Trois voix pour penser la littérature

Mardi 25 mai, Charles Dantzig, In Koli Jean Bofane et Emmanuelle Pireyre étaient invités à débattre sur le thème « L’homme du XXIème siècle » pour le deuxième jour des Assises internationales du roman. Un débat qui amena de nombreuses questions dont celle, centrale, de l’avenir de la littérature dans notre monde moderne.

S’éloigner du réel

Emmanuelle Pireyre

Emmanuelle Pireyre

Pour Emmanuelle Pireyre, qui a récemment écrit Féerie générale (Prix Médicis 2012), la littérature s’oppose au témoignage du réel. « Le héros agit, le témoin observe », énonce-t-elle en introduction au débat. Selon elle, la littérature permet de créer des possibles. Elle évoque, en parlant du style et du processus de création, une « machine à transformer les données ». Cette machine décrit le processus nécessaire pour s’éloigner du simple témoignage et entrer dans le travail de la langue et du style ; matériaux fondamentaux de la littérature.

Cette définition se rapproche en partie de celle donnée par Charles Dantzig, auteur d’un Dictionnaire égoïste de la littérature (2005) et plus récemment d’Histoire de l’amour et de la haine, qui s’intéresse aux conséquences des manifestations anti-mariage homosexuel en France à travers sept personnages différents. Selon lui, « le rôle de la fiction est de renouveler le monde ». Il prend en exemple l’ouvrage de William Faulkner, Le Bruit et la fureur, qui fait entrer la maladie mentale dans la littérature, et donc dans la vie. Une population qui était jusque là dénigrée ne pourra plus l’être parce qu’un roman lui aura donné corps. Un roman permet donc aussi de « révéler » l’existant, mais qui reste caché et ignoré.

Écrire n’est pas un choix

In Koli Jean Bofane

In Koli Jean Bofane

In Koli Jean Bofane, auteur de Pourquoi le lion n’est plus le roi des animaux (1996) ou encore de Congo Inc. Le Testament de Bismarck (2014), considère quant à lui que l’écriture résulte d’un traumatisme. Lui qui a connu, enfant, la guerre dans son pays natal, le Congo, explique qu’il n’a eu d’autres choix que de prendre la plume. « Écrire n’est pas un choix, c’est un cri », explique-t-il. Les romans permettent de sortir de la binarité du monde qui sépare le bien du mal, le meilleur du pire, le beau du laid. À travers ses écrits, il veut « chercher ce qu’il y a au milieu ». Selon lui, la fiction ne pourra jamais disparaître, tant elle est nécessaire à l’homme depuis toujours. Il livre une anecdote touchante sur son enfance. Son père, pour lui faire oublier les horreurs de la guerre, lui lisait quelques pages des Milles et une nuit chaque soir. C’est aussi cette culture de la littérature et de la fiction que veulent supprimer les milices islamistes en Afrique de l’Ouest. Boko Haram, groupe terroriste désormais rallié à Daesh, signifie en arabe « le livre interdit ». Interdire la lecture, c’est aussi interdire de penser autrement, de sortir de la réalité et de sa brutalité, pour penser un autre monde ou pour mieux comprendre celui-ci.

Charles Dantzig

Charles Dantzig

Pour Charles Dantzig, le roman mourra, comme les sonnets ou la tragédie en cinq actes sont morts avant lui . Mais ce n’est pas grave, rassure-t-il, car la littérature sera renouvellera et d’autres formes naîtront après lui. Pour Dantzig, également auteur de Pourquoi lire ?, « il faut lire parce que ça ne sert à rien ». Mais comment ce programme peut-il convaincre des hommes politiques pour qui le rendement est au cœur de l’action ? On comprend mieux pourquoi nos fiers représentants rechignent de plus en plus à financer la culture…

Le défi de l’homme du XXIème siècle, conclut la journaliste Margot Dijkgraaf, qui a brillamment animé le débat, ce serait donc de « se battre ». Se battre pour que la lecture continue à animer nos esprits, pour qu’elle reprenne place dans nos vies et alimentent, encore et toujours, les débats.

Adèle Binaisse

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Frédéric Pajak : « les héros de mes livres sont des sentiments »

Walter Benjamin

Écrivain, dessinateur, éditeur… difficile de cerner Frédéric Pajak tant son œuvre et son parcours débordent le cadre de nos représentations souvent étriquées de la littérature. Faisant dialoguer Nietzsche et Pavese sous le ciel de Turin, explorant la profonde solitude de Luther ou traçant au lavis la destinée de Walter Benjamin dans son Manifeste Incertain, sa plume trempe dans l’encre noire de sa propre mélancolie pour retranscrire l’étrange intranquillité du monde. À l’occasion de son passage à la libraire Le Bal des Ardents, il a accepté de répondre à nos questions.

Vos ouvrages « écrits et dessinés » sont plus proches du journal intime que du roman ou de la bande-dessinée illustrative. De quelle manière vos expériences personnelles vous amènent-elles à vous intéresser à des personnalités aussi tourmentées qu’Apollinaire, Kafka, Pound, Joyce, Benjamin ou Gobineau ?

13293015_10209657752220101_1910244273_nCe sont des auteurs que j’ai lu dans ma jeunesse, entre 18 ans et 25 ans. Je lisais beaucoup à cette période, deux à trois livres par jour, même si je ne comprenais pas toujours tout. Puis, des années plus tard j’ai eu envie de les relire. Et c’est à partir de ces relectures, qui sont comme des découvertes, que j’ai fait ces ouvrages. Mais ces livres sont toujours partis d’un sentiment. Les héros de mes livres sont des sentiments (la solitude, le chagrin d’amour, la mélancolie, l’humour, etc.). Concernant le chagrin d’amour, par exemple, j’ai longtemps cherché quel auteur pouvait exprimer ce sentiment dans sa vie plutôt que dans son œuvre et je suis arrivé à Apollinaire. Sa vie, sa façon de réagir, ses liaisons, sa chanson du Mal aimé… sont comme une recherche du chagrin d’amour, un peu comme les troubadours qui doivent être en état permanent de demande ou d’attente pour pouvoir aimer.

Arthur de Gobineau, autre exemple, m’a passionné. Ce n’était absolument pas le raciste que l’on dépeint sans l’avoir lu. Il n’y a aucune trace d’antisémitisme dans son œuvre, au contraire c’était un philosémite acharné. C’était un érudit, fin lettré, grand connaisseur de la Perse, et profondément pessimiste : son Essai sur l’inégalité des races humaines est un délire sur l’avènement de la fin du monde que même le plus acharné des racistes d’aujourd’hui ne peut prendre au sérieux une seule seconde.

L’inspiration de vos dessins – très sombres – est-elle principalement liée aux paysages que vous visitez, aux portraits des auteurs sur lesquels vous travaillez ou à votre propre imagination ?

nietzsche_Frederic-PajakIl y a très peu de dessins d’imagination. Je dessine beaucoup d’après les photographies en essayant de m’en détacher le plus possible. Encore que, si je travaille sur une photo de Nietzsche, je ne vais pas vraiment la modifier, je vais apporter une autre lumière ou un décor en arrière-fond… Tous les dessins de paysages sont faits dans la nature. Sinon, je dessine à partir de documents en les réinterprétant. Si je dois dessiner une rue de Turin je ne peux pas l’inventer. Je fais parfois des esquisses d’après des photos puis je reviens sur les lieux, sur le motif, pour ôter les voitures par exemple. Il y a une partie d’inconscient dans mes dessins, je ne réfléchis pas tellement. J’en fais souvent beaucoup à la suite, sept ou huit d’affilé, dans un état de quasi transe.

Au-delà des œuvres elles-mêmes, ce sont les correspondances qui constituent une large part de vos sources. De là, cette envie de faire dialoguer le texte et le dessin pour tenter de percer le mystère de ces auteurs ?

Ce sont deux langages qui me sont propres, que j’essaye de perfectionner (je dessine autrement aujourd’hui qu’il y a vingt ans). J’essaye d’utiliser ces deux langages comme des ennemis, et non comme des amis, de faire en sorte qu’ils se confrontent. Je répète souvent que je ne fais pas d’illustration même si parfois un dessin illustre afin de retrouver le chemin du livre. À titre d’exemple, il m’arrive de redessiner un tableau ou un dessin de Duchamp pour que le lecteur ne soit pas complètement perdu. Le but est de créer une tension.

Votre métier d’éditeur vous permet également de publier les œuvres de Topor, Gébé, Copi, Fournier, Marcel Bascoulard… En quoi la destinée de ce dernier, « clochard magnifique et dessinateur virtuose », vous a-t-elle passionnée ?

BascoulardC’est le fils de Raymond Queneau, Jean-Marie Queneau, qui le premier m’a parlé de lui. Il l’avait connu à Bourges. J’ai commencé à m’intéresser à ce dessinateur et ça a pris dix ans pour faire le livre avec Patrick Martinat, pour retrouver les images. C’était compliqué car on ne souhaitait pas faire un texte d’histoire de l’art mais qui raconte davantage le destin du personnage. Mais j’étais époustouflé par ses œuvres, je m’en sens très proche : ses dessins sont tellement réalistes qu’on l’appelait « l’œil photographique ».

À travers les thèmes de la solitude, de la mélancolie, du suicide, du chagrin d’amour, du deuil et de la folie se dessine une œuvre qui semble essentiellement tournée vers les passions tristes. Nietzsche, qui vous accompagne depuis longtemps, enseigne que la joie est l’approbation totale du monde dans ce qu’il a de pire mais aussi de meilleur. Où se niche la part lumineuse de Frédéric Pajak ?

Elle est partout. C’est une ode à la création, il n’y a pas que des sentiments tristes. Je trouve Nietzsche, par exemple, très lumineux, notamment dans le dialogue que j’ai imaginé avec lui dans J’entends des voix comme s’il était présent, à côté de moi. Par ailleurs, il y a une part d’humour dans les livres, je suis loin d’être désespéré.

La plupart des auteurs auxquels vous vous consacrés sont européens. Or, vous avez voyagé à travers le monde (Afrique, États-Unis, Japon, Chine). N’avez-vous pas ressenti l’envie de travailler sur des artistes tels que Borges, Bolaño, Lie Zi, maître Tchouang, Mishima, Bukowski, Aimé Césaire ?

Frédéric-Pajak-expo04-29Je ne les aient pas beaucoup lu. Charles Bukowski j’aime beaucoup mais, pour moi, ce n’est pas un auteur majeur, c’est une distraction. Je ne le met pas dans la même catégorie que James Joyce par exemple. J’ai le projet de faire un livre avec deux personnages féminins : Marina Tsvetaïeva (j’ai l’intention d’aller en Russie l’année prochaine à cette occasion) et Emily Dickinson. Ce sera un livre consacré à la poésie et à leurs destins respectifs (aussi intéressants que pathétiques). Tsvetaïeva a une écriture lumineuse tandis que Dickinson est plus tourmentée notamment dans son rapport à la religion. Mais cela m’intéressait de montrer deux poétesses, une Américaine et une Russe.

Je voulais également faire un livre sur Witold Gombrowicz, j’avais tout lu de lui, et puis au dernier moment je l’ai trouvé antipathique. Il me faut un personnage qui me plaise. Un autre prochain livre sera consacré à Vincent van Gogh. Ce peintre a eu un destin triste mais il soulignait les moments où il était heureux et il l’était souvent. Ce sont des passions fluctuantes.

Arthur Schopenhauer, à qui vous avez consacré un ouvrage illustré, disait : « Entre les désirs et leurs réalisations s’écoule toute la vie humaine. » Le dessin et l’écriture ont-ils permis de réaliser les vôtres ? Quels envies vous meuvent aujourd’hui ?

J’ai prévu de faire neuf volumes du Manifeste Incertain, donc j’en ai encore pour quelques années, au moins quatre ans. En même temps je suis sur des projets de films documentaires, notamment sur l’art du dessin, et un autre, déjà écrit, consacré à un peintre inconnu, François Aubrun, qui a réalisé des toiles lumineuses. J’ai également rédigé un scénario de fiction pour un cinéaste mais je n’en dis pas trop car c’est encore à l’état de projet.

Sylvain Métafiot

Les Gangues du monde moderne

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Ah ouais ? J’ai dans le crâne un abattoir ; le chocolat chaud passe mal ; l’académie me les casse ; c’est l’heure où les bruits de pisse résonnent dans les couloirs des immeubles. Le chocolat descendu, je tire une latte et deviens aviateur : dans mon avion Gayot, je mitraille des bouchons sur les anges qui chutent, je plane au-dessus de ton septième Art, la gueule tordue à la façon d’une Bugatti. Depuis les sphères éthérées le soleil me crame l’échine et ses rayons glacés me fendent les cernes, ce cachot tuméfié. Mon crâne exsude des catacombes de vie, un caveau dégueulasse où durant les entractes je gerbe sur l’exil des hommes à en teindre mon froc. J’entends le festival meurtri, le zoo libéré, une girafe s’y fait enculer par son mâle que la propriétaire a rebaptisé Nid d’Espions. Drôle de nom. Je me gratte lupanar dans des rues jonchées d’Irish Pubs. Ma tête éclate Jimmy, la Mallow Malcone’s, elle me butte le crâne. Cette merde vient de Jamaïque. Putain, dès que je le revois ce perroquet bleu, j’te promets que je lui refais les fesses, d’un coup je le lèse. Il traîne devant les pubs avec son daron Nelson ; le point de mire de ce mec c’est sa chambre, une vraie saloperie de hipster qui prêche la révolution. Ils auraient dirigé une rhumerie dans le temps, ils écoutaient du jazz. Maintenant, c’est de la pop. Avec sa meuf à Stras’ ils écoutaient Waikiki s’branler dans son saxo avec son velvet glove légendaire, fap fap ; le bar c’était le Warning, la zone, rempli de boys délétères. La lune noire, des nuits farouches, les amoureux jouaient au monte-Carl ; en gros, sa meuf se faisait tringler sous ses yeux et lui comme un ange ou un écureuil se finissait seul sur des rythmes de java. Une vraie salamandre, la langue bien pendue. Blanche Neige aurait vite su comment la lui coller, sa langue sur son cabaret, l’aiglon rigide, ce mec se serait liquéfié sans que ses couilles n’ait le temps de claquer une seule fois son cul. Les embruns du désir mettaient son corps en branle, à l’abri de la brune dans la brume il se branlait et s’écoulaient la bruine. Cette meuf a la Lido en feu, un doigt dans le cul, deux dans la chatte, et Marie Marengo. Le Valvert sale, Marignan et ses râles, Michèle et son milord dans le piaf, tous à gueuler dans leur patelin qu’ils souffrent, s’aiment et sèment enfin des sèmes assis, tranquilles à la terrasse des esprits cassés. Ce soir ils seront douze à Trappes, sur leurs pc, tous branchés sur les artifices. Les apôtres à leur chope, les culs en rond à s’enfiler du Grant’s par la rosette, à refaire le monde ; Mike Brant qui chante depuis le poste de radio. La dégénérescence de Brooglie et Italia génère des cerveaux en grève ; eux ont sous les bras des kilos de colombienne en giclant sur leurs toiles des tonnes de peinture. Brooglie a le pinceau pubescent le moins brossé de Paname. À Montmartre, c’est dans les ateliers des odeurs d’eaux qui dorment. Au pieu, c’est l’opéra, milles eaux jaillissent en Milona ; c’est avec son Michel vibrant dans la chatte qu’elle jouit devant Snatch tandis que Brooglie fait de son balle un rouleau spumescent.

Au loin, c’est Nelson qui bouffe avec ses baguettes chinoises son gros kilo de merde.

Demain ma belle, on roulera dans une caisse le shit qu’on m’a vendu dans ces gangues de désespoir du monde moderne. Fini l’avion, fini le ciel, demain je trace sur des rails le galbe de ton corps. Qui sait, et si le train passait ?

Alexandre Boutard

L’arrache-cœur : histoire d’une enfance troublée

Est-il utile de préciser que Boris Vian sort de Centrale, qu’il est passionné de jazz en jouant lui-même de la trompette, qu’il est un des fondateurs d’une des sociétés les plus secrètes de Paris « Le Club des Savanturiers » ? Ou plutôt que c’est une autre planète, un monde empreint d’un fantastique poétique rendant mémorables des histoires d’a… qui finissent mal comme L’Écume des Jours. Tout comme remonter à la surface et être au bout du souffle en lisant les cent vingt pages empreintes de sécheresse et de violence du roman J’irai cracher sur vos tombes. Mais que faire si on veut combiner Boris Vian qui nous fait rêver et Vian Boris qui dénonce ? Direction L’arrache-cœur.

L’arrache-cœur

13219852_1197669990284527_1003150834_nL’arrache-cœur est un terme que le lecteur redécouvre. Dans L’Écume des Jours il est utilisé par Alise qui tue le philosophe Jean-Sol Partre pour sauver Chick de l’obsession qu’il éprouve pour Partre. En revanche, dans le roman qui porte le nom de cet objet, il ne figure pas. Ainsi le titre devient symbolique. L’histoire raconte l’arrivée d’un psychiatre, Jacquemort, dans un village et aide une femme, Clémentine, à accoucher de « trumeaux » : deux jumeaux (Joël et Noël) et un « isolé » (Citroën). Cet accouchement délivre également son mari, Angel, qui était enfermé dans la chambre d’à coté depuis deux mois. Cet événement n’arrange pas la situation familiale : Clémentine déteste son mari et ils commencent à avoir une vie parallèle. Le terme de  « l’arrache-cœur » peut symboliser beaucoup d’éléments – notamment la souffrance omniprésente qui rend curieux le développement des personnages : des adultes qui semblent vivre avec un cœur arraché et les enfants qui tentent de préserver le leur. Après qu’Angel l’avait fait souffrir, Clémentine le fait souffrir à son tour en l’éloignant.

Comme dans beaucoup d’histoires du Xxe siècle, celle-ci traite également de la place de la mère envahissante. Plus les enfants grandissent, plus elle éprouve le besoin de les protéger et essaie de les isoler de tous les dangers. Une relation sado-masochiste s’installe. Elle les prive de liberté, n’éprouve aucune empathie à quoique ce soit à part ses propres enfants et se prive de manger pour se prouver à elle-même qu’elle est une bonne mère. Elle commence par supprimer les arbres de son jardin et finit par mettre les enfants en cage. Entre-temps son mari, à l’image de Robinson Crusoé, construit une barque dans le jardin et prend « le large » du fleuve. Mais le personnage principal reste Jacquemort qui vit quasi littéralement avec un cœur arraché. Il se sent vide et pour cette raison éprouve le besoin de psychanalyser les gens, pour se remplir d’eux : « Je suis vide. Je n’ai que gestes, réflexes, habitudes. Je veux me remplir. C’est pourquoi je psychanalyse les gens. Mais mon tonneau est un tonneau de Danaïdes. Je n’assimile pas ; ou j’assimile trop bien… c’est la même chose. Bien sur, je conserve des mots, des contenants, des étiquettes ; je connais les termes sous lesquels on range les passions, les émotions mais je ne les éprouve pas. »

Le fleuve de sang

13101543_1197669570284569_925532162_nOn voit également l’ironie que l’auteur utilise face à la psychanalyse. Jacquemort veut psychanalyser la servante de la famille qui s’appelle Culblanc. Mais sans succès. Il n’arrive qu’à coucher avec elle et à quatre pattes parce que son père la trouvait moche. Elle n’en veut pas à son père mais à Jacquemort qui souhaite de changer de position et par conséquent trahir son père. Angel refuse également de se faire psychanalyser : « Je ne suis pas intéressant, d’ailleurs. Je suis intéressé. » Alors, le psychiatre fait le tour du village et à travers ses yeux se glisse la dénonciation de l’auteur. On assiste à la foire aux vieux, qu’on déshabillent pour un prix sous les rire des gens. On assiste au travail forcé des enfants qui finissent par mourir, et dont on jette le cercueil dans le fleuve. On rencontre un homme sur une barque « La Gloire ». Les gens du village le maltraite car il prend sur lui la honte que les habitants n’arrivent pas à éprouver. Ils le paient en or qu’il ne peut utiliser. Ainsi se manifeste l’absurde de la condition humaine.

Jacquemort rencontre également le curé du village, obsédé par l’idée que Dieu représente le luxe, et estimant que toutes les personnes qui viennent à sa messe ne méritent pas les portes du paradis : « Dieu se soucie peu de vos plates-bandes et de vos plates aventures. Dieu, c’est un coussin de brocart d’or, c’est un diamant serti dans le soleil, c’est un précieux décor ciselé dans l’amour, c’est Auteuil, Passy, les soutanes de soie, les chaussettes brodées, les colliers et les bagues, l’inutile, le merveilleux, les ostensoirs électriques… ». L’auteur ne s’arrête pas à la condition humaine et à la divinité. On voit comment les habitants fracassent la tête d’un cheval. Quand on coupe les arbres, leurs cris déchirent l’espace : « C’est fini, dit-il. Ils sont abattus. » À la fin, Jacquemort réussit à psychanalyser l’homme de « La Gloire », sa tête devient lourde, il ne voit pas d’autres solutions que de devenir son remplaçant.

Le monde onirique

13219874_1197669726951220_106758222_nToute cette violence existe en équilibre avec la douceur. C’est un univers où un chat répond à Jacquemort, où il le psychanalyse et empreinte ses habitudes. Où il devient invisible lorsqu’il tente oublier qu’il veut psychanalyser les gens, ce qui est en quelque sorte sa raison d’être. Où l’Église à la forme d’un œuf (de Pâques ?). Où l’enfance prend une grande place et émerveille : les ours des garçons dansent et parlent. Il suffit de manger une limace bleue pour voler. Puis les garçons apprennent « véritablement » à voler (sans l’aide de la limace) : « Ils avaient le teint vif, le sang fouetté – il traînait autour d’eux comme une odeur de liberté. Lorsque Noël rentra prestement dans sa poche l’effilochure de nuage qui en dépassait encore, Joël sourit de l’étourderie de son frère. » Où la nature est omniprésente et n’est que beauté : « Le printemps bourrait la terre de mille merveilles qui explosaient de-çà, de-là, en feux diaprés, comme des accrocs somptueux dans le billard de l’herbe. »
On a aussi deux regards positifs sur la mère : celui du curé qui trouve qu’elle est une sainte par sa façon de se sacrifier et celui d’un enfant apprenti qui la considère comme une belle femme dans un foyer chaleureux dont il a envie de faire partie.
L’arrache-cœur est une histoire belle et touchante remplie de souffrance invisible mais qui ressort d’autant plus diluée par la magie de l’enfance. Et le merveilleux de Boris Vian nous arrache un sourire que ce soit par ironie ou par le comique employé.

Mariya Chernenko

Abd Al Malik, les mots qui lient

Rappeur, slameur, écrivain, cinéaste, philosophe, il est difficile de catégoriser l’artiste Abd Al Malik, qui ne se définit ni par un vécu, ni par un style. D’une diction articulée et accrocheuse, le ton humble et lucide, il narre, sur fond musical sobre mais percutant, des petites histoires. Des histoires tragiques, des histoires politiques, des histoires anecdotiques. Mais qui, toujours, nous apprennent des choses et ne laissent pas indifférents.

abd-al-malik-a-fait-ses-premiers-pas-dansLe chanteur n’a pas besoin de charger ses textes de figures de style et de sous-entendus. Les mots sont simples, pragmatiques, légers. Et pourtant d’une telle justesse, qu’ils nous saisissent parfois de plein fouet, nous touchant en plein cœur. Ainsi en est-il lorsqu’on écoute Soldat de Plomb, Ces Gens-là, Il se rêve debout, L’Alchimiste, Saigne…, pour ne citer que quelques unes.

« C’est juste une métaphore qui pourrait être biblique comme le Veau d’or parce que notre époque est d’accord dans le désaccord.

 On est déchiré par l’absence et le vide.

 En prise avec nos paradoxes, le besoin d’amour complique.

 Il s’appelle Roméo, elle s’appelle Juliette. Roméo et Juliette. » 

(Roméo et Juliette, 2008)

Varier les styles

Pour lui, le rap ne devrait pas se cantonner à des codes et au superficiel, comme trop souvent aujourd’hui. Il montre que ce style musical permet, au contraire, une grande diversité.

scarificationsDu jazz à l’orchestre symphonique, il emprunte également au rock et aux sonorités africaines, ou encore à la musique électronique (en particulier dans son dernier album co-réalisé par Laurent Garnier, Scarifications, 2015). Il signe également une collaboration avec Gerard Jouannest, le pianiste de Jacques Brel, dans son album Château Rouge (2012).

On peut tout de même reprocher à certaines chansons d’être un peu plates, d’autres difficiles à apprécier aux premières écoutes. Ceux qui le trouvaient trop « politiquement correct », voire moralisateur dans les albums Gibraltar (2006) ou Dante (2008), trouveront peut-être leur compte dans Scarifications (2015), plus sombre, plus colérique. Mais on y regrettera cependant la légèreté des anciennes chansons, dont manque cruellement cet album : la techno de Garnier rend le texte quasiment inaudible.

Il y en a finalement pour tous les goûts et Abd Al Malik montre ainsi que son talent ne se résume pas à une seule forme d’art.

Faire le lien

Au-delà d’une valeur artistique indéniable, les productions de l’artiste ont également une vocation pédagogique.

Affiche_du_filmDans son livre et son film autobiographiques Qu’Allah bénisse la France, il raconte sa jeunesse passée dans une banlieue strasbourgeoise. Il y a connu la délinquance, et a vu plusieurs de ses proches succomber à la suite d’overdoses. Enfant d’une famille d’immigrés, il a également connu le fait de grandir entre deux cultures, et de se voir parfois stigmatisé. Il aurait pu se cantonner à des stéréotypes et se définir vis-à-vis eux. Mais le rappeur, tout en assumant son  histoire, parvient à transcender sa condition et transmettre des messages à vocation universelle. Il montre que nous vivons tous les mêmes choses : la tristesse, la colère, l’amour, la joie…

Il se fait ainsi le porte-parole de ces jeunes vivant en banlieues dites difficiles – sujet récurrent dans ses chansons (Dynamo, Château rouge…) – à qui il sert d’exemple, et souhaite favoriser le lien entre les milieux sociaux. Intellectuel depuis l’enfance, élève brillant, il se nourrit de philosophie et de littérature, et souhaite décloisonner les styles en s’inspirant de Jacques Brel dont il donne, par ailleurs, sa version de Ces gens-là et du Port d’Amsterdam dans la magnifique chanson Gibraltar, qui symbolise le lien. Il s’inspire également de Juliette Greco et de Claude Nougaro, montrant qu’il n’y a pas de réelles barrières.

« Derrière le statut, le vêtement, la couleur de peau

 N’est-ce pas qu’on est semblables, tous ?

 Les mêmes préoccupations

 Qui suis-je, où vais-je, que n’ai-je, m’aime-t-il, m’aime-t-elle ? »

(saigne, 2006)

Abd Al Malik n’hésite pas non plus à parler de politique ou encore de la religion musulmane (qu’il a préférée au catholicisme qui se pratiquait dans sa famille) et à débattre de la laïcité en France. Il a d’ailleurs fait récemment l’objet d’une polémique à ce sujet. Mais penser que le chanteur puisse troubler l’ordre public, c’est ne pas comprendre son message. Car, s’il fut dans sa jeunesse passé par une phase de radicalisation avant de se convertir au soufisme (branche de l’islam plus axée sur l’aspect spirituel), il affirme, à travers ses textes, que la religion musulmane n’est qu’une parmi d’autres, que le but profond des religions, au-delà du dogme, est de faire ressortir ce qui est universel chez l’être humain.

« Dans un jardin les fleurs sont multiples mais l’eau est unique »

(Ode à l’amour, 2004)

Ainsi dans L’Alchimiste, Ode à l’amour, ou encore 21 septembre 2001, il nous rappelle qu’avant de diviser, la religion peut aussi apporter du lien entre les Hommes.

« J’étais mort et tu m’as ramené à la vie.

 Je disais « j’ai, ou je n’ai pas »; tu m’as appris à dire « je suis ».

 Tu m’as dit: « le noir, l’arabe, le blanc ou le juif sont à l’homme ce que les fleurs sont à l’eau. »

(L’Achimiste, 2006)

À travers ses chansons, son livre et son film, Abd al Malik fait de sa propre histoire un support pour véhiculer des messages à vocation universelle. Quel que soit notre vécu, nos origines ou nos croyances, l’artiste nous rappelle que nous sommes avant tout des Hommes.

Eléonore Di Maria

Malpertuis, repaire terrifiant d’une divinité désenchantée

« Malpertuis se dressait, noir et hostile, dans toute la hargne de ses portes et fenêtres closes. »

Immersion dans un fantastique obscur

malpertuisMalpertuis ou Histoire d’une maison hantée (1943), est un roman qui choisit de se placer dans un contexte ni réel ni irréel. Jean-Jacques, petit neveux de Cassave, hérite une maison de ce dernier. Cette maison – Malpertuis, donc – est habitée par des membres présentés comme appartenant à sa famille ; mais ces personnes au comportement étranges révèlent petit à petit au lecteur leur identité véritable. Des indices traînent, des suspicions sont émises, et finalement la lumière se fait : ces personnages vivant à Malpertuis sont les prisonniers malheureux d’un homme qui les a arrachés à leur condition divine. Ce sont en effet les dernières divinités grecques, en petit nombre, à qui Cassave a imposé une apparence humaine, et les a enfermés.

Jean Ray (pseudonyme pour Raymond de Kremer) est un auteur belge, qui s’est élevé au rang des grands écrivains de romans fantastiques francophones. Très connu dans le genre, il a publié d’autres œuvres marquantes : Le Grand Nocturne, Les Cercles de l’épouvante, Les Derniers Contes de Canterburry. Malpertuis fait partie de sa période la plus féconde, et se présente de fait comme une de ses œuvres majeures.

Narrateurs divers et dieux déchus

Jean RayMalpertuis est bâti en une construction inhabituelle, un enchâssement de plusieurs textes de provenances et d’époques différentes ; les récits sont ceux de personnages dont les noms intriguent : Doucedame-le-Vieil, Jean-Jacques Grandsire, le Père Euchère et… un cambrioleur anonyme.

Ces récits se complètent, permettent d’éclairer des aspects ou des détails que les autres n’abordent pas. Les textes sont des témoignages, des bribes que les témoins rapportent, couchent à l’écrit pour tenter de comprendre les mystères qui entourent la maison et ceux qu’elle cache. Ils n’ont donc pas tous le même point de vue et ne sont pas forcément continus. Mais la déconstruction du roman participe à l’étrange qui l’habite et le caractérise. De même que le recours à la mythologie permet d’introduire le fantastique dans le contexte réaliste.

La présence des anciens dieux parmi les vivants est expliquée par un phénomène lié à leur croyance : s’ils vivent encore, c’est parce que les hommes ne les ont pas encore oubliés. Mais leur condition est misérable ; ils ne sont que des ombres d’eux-mêmes, des pâles reflets de leur grandeur passée.

Le vol des identités antiques

affiche-malpertuis-1971-1Ces dieux déchus n’ont plus leur nom véritable, ni les pouvoirs qu’ils possédaient : au lecteur de les discerner sous les pseudonymes Eisengott, Mère Groulle, Giboin, Mathias Krook, Lampernisse, Euryale ou encore Alice. Ils sont néanmoins reconnaissables par des détails que ceux qui connaissent la mythologie comprendront. Pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte aux possibles lecteurs, on donnera tout de même un indice sur l’un d’eux : l’oncle Cassave va mourir et s’adresse à Euryale :
« Ouvre tes yeux, fille des dieux […] Ouvre tes yeux et aide moi à mourir…
[…] Mon cœur dans Malpertuis… pierre dans les pierres… »

Cassave a volé les dieux à leur panthéon, et veut aussi voler les couleurs des anges, qui constitue leur moyen de communication. Il défie ainsi les lois de l’irréel et transgresse les frontières de l’imaginaire. Deux mondes entrent en collision, les cosmogonies chrétienne et antique se superposent, s’affrontent. Dans un combat final, ce sont les divinités grecques elles-mêmes qui s’affrontent, dans une lutte pour le sort de Jean-Jacques – salut ou châtiment – qui hérite, avec la maison maudite, des sacrilèges de ses aïeux.

Malpertuis devient le repaire maléfique, néfaste, maudit. C’est le labyrinthe obscur qui vole les identités. Son nom est bien entendu tiré de l’imaginaire médiéval ; l’abbé Doucedame explique d’ailleurs que son nom est inspiré de l’antre de Renart dans le Roman de Renart, dont le nom signifie littéralement le trou du mal, c’est-à-dire la tanière du malin, « la maison du Malin ou du diable ».

Adaptation cinématographique

Un film a été réalisé en 1972, inspiré du roman de Jean Ray. Son réalisateur, Harry Kümel, a choisi d’adapter l’œuvre en appelant son personnage principal Yann, un marin rentrant chez lui. Le film, peu connu, compte tout de même parmi ses acteurs des noms comme Orson Welles, Susan Hampshire, Matthieu Carrière, Sylvie Vartand ou encore Johnny Halliday dans un petit rôle ! La difficulté de l’adaptation était bien sûr la complexité des narrateurs ; le réalisateur a trouvé des astuces, comme de donner à Susan Hamshire quatre rôles, dédoublant ainsi le personnage et non le narrateur.

Mathilde Voïta

Orange : peut-on effacer nos erreurs ?

orange-1-akataDepuis que nous sommes nés, des erreurs nous en avons commis. Celle-ci est humaine comme on dit. Mais qui n’a jamais désiré revenir dans le passé pour corriger certaines actions ? Parfois, on se demande si c’est la bonne décision que l’on prend et l’on aimerait recevoir un signe pour nous indiquer la voie à suivre. L’auteur Ichigo Takano, elle, a décidé de faire de notre souhait un manga. Orange, sorti en 2012 au Japon, compte désormais cinq tomes et vient – malheureusement – de se terminer. Ce manga a eu un grand succès grâce à son histoire originale et aux dessins finement réalisés. Il a été l’objet d’une adaptation en film en 2015 et une série animé devrait sortir en juillet 2016.

Tout commence avec le personnage de Naho, jeune fille étudiante plutôt timide et ayant peu confiance en elle. Un beau jour elle reçoit une lettre qui serait envoyée… par elle mais dans le futur, plus exactement dix ans plus tard. Celle-ci lui indique les erreurs qu’elle pourrait commettre et lui permet ainsi de corriger ses actions. Tout cela semble assez irréel et puis Naho a trop peu d’assurance pour accepter de faire ce qu’on lui dit. Le même jour sa classe accueil un nouvel élève : Kakeru. C’est bien ce que la lettre avait prédit. Il ne l’a laisse pas indifférente et on découvrira au fur et à mesure de l’histoire qu’il est la cause de l’écriture des lettres. En effet, dans le futur Kakeru n’existe plus et le but de Naho est de le sauver de son funeste destin. Mais elle n’est pas la seule à recevoir des lettres, ses amis Azusa, Takano, Saku et Suwa en ont eux aussi : leur mission est de modifier le futur. Toute l’histoire est entrecoupée par des interventions de l’époque dont provient les lettres. On découvre ainsi le futur alternatif des doubles des personnages. L’histoire est très intéressante et malgré le fait que l’un des personnage pourrait mourir certains passages sont assez humoristiques.

Mais ce manga est « deux en un » : en plus de l’histoire originale on suit, à la fin de chaque tome, l’histoire amoureuse de deux sœurs jumelles Mami et Chiki. Ce deuxième manga se nomme Un printemps dans les étoiles. Le scénario et le graphisme se rapprochent plus du shojo alors qu’avec Orange on est dans le domaine du seinen. L’auteur justifie son choix par l’envie de « dessiner à la perfection de jolies filles et de beaux garçons ». Cette seconde histoire est une agréable surprise.

manga-orange-illustration

Le graphisme stupéfiant accompagne très bien le scénario original. Ils ne sont pas très complexes mais nous transmettent l’atmosphère qui convient à ce genre d’histoire. On est loin du dessin brouillon de L’Attaque des titans. L’auteur nous montre tout son savoir-faire : par exemple, le dessin de la couverture du tome quatre où l’on voit le château Matsumoto, est tout simplement splendide.

Pour conclure, Orange est un manga qui renferme bien des surprises. Il s’adresse à toute personne comme un message d’espoir et ne cesse de nous émouvoir. On reste dans un univers réel avec une pointe de science-fiction. Mais qui sait ? Peut-être recevrez-vous un message de votre moi du futur.

Mégane Richard