvant se soustraire à leur époque, préfèrent, de façon mélancolique et indolente, en atténuer le reflet irritant.

Une coupable frivolité

BukowskyLes esprits sérieux en conviendront : discourir sur les lunettes noirs en ces temps de crise sociale, de « réarmement moral », de guerres ethniques, d’attentats terroristes, de clash entre Joey Starr et Gilles Verdez ce n’est pas sérieux. Non, vraiment, on sent le dandy détaché des réalités qui, comme Nietzsche, veut mettre l’épaisseur de trois siècles entre lui et aujourd’hui. « Vis caché pour que tu puisses vivre pour toi, vis ignorant de ce qui importe le plus à ton époque ! » qu’il dit le Friedrich et il n’a pas tort. Car qu’est-ce qui importe le plus aujourd’hui ? Jouir sans entraves à Auchan ou la Fnac, grimper les échelons de sa boîte, acheter le dernier smartphone, faire la queue devant Starbucks, lire les philosophes de service, compenser son manque de goût par un simulacre de culture.

Quelle tristesse que cette nouvelle génération de petits bourgeois issus des carnassières années 80, celle – décrite dans la nouvelle Les Jours d’après – qui mène « une existence absurde, solitaire, aux plaisirs falsifiés. Une existence où l’argent coulait à flot et apportait dans leurs lofts luxueux et impersonnels les mêmes frustrations que chez ceux qui n’en avaient pas, d’argent. » Les Jours d’après, en voilà un savoureux recueil de contes noirs (au même titre que La Grâce efficace et Une si douce apocalypse) décrivant la fin d’un monde et l’apparition d’un autre. Une ritournelle entêtante que l’on retrouve dans quasiment tous les ouvrages de Jérôme Leroy et qui nous rend nostalgique d’un paradis perdu que l’on n’aurait même pas connu.

Cela dit, et pour rebondir sur l’affirmation nietzschéenne, nul besoin de trois siècle d’écart pour mesurer la médiocrité de l’époque. Le monde d’avant cher à l’écrivain c’est celui des années 60-70. Celui d’Eddy Mitchell chantant ironiquement « Ne changeons rien ! On vit une époque fantastique ! » et de Bardot faisant rougir le soleil devant la caméra de Vadim ou de Godard, du Doo-Wop et des Yéyé, des hussards et du néo-polar. Son idéal ? Un « communisme sexy, poétique et balnéaire », soit l’exact opposé du monde libéral, terne et puritain actuel. Et de nous conter logiquement, entre autres babioles, la communion entre ses premières lunettes, offertes par son père, et son premier amour, Violetta Moldovan, au cours d’un voyage en URSS : « Les premières lunettes, pour un myope, c’est une manière de dépucelage visuel. Sauf que l’on découvre la volupté de la ligne droite quand, dans l’autre, c’est l’apprentissage de la courbe qui nous enchante. »

Pier Paolo Pasolini durante le riprese del film Teorema, Milano, 1968. Dai monocromi al Nouveau Realisme alla Pop Art, l'arte italiana degli anni '60 rivive in una grande mostra allestita da domani alla Fondazione Museo del Corso. Riunite circa 170 opere, provenienti da collezioni pubbliche e private, per far rivivere una stagione di straordinario fermento creativo, che coinvolse, con lo stesso peso eppure in modo differente, le due capitali: Milano e Roma. ANSA/FARABOLA +++EDITORIAL USE ONLY - NO SALES+++

Partir en beauté

Signe d’un art de vivre indolent et séducteur, les lunettes noires appartiennent incontestablement à l’univers du dandysme. Appartiennent à cette galaxie noire et sensuelle : Jacques Rigaut, héros suicidaire du Feu Follet de Drieu la Rochelle ; Robespierre, sachant « profaner la beauté en faisant décapiter quelques femmes aux noms aristocratiques et au cou délicat » ; Edgar Allan Poe, affublant son personnage de La Lettre volée d’une paire de lunettes vertes permettant de voir sans être vu ; James Bond évidemment, désinvolte et violent, fringuant et patriote ; un oncle de l’auteur enfin, ex-militaire aveugle, ne quittant jamais ses lunettes noires, même au moment d’actionner le fusil de chasse posé contre son cœur.

Mais, outre l’exercice d’admiration, Leroy tire également à boulets rouges sur les fâcheux de son époque, recharge et tire encore. Cohn-Bendit : « Le parfait chien de garde. Convaincu en plus. La preuve, il ne porte jamais de lunettes noires. Il n’a rien à cacher. Ni la honte, ni le doute, ni même une joie mauvaise. Il a juste le regard bleu candide que seuls partagent les enfants sages et les assassins. ». Les moniteurs de ski : « tous prétentieux et stupides » parés « d’affreuses lunettes de soleil, d’un mauvais goût absolu, car Godardelles reflètent l’image de l’interlocuteur ». Sans compter les autres porteurs de lunettes fourbes, tels certains chefs d’établissements scolaire obséquieux et tyranniques, des moniteurs du permis de conduire sales et obsédés, certains petits commerçants racistes et quelques auteurs de polar se comportant comme le dernier des anti-fa envers leurs collègues ayant l’outrecuidance de ne pas penser comme eux.

On laissera le lecteur arpenter les autres chemins de traverse de ce petit essai tendre et ravageur en compagnie de Kennedy, J.C Ballard, Camus, Dino Risi, Fajardie, La Rochefoucauld, Clouscard, Ardisson, Baudrillard, Jack Nicholson, Bataille, Paul Valéry, Lautréamont, Guy Debord et Raymond Bankerstein le véritable inventeur des Ray-Ban. Mais chut ! La surprise accroît le plaisir et il est temps de conclure.

Car, en somme, à quoi servent les lunettes noires si ce n’est à contempler la fin du monde en toute sérénité ? Pourquoi s’en faire ? « Il y a une volupté à finir » : un bon transat, sur une plage en compagnie d’Anna Karina, ou dans un jardin parfumé par l’odeur de l’herbe coupée, un verre de vin dans la main, un bon bouquin dans l’autre et le vent chaud du soleil thermonucléaire qui vient caresser les larmes de joie dissimulées derrière cet élégant et indépassable filtre obscur.

Sylvain Métafiot

À lire également cette interview de Jérôme Leroy

Raskar Kapac : nouvelle gazette artistique et inflammable

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L’arrivée d’une nouvelle publication à vocation artistique est un petit événement dans un secteur de la presse saturé de périodiques consacrés à l’automobile, aux sports, aux voyages, au bien-être, à l’actualité culturelle, à la chasse, aux régimes minceurs, etc. Mettant un point d’honneur à valoriser le beau style littéraire et refusant de coller à l’actualité, Raskar Kapac n’a pas la prétention universitaire d’une revue ni l’aspect parfois racoleur des magazines. C’est une simple gazette de huit pages, dénuée de publicité, ayant pour volonté « de faire resurgir en pleine lumière quelques artistes incendiaires qui nous ont enseigné la puissance libératrice de la création ». La profession de foi est claire : « Dans une période de morosité intellectuelle, de mollesse spirituelle, nous croyons en une résurrection par le feu de l’écriture ! Dans une époque qui nie toute verticalité, nous affirmons le caractère révolutionnaire de l’acte créateur. » Pour ce premier numéro, c’est l’écrivain Jean-René Huguenin qui à l’honneur d’allumer la mèche.

Celui qui voulait « sauver le monde de la haine du monde »

Photographie inédite publiée dans Raskar

Photographie inédite publiée dans Raskar

Pareil à une étoile filante, Jean-René Huguenin, né en 1936, a traversé le ciel littéraire plus rapidement et plus ardemment que ses congénères, laissant dans son sillage un seul roman, La Côte sauvage, paru en 1960, un Journal et un recueil d’articles (Une Autre jeunesse) publiés posthumément, avant de s’éteindre à 26 ans, victime d’un accident de voiture. Huguenin était un stylite génial armé d’une foi de solitaire et d’un tempérament de feu. Le rejeton spirituel de Bernanos considérant l’écriture comme l’accomplissement personnel le plus noble qui soit : « J’ai plus envie d’écrire que d’être un saint. »

Dans un entretien imaginaire ouvrant le dossier, Yves Delafoy décrit ainsi les traits du jeune romancier : « Le visage grave et étonnamment lumineux, son regard intrigue et m’interroge. […] Une inquiétude et une volonté farouche semblent avoir taillé ses traits fiers. […] Huguenin sait que la vie intérieure dépend de notre attention, de sa tension continue, de cette volonté tendue, inflexible, de se créer. Savoir refuser pour se préserver des lâchetés. La grande affaire, me dit-il, est d’aimer, pleinement et sans réserve. […] Huguenin s’incarne dans tous ces doutes, tous ces combats, en ayant cette force de ne jamais quitter des yeux l’absolu. […] Ce n’est pas le rejeton de Narcisse. Il n’est ni Gide ni Valéry, et a cette certitude que c’est dans les moments où l’on se donne le moins que l’on se dépense le plus, ainsi qu’une flamme sans chaleur. »

S’ensuit un passionnant entretien, bien réel cette fois-ci, avec l’écrivain Christian Dedet, réalisé par Maxime Dalle, qui avait connu Huguenin au tout début des années 1960 à l’hôtel des éditions du Seuil juste après la parution de La Côte sauvage. Dedet y avait fait paraître, trois mois plus tôt, son premier roman Le Plus grand des taureaux. Les jeunes écrivains de la même génération se rencontraient fréquemment lors des petits cocktails de la maison. S’il ne prétend pas l’avoir aussi bien connu que ses amis de l’époque (Renaud Matigon, Jacques Serguine, Jean-Edern Hallier), Christian Dedet livre toutefois une juste description de la soif d’absolu qui habitait Huguenin : « Jean-René avait le sens, et même la prémonition d’une mission. Mission dont il lui appartenait de prendre conscience au jour le jour, dans une époque frelatée, assez parfaitement contente d’elle et avachie ; on le sentait appelé à faire naître avant peu un nouveau romantisme. Un romantisme épuré de tous miasme et sentimentalismes ringards mais porteur d’un nouveau souffle d’humanité. »
Par ailleurs, ses souvenirs de l’enterrement de ce solitaire lumineux sont très émouvants : « Je revois encore un demi-siècle plus tard l’église de Saint-Cloud, une multitude de visages, et entre les coulées d’une lumière presque indécente, tombée des vitraux, le drap noir et les larmes d’argent sur la caisse du jeune romancier le plus prometteur de sa génération. Ses jeunes héros : on les devinait capables de jouer au cadavre, au pays des Trépassés. J’entends l’horreur tonitruante des grandes orgues en fin de cérémonie. Paul Flamand en larmes. Je suis rentré à Paris en compagnie de Jean-Louis Bory ; on ne pouvait parler. »

Photographie inédite publiée dans Raskar

Photographie inédite publiée dans Raskar

Peu de temps avant sa mort, Huguenin préparait un second roman dont le titre n’était pas défini : il hésitait entre Le Mieux de la mort et Ennemis sur la Terre. Le récit met en scène Éric Laude, se rendant au chevet de son père mourant. Huguenin comptait terminer son écriture en 1963. Le destin en décida autrement. Grâce à la collaboration de Jacqueline Huguenin et de Michka Assayas, trois extraits inédits de ce roman jamais paru sont proposés. L’extrait d’Éric Laude assistant à l’humiliation d’une femme tondue à la libération est suffocant dans sa description des plus bas instincts de la masse (Huguenin méprisant le comportement moutonnier de ses semblables) : « Il les regardait jaillir d’une maison, tenant dans leurs serres une jeune femme blonde, vêtue d’un corsage blanc et d’une robe verte dont les deux couleurs semblaient mêlées dans ses yeux d’amande pâle. Il regardait leurs mains, des mains de femmes surtout, déchirer le corsage, tirer sur la jupe comme sur la peau d’un lapin qu’on écorche, tandis que la jeune femme, nue, muette et molle comme un linge, tournait vers lui un visage exsangue, presque gris, et comme soumis à la pression d’un ouragan – cils chavirant, narines pincées, coins de la bouche tirés, masque aux traits tirés par le vertige, l’angoisse, l’abandon, qu’il reconnaîtrait plus tard, en d’autres occasions, sur d’autres visages – et posait son regard sur lui, mais sans le voir, ne percevant sans doute plus, à travers les paupières défaillantes, qu’une ceinture de têtes cloutée d’yeux. »

Le passage où il décrit l’obsession d’Éric pour Nathalie, un personnage qu’il aime autant qu’il hait, n’en est pas moins éprouvant pour le cœur, renvoyant chacun à l’insondable détresse qui nous éprend un jour ou l’autre face à une passion dévorante : « Il ne lui restait plus qu’une immense, une affreuse pitié pour lui-même – la pitié, l’épouvante et l’horreur qu’il aurait éprouvé pour un fou, un lépreux. Il sentait se rapprocher la mort. Tout le conduisait à la mort. Il travaillait lui-même à sa perte. […] Puis brusquement, en un choc profond, étourdissant, trop violent pour qu’il en souffrît, l’image de Nathalie le clouait sur place. Il allait la voir dans quelques heures mais elle lui semblait disparue pour toujours. Il pensait à elle comme à une morte. »

Escales en terre actuelle

Raskar prépare un mauvais coup

Raskar prépare un mauvais coup

Loin de dédier l’intégralité de son numéro à Jean-René Huguenin, Raskar consacre également, dans ses dernières pages, un bel éloge à Jonah Lomu, célèbre rugbyman des All Blacks mort en novembre dernier ; revient sur l’exposition Fragonard amoureux au musée du Luxembourg ; applaudit au film de gangster Strictly Criminal ; fait une recension de l’album Ici le jour (a tout enseveli) du groupe de rock Feu ! Chatterton… Et nous fait voyager en Italie, à Turin précisément, sur les traces de Cesare Pavese s’étant donné la mort à l’hôtel Roma en 1950, des plus grands réalisateurs italiens célébrés au musée du cinéma sous la Mole Antonelliana, de saint Jean Bosco enterré au sanctuaire de Marie Auxiliatrice et de Friedrich Nietzsche devenu fou en 1889, s’agrippant au cou d’un cheval sur la piazza Carlo Alberto : « Le jour se lève. Café très serré sous les arcades de la Via Pô. Je suis au Fiorio où Nietzsche, Marck Twain et Melville vinrent écrire des heures durant. Dehors, trop de touristes en short, en marcel, en tong ou basket. Heureusement, à partir de 14h, le soleil les fait fondre. La masse touristique se réfugie toute l’après-midi dans les bacs à glaçons des hôtels. Tant mieux. Il faut souffrir pour être seul… »

La souffrance était une des conditions de la vie pour Jean-René Huguenin : « Le mystère, la souffrance et l’amour. Pas de vie sans cela, sans cette croix ». Loin des facilités éditoriales, il faut saluer le risque pris par cette gazette à s’aventurer sur des chemins escarpés et exigeants. L’effort est louable, le plaisir indéniable : il en ressort un petit bonheur de lecture permettant de s’isoler en soi-même. Gageons que les lecteurs de Raskar Kapac seront encore plus nombreux à se délecter d’un tel plaisir solitaire lors de la parution du deuxième numéro consacré au peintre Chaïm Soutine. C’est tout le mal qu’on lui souhaite.

Sylvain Métafiot

Pour s’abonner à la gazette c’est ici.

Lire aussi l’article de Pierre Chardot « Jean-René Huguenin : la fureur d’écrire »

Pasolini : comment la culture a tué l’art

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Article initialement publié sur Profession Spectacle

Pour Pier Paolo Pasolini, l’art n’était pas un mot doux susurré aux oreilles des bourgeois et ouvrant miraculeusement les vannes des fontaines à subventions. C’était une matière vivante, radicale et désespérée. Une pâte à modeler les désirs et les rêves issues de la triste réalité. Une exception fragile face au règne de la culture. Ou tout du moins de la nouvelle culture moderne.

En effet, dans l’Italie d’après-guerre, la culture humaniste (l’art) – celle qui mettait à l’honneur Dante et Léopardi, Rossini et Puccini – a laissé place à une culture plus en phase avec les préoccupations matérielles du moment, une culture tournée vers l’avenir électroménager et le divertissement télévisuel : la culture hédoniste de consommation. Une culture qui impose un tel impératif de jouir des biens matériels que Pasolini parle de « fascisme de la société de consommation », le « désastre des désastres ». Un désastre car cette révolution capitaliste impose aux hommes, quelle que soit leur classe sociale, de se couper des valeurs et des passions de l’ancien monde, comme il l’explique dans ses Lettres Luthériennes (1975) : « Elle exige que ces hommes vivent, du point de vue de la qualité de la vie, du comportement et des valeurs, dans un état, pour ainsi dire, d’impondérabilité – ce qui leur permet de privilégier, comme le seul acte existentiel possible, la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes. »

Le nouveau pouvoir consumériste impose ainsi un conformisme en accord avec l’air du temps utilitariste : la morale, la poésie, la religion, la contemplation, ne sont plus compatibles avec l’impératif catégorique de jouir du temps présent. L’art qui se nourrit des passions humaines les plus tragiques et les plus violentes n’a plus sa place dans un monde soumis aux stéréotypes médiatiques et aux discours officiels. À quoi servent encore des livres qui transmettent une représentation d’un monde passé dans une société exclusivement tournée sur elle-même ?

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Millie Brown, artiste contemporaine

Ainsi, si le mot « culture » avait encore un sens à cette époque-là (un sens dépréciatif on l’aura compris : les artistes appartenant au « monde d’avant ») il est aisé de constater qu’il ne désigne désormais qu’un objet de consommation parmi tant d’autres et dont l’inoffensive transgression subventionné de l’art contemporain est en l’emblème souverain. Une transformation due, en partie, à la volonté de l’intelligentsia de gauche de « désacraliser et de désentimentaliser la vie », se croyant la porte-drapeaux d’un antifascisme fantasmé alors qu’elle contribue à développer, selon la nouvelle logique conformiste, le véritable fascisme moderne, celui de la consommation irrépressible : « Venant des intellectuels progressistes, qui continuent à rabâcher les vieilles conceptions des Lumières, comme si elles étaient passées automatiquement dans les sciences humaines, la polémique contre la sacralité et les sentiments est inutile. Ou alors, elle est utile au pouvoir. »

Poète irréductible, cinéaste enragé, Pasolini s’est toujours élevé contre les normes oppressantes du vieux régime cléricale-fasciste, bouleversant les codes et les styles. Mais tout à son irrespect aux désuètes hiérarchies imposées par le pouvoir il est un des rares à avoir compris que le sacré (l’art), débarrassé de sa léthargie bourgeoise, possédait une aura de subversion scandaleuse. Que dans un monde spirituellement desséché et ricanant, il ne faut « pas craindre la sacralité et les sentiments, dont le laïcisme de la société de consommation a privé les hommes en les transformant en automates laids et stupides, adorateurs de fétiches. »

Dans la lutte cruelle, et pourtant vitale, de l’art contre la culture (le cinéma contre la télévision, le poète contre l’animateur, le théâtre contre les créatifs, l’érotisme contre la transparence, la transcendance contre le matérialisme) la voix de Pasolini, tranchant l’air vicié de la publicité et de la vulgarité, rejoint celle d’un autre grand cinéaste mécontemporain italien, Federico Fellini : « Je crois que l’art est la tentative la plus réussie d’inculquer à l’homme la nécessité d’avoir un sentiment religieux. »

Sylvain Métafiot

La vanité des lettres : L’Écrivain raté de Roberto Arlt

Couverture l'écrivain ratéIl est des livres que l’on ne conseillerait pas à des amis écrivains ou aspirants à l’être, sous peine de risquer à les paralyser dans leur travail. L’Écrivain raté de Roberto Arlt est de ceux-là. Non pas qu’il puisse bloquer toute volonté d’écrire à la manière des chefs-d’œuvre de la littérature : devant des pages superbes on réévalue douloureusement son « talent » à la baisse. Le poids des génies du passé est ici évoqué (« Il te semble logique de penser que nous, êtres minuscules, pourrons surpasser ce qu’eux ont si parfaitement achevé ? ») mais l’écrivain argentin fait surtout preuve d’un féroce humour noir pour montrer la futilité d’écrire, l’absurdité d’y consacrer sa vie, le dégoût du milieu littéraire. Désespérant ? Oui mais infiniment drôle quant à la description de ce parcours en nullité exaltée.

L’art de la chute

Pourtant, le jeune auteur qui nous raconte ses malheurs a débuté par un coup de génie, une œuvre époustouflante, applaudie par la critique, adoubée par ses pairs et réclamée par le public : « Des trompettes d’argent exaltaient ma gloire dans les murs de la ville grossièrement badigeonnée et les nuits, dans mes yeux, se paraient d’un prodige antique, connu de personne. » C’est après que les choses se gâtent : plus d’inspiration ! Les idées, envolées. La motivation, désertée. Le talent évaporé. Pourquoi, comment, par quelle malédiction le feu s’est-il transformé en glace ? Nul ne le sait, lui encore moins. La gloire était advenue trop vite, les éloges furent trop flatteurs. La chute du petit paradis mondain n’en fut que plus douloureuse : « Comprenez-vous l’horreur d’une telle situation ? Deux ans, sans rien écrire. Se proclamer auteur, avoir promis monts et merveilles à ceux qui prenaient la peine de nous écouter et se trouver si vite, à brûle-pourpoint, avec la conscience d’être incapable de rédiger une ligne originale, d’accomplir quelque chose qui justifie le prestige résiduel. Comprenez-vous bien combien s’avère blessante cette infâme question de prétendus amis qui, s’approchant de nous, disent sur un ton naïf où transparaît indéniablement une malignité satisfaite : – Pourquoi ne travailles-tu pas ? ou bien : Quand est-ce que tu publies quelques chose ? »

© Winshluss

© Winshluss

Par dépit envers sa propre impuissance et par rancœur envers le talent de ses compagnons, il décide de se lancer, par cynisme exacerbé, dans la réalisation d’une grande œuvre négative, un « Décalogue de la non-action ». Un sursaut mensonger auquel il ne réussit pas à croire lui-même et qui mue en un club des non-écrivains sous le prétexte d’une nouvelle exigence divine. Il y a trop de textes, déclare-t-il ! Stop aux cadences infernales des grattes-papiers professionnels qui encombrent les librairies et les étagères particulières de leur insipide prose ! Sous le noble but de sauver l’art, la Loge des Exigeants rallie à sa cause de jeunes arrogants qui sèment la terreur chez les besogneux : « La thèse prospéra, devint un précepte. Beaucoup de crétins se mirent à respecter ma position spirituelle. […] Vous penserez que je mens, mais plusieurs individus qui préparaient des chefs-d’œuvre, interrompirent leur dur labeur aux cris de : – À bas les pondeuses de la littérature ! »

L’exigence bien comprise commençant par soi-même le narrateur, dans une incessante introspection psychologique, ressasse sa gloire passée comme justification de son inactivité : « Je détestais le bonheur des simples et des ingénus, et simultanément je cherchais leur compagnie, comme si eux, et eux seulement, pouvaient penser l’ulcère de mon mépris, déversant toujours son pus d’égotisme, une pourriture de venin dynamite. Avec cette croissance de la vanité, mon orgueil aussi redoubla, et je me jugeai intouchable, statue de marbre blanc sur laquelle c’était pécher que de projeter une ombre. Je tournai les yeux vers mon Œuvre réalisée il y avait bien longtemps et je la proclamai parfaite, impeccable. À qui voulait l’entendre, j’expliquais que seul le respect de ma création antérieure m’empêchait de produire quelque chose de nouveau qui ne soit pas plusieurs fois supérieur à elle. Et la surpasser… il était si difficile de la surpasser… »

L’inertie inactive de sa petite secte de récalcitrants finit néanmoins par le lasser. Les coups de poing dans le vide devinrent puériles : « L’homme finit par se fatiguer de tout, même de cracher à la figure de son prochain. Il faut convenir ici que nos insultes procédaient d’une bonne intention, mais il n’est pas possible d’être généreux éternellement, et nous nous dispersâmes. » N’ayant rien produit durant cette entreprise de bastonnade littéraire, sa tristesse s’accroît, son orgueil enfle. S’ils savaient, tous ces parasites, le génie qui m’habite, la puissance du verbe qui demeure tapie au fond de moi ! Ma voix est la seule qui mérite d’être entendue, la plus limpide, la plus parfaite. Quel dommage que mon talent ne refasse pas surface : « Je ne suis pas un type psychologique fait pour vivre dans une silencieuse médiocrité. Le génie, la beauté, l’art, constituent pour moi un déguisement, destiné à dissimuler les dimensions réduites de mon intelligence, qui à son tour repose sur la structure d’une vanité incommensurable. »

Logique de l’incohérence

Exaspéré par l’échec, son désespoir se transforme en haine pour ses contemporains. Il s’improvise logiquement critique littéraire afin de démolir le travail d’autrui (tous les journalistes littéraires ne sont-ils pas des écrivains ratés?) : « Rien ne parvenait à me plaire. Comme une vitre sale, j’appauvrissais la clarté la plus radieuse. […] Je découvrir en moi l’âme de l’inquisiteur. » Prenant un malin plaisir à jouir des livres qu’il détruit dans ses articles son but est d’attirer l’attention du landerneau des lettres. Mais le jeu ne prend pas. Aucune lettre d’insultes n’arrive sur son bureau, aucun duel n’est jamais provoqué. L’intérêt qu’il suscite confine au néant. Sa rage redouble : « Il y eut des moments où je rêvais que tous les écrivains aient une seule tête. Quelle joie alors de détruire cette tête unique à coups de marteau, ouvrir une fosse, ouvrir une fosse dans n’importe quel désert, enterrer bien profondément cette masse humaine et s’exclamer à gorge déployée : – La littérature n’existe plus. Je l’ai tuée pour toujours ! »

Suivant le sens du vent, il se prend pour un révolutionnaire, daignant prendre parti, du haut de sa grandeur incomprise, pour la cause du peuple : « Comme certains de mes compagnons, je voulus me rapprocher de la classe laborieuse. Je ne nierai pas avoir cru qu’en assumant une telle attitude je faisais une extraordinaire faveur au prolétariat. » Mais de la même façon qu’il fut excommunié par l’archevêque, les ouvriers refusèrent de lui servir de caution vertueuse, dévoilant l’artifice de sa posture, lui qui regardait les petites gens d’un œil hautain perché sur des cimes invisibles : « Je déclare fièrement que j’ai toujours méprisé le public ; mais, comme il faut civiliser le petit peuple et que nous, les dieux, ne pouvions rester continuellement dans les hauteurs sous peine de nous dégonfler, nous condescendîmes à nous intéresser aux masses et à leur donner des nouvelles de nos découvertes dans le monde de la beauté. Cependant, le public (l’éternelle brute) persista à ne pas nous lire, à ignorer notre existence. »

Changeant une nouvelle fois d’attitude, il se met en tête de ne plus s’informer du tout, teintant son échec d’une imperturbable indifférence aux affaires du monde. Puis, son indifférence tourne à l’acclamation forcenée de tout et de rien et donc à un mépris indifférencié et plat de tout ce qui est. Là encore, le désir d’attirer l’attention tourne court. Personne ne prête le moindre regard à son agitation effrénée. Et devant la déficience totale de son œuvre, l’évidence lui saute au visage : « Je suis un bourgeois égoïste. Je le reconnais. De là vient que rien n’arrive à m’indigner sérieusement. Ni le bon ni le mauvais. Je n’ai pas non plus la soif d’éblouir mon prochain. Si j’ai dit quelque part que je souffrais quand je ne pouvais pas écrire, c’était un mensonge. Je me suis écarté de la vérité pour orner ma personnalité d’un attribut qui puisse la rendre intéressante. »

La haine de soi comme remède à l’amour-propre

Roberto Arlt

Roberto Arlt

À ce portrait acide dénudant ses propres névroses, Roberto Arlt aurait pu écrire une suite visant l’envers de l’écrivain, son double intime : le lecteur. Il aurait pu s’appeler Le Lecteur apathique (ou boulimique), et nombre de bibliophages s’y seraient reconnus avec crainte et délectation. Giovanni Papini avait déjà esquissé pareil portrait dans Gog où il interpellait cruellement le lecteur, c’est-à-dire à lui-même : « Ne te paraît-elle pas misérable, cette vie, et ne paraît-il pas petit, ce monde ? Voilà ce que je voudrais te demander, ô très vil lecteur, nabot aveuli qui reste là à lire des pages, à écouter des battements de vie d’autrui, parce que tu ne sais pas accomplit d’actes, parce que tu ne sais pas vivre pour ton propre compte. Cela ne te paraît pas vil, lâche, très lâche ? Un siège t’accueille, devant toi il y a des feuilles cousues, sur ses feuilles il y a des signes noir, et tu parcours ses signes des yeux et ta petite âme sourit ou pleurniche, voit ou entrevoit, selon que les signes finissent par éveiller tes images somnolentes. Et tu crois vivre, je crois, en lisant des livres. En sortant tu regarderas avec un mépris infini le bas peuple qui n’est pas intellectuel, qui ne fait pas de psychologie et ne se nourrit pas de littérature. »

Écrivain ou lecteur, le triste constat est aujourd’hui le même : l’accumulation exponentielle de la médiocrité graphique oblige à une drastique sélection. Environ 600 livres sont publiés chaque année lors de la « traditionnelle » rentrée littéraire de septembre. Combien de ratés dans le lot ? Combien de péroreurs médiatiques s’évertuent à vendre leur œuvre dans une tornade de fatuité ? Combien de scandales ridicules sur les plateaux télés ? Combien de compromissions dégradantes ? Combien oseraient avouer dans un éclair de lucidité, à l’instar de l’écrivain de Roberto Arlt : « Je n’avais rien à dire. Le monde de mes émotions était petit. Là était la vérité. Mon esprit n’était pas en contact avec les intérêts et les problèmes de l’humanité ni avec la vie des hommes qui m’entouraient, mais avec des ambitions personnelles dénuées de valeur. »
Débordant d’amour pour leur propre plume certains d’entre eux mériteraient une bonne cure d’humilité afin de les désintoxiquer de leur dépendance égotique. Et ce ne serait pas la moindre des qualités de ce livre que de freiner cette épidémie.

Sylvain Métafiot

Hic & Hec de Mirabeau : gîte en bois pour un feu de poutre

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« Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux
C’est être libertin que d’avoir de bons yeux. »
Molière

Du comte de Mirabeau (1749-1791) nous connaissons surtout le personnage révolutionnaire, le tribun parlementaire, auteur d’essais politiques contre le despotisme et de discours enflammés. Pourtant, à l’égal de certains de ses plus illustres contemporains (Laclos, Casanova, Sade, Diderot, Crébillon) Mirabeau excella dans le genre du roman libertin, souvent sous couvert d’anonymat. Publié après la mort de l’écrivain, Hic & Hec s’inscrit dans la lignée d’Erotika Biblion et du Rideau levé, ou l’éducation de Laure. Un petit roman licencieux dont Apollinaire affirmait qu’il « a été écrit avec une grâce et un esprit qui sont rares » et dont la lecture peut redonner son ardeur d’antan au plus frigide des ancêtres.

Ici l’on s’égare

9782844859686Hic-et-Hec c’est ainsi que se nomme le héros de cette histoire. Jamais appelé autrement que par « ceci et cela », ce jeune androgyne délicat goûtera ainsi aux divers plaisirs de la chair, tant avec les femmes qu’avec les hommes, dans des bras novices autant que dans ceux de ses ainés, alternant les jeux et les joutes sexuelles avec la même avidité. Puritains, détournez les yeux ! L’éloge des amours interdites commence dès les premières pages de cette douce aventure dévergondée.

Les mains baladeuses de son maître d’école seront ainsi les premières à éveiller les recoins mystérieux du corps du jouvenceau. Tantôt par d’indécentes caresses, puis par des coups de verges bien senties que le jeune écolier retournera, avec la même « tendresse », à son régent Jésuite : « Enfin je m’enhardis et, empoignant son sceptre comme il avait fait du mien, je le fustigeai si vertement qu’il versa des larmes de plaisir. […] Il fut mon Socrate, je fus son Alcibiade ! Tour à tour agent et patient, il mit sa gloire à perfectionner mon éducation. »

Instruit des notions de théologie c’est en tant qu’abbé qu’il se présente au domicile des bien-nommés de Valbouillant en vue de prodiguer son savoir au jeune fils de madame. Cette dernière, belle bourgeoise aux formes charnues, ne tarde pas à évaluer personnellement les compétences intellectuelles, mais surtout physiques, du jeune précepteur. Pour sûr, il court, il court, le furet ! Quant au mari, revenant d’un voyage en Italie et découvrant les loisirs de sa femme, pensez-vous qu’il s’époumone de jalousie ? Au contraire, cet ancien capitaine des dragons souhaite ardemment participer aux ébats : « Comment rester fâché contre de si chers coupables ? Ce sein, dit-il en le baisant, et elle l’avait superbe, et ces jumelles, ajouta-t-il en frottant de la main l’autel où il venait de sacrifier, attendriraient un tigre ; de plus, je n’ai pas compté que tu pusses rester fidèle pendant une si longue absence. J’ai gagné dans mon voyage une bonne succession et des cornes. La première me fait plus de bien que les autres ne me feront de mal. N’apprêtons point à rire, soyons discrets et jouissons sans scrupule de tous les plaisirs que notre âge et notre fortune nous offrent ; évitons le scandale et moquons-nous du reste. »

Puis, c’est au tour de la jeune Babet, la filleule de Mme de Valbouillant de passer à la casserole. Là encore le partage est de mise et, à l’instar du coït pratiqué entre l’abbé et le mari, madame tombe sous le charme de sa servante : « Elle la déshabilla totalement et nous fit voir un corps dont Hégé aurait été jalouse. Aux caresses que Mme de Valbouillant prodiguait à chacun des charmes de sa filleule à mesure qu’elle les découvrait, je reconnus aisément que, quelque goût qu’elle eut pour le solide, elle pouvait, voluptueuse émule de Sapho, savourer avec une jolie nymphe les agréables dédommagements dont la Lesbienne usait en l’absence de Phaon. Je voyais son front s’animer, sa gorge se gonfler et ses yeux pétiller à mesure que ses mains parcouraient les charmants contours de ce corps pétri par les Grâces. »

Viendront encore de nombreux batifolages entrecoupés, çà et là, par de petites histoires coquines racontées par les protagonistes eux-mêmes. Leur permettant de reprendre leur souffle entre deux fouteries, ces courts récits – n’ayant pas la complexité narrative des Mille et Une Nuits – servent également à conserver l’excitation des sens en relatant leurs premiers émois sexuels, leurs truculentes déflorations.

La morale au bordel

MirabeauMirabeau, en bon libertin physiocrate, n’hésite pas à insérer dans son récit des pratiques aussi scandaleuses que l’inceste et la pédophilie, voire l’homosexualité pour l’époque (et sans parler des sex-toys utilisés par les nonnes !). Mais son érotisme demeure joyeux, jamais amer. Prenant le parti de Boccace ou de Pétrone (qu’il cite explicitement), et contrairement aux cruautés répétitives de Sade, ses orgies baignent dans un bain doucereux de tendresse, de complicité et de liberté. La caresse émancipe, le plaisir confine à la joie. Et c’est avec amusement que l’on découvre des pratiques aussi saugrenues que « le cheval fondu », « la main chaude » et « le pet-en-gueule ». Même les plus insensibles sont pris d’une fièvre concupiscente. Ainsi de la mère de Babet dénonçant les activités de sa fille à l’évêque de la ville et qui se retrouve, bien malgré elle, dans le feu de l’action :

« La vieille, qui dans l’abord voulait me mordre, me dévisager, prit enfin son mal en patience :
– Bonté divine ! s’écria-t-elle en remuant la charnière, ah ! chien… mon doux Jésus… quel dommage que ce soit un péché…
– Dis plutôt quel bonheur ! criait le prélat, me rendant les mouvements de Valbouillant, va, rien ne vaut le fruit défendu…
– Je me damne, répliquait la vieille toujours tordant le croupion.
– Va toujours, j’ai les cas réservés. »

On pourra toujours tiquer sur l’éclatement des tabous et de toute morale – caractéristique essentielle de la tradition du libertinage du XVIIIème siècle où l’hédonisme charnel est érigé en idéal libérateur contre le joug rigoriste de l’Église – transformant, dans sa logique extrême, les individus en objets sexuels : « La signora Magdalani observa que la société, toute charmante qu’elle était, péchait en ce qu’il y avait plus de consommatrices que d’objets de consommation. » Mais il faut prendre les choses en riant, notamment le renversement des mœurs des gardiens spirituels. Ce que fait le jeune abbé, avec esprit et roublardise : « – Comment, dit-elle, la mère dans les bras du fils, la fille dans ceux du père !…
– Eh ! madame, rappelez-vous d’avoir lu quelque part : « Qui doit goûter des fruits d’un arbre, si ce n’est celui qui l’a planté. »
– Il est vrai, mais le préjugé ?
– Le préjugé tient-il contre la loi du Créateur ?
– En est-il qui permette à un père, à une fille, à un frère, à une sœur ?… Fi donc, cela répugne.
– À qui donc a-t-il dit : Croisez et multipliez ? N’est-ce pas à Adam, à Ève, à ses fils, à ses filles, il ne regardait donc pas l’inceste comme un crime, puisqu’alors il le commandait. »

Mirabeau7Prenant également le contre-pied du puritanisme religieux, l’évêque (« l’Apollon du Vatican ») n’hésite pas à vanter auprès de sa sœur les mérites de l’éducation charnelle sous l’égide de la responsabilité individuelle. Le souci philosophique de Mirabeau : l’éducation des jeunes filles. Sa conviction : les rapports sociaux doivent être guidés par les lois de la nature. La majorité veut se gargariser d’une fausse morale alors que chacun, en son for intérieur, cherche l’extase luxurieuse :

« – Quelle enfance ! elle est d’âge à tout savoir et je dis plus : il peut être dangereux de ne pas l’éclairer : que de fautes l’ignorance ne fait-elle pas commettre ? Une jeune fille à qui on ne cache rien est plus en état de repousser la séduction, et, si elle y cède, du moins elle évite le scandale qui, je le dis entre nous, est le plus grand mal moral. Qu’importe à la société que je satisfasse mes besoins physiques ou que je m’en prive, pourvu que je ne nuise pas au bonheur d’autrui, que je ne lui enlève pas sa propriété, que je n’altère pas ses jouissances et que je ne lui cause ni chagrin ni douleur ?
– Mon frère, dit-elle en souriant, diriez-vous cela dans une de vos homélies ?
– Oui, quand je parlerais à des gens que je voudrais éclairer ; mais en chaire, non, le peuple en masse veut être trompé, l’ignorance aime les prodiges ; une religion sans miracles trouverait peu de sectaires et les mystères qui répugnent à la raison entraînent la crédulité du grand nombre ; je continuerai à jeter de la poudre aux yeux du peuple ; mais je serais loyal et sans scrupules avec mes amis. »

Ici l’on se retrouve

Reprenons un verre de vieux vin d’Alicante et écoutons ce que disait Nietzsche dans ses Flâneries inactuelles : « Toute la haute civilisation et la grande culture littéraire de la France “classique” se sont développées sur des intérêts sexuels. On peut chercher partout chez elles la galanterie, les sens, la lutte sexuelle, “la femme” – on ne les cherchera pas en vain. » Admirable représentant d’un certain « esprit français » Mirabeau marie jovialement la pornographie et la philosophie. Nous l’avons vu, son beau style exclu l’ordurier et ouvre à la réflexion. Quel contraste avec l’indigence glauque de Christine Angot et consorts, ou de la mièvre collection Harlequin !

A6864L’orateur de la Révolution nous abreuve de métaphores : les fesses sont des jumelles, le pénis un bijou ou un plantoir, les tétons des fraises, le vagin une fontaine… Et n’est pas non plus avare en comparaisons bibliques et mythologiques. C’est aux antiques figures que sont assimilés les ébats amoureux du jeune abbé et de ses partenaires. Diane, Jupiter, Sapho, Ganymède, Phaon et bien d’autres sont convoqués au banquet des plaisirs : « Des soupirs enflammés se faisaient entendre, on eût dit Vénus se consolant dans les bras d’Euphrosine en l’absence de Mars. » « Il faisait chaud, nous étions dans l’état de nos premiers pères dans l’Éden : nos serpents orgueilleux levaient une tête altière, et l’aspect des pommes que nous présentaient nos Èves nous faisait frémir de désir. »

Le récit se clôt sur l’évocation d’une nouvelle aventure polissonne dont nous ne saurons rien mais en imaginons aisément la tournure… Les variations des délices de l’amour sont aussi vastes que le permet notre fantaisie. Deux siècles après sa parution l’odeur de soufre d’Hic & Hec n’a pas disparue mais les censeurs atrabilaires et les vieilles mégères ne sentent que leur propre fiel. Nous laissant le loisir d’humer les délicats effluves de la sensualité. Et c’est d’un sourire bienheureux, l’âme comblée par tant de volupté, que l’on referme ce livre avec la seule main nécessaire à sa lecture.

Sylvain Métafiot

Jérôme Leroy : « 95% des livres sont inoffensifs »

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Depuis vingt-cinq ans, l’œuvre au noir de Jérôme Leroy se déploie sur une dizaine d’ouvrages traversés par des tueurs cinéphiles, des ordures politiques, des poètes subversifs, des éclats de violence désespérée et une ivresse conjuguée du vin, de l’amour et du beau style. À l’occasion du festival Quais du Polar, à Lyon, où son dernier roman, L’Ange gardien, a reçu le Prix des lecteurs, nous avons rencontré ce hussard de gauche entre deux séances de dédicaces.

Dans La Chartreuse de Parme, Stendhal écrit : « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention. » Dans L’Ange gardien, vous affirmez qu’écrire des romans noirs, c’est parler de son temps. En quoi ce genre littéraire est-il le plus à même de mettre le nez du lecteur dans le réel ?

Photo © Julien Chambon

Photo © Julien Chambon

Pour une raison bien simple, qui tient de l’ADN du roman noir qui a commencé, pour aller vite, en 1929 avec La Moisson rouge de Dashiell Hammet, au moment de la Grande Dépression. C’est une littérature qui s’intéresse essentiellement aux contractures présentes dans le corps social. Elle est ainsi plus à même de coller au réel car elle est l’héritière de deux choses. Tout d’abord, la tragédie classique : par rapport au roman policier, le roman noir est une tragédie, on en connaît la fin, le monde va mal. Elle est également l’héritière du roman réaliste du XIXe siècle – des Misérables de Victor Hugo aux romans d’Eugène Sue – qui fait entrer toute une catégorie de la population (ces fameuses « classes dangereuses ») dans le roman, donc toute une catégorie de problèmes qui vont avec.

À la question « à quoi sert la littérature ? », vous répondiez « À blasphémer. Le blasphème est la seule fiction qui puisse dépasser la réalité. » Là, il ne s’agit plus de coller au réel mais de le gifler, de faire, comme vous dites, « le beau travail du négatif, celui qui bouleverse, détruit, sape toutes les certitudes politiques et morales d’une société ». Mais cela suppose que la littérature soit intrinsèquement subversive alors que, concrètement, beaucoup de livres sont inoffensifs.

Bien sûr, je crois que 95% des livres sont inoffensifs. Le travail du négatif est essentiellement l’œuvre du roman noir et d’une certaine forme de pensée radicale. Les deux éditeurs français auxquels je fais confiance dans ce domaine sont La Fabrique et la collection Série noire de Gallimard. À ce titre, l’idée de blasphème, de sabotage, de l’écrivain qui apporte des mauvaises nouvelles, provient de mon influence, revendiquée, pasolinienne.
Par ailleurs, j’admire des écrivains de droite parce qu’ils ont une certaine façon d’être dans le style, dans une légèreté, une insolence vis-à-vis des institutions. C’est quand vous êtes minoritaire que vous êtes insolent. Dans un paysage d’après-guerre dominé par la gauche communiste très « stal bas-du-front » (à part Aragon et Roger Vailland), Sartre et l’engagement obligatoire, et le nouveau roman qui chassait le sujet, des écrivains comme Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent ou Michel Déon étaient des respirations et ils le sont toujours. Il en va de même avec A.D.G. dans le polar, car il mérite qu’on se souvienne de lui.

Par votre envie de raconter des histoires, noires de préférence, on imagine que vous ne portez pas l’autofiction dans votre cœur…

Photo © Julien Chambon

Photo © Julien Chambon

Je n’ai aucun mépris pour l’autofiction. Il se trouve que mes premiers romans étaient très autobiographiques, comme souvent chez les jeunes auteurs. Car le roman est un moyen de faire le point sur sa vie au moment où, pour le dire vite, on devient un adulte. Il se trouve que par le fait d’avoir été prof en ZEP à Roubaix pendant plus de vingt-deux ans, je me voyais mal raconter mes histoires de nombril ou de mélancolie amoureuse de trentenaire. Je regardais mes élèves et je me demandais comment tout ça pouvait tenir. Mon premier roman noir, Monnaie bleue, a justement été écrit en 1997 en faisant le constat d’une explosion sociale imminente, que cela ne pouvait pas tenir. On connaît la suite avec les émeutes de 2005…

« Dans mon cas, il s’agit de raconter des histoires violentes mais de savoir respirer avec la poésie. »

Un écrivain de gauche qui regrette certains aspects du monde d’avant, se remémorant avec émotion le parfum des librairies, les films de la nouvelle vague, les yé-yé, écrivant dans des journaux de droite, et fustigeant la laideur et la mécanisation des rapports humains actuels, court le « risque » de se faire taxer de rouge-brun par des anti-fascistes d’opérette. Comment assumez-vous cette apparente contradiction ?

Je me sens toujours, historiquement et politiquement, l’héritier de quelque chose qui n’a jamais existé en tant que tel de manière constitué mais qui, de fait, a régné sur la France durant une des périodes les plus heureuses de sa vie : le gaullo-communisme. Au gaullisme, la politique étrangère, les grandes décisions internationales ; au communisme, une certaine common decency et une émancipation de la population au niveau local. Il me semble que cela fonctionnait parfaitement dans la période des Trente Glorieuses.
Par ailleurs, j’ai un axiome qui a l’air d’une formule, mais qui n’en est pas une : je ne dis pas que c’était mieux avant, je dis que c’est pire maintenant. C’est toute la nuance. On n’arrive pas à prendre en compte le fait que, depuis deux générations, on vit moins bien que les générations précédentes alors que nous sommes dans un système qui produit de plus en plus, et parfois de manière délirante et dangereuse pour la planète, des richesses. Ce hiatus est insoutenable. Alors, on peut me traiter de tout ce qu’on veut mais dès que je peux m’exprimer librement dans une tribune, je le fais. Ce qui est le cas de Causeur. On peut reconnaître des tas de défauts à Causeur mais il a au moins une qualité, c’est qu’on peut exprimer, même si je suis minoritaire, sa contestation par rapport à ce qui y est dit.

Une expression revient souvent sous votre plume pour qualifier notre société, celle de « Disneyland préfasciste ». Est-ce à dire que la société capitaliste a réussi, ou est en passe de réussir, la fusion de l’ordre et de l’infantilisation au service de la consommation de masse ?

Voilà, je ne sais pas ce que je pourrais ajouter. C’est une société qui, par exemple, nous abrutit de télé-réalité depuis des décennies. Comment voulez-vous qu’un peuple, dans une situation économique difficile, réagisse politiquement, normalement, quand il a été soumis au Bigdil et aux Ch’tis à Ibiza ? Il y a un abêtissement du peuple par le divertissement le plus vulgaire, le plus aliénant. On est loin de la culture qui émancipe.

La poésie est-elle un remède à ce « Disneyland préfasciste » par sa beauté, son inutilité, sa subversion ? Et ce, même si elle a mauvaise presse, généralement considérée comme une pratique culturelle élitiste et bourgeoise ?

Charles Bukowski

Charles Bukowski

On a une double représentation fausse de la poésie. On me demande souvent si la poésie est une manière de me détendre par rapport au roman noir, eh bien non, car le poète et l’auteur de roman noir ont en commun de vouloir regarder le réel sous un angle différent. Il y a aussi les représentations, liées à la scolarité, qu’on se fait de la poésie, à laquelle on donne comme synonyme le lyrisme, c’est-à-dire les petites fleurs, la beauté, etc., alors que Rimbaud, dans le prologue d’Une saison en enfer, injuriait déjà la Beauté assise sur ses genoux. Malheureusement, cette représentation est très dominante et elle répond à une autre représentation, celle d’une poésie élitiste, faite par des poètes universitaires posant, de manière expérimentale, trois mots par phrases, trois phrases par page… Or, il existe une poésie du quotidien, dont les Américains nous ont montré la voie, à l’exemple de Charles Bukowski ou Raymond Carver. C’est toute la différence, et le génie, entre décrire la vie d’une femme seule dans un bar dans un roman réaliste et en faire un poème. On pourra employer les mêmes mots (Coca-Cola, barman, mégot écrasé…) mais tout d’un coup, cela deviendra un poème. Dans mon cas, il s’agit de raconter des histoires violentes, mais de savoir respirer avec la poésie.

En quoi la lecture de Guy Debord a-t-elle été décisive dans votre perception critique de la politique ?

Elle a été majeure. Il y avait chez Debord ce que j’avais lu, une dizaine d’années plus tôt, dans les romans de science-fiction, notamment ceux de Philip K. Dick qui mettaient en question la réalité, ce sentiment de vivre dans des décors truqués. Tout d’un coup, je lis Debord, que je découvre en 1988 lors de la parution des Commentaires sur la société du spectacle, et c’est fondamental. De même qu’a été fondamentale, à la même époque, la lecture de Cool Memories de Jean Baudrillard, dans cette recherche de la nature même du réel. D’un point de vue superficiel, cela permet d’alerter sur les manipulations médiatiques et politiques mais, dans ce que Debord nomme la « séparation », cela induit des modes de vie entiers et généralisés qui nous rendent spectateurs de notre propre vie.
Moi qui suis amateur de littérature fantastique, j’ai remarqué que dans les années 1980, la créature à la mode était le vampire, qui correspondait à l’angoisse du sida, du sang, du corps ; alors que ce qui revient à la mode aujourd’hui, depuis 2008 serais-je tenté de dire, c’est le zombie. Chez George Romero, le zombie est la figure ultime du consommateur, l’individu qui ne réagit plus, fonctionnant uniquement par des stimuli. Enfin, la troisième révélation, après Debord et Baudrillard, fut Baudouin de Bodinat qui, dans La Vie sur terre, fait allusion à John Brunner, K. Dick, etc., c’est-à-dire des auteurs de littérature populaire qui décrivent ce monde en perte de sa propre réalité.

« Il y a un abêtissement du peuple par le divertissement le plus vulgaire, le plus aliénant. »

Votre recueil Dernières nouvelles de l’enfer rend directement hommage aux films de séries B, tels que ceux de Romero, John Carpenter, John Landis, etc.

C’est amusant, car à l’origine ces textes étaient prévus comme livrets dans une collection DVD de films d’épouvante, et devaient donc tous faire la même longueur. Chaque nouvelle faisant écho à un film, des Griffes de la nuit à Blade Runner (qui n’a rien d’un film d’horreur mais qui est un grand film), en passant par Vendredi 13 et Dracula.

Les consommateurs pendant les soldes selon Romero

Les consommateurs pendant les soldes selon Romero

Le cinéma constitue ainsi une part importante de vos références. Est-ce un simple hommage aux films d’une époque révolue ou cela vous permet-il de construire vos romans selon une mise en scène propre au cinéma ?

Que ce soit pour le cinéma ou la littérature, j’estime que le genre est, sur un plan technique, une formidable école de narration. On a un peu oublié qu’il faut savoir raconter des histoires. Et on a beau mépriser le succès d’un Marc Lévy ou d’un Guillaume Musso, car c’est certes inintéressant, ils savent tout de même raconter des histoires. C’est ça la clé du roman populaire, depuis Alexandre Dumas ou Eugène Sue. Ensuite, à nous d’investir ces formes-là pour en faire quelque chose d’un peu subversif. Par exemple, le personnage du tueur en série ne m’intéresse que s’il fait valoir ses droits à la retraite ou que Wall Street est une des portes de l’Enfer. Pourtant, je ne suis pas le premier à faire ça. Romero, encore lui, dans ses deux premiers films, utilise la figure du zombie comme critique politique. La Nuit des morts-vivants est le plus grand film anti-ségrégationniste, et Zombie est une satire féroce du consommateur qui continue à faire ses courses même mort.

Personne ne vous a jamais proposé d’adapter l’un de vos romans au cinéma ?

Il y a deux options sur Le Bloc et une sur L’Ange gardien. Mais pas plus pour l’instant.

Photo © Julien Chambon

Photo © Julien Chambon

Dans Monnaie bleue, vous écrivez que les deux choses qui rendent la vie supportable sont le plaisir et l’art. Diriez-vous que cela rejoint les deux seules choses essentielles pour Orwell, selon Simon Leys, à savoir le frivole et l’éternel ?

Monnaie bleue est un roman de 1997, donc je formulerais cette devise sans doute autrement aujourd’hui. Bien sûr, j’ai un tempérament extrêmement nostalgique et les seules choses qui me consolent sont les plaisirs de la vie, l’art en général, la littérature et la poésie en particulier. Les vraies dystopies sont celles où l’art est éradiqué. Le vrai cauchemar, c’est Fahrenheit 451.

Seriez-vous d’accord pour reprendre, en la paraphrasant, l’affirmation d’Orwell qui déclarait en 1946 dans Pourquoi j’écris : « Tout ce que j’ai écrit d’important, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement contre le totalitarisme libéral et pour le communisme tel que je le conçois » ?

Orwell est un génie mais je me pose toujours la question de savoir comment cette pensée peut être récupérée par la droite la plus réactionnaire. Par exemple, sans être un lecteur naïf, quand je lis 1984, je lis une critique de notre société avancée, libérale, promouvant la semaine de la Haine, fliquant ses citoyens et diffusant sa propagande médiatique. C’est comme les gens qui me disent : « Ah, les communistes, c’est bien les bulldozers à Vitry-sur-Seine contre les Arabes. » Les gens adorent les communistes quand ils ne se comportent pas comme des communistes. Il faut se méfier car il y a beaucoup de gens de droite qui se revendiquent du socialisme au nom de la décroissance, alors que nous avons des intérêts et des visions extrêmement divergentes, notamment concernant l’émancipation individuelle et collective. Il y a un travail idéologique à mener à la gauche de la gauche car l’alliance du « vivant » entre Les Veilleurs et les faucheurs d’OGM pose problème. Il y a d’un côté la bourgeoisie qui se sert de son catholicisme pour critiquer le monde moderne, ce qui peut plaire à des gens de gauche qui s’aperçoivent (même moi en tant que communiste « orthodoxe ») qu’on est dans une forme d’impasse productiviste. Mais, entre les deux, on peut discuter un peu et tracer des lignes de partage. Car si ça continue comme ça, il y aura un portrait d’Orwell au Medef. La captation de l’héritage d’Orwell par les néo-réacs commence à m’agacer fortement.

« Je ne dis pas que c’était mieux avant, je dis que c’est pire maintenant. »

Paul Signac, "Au temps de l'anarchie"

Paul Signac, « Au temps de l’anarchie »

Encore que votre conception du communisme est assez loin du goulag soviétique, même si on sent que ça ne vous déplairait pas d’en déporter certains : vous prônez/rêvez un communisme balnéaire. La révolution en surfant ?

Dans un certain sens, je me base sur un ouvrage paru en 2002, Sur la plage : mœurs et coutumes balnéaires aux XIXe et XXe siècles, du sociologue Jean-Didier Urbain. En somme, quand on sera vraiment libéré des contraintes de production, la société idéale pourrait ressembler à une plage grecque ou bretonne, sans surpopulation, où les gens discuteraient au calme, se prélassant au soleil, laissant leurs enfants jouer tranquillement…
Je voudrais réenchanter, au moins littérairement, le mot « communisme » qui, à force de propagande capitaliste et à cause du désastre stalinien, a fini par ressembler à la caricature énoncée par OSS 117 : une dictature où les gens ont froid, portent des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair. Je souhaite associer le communisme à une idée radieuse qui ressemble davantage à la peinture de Paul Signac, Au temps de l’anarchie.

Quel livre offririez-vous à une fille pour la séduire ?

La Fête de Roger Vailland. C’est un roman où un type propose à une jeune fille de s’enfermer pendant trois jours dans un hôtel à la campagne, après avoir fait la course en bagnole à bord d’une 404.

Sylvain Métafiot

Article initialement publié sur Le Comptoir