La tôle et le sexe : l’irrépressible désir technique chez Cronenberg

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S’il est admis que le progrès technoscientifique est généralement bénéfique à l’humanité, il faut cependant considérer qu’il peut aisément se retourner contre nous avec force et violence. L’innovation d’un côté et la sécurité de l’autre se livrent une course parallèle démesurée. La seconde essayant de rattraper la première par le biais de la prévention (dispositifs de contrôle techniques, déontologiques, législatifs, réglementaires, etc.) pour éviter de se satisfaire d’une simple réparation de dommages.

Amor fati machinique

Une discipline universitaire s’est même créée pour prévenir le risque technique : la « cynindique », la « science du danger ». Mais deux limites viennent se heurter à ce projet : premièrement, les connaissances qui nous permettent d’innover vont plus vite que celles permettant de contrôler ces innovations, ce que le neuro-scientifique Graham Collingridge résume par le paradoxe suivant : « plus l’innovation est rapide, plus il y a potentialisation du risque technique » ; deuxièmement, le « facteur humain » est totalement imprévisible et l’homme peut désirer la violence technique. Pour appréhender cette jouissance destructrice de la technique dans l’esprit humain ce n’est pas tant vers la cynindique qu’il faut se tourner mais du côté de l’art, et notamment de la Science-Fiction.

la-moucheLa plupart des films de SF (de Brazil à Matrix) interprètent la violence technicienne en termes de volonté mauvaise, exercée de l’extérieur par une minorité (thème récurrent des contre-utopies). D’autres, plus rares, suggèrent que la violence du monde technique est interne à chaque être et directement liée à nos désirs inconscients. Ainsi, le fléau des accidents de la route (30 millions de morts depuis un siècle et la probable troisième cause de décès en 2020) est considéré comme un moindre mal pour satisfaire notre besoin de vitesse. Phénomène qu’illustre métaphoriquement le film Screamers de Peter Weller, où les humains sont traqués par des machines tueuses pouvant se multiplier et se perfectionner seules. Ce ne sont plus les hommes qui produisent les objets techniques mais le système technique lui-même après avoir dévoré l’être humain. Les machines sont également objets de désir : nous désirons les machines, quitte à y succomber, mais nous les aimons aussi parce qu’elles sont mortelles et déshumanisantes. David Cronenberg est un des meilleurs explorateurs des « racines existentielles de la violence technique » selon le philosophe Daniel Cérézuelle.

La liberté par l’autodestruction

holly_hunter_crashCrash dépeint un univers fictif réduit à sa seule dimension technique. La société est absente, la nature est absente, la ville habitée est absente. Seuls demeurent des individus isolés errant sur des routes, avec pour unique perspective le sexe et la machine, en l’occurrence la voiture. Dans un monde sans vie, l’émotion est inexistante. Ne satisfaisant plus leurs désirs par le sexe, ils se tournent vers la violence automobile, ultime recours pour aller au-delà de leurs limites corporelles dans un dépassement existentiel définitif. Grâce à la « belle catastrophe » ils sont à la fois délivrés de leur prison charnelle, et accèdent à l’éternité par l’existence immatérielle de la diffusion ultra médiatique de l’accident.

Dans La Mouche, Cronenberg met en scène un chercheur ayant découvert la téléportation en mettant « la chair en équations ». Mais suite à une erreur, son génome fusionne avec celui d’une mouche, et peu à peu se métamorphose. Dans son exaltation de dépasser ses limites humaines, il en perd toute humanité, physique comme morale, et finit par user de la force pour poursuive son rêve technoscientifique. Le désir d’une liberté désincarnée serait un « instinct secret » poussant les être humains à la violence technicienne.

existenzeXistenZ enfin nous plonge dans le monde de la réalité virtuelle totale. Coupés du réel, les participants à ce « grand jeu » ne ressentent aucune angoisse, aucune contrainte physique, aucune identité fixe, aucune attache géographique, aucune soumission temporelle. En somme aucune barrière à la liberté absolue. Ce qui entraîne la suppression du souci de l’autre, réduit à une apparence caricaturale pouvant être éliminée à tout instant ; la suppression des scrupules, car les actes n’ont pas de conséquences définitives dans un univers perpétuellement recomposé ; la suppression de l’autonomie et de la raison, le joueur devenant dépendant de sa logique ludique. Advient le règne des pulsions les plus barbares comme la rivalité et la violence.

La fascination de la violence émanant des techniques automobiles et de celles de l’imagerie explique la jouissance d’abolir la réalité, le temps, et la responsabilité de nos actes. Ce désir secret à la liberté totale (dévoilé par les arts en général et la science-fiction en particulier) peut donc s’engouffrer dans ce que le philosophe Jean Brun appelait « la puissance onturgique de la technique, créatrice de nouvelles modalités d’être ». Au risque de s’abîmer dans des violences autodestructrices sans retours.

Sylvain Métafiot

Dieu est une ligne de code

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L’une des particularités narratives de la Science-fiction est quelle délaisse le plus souvent la psychologie des personnages (considérés non comme des individus mais comme représentants de leur espèce) au profit de l’hypothèse philosophique (interrogations sur notre nature, notre place dans l’univers, notre devenir et nos fins). L’œuvre d’Arthur C. Clarke est emblématique de ces interrogations philosophico-religieuses, notamment celle, à la fois théorique et pratique, dont l’écho glaçant parcours l’univers : « qu’allons-nous faire de l’homme ? ». Et si l’homme devenait mutant, « individu spécifique » par excellence ? La question de son devenir dépendrait avant tout de sa particularité, comme l’affirme Gilbert Hottois, philosophe belge, spécialiste des questions d’éthique. En somme, si l’homme devient un mutant psy ou un cyborg son rapport à la transcendance deviendrait opératoire, comme nous le verrons plus bas.

Affrontement, impasse et apocalypse

eclipse-totalTrois thèmes illustrent la dimension philosophico-religieuse de la SF.

Tout d’abord, dans La Guerre des mondes, Herbert Georges Wells met en scène l’affrontement contre une autre forme de vie. Soit la guerre totale contre une altérité radicale qui sera finalement vaincu, non par les hommes, mais par la « solidarité » globale de la biosphère terrestre (les microbes).

Deuxièmement, des œuvres comme Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley illustrent les impasses évolutives, c’est-à-dire l’arrêt de l’évolution dans une forme biologique, sociale ou technologique destinée à se reproduire à l’identique ou à disparaître. Ces contre-utopies sont souvent déjouées par un retour à la nature et aux émotions humaines.

Enfin, l’apocalypse peut-être illustrée dans des ouvrages comme Éclipse totale de John Brunner dans lequel une trace de vie est découverte dans une constellation lointaine. Ou plutôt ce qu’il en reste, car après avoir atteint le stade du voyage spatial, la civilisation étrangère s’est éteinte. Après avoir découvert les raisons de la catastrophe, un membre de l’expédition décide de les révéler à la Terre. Mais les Terriens abandonnent le dernier survivant de l’équipage et avec lui toute trace des mystérieux extraterrestres.

Transcendances techniques

La transcendance de l’homme, cherchant à dépasser ses conditions naturelles d’existence, se manifeste moins dans la technique que dans le langage. Langage non pas tant comme outil développé par les hommes permettant de communiquer, que comme un « don de Dieu », preuve d’une élection supranaturelle. Cette transcendance symbolique suppose une nature immuable de l’homme, contrairement aux utopies techno-socio-politiques qui cherchent à l’aménager, réduisant par là-même le désir de transcendance. Mais qu’en est-il de cette transcendance symbolique au temps des neurotechnosciences ? L’imaginaire d’un monde transcendant réel devenant obsolète, la transcendance spirituelle serait simulée au sein d’esprits-cerveaux. Perspective qui pourrait faire basculer la société, proposant l’absolu à portée de main, dans un cauchemar totalitaire maintenant les individus sous perfusion transcendantale (ou son simulacre). C’est ce que l’on pourrait désigner comme la transition vers des transcendances opératoires ou techniques.

Mutations symboliques

ob_f95d5d_gibson-neuromancer-by-davidsimpson2112Avec cette nouvelle transcendance, la symbolisation est davantage accompagnatrice que motrice car la voie vers l’Absolu se joue surtout au niveau de la transformation des corps et des cerveaux, des modes de communication et d’interaction. Le Frankenstein de Mary Shelley illustre parfaitement cette transcendance technique à la fois fascinante et angoissante. Avec le cyborg de Clarke (Profil du futur), la transcendance opératoire se loge uniquement dans le cerveau, seul organe qui pourrait survivre indépendamment de tous les autres et se propager aux machines grâce à une « décorporéisation ».

William Gibson, de son côté, évoque aussi cette thèse des « cerveaux branchés » – ce cyborg extrême – dans Neuromancien où une partie de la population jouit d’une liberté infinie dans le cyberspace et faisant du corps un support résiduel immobile. Par ailleurs, la transcendance technique serait plus axée sur la diversité irréductible que sur l’unité ultime, à la faveur des innombrables formes de vies, intelligentes ou non, peuplant l’immensité du cosmos. Chaque être choisissant sa propre transcendance opératoire et pouvant devenir une espèce à lui tout seul, comme Lennox, le héros de A Miracle of rare design de Mick Resnick, devenant ce fameux « corps sans organes » (Gilles Deleuze).

Une « post-modernité techno-symbolique », selon les mots de Gilbert Hottois, qui pourrait rapidement basculer de la fiction la plus oppressante à la science la plus incontrôlable.

Sylvain Métafiot

La chef de bande (dessinée) : La face crashée de Marine Le Pen

Connaissez-vous la BD-enquête ? Ce genre, né en 2006 sous l’impulsion du journaliste Philippe Cohen, tend à mêler dessin et politique en racontant l’histoire d’un candidat aux élections présidentielles, grâce à une enquête très documentée, sous la forme d’une bande dessinée irrévérencieuse, légère et drôle. Après le succès de La Face karchée de Sarkozy, Riss, dessinateur et directeur de Charlie Hebdo, Richard Malka, scénariste et avocat proche du journal, et Saïd Mahrane, journaliste spécialiste du FN au magazine Le Point, ont décidé de nous révéler le vrai visage de la candidate du Front National.

Une analyse minutieuse

L’histoire débute le 7 mai 2017, au matin du second tour des élections présidentielles. Marine Le Pen va débuter une longue et harassante journée, ponctuée par de nombreux flash-back, une journée qui finira par être un tournant dans sa vie… ou pas ? Pour les auteurs, il ne s’agit en rien de donner une leçon de morale ou de la rendre sympathique. L’explication de cette BD-enquête est simple : connaître sa vie quotidienne, son histoire familiale, ses amis, surtout les plus encombrants, ses rapports avec sa nièce, l’influence considérable de Florian Philippot, surnommé le  »gourou » ou bien  »l’hémisphère gauche de Marine Le Pen », et sa véritable position sur l’échiquier politique. Tous les faits et propos réels sont référencés à la fin de l’ouvrage afin de distinguer le plus clairement possible le travail journalistique du travail scénaristique et artistique. On découvre donc avec intérêt une étudiante en droit fêtarde, une femme très entourée, vivant avec des chats sous le son de Dalida, son parricide et sa dédiabolisation. On découvre aussi une femme qui doute, au sein d’un parti sous tension constante qui se divise entre, d’un côté, les anciens partisans et la relève incarnée par Marion Maréchal-Le Pen et, de l’autre, les partisans de la ligne dite  »libérale » érigée par Florian Philippot et représentée par Marine Le Pen. Richard Malka et Riss ont pressenti qu’elle jouera un rôle prépondérant en 2017 et cette habile combinaison, celle de la fiction et de la réalité, permet de comprendre cette personne, qui rêvait avant tout d’être avocate mais qui finira par entrer en politique pour son père, tout en dénonçant les vrais dangers du personnage politique et sans donner de pronostics.

Une fiction marquée par un esprit critique, malicieux et irrésistiblement drôle

Tout au long de l’ouvrage, l’absurde se mêle à la réalité avec talent : quand on fait la connaissance des hommes de l’ombre de Marine Le Pen, il suffit d’une simple réplique, souvent d’expression populaire, pour connaître l’ensemble de leur personnalité propre. Quand on lit toutes les déclarations racistes ou antisémites des candidats FN, l’esprit critique et la malice du dessinateur et du  scénariste parviennent toujours à nous faire marrer, surtout lorsque les personnages se révèlent cassants et agressifs. De multiples dessins loufoques mais véridiques témoignent donc d’un souci constant de légèreté et de liberté : la caricature n’est jamais très loin, chaque dessin donne à rire et à réfléchir. Grâce à cette BD-enquête, on voit le champ des possibles s’ouvrir à nous pour se moquer de tout : Games Of Thrones peut être une arme fatale du sarcasme, tout comme Hulk, les clichés du show américain ou encore l’utilisation des drones… La forme de la BD laisse libre cours à l’imagination, et cela s’avère être nettement plus efficace qu’un simple essai pour connaître à fond la construction politique et la véritable identité de la candidate aux prochaines élections présidentielles. Chaque détail a son importance, aussi bien les livres lus par les protagonistes que les logos des tee-shirts promouvant le nazisme, et les dialogues nous saisissent avec les révélations des dossiers juridiques, les trahisons en interne de ce parti anti-système qui vit dans le système et les violents débats sur la stratégie de communication et sur le programme du FN. L’analyse et la fiction sont donc complémentaires afin de ne pas rendre sympathique cette personne et rester dans une vraie observation politique. En bref,  lire cette BD-enquête est un vrai plaisir pour tout citoyen ordinaire mais curieux et amoureux de la BD : à travers le rire, La Face crashée de Marine Le Pen provoque, dérange pour ne plus rien ignorer de cette femme politique et de son parti.

Gwendoline Troyano

L’après-guerre culinaire : Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates

image-couverture-livre1946, l’Europe se relève peu à peu des dommages de la seconde guerre mondiale, le bilan est lourd : des vies perdues, des familles brisées, des villes détruites. Malgré ce carnage, il reste tout de même un certain point admirable : la subsistance de quelques groupes solidaires qui, durant la guerre, se sont entraidés, acceptés et aimés dans un but commun : supporter le fardeau allemand. C’est ce dont parle Mary Ann Shaffer dans son roman Le Cercle Littéraire des amateurs d’épluchures de patates, publié en 2008.

C’est dans un cadre d’après guerre que nous rencontrons une écrivaine londonienne à la recherche d’inspiration. À travers ce roman composé uniquement de ses correspondances, Juliet nous fait découvrir le petit monde merveilleux de Guersney donnant au lecteur l’envie de voyager, de faire des rencontres mais aussi de manger une tourte à l’épluchure de patate. Ces histoires de pelures de pomme de terre affolement loufoque piqueront votre curiosité encore quelques lignes.

mary-ann-shafferC’est donc un voyage à la fois touristique et temporel qui commence. Petit à petit nous découvrons des personnages toujours plus charismatiques et la façon dont ils ont vécu l’occupation. La peur, le manque de ressources, l’inquiétude face à la disparition d’êtres chers sont autant de raisons qui expliquent pourquoi les Guernesiais étaient si solidaires entre eux. Ainsi, nous comprenons les liens établis entre les protagonistes pendant cette période : l’empathie, l’entraide, l’amitié puis un cercle littéraire – nous y sommes enfin ! – qui subsisteront bien après la défaite allemande. Sous la menace allemande certains habitants décident de se rassembler illicitement dans un manoir afin de partager leurs avis littéraires, parler de leur dernière lecture et tout simplement décompresser autour de la si symbolique tourte à l’épluchure de patate (les ressources étant à l’époque largement réquisitionnés par les Allemands). D’où la création du cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates !

« Et comme il ne nous restait qu’un tout petit peu de beurre, encore moins de farine et pas de sucre du tout à Guernesey, Will nous a concocté une tourte aux épluchures de patates. Purée de patates pour le fourrage, betterave rouge pour sucrer et épluchures de patates pour le craquant. Les recettes de Will sont souvent douteuses, mais celle-ci est devenue une favorite. »

Ainsi je vous invite lestement à savourer ce roman, et pour les plus gourmands à tenter cette fameuse curiosité culinaire : La tourte à l’épluchure de patate. Bonne dégustation !

INGREDIENTS :

-2 pâtes feuilletées

-5 pommes de terre (BIO c’est mieux !)

-1 betterave

-1 échalote

-Sel/ Poivre

-crème

-Divers herbes (thym, laurier, romarin)

-1œuf (facultatif)

PREPARATION :

1. préchauffer le four à 180°C

2. Faire une purée assez compacte *

3. Dérouler la première pâte feuilletée et la piquer

4. Étaler la purée sur toute la base

5. Couvrir de fine tranche de betterave (cuite à l’eau si fraîche, ou alors comme tel si acheté déjà prête)

6. Couvrir d’épluchures de pommes de terre et enfin couvrir le tout de la seconde pâte (et éventuellement passer une fine couche de jaune d’œuf pour dorer).

7. Ne pas oublier la cheminé : faire un trou sur le dessus de la tourte et y insérer un tube fait de papier d’aluminium.

8. Enfourner environ 30 minutes à chaleur tournante.

*Purée assez compacte

1. Faire bouillir un grand volume d’eau salé avec les herbes

3. Laver et plucher les pommes de terres (réserver les épluchures)

4. Mettre les pommes de terre dans l’eau bouillante

5. Une fois cuite (lorsque la fourchette s’enfonce facilement dans la pomme de terre) égoutter et écraser les pommes de terre.

6. Ajouter beurre, crème, sel et poivre.

Noémie Bounsavath

L’Odyssée de Clarke ou le mythe de l’altérité cosmique

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De Nietzsche à Parménide, de Baudelaire à Platon, le voyage a longtemps été un enjeu des philosophes mais également un thème littéraire traversant les âges. De L’Odyssée d’Homère à L’Odyssée de l’espace d’Arthur C. Clarke, la filiation est évidente. Qu’il s’agisse de voyager sur la mer pour rejoindre Ithaque ou dans un vaisseau spatial aux confins de l’univers, tout n’est qu’une question de départ et de retour. Clarke fait ainsi de multiples références à l’œuvre d’Homère : le prénom du héros (Bowman, « l’archer »), le cheval de Troie, les sirènes, la perte de membres de l’équipage, etc. Tout comme la navigation sur la mer Égée du temps des dieux grecs, les voyages dans l’espace sont soumis aux aléas dangereux de l’univers : explosions d’étoiles, destructions de planètes, nouvelles formes de vie dans de nouvelles galaxies… Des périls qui entraînent une nouvelle perception de la terre et du cosmos, car la nature est essentiellement fragile et peut disparaître à tout instant. Ajoutons à cela, la conscience de la toute puissance de la science et de la technologie. Clarke fait évoluer ses personnages en lien direct avec les techniques les plus avancées. L’évolution des protagonistes n’est plus seulement interne à eux-mêmes mais dépend, en partie, des transformations extérieures.

Temps et mémoire

Arthur C. Clarke

Arthur C. Clarke

Ces individus, voyageant dans des espaces gigantesques ne sont plus soumis au temps historique mais au temps cosmique (selon la distinction du philosophe Hans Blumenberg) et doivent impérativement recourir à la technique de l’hibernation. C’est le syndrome de l’hétérochronie des astronautes décrit par le même Blumenberg : « l’opposition entre le temps vécu, le temps d’une vie humaine et le temps cosmique ». Et c’est à travers la manière dont Alexandre Soljenitsyne traite du problème du temps historique que nous pourrons comprendre les mécanismes du temps cosmique chez Clarke. Dans La Roue rouge le romancier russe décrit la révolution qui a ravagée son pays en divisant son récit en sept volumes. Chaque volume est un nœud où se concentre divers événements historiques dans un temps raccourci. Ce Récit en segments fragmentés est un concentré historique permettant de se focaliser sur les moments cruciaux de l’époque étudiée. Afin de maintenir l’unité de son propos, Soljenitsyne use, tout au long de ce voyage dans le temps, d’images symbolisant la roue rouge (« le caractère inexorable et destructeur de la révolution ») : les ailes d’un moulin en feu qui tournoient dans la nuit, la lumière rouge du soleil, une locomotive conduite par un machiniste fou, etc. (Le train est d’ailleurs une constante dans cette œuvre retraçant le parcours de la révolution russe.)

Mais si ce transport (le train) appartient encore au temps historique, ceux de la science-fiction (SF) évoluent dans une autre temporalité. Arthur C. Clarke se heurte au temps cosmique (des millions d’années) même si, comme Soljenitsyne, il ne dispose que du temps d’une vie. La plupart des personnages de Clarke restent présent à travers les millénaires grâce aux technologies nouvelles : l’hibernation pour Poole, la fusion de Bowman et de Hal avec le monolithe. Ce qui illustre la thèse de la transformation perpétuelle : de l’animalité des hommes-singes, en passant par l’intelligence et la conscience, puis par la machinisation du corps, on aboutit à une sorte d’énergie mentale pure et immortelle. Pour surmonter ces trois temporalités (temps de la vie, temps historique, temps cosmique) la littérature « classique » use donc de techniques littéraire quand la SF se sert de technologies imaginaires.

Mais la mémoire est indispensable pour réussir cette épreuve. Avec, encore une fois, l’aide de la technique. C’est sur un disque réinscriptible que toute la vie de Bowman est enregistrée. Le monolithe peut, par analogie, sauvegarder toutes les données de l’univers et se rendre maître du temps. Une fois transformé en enfant-étoile par le monolithe, Bowman n’en retourne pas moins auprès de ses proches restés sur Terre pour leur venir en aide, ainsi que vers ses anciens membres d’équipage (Hal y compris). Lorsque le personnage de Poole est réanimé en 3001, alors qu’on le croyait mort en 2001, il subit un choc terrible, une perte des repères dans la société future mais désir néanmoins retourner sur Terre, fouler le sol de ses ancêtres disparus dans les limbes de l’oubli du fait de la destruction des banques de données mémorielles. Quelle serait la réaction d’un homme qui ayant quitté sa femme et son tout jeune enfant pour entrer en hibernation durant trois cent ans, découvrirait à son réveil qu’ils sont morts depuis longtemps sans qu’il ait pu les connaître ? Les instruments de stockage de la mémoire pourront difficilement pallier sa douleur. Ainsi, les hommes n’ayant pas effectué la transformation du corps au corps-machine puis à l’énergie mentale se raccrochent aux souvenirs de l’amour de la mort de leurs proches ainsi qu’à la compassion, la justice ou la vérité. L’autre étant toujours présent.

2001

La croyance réinitialisée

Le thème de l’altérité est au cœur du récit de Clarke. Que ce soit une autre forme de vie extraterrestre ou la conscience d’un superordinateur, la rencontre avec l’autre (ce « choc culturel ») amène toujours une réflexion, aux relents bibliques (l’altérité traditionnelle, celle de Dieu et des anges), sur la relation du déterminisme et de la liberté. Dans L’Odyssée de l’espace, ce n’est pas tant l’identité des mystérieux concepteurs des monolithes qui est essentiel (les fameux « Lords of the Galaxy ») que les monolithes eux-mêmes, objets extraterrestres ultracomplexes (mais faillibles) et leurs conséquences sur l’humanité, des hommes-singes à ceux du XXème siècle. De là, découlerait l’origine de la religion en tant que culte du monolithe, même encore à des époques avancées du fait de la fascination pour une technologie dépassant l’entendement humain. Les monolithes sont à la fois comparés à la boite de Pandore, à Big Brother et au canif de l’armée suisse (machine à tout faire), suscitant autant la vénération que la crainte.

halLe personnage de Hal, l’ordinateur de bord du Discovery, est encore plus intéressant. Pourvu d’une conscience – contrairement aux extraterrestres pourtant bien plus avancés sur le plan technologique – et considéré par les autres membres de l’équipage comme leur égal, Hal est soumis à une conduite irrationnelle l’entraînant à mentir et même à tuer. L’évocation de Hal en tant que personne est manifeste lorsque son concepteur, le docteur Chandra, pleure à la suite de sa réanimation (le chapitre se nomme « Ressurection »). Le religieux est partie prenante de ces réflexions (et peut-être plus encore dans le film de Stanley Kubrick ou le symbole de la Trinité revient souvent), notamment dans le roman d’Harry Mulish, La découverte du ciel. Ce livre, qui fait référence à l’Odyssée de l’espace, peut-être compris comme la découverte scientifique de l’espace et comme la découverte que font les anges (les « extraterrestres ») de la réalité de la Terre. Ce n’est pas un hasard si, lors d’une conversation entre les deux personnages principaux (Max et Onno), le premier associé le nom de Hal à l’anglais « hell ».

C’est avec des figures comme Hal, le monolithe et Bowman que l’œuvre d’Arthur C. Clarke est devenue un mythe, exprimant les fantasmes qui agitent l’inconscient de l’homme de la seconde moitié du XXème siècle. Cet accès à l’universel se cristallise dans trois scènes emblématiques : Bowman prenant conscience de l’irrationalité de Hal et voyant par conséquent la créature échapper au créateur ; le tournant quasi-religieux de Bowman, à travers la musique classique (de l’opéra celui-ci passe à la Messe de requiem de Verdi), pour pallier à sa solitude dans l’espace ; la colonisation de nouvelles planètes pour faire face à la surpopulation de l’humanité et donc à sa survie. L’œuvre de Clarke permet d’illustrer les espoirs et les craintes de l’homme pris dans les méandres d’une civilisation basé sur le développement technologique. Et de par son incroyable succès populaire (grandement aidé en cela par le film de Kubrick), rends des interrogations déjà existantes (la quête de l’immortalité, la volonté de sauvegarder la mémoire des êtres, l’absolutisme de la réalité de l’homme…) plus accessibles que de lourdes dissertations philosophiques. En somme, comme l’affirme le philosophe Maurice Weyembergh : « la science-fiction maintient, avec des moyens techniques, la quête du salut propre aux religions ».

Sylvain Métafiot

L’émotion de Guillaume Musso

« On la connaît tous, cette solitude qui nous mine parfois. Qui sabote notre sommeil ou pourrit nos petits matins. C’est la tristesse du premier jour d’école. C’est lorsqu’il embrasse une fille plus belle dans la cour du lycée. C’est Orly ou la gare de l’Est à la fin d’un amour. C’est l’enfant qu’on ne fera jamais ensemble. C’est quelquefois moi. C’est quelquefois vous. Mais il suffit parfois d’une rencontre … »

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Guillaume Musso, il y a beaucoup à dire sur cet écrivain français tant aimé dans le monde littéraire. Il commence à écrire alors qu’il n’est encore qu’un étudiant et c’est en 2004, suite à un accident de voiture, que Musso écrit le roman Et après, l’histoire d’un enfant revenu de la mort. Le livre connaîtra un succès tel qu’il sera vendu à plus de deux million d’exemplaires et traduit dans une vingtaine de langues. L’écrivain flirt avec le fantastique, ses personnages sont souvent confrontés au surnaturel, le plus souvent sous forme de flash-back et de voyage dans le temps. Il joue avec le temps et le destin et crée ainsi un suspense digne des plus grands polars. Un suspense mêlé à beaucoup de sentiment ce qui rapproche les lecteurs des personnages. Grâce à son roman Et après, Musso obtient en 2004 et 2005 le prix du meilleur roman adaptable au cinéma en France, et en Italie le prix Scrivere per amor. Ce roman sera d’ailleurs adapté au cinéma sous la direction du producteur et réalisateur Gilles Bourdos.

18999090Par la suite, Guillaume Musso écrira une douzaine de roman entre 2005 et 2016. Il est depuis cinq ans le romancier français le plus lu. L’univers crée par cette auteur nous entraîne toujours plus loin dans l’espace et le temps. Son succès est dû non seulement à cette univers riche en émotion mais aussi à son style unique et à la relation qu’il parvient à crée avec ses lecteurs qui sont de plus en plus nombreux à travers le monde. Car Musso aime raconter des histoires et donner aux gens le plaisir de lire, ses lecteurs sont de tout âge et de tout sexe même si son lectorat est composé en grande partie d’adolescents et de jeunes adultes. Dans une société où de plus en plus de jeunes délaissent la lecture pour les jeux-vidéos Musso arrive encore à toucher et à émouvoir. Ses histoires nous hypnotisent tant qu’on ne peut plus lâcher le livre. Chaque chapitre donne envie de lire le suivant, le découpage de l’histoire nous donne l’impression d’assister à un film. Les personnages que l’on rencontre au fil de notre lecture sont très profonds : Musso travaille beaucoup sur leur biographie pour entrer en empathie avec eux et crée ainsi cette alchimie mystérieuse et cette émotion qui caractérise si bien ces ouvrages. C’est grâce à cela que l’on peut ressentir un certain frisson, un surplus d’émotion en tournant la dernière page de ces romans. Il est surnommé par beaucoup « le roi du suspense », mêlant avec brio l’amour et le suspense dans des romans qui penchent néanmoins de plus en plus vers le thriller tout en restant fidèles à son style. Les critiques jugent favorablement la plupart de ces romans pour leur humour, leur intrigue bien menées ainsi que pour la qualité de leurs chutes toujours inattendues. Sa nomination au rang de Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres en 2012 prouve cette notoriété ainsi que son talent pour l’écriture. Guillaume Musso n’est d’ailleurs pas le seul écrivain de la famille car son petit frère, Valentin Musso, est auteur de roman policier et suit les traces laissées par son aîné.

Pour finir, si vous aimez les romans sentimentaux avec une pointe de suspense et une intrigue bien ficelée et surtout si vous n’avez pas peur de verser quelques larmes c’est que les œuvres de Guillaume Musso sont faites pour vous. Il vous emmènera à travers le temps et l’espace, dans un univers tout droit sorti de son imagination et vous fera réfléchir sur la notion de temps et sur les choix à faire dans la vie.

Léonore Boissy

Juste la fin du monde

Juste la fin du monde, le nouveau film de Xavier Dolan ayant reçu le Grand Prix du festival de Cannes vient de sortir dans au cinéma. Certainement, la petite note nous rappelle que c’est l’adaptation de la pièce éponyme de Jean-Luc Lagarce, écrite à Berlin en 1990. Mais qui était Jean-Luc Lagarce ? Quelle place son œuvre prend-t-elle dans le film ? Qu’est ce que cette adaptation cinématographique y apporte ?

L’étranger

lagarceQuand on parle du théâtre du XXe siècle les premiers noms nous viennent à l’esprit sont ceux de Ionesco et de Beckett. Chacun déconstruit le théâtre à sa façon en voulant montrer l’absurdité du monde. Sans oublier Koltès qui les rejoint par les thèmes, omniprésents dans ses œuvres, de la solitude et de la mort. Lagarce, né en 1957, les rattrape dès le plus jeune âge tout en innovant en faisant de son théâtre quelque chose de simple et de poignant. Dès ses huit ans, il se réveille au milieu de la nuit pour écrire une ligne, ce qui lui passe par la tête. À dix-sept ans, avec ses amis, il fonde une troupe et propose de jouer des « scénettes » qu’il avait écrit. À dix-neuf ans, il vient voir un éditeur pour lui montrer ses textes. L’éditeur révèle qu’il s’ennuie au fil de l’œuvre mais la fin le touche. Il voit un talent à exploiter. Le titre qu’il choisit pour ses œuvres attire d’autant plus : Les règles du savoir-vivre dans la société moderne, Dernier remords avant l’oubli, J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Nous les héros, (évidemment) Juste la fin du monde et Le Pays lointain (une sorte de réécriture de Juste la fin du monde) demeurent parmi les plus connus.

On le sait déjà pour les personnes qui ont vu le film de Dolan ou juste le trailer : c’est l’histoire de Louis qui souhaite revoir sa famille pour leur annoncer sa mort prochaine. Sa famille qui se compose de La Mère, Suzanne (sa sœur), Antoine (son frère) et Catherine (la femme de son frère qu’il ne connait pas). Lagarce prend le lecteur/spectateur pour témoin du secret de Louis dans ses monologues. Au fil de toute l’œuvre on vit une tension forte quand l’incompréhension règne dans la maison. Chacun essaie de s’exprimer : maladroitement la plupart du temps. On ne sait pas quoi dire, quoi faire, révéler ses pensées comme Suzanne ou essayer de rester calme et d’empêcher les autres de parler comme Antoine. Le règlement de comptes semble être au rendez-vous. Ils lui demandent pourquoi il est venu. Mais ils ne veulent pas l’entendre. Ils posent des questions pour continuer à parler, à expliquer pourquoi ils posent la question. Peut-être le devinent-ils. À chacun son interprétation. Et Louis est comme mit à l’écart, ainsi proche du lecteur/spectateur. Le personnage de Louis (lui ?) rappelle l’étranger de Camus : on l’accuse de son indifférence, qu’il n’a rien à dire, mais cette fois on a accès à ses pensées.

« Je suis un étranger. Je me protège. J’ai les mines de circonstance.
Il aurait fallu me voir, avec mon secret, dans la salle
d’attente des aéroports, j’étais convaincant ! » (Première partie Scène 10).

Cette œuvre a évidemment une forte dimension autobiographique : Lagarce malade du sida écrit cette œuvre au crépuscule de sa vie. Son personnage voyage pour fuir la mort. Il écrit à la fin de la pièce « Berlin. 1990 » comme si c’était une lettre, un journal, un rappel à lui-même. Il est parti également de Besançon pour se plonger dans le souffle de la vie parisienne. Toutefois il n’avait pas une relation aussi éloignée avec sa famille. Sa plume exprime avec des mots simples, ne remplissant pas toute la ligne et par la répétition fait songer à un poème où un combat entre pulsion et maitrise des personnages se dévoile.

« Vois doigts se la repassent en prenant garde de ne pas la salir
Ou d’y laisser de coupables empreintes.
« Il était exactement ainsi »
et c’est tellement faux,
Si vous réfléchissez un instant vous pourriez l’admettre,
c’était tellement faux,
je faisais juste mine de. » (Première partie, Scène 10)

La contrefaçon

14527585_1307568362628022_916988284_nOn ne peut ignorer le succès qu’ont les films du cinéaste canadien ces dernières années. Se focalisant toujours sur le monde intérieur du personnage, une situation qu’il vit au quotidien, qu’il montre à peu de gens mais qui se trahit par son attitude. C’est ce qu’on retrouve dans Juste la fin du monde. Ce déchirement intérieur apparait comme chez Lagarce : elle prend le spectateur à part. Celui-ci assiste à toutes les scènes et ne peut s’empêcher de ressentir d’empathie pour le personnage. Le film se focalise sur les gros plans des visages des personnages, des regards qu’ils s’adressent : craintifs, ironiques, surpris.

Le personnage de la Mère est très important dans les films de Dolan : J’ai tué ma mère, Mommy. La mère ici est une sorte d’arbitre : elle assiste à tout, elle essaie de comprendre ses enfants, de comprendre Louis. Son regard est important. Elle essaie de le guider en lui indiquant quoi dire même si ce n’est pas vrai. La parole remporte ce combat, mais la parole inutile, la parole de comme si de rien n’était se fracasse contre Louis. Dolan utilise la liberté que le genre cinématographique lui permet : Catherine tombe sur Louis dans un couloir de la maison, Antoine et Louis parlent dans le cadre d’une voiture. Le spectateur a l’impression d’être à l’arrière avec eux. Les grandes lignes de l’histoire sont sans doute respectées même si les personnages différent un peu du livre : Antoine est plus violent, Catherine est plus naïve, Suzanne semble être révoltée d’une manière adolescente, La Mère a l’air d’être plus préoccupée d’elle-même qu’elle l’est chez Lagarce. Serait-ce la vision de Dolan ou un moyen de rendre les personnages plus visibles, plus facile à cerner, plus stéréotypés ? Car les protagonistes de Lagarce ne sont pas du tout faciles à saisir. Le réalisateur rajoute des scènes grâce à des chansons qui forment des mini-clips : le chemin vers la maison, l’enfance, la jeunesse, le désespoir, le départ. Bref, une contrefaçon de Lagarce.

« et je marche seul dans la nuit,
à égale distance du ciel et de la terre. » (Epilogue)

On espère que le film de Dolan poussera le monde à lire Lagarce pour s’imprégner de toutes les nuances et de tous les tons de cette histoire émouvante qui peut être vécue comme quelque chose de personnel.

Maria Chernenko

Trois voix pour penser la littérature

Mardi 25 mai, Charles Dantzig, In Koli Jean Bofane et Emmanuelle Pireyre étaient invités à débattre sur le thème « L’homme du XXIème siècle » pour le deuxième jour des Assises internationales du roman. Un débat qui amena de nombreuses questions dont celle, centrale, de l’avenir de la littérature dans notre monde moderne.

S’éloigner du réel

Emmanuelle Pireyre

Emmanuelle Pireyre

Pour Emmanuelle Pireyre, qui a récemment écrit Féerie générale (Prix Médicis 2012), la littérature s’oppose au témoignage du réel. « Le héros agit, le témoin observe », énonce-t-elle en introduction au débat. Selon elle, la littérature permet de créer des possibles. Elle évoque, en parlant du style et du processus de création, une « machine à transformer les données ». Cette machine décrit le processus nécessaire pour s’éloigner du simple témoignage et entrer dans le travail de la langue et du style ; matériaux fondamentaux de la littérature.

Cette définition se rapproche en partie de celle donnée par Charles Dantzig, auteur d’un Dictionnaire égoïste de la littérature (2005) et plus récemment d’Histoire de l’amour et de la haine, qui s’intéresse aux conséquences des manifestations anti-mariage homosexuel en France à travers sept personnages différents. Selon lui, « le rôle de la fiction est de renouveler le monde ». Il prend en exemple l’ouvrage de William Faulkner, Le Bruit et la fureur, qui fait entrer la maladie mentale dans la littérature, et donc dans la vie. Une population qui était jusque là dénigrée ne pourra plus l’être parce qu’un roman lui aura donné corps. Un roman permet donc aussi de « révéler » l’existant, mais qui reste caché et ignoré.

Écrire n’est pas un choix

In Koli Jean Bofane

In Koli Jean Bofane

In Koli Jean Bofane, auteur de Pourquoi le lion n’est plus le roi des animaux (1996) ou encore de Congo Inc. Le Testament de Bismarck (2014), considère quant à lui que l’écriture résulte d’un traumatisme. Lui qui a connu, enfant, la guerre dans son pays natal, le Congo, explique qu’il n’a eu d’autres choix que de prendre la plume. « Écrire n’est pas un choix, c’est un cri », explique-t-il. Les romans permettent de sortir de la binarité du monde qui sépare le bien du mal, le meilleur du pire, le beau du laid. À travers ses écrits, il veut « chercher ce qu’il y a au milieu ». Selon lui, la fiction ne pourra jamais disparaître, tant elle est nécessaire à l’homme depuis toujours. Il livre une anecdote touchante sur son enfance. Son père, pour lui faire oublier les horreurs de la guerre, lui lisait quelques pages des Milles et une nuit chaque soir. C’est aussi cette culture de la littérature et de la fiction que veulent supprimer les milices islamistes en Afrique de l’Ouest. Boko Haram, groupe terroriste désormais rallié à Daesh, signifie en arabe « le livre interdit ». Interdire la lecture, c’est aussi interdire de penser autrement, de sortir de la réalité et de sa brutalité, pour penser un autre monde ou pour mieux comprendre celui-ci.

Charles Dantzig

Charles Dantzig

Pour Charles Dantzig, le roman mourra, comme les sonnets ou la tragédie en cinq actes sont morts avant lui . Mais ce n’est pas grave, rassure-t-il, car la littérature sera renouvellera et d’autres formes naîtront après lui. Pour Dantzig, également auteur de Pourquoi lire ?, « il faut lire parce que ça ne sert à rien ». Mais comment ce programme peut-il convaincre des hommes politiques pour qui le rendement est au cœur de l’action ? On comprend mieux pourquoi nos fiers représentants rechignent de plus en plus à financer la culture…

Le défi de l’homme du XXIème siècle, conclut la journaliste Margot Dijkgraaf, qui a brillamment animé le débat, ce serait donc de « se battre ». Se battre pour que la lecture continue à animer nos esprits, pour qu’elle reprenne place dans nos vies et alimentent, encore et toujours, les débats.

Adèle Binaisse

Frédéric Pajak : « les héros de mes livres sont des sentiments »

Walter Benjamin

Écrivain, dessinateur, éditeur… difficile de cerner Frédéric Pajak tant son œuvre et son parcours débordent le cadre de nos représentations souvent étriquées de la littérature. Faisant dialoguer Nietzsche et Pavese sous le ciel de Turin, explorant la profonde solitude de Luther ou traçant au lavis la destinée de Walter Benjamin dans son Manifeste Incertain, sa plume trempe dans l’encre noire de sa propre mélancolie pour retranscrire l’étrange intranquillité du monde. À l’occasion de son passage à la libraire Le Bal des Ardents, il a accepté de répondre à nos questions.

Vos ouvrages « écrits et dessinés » sont plus proches du journal intime que du roman ou de la bande-dessinée illustrative. De quelle manière vos expériences personnelles vous amènent-elles à vous intéresser à des personnalités aussi tourmentées qu’Apollinaire, Kafka, Pound, Joyce, Benjamin ou Gobineau ?

13293015_10209657752220101_1910244273_nCe sont des auteurs que j’ai lu dans ma jeunesse, entre 18 ans et 25 ans. Je lisais beaucoup à cette période, deux à trois livres par jour, même si je ne comprenais pas toujours tout. Puis, des années plus tard j’ai eu envie de les relire. Et c’est à partir de ces relectures, qui sont comme des découvertes, que j’ai fait ces ouvrages. Mais ces livres sont toujours partis d’un sentiment. Les héros de mes livres sont des sentiments (la solitude, le chagrin d’amour, la mélancolie, l’humour, etc.). Concernant le chagrin d’amour, par exemple, j’ai longtemps cherché quel auteur pouvait exprimer ce sentiment dans sa vie plutôt que dans son œuvre et je suis arrivé à Apollinaire. Sa vie, sa façon de réagir, ses liaisons, sa chanson du Mal aimé… sont comme une recherche du chagrin d’amour, un peu comme les troubadours qui doivent être en état permanent de demande ou d’attente pour pouvoir aimer.

Arthur de Gobineau, autre exemple, m’a passionné. Ce n’était absolument pas le raciste que l’on dépeint sans l’avoir lu. Il n’y a aucune trace d’antisémitisme dans son œuvre, au contraire c’était un philosémite acharné. C’était un érudit, fin lettré, grand connaisseur de la Perse, et profondément pessimiste : son Essai sur l’inégalité des races humaines est un délire sur l’avènement de la fin du monde que même le plus acharné des racistes d’aujourd’hui ne peut prendre au sérieux une seule seconde.

L’inspiration de vos dessins – très sombres – est-elle principalement liée aux paysages que vous visitez, aux portraits des auteurs sur lesquels vous travaillez ou à votre propre imagination ?

nietzsche_Frederic-PajakIl y a très peu de dessins d’imagination. Je dessine beaucoup d’après les photographies en essayant de m’en détacher le plus possible. Encore que, si je travaille sur une photo de Nietzsche, je ne vais pas vraiment la modifier, je vais apporter une autre lumière ou un décor en arrière-fond… Tous les dessins de paysages sont faits dans la nature. Sinon, je dessine à partir de documents en les réinterprétant. Si je dois dessiner une rue de Turin je ne peux pas l’inventer. Je fais parfois des esquisses d’après des photos puis je reviens sur les lieux, sur le motif, pour ôter les voitures par exemple. Il y a une partie d’inconscient dans mes dessins, je ne réfléchis pas tellement. J’en fais souvent beaucoup à la suite, sept ou huit d’affilé, dans un état de quasi transe.

Au-delà des œuvres elles-mêmes, ce sont les correspondances qui constituent une large part de vos sources. De là, cette envie de faire dialoguer le texte et le dessin pour tenter de percer le mystère de ces auteurs ?

Ce sont deux langages qui me sont propres, que j’essaye de perfectionner (je dessine autrement aujourd’hui qu’il y a vingt ans). J’essaye d’utiliser ces deux langages comme des ennemis, et non comme des amis, de faire en sorte qu’ils se confrontent. Je répète souvent que je ne fais pas d’illustration même si parfois un dessin illustre afin de retrouver le chemin du livre. À titre d’exemple, il m’arrive de redessiner un tableau ou un dessin de Duchamp pour que le lecteur ne soit pas complètement perdu. Le but est de créer une tension.

Votre métier d’éditeur vous permet également de publier les œuvres de Topor, Gébé, Copi, Fournier, Marcel Bascoulard… En quoi la destinée de ce dernier, « clochard magnifique et dessinateur virtuose », vous a-t-elle passionnée ?

BascoulardC’est le fils de Raymond Queneau, Jean-Marie Queneau, qui le premier m’a parlé de lui. Il l’avait connu à Bourges. J’ai commencé à m’intéresser à ce dessinateur et ça a pris dix ans pour faire le livre avec Patrick Martinat, pour retrouver les images. C’était compliqué car on ne souhaitait pas faire un texte d’histoire de l’art mais qui raconte davantage le destin du personnage. Mais j’étais époustouflé par ses œuvres, je m’en sens très proche : ses dessins sont tellement réalistes qu’on l’appelait « l’œil photographique ».

À travers les thèmes de la solitude, de la mélancolie, du suicide, du chagrin d’amour, du deuil et de la folie se dessine une œuvre qui semble essentiellement tournée vers les passions tristes. Nietzsche, qui vous accompagne depuis longtemps, enseigne que la joie est l’approbation totale du monde dans ce qu’il a de pire mais aussi de meilleur. Où se niche la part lumineuse de Frédéric Pajak ?

Elle est partout. C’est une ode à la création, il n’y a pas que des sentiments tristes. Je trouve Nietzsche, par exemple, très lumineux, notamment dans le dialogue que j’ai imaginé avec lui dans J’entends des voix comme s’il était présent, à côté de moi. Par ailleurs, il y a une part d’humour dans les livres, je suis loin d’être désespéré.

La plupart des auteurs auxquels vous vous consacrés sont européens. Or, vous avez voyagé à travers le monde (Afrique, États-Unis, Japon, Chine). N’avez-vous pas ressenti l’envie de travailler sur des artistes tels que Borges, Bolaño, Lie Zi, maître Tchouang, Mishima, Bukowski, Aimé Césaire ?

Frédéric-Pajak-expo04-29Je ne les aient pas beaucoup lu. Charles Bukowski j’aime beaucoup mais, pour moi, ce n’est pas un auteur majeur, c’est une distraction. Je ne le met pas dans la même catégorie que James Joyce par exemple. J’ai le projet de faire un livre avec deux personnages féminins : Marina Tsvetaïeva (j’ai l’intention d’aller en Russie l’année prochaine à cette occasion) et Emily Dickinson. Ce sera un livre consacré à la poésie et à leurs destins respectifs (aussi intéressants que pathétiques). Tsvetaïeva a une écriture lumineuse tandis que Dickinson est plus tourmentée notamment dans son rapport à la religion. Mais cela m’intéressait de montrer deux poétesses, une Américaine et une Russe.

Je voulais également faire un livre sur Witold Gombrowicz, j’avais tout lu de lui, et puis au dernier moment je l’ai trouvé antipathique. Il me faut un personnage qui me plaise. Un autre prochain livre sera consacré à Vincent van Gogh. Ce peintre a eu un destin triste mais il soulignait les moments où il était heureux et il l’était souvent. Ce sont des passions fluctuantes.

Arthur Schopenhauer, à qui vous avez consacré un ouvrage illustré, disait : « Entre les désirs et leurs réalisations s’écoule toute la vie humaine. » Le dessin et l’écriture ont-ils permis de réaliser les vôtres ? Quels envies vous meuvent aujourd’hui ?

J’ai prévu de faire neuf volumes du Manifeste Incertain, donc j’en ai encore pour quelques années, au moins quatre ans. En même temps je suis sur des projets de films documentaires, notamment sur l’art du dessin, et un autre, déjà écrit, consacré à un peintre inconnu, François Aubrun, qui a réalisé des toiles lumineuses. J’ai également rédigé un scénario de fiction pour un cinéaste mais je n’en dis pas trop car c’est encore à l’état de projet.

Sylvain Métafiot